CH. IV. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT
et qu'il vient d'exposer, Diderot conserve son indépendance. Il ne pratique aucun éclectisme bâtard, comme Victor Cousin. Il ne croit point que tout soit fait, et qu'il n'y ait plus qu'à constater le retour périodique des quatre mêmes .s/y.s'tèmes. Il conçoit, au contraire une science sans limites et l'organise à mesure qu'il marche, et que grâce au progrès des sciences expérimentales, se découvre à sa vue un plus vaste horizon. Il se montre également capable de saisir les rapports délicats et les rapports immenses.
Diderot, c'est surtout le penseur moderne ; non pas le penseur qui résume son temps; non, il le dépasse ; il est encore en avant du uùtre. Ne lui demandez pas de système : sa pensée est trop large, elle les ferait craquer tous. Aucun de ses contemporains ne peut lui être comparé, tant il les précède tous !
La science, est à ses yeux, l'explication naturelle du monde. Elle n'est pas pour ou contre Dieu; elle est la science; elle remonte la chaîne des causes jusqu'à son premier anneau. Et comme l'être universel subsistant de toute nécessité par lui-même se manifeste à nous par l'étendue et par la pensée, la philosophie esta la fois la science de l'esprit humain et la science des corps.
Diderot fut d'abord théiste. Dans sou premier
ouvrage, étaat jeune et tout au comiiieucemeut, de sa carrière, il ne s'élève pas au-dessus de la théorie spiritualiste et des faibles arguments dont elle se contente. « Si nous arrivions, dit-il. dans ce monde, avec la raison que nous portions à l'Opéra la première fois que nous y entrâmes, et si la toile se levait brusquement, frappés de la grandeur, de la magnificence et du jeu des décorations, nous n'aurions pas la force de nous refuser à la connaissance de l'ouvrier éternel qui a préparé le spectacle? » Ainsi voilà Diderot qui commence par admettre (jue l'œuvre ingénieuse du monde suppose un ouvrier intelligent. C'est la meilleure des preuves de l'existence de Dieu qui soit invoquée par les Tères, par Bossuet, Féuélon, etc. Mais Diderot ne s'arrêta pas longtemps au seuil de la philosophie. Sou ami, son disciple et son éditeur, Naigeon, qui le voyait presque tous les jours et qui passa avec lui, dans son intimité, les vingt-huit dernières années de sa vie, Naigeon nous en prévient : « Diderot a eu le courage et la sincérité également rares, de réfuterlui-mémc, trèsdireclement et avec force, la plupart des erreurs de ses jtremiers écrits'. »
(1) Didorol clail aUiéo. ol riièiiu', roiiiaiciutî Nuigeon, un al hi'C liTs forme (jl très nWlticlii. Il étail arrivi- à co rcsullat pur uni' hoiKii! iin'tliurlc iririvcsli^jalioii, |iii.r IduUjs 1rs voies
c;ii. IV. — l'ii I Losoi'ii 1 !■: Dr: didkuo r it-j
L'auecdole suivaute est du temps où Diderot était eucore théiste : « Uu soir, nous attendions, chez Helvolius, riioure du souper. Nous en revenions, comme toujours, à cette question : « Qu'est-ce que l'àme ? » ce qui était dire : « Qu'est-ce que Dieu? » Quand chacun eut gaiemeut ou gravement dit son ignorance ou son orgueil, Helvétius frappa du pied pour obtenir uu peu de silence; après quoi il alla fermer la fenêtre : « Voilà qu'il est nuit, dit-il; qu'on m'apporte du feu. » On lui apporta un charbon : nue bougie s'alluma. « Remportez ce Dieu, dit-il en montrant le charbon, j'ai l'âme, j'ai la vie du premier homme. Or, le feu qui m'a servi est partout, dans la pierre, dans le bois, dans l'atmosphère. L'àme, c'est le feu, le feu, c'est la vie. La création du monde est une hypothèse beaucoup moins merveilleuse que celle]que je cherche à vous expliquer. »
Disant ces mots, Helvétius alluma une seconde bougie : « Vous voyez que mon premier homme a transmis la vie sans l'existence d'un dieu. » — « Vous ne vous apercevez pas, lui dis-je alors, (jue vous avez prouvé l'existence de Dieu
qui conduisent le plus sùriMiionl ollc plus diroclenienl à la vérité, c'ust-à-ciire i)arla inéditaliou, ri-'.\:p(3ricncc, l'obsorvaiion et le calcul.
eu voulant la nier; car, je veux bien que la vie soit sur la terre, mais encore a-t-il fallu quelqu'un pour allumer le feu ; j'imagine que le charbon ne se serait pas allumé tout seul. »
Et pourquoi pas ? aurait dû répondre Helvétius, étant donnés le mouvement et la rencontre des atomes.
Dans sa Lettre sur les Accnyles, qui parut trois ans après les Pensées (1749), Diderot montre que Dieu n'est qu'un mot créé pour expliquer le monde. Il fait dire à l'aveugle Sauuderson, discutant sur Dieu avec un ministre : « Un phénomène est-il, à notre avis, au-dessus de l'homme, nous disons aussitôt : c'est l'ouvrage de Dieu. Notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrions-nous pas mettre dans nos discours un peu moins d'orgueil et un peu plus de philosophie? Si la nature nous offre un nœud dillicile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas à le couper la main d'un être qui devient ensuite un nouveau umud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indieu pour(iuoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est porté sur le dos d'un éléphant. Et l'éléphant? — Sur une tortue. — Et la tortue ?... Cet Indien vous fait pitié, et l'on pounait vousdire coniincà lui : « Mon ami.
cil. IV. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 181
confessez d'abord votre iguorance et faites-moi grâce de l'éléphant et de la tortue. »
L'éternité du monde n'est pas plus incommode que l'éternité d'un esprit. Parce que je ne conçois pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers qu'il a si bien la vertu de conserver, il est ridicule de lever cette difficulté par la supposition d'un être que je ne conçois pas davantage.
Dans une lettre à Voltaire, Diderot poursuit ce qu'il n'avait pu dire aussi nettement dans sa Lettre sur les Aveugles. Pour que quelque chose soit, il faut que quelque chose ait été éternellement ; pour que quelque chose de matériel soit, il faut que quelque chose de matériel ait été de toute éternité ; et de même pour ce qui est spirituel. D'où suit cette conclusion que les êtres spirituels et corporels composent seuls l'univers et qu'il ny a point d'autre Dieu, conclusion, dit-il à Voltaire, qui simplifieraitet confirmerait l'opinion qui vous est commune avec Locke, que la pensée pourrait bien être une modification de la matière. Voilà quelques raisonnements que j'aurais prêtés à Saunderson, sans la crainte de ceux que vous m'avez si bien peints. Il est très important de ne pas prendre la ciguë pour du persil, mais nullement de ne pas croire en
DIDEUOT. 11
Dieu. Le monde, disait Montaigne, est uu esteuf qu'il a abandonné à peloter aux philosophes ; j'en dis presque autant de Dieu.
Dans sou Entretien ai'ec la maiéchcde de Broglie (1777), entretieu réel et qu'il a écrit en sortant de chez elle, à ces mots de la maréchale :
— C'est doue vous qui ne croyez à rien ? Diderot répond :
— Moi-même.
La maréchale reprend :
— Si je n'avais rien à espérer ni à craindre, quand je ne serai plus de ce moude, il y a bien des douceurs dont je ne me priverais pas. à présent que j'y suis ; j'avoue que je prête à Dieu à la petite semaine.
— Pour moi je mets à fonds perdu.
— Mais c'est la ressource des gueux.
— M'aimeriez-vous mieux usurier?
— Mais oui ; ou peut faire I usure avec Dieu, tant qu'on veut, on ne le ruiue pas; et vous, u'attendez-vous rien?
— Rien.
— C'est triste.
— On n'en vaut pas moius pour cela.
— Mais ce monde-ci. qu'est-ce qui l'a fait?
— Je vous le demande.
— C'est Dieu.
cil. IV. — IMULOSOPHIE DE DIDEROT 183
— Et qu'est-ce que Dieu ?
— Uu esprit.
— Mais si un esprit fait la matière, pourquoi la matière ue ferait-elle pas un esprit?
— Pourquoi le ferait-elle?
— C'est que je lui eu vois faire tous les jours, témoiu l'âme des bêtes.
D'ailleurs, si Dieu existe, il est indulgent. Il ne demande à l'homme que d'être sincère avec soi-même.
Un jeune Mexicain, assis sur une planche au bord de l'Océan, s'affirmait à lui-même qu'il n'y avait pas de terre au delà des mers ni d'habitants. « Ne vois-je pas la mer confiner avec le ciel ? Et puis-je croire, contre le témoignage de mes sens, une vieille fable dont ou ignore la date, que chacun arrange à sa manière et qui n'est qu'un tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles les hommes se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux. »
En raisouuftiit ainsi, le jeune Mexicain s'endort. Le flot soulève la planche et va le déposer sur une rive inconnue, aux pieds d'un vieillard vénérable qui lui dit : « Je suis le souverain de la contrée. Vous avez nié mou existence et celle de mon empire. Je vous le pardonne parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et
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que j'ai lu au fond du votre que vous étiez de bonue foi ; mais le fond de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent. « Alors le vieillard, qui le tenait par l'oreille, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie, et, à cha(iue article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frai)pait la poitrine et demandait pardon.
— Là, Madame la maréchale, mettez-vous un moment à la place du vieillard et dites-moi ce que vous auriez fait. Auriez-vous pris ce jeune insensé parles cheveux et vous seriez-vous complue à le traîner à toute éternité sur le rivage?
Et la maréchale répondit :
— En vérité, non.
Diderot met à la place de Dieu une matière sensible, en puissance d abord et puis en acte, et « vous avez tout ce qui est produit dans l'univers, depuis la pierre jusqu'à l'homme. »
L'éternité du monde une fois admise, tout s'en déduit. Et l'éternité du monde n'est pas plus difficile à admettre que l'éternité d'un esprit.
Le traité de VJnlcrprctalionde la Nu turc {Il oi), se termine par cette prière qui eu résume l'es- I)rit : «J'ai coMiniencé par la nature, ({u'ils ont apj)elée ton ouvrage, et je finirai par toi. dont le nom sur la terre est Dieu.
eu. lY. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 185
« 0 Dieu, je ne sais si tu es, mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme, j'agirai comme si j'étais devant toi. Je ne te demande rien en ce monde, car le cours des choses est nécessité par lui-même, si tu n'es pas, ou par ton décret, si tu es. J'espère eu tes récompenses en l'autre moude, s'il yen a un, quoique tout ce que je fais dans celui-ci je le fasse pour moi. Si je suis le bien, c'est sans effort; si je laisse le mal, c'est sans penser à toi. Me voilà tel que je suis, portion nécessairement organisée d'une matière éternelle et nécessaire ou peut-être ta créature. Mais si je suis bienfaisant et bon, qu'importe à mes semblables que ce soit par un bonheur d'organisation, par des actes libres de ma volonté ou par le secours de ta grâce? »
Ainsi, suivant un mot très juste de M. Bersot, Diderot ne nie pas Dieu, il l'ignore. Et comme on n'est pas un philosophe uniquement parce qu'on croit à l'existeuce de Dieu, on ne cesse pas d'être un philosophe parce qu'on eu doute. Athée ou théiste, peu importe, quand ou poursuit sincèremeut la vérité, quand on a le sentiment des problèmes, quand on se rend compte, quaud on ne se paie pas d'api)arences et qu'on remoute aux premiers principes.
Sceptique avec bouté, tendresse, dévouement;
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athée plein d'enthousiasme, Diderot, comme Goethe, a le culte de la nature, de la raison et de la vérité.
« Les hommes ont banni la divinité d'entre eux; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire; les murs d'un temple bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes, détruisez les enceintes qui rétrécissent vos idées ; élargissez Dieu, voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est poiut. »
Pour lui, dit le pasteur Vinet, la nature était une divinité; il croyait à l'éternité de la matière, et celte matière impérissable et toujours agissante lui inspirait une sorte d'adoration.
En présence du système du monde, pour lui comme pour Laplace, le grand architecte de l'univers es^ une hypothèse enfantine dont il n'a pas besoin. Il laisse de côté cette imagination « qui rend les problèmes, quels qu'ils soient, non pas plus clairs mais plus confus, et ne fait, en tous cas, que reculer les dilTicultés sans les résoudre. »
Diderot voit dans l'univers la circulation de la vie. « J'arrête mes yeux sur l'amas général dos corps, je vois tout en action et en réaction ; tout se détruisant sous une forme, toutserccomjtosant sous une autre : d'où je conclus que la
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matière est hétérogèue, qu'il existe une lufiaité d'éléments divers dans la nature, que chacun de ces éléments, par sa diversité, a sa force particulière, innée, immuable, éternelle, indestructible, et que ces forces ont leurs attractions, d'où naît le mouvement ou plutôt la fermentation générale de l'univers.
Diderot a marché du théisme au panthéisme, il a d'abord voulu sortir la Divinité du sanctuaire pour la mettre et la voir partout ; il a fini par ne plus voir que la nature éternelle, et sans autre cause que le hasard. Son panthéisme, pourtant, difïère de celui de Spinoza, il en diffère comme la philosophie du xviii'' siècle diffère de celle du xvn" siècle.. Sous linfluence de Descartes, la philosophie du xvii'- siècle est essentiellement métaphysique et idéaliste- Sous l'intluence de Voltaire et du progrès des sciences physiques et naturelles, la philosophie du xvui"' siècle est essentiellement naturaliste. « L'originalité de Diderot, dit M. P. Janet, parmi les athées de son temps, a été de prêter, comme Leibniz, et plus tard Schelling, de la vie à la nature et une force active à la matière; par là encore, il se distingue de Spinoza. »
Sa méthode consiste dans l'observation de la nature, la réflexion et l'expérience. L'observa-
tiou recueille les faits, la réflexion les combine ; l'expérience vivifie le résultat de la coni])inaisou .
Les L(7//vssurlesaveugles et sur les muets sont déjà uu programme de philosophie matérialiste. Diderot y reprend l'hypothèse des anciens philosophes grecs, que la matière douée d'une force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même eu une série de tentatives et dessais successifs, les êtres mal conformés périssant, les autres subsistant; quelques-uns, parce qu'ils se trouvaient mieux organisés devenant plus féconds, les espèces s'établissant, devenant durables, et le monde, tel qu'il est, se faisant ainsi peu à peu à travers les âges.
La chaîne des causes n'a pas eu de commencement, celle des effets n'aura point de fin.
La supposition d'un être quelconque placé hors de l'univers matériel est impossible.
Ainsi Diderot établit la succession indéfinie des causes, l'identité de la substance avec le faisceau de ses qualités, le mouveineut universel et infini d'atomes innombrables, l'unité ou équivalence des forces, et il montre la raison d'être des choses dans les ([uaiités primitives de leur matière constituante.
La nature est une et la science doit lier les faits recueillis par elle, de façon à en faire voirTiiuilé.
cil. IV. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 189
L'expérience observe les faits : elle les rassemble, elle les compare, La raison philosophique embrasse l'univers d'une seule vue et relie la grande chaîne qui lie toutes choses.
L'objet de la philosophie, ce sont les faits constatés par l'observation et vus daus leur ensemble, d'une seule vue. « Que m'importent vos préjugés, écrit Diderot, que m'importe que vous cherchiez une cause qui meuve la matière ? Vous ferez de la métaphysique tant qu'il vous plaira ; moi, je suis physicien et chimiste. »
Comme tel, Diderot ue croit pas que l'homme soit un être à part, comme un empire dans un empire. Il voit en lui un instrument doué de sensibilité et de mémoire comme beaucoup d'autres animaux.
Il ne croit pas du tout que l'homme ait une âme immortelle. La personne, le moi n'est autre chose que la continuité des impressions et la comparaison des souvenirs.
L'homme est un auimal, c'est le mieux dégrossi des mammifères, le plus capable de morale et de progrès.
Enfin Diderot rejette l'hypothèse de Dieu. Comme André Chénier, il est athée avec délices.
« Soyez logiques et ne substituez pas à la sensibilité de la matière éternelle, qui explii[ue
i!to 1)1 1)1': ROT
tout, une hypolhèse qui ue se couçoit pas, dont ia liaison avec l'eflet se couçoit encore moins, qui engendre une multitude infinie de difficultés et qui n'en résout aucune. »
Ainsi, à l'hypothèse absurde d'un Dieu inétendu et occupant de l'étendue, Diderot substitue la sensibilité, qualité générale et essentielle de la matière. Comme Spinoza, il ne voit qu'une substance dans l'univers, dans l'homme, dans l'animal.
Le premier, il a ébauché la théorie de l'évolution.
« Il semble, écritDiderot, que la nature se soit plu à varier le même mécanisme d'une infinité de manières différentes.
« Quand on considère le règne animal etquon s'aperçoit que parmi les quadrupèdes, il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout inférieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volou tiers qu'il n'y a jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes?
« Quand on voit les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles, qui
cil. IV. — i'iiiLi)S()i>iii i: \)h: biDKKor 191
ue se sentirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premier être prototype de tous les êtres? »
Diderot est l'esprit le plus synthétique qui ait surgi depuis Aristote ; la connaissance analytique des détails les plus minutieux ne l'empêchait pas de s'élever aux idées d'ensemble, et c'est pourquoi il a été un précurseur du transformisme.
Avant Lamarck, avant Darwin, Diderot a donné dans le Rêve de d'Alembert la formule du transformisme : « Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes. » Chaque organe, dit-il, peut être considéré comme un animal particulier.
Nos organes ont une vie distincte dont Ict loi de continuité fait une vie générale.
« Avez-vous vu quelquefois un essaim d'abeilles s'échapper de leur ruche? Le monde ou la masse générale de la matière est la ruche.
c( Les avez-vous vues s'en aller former à l'extrémité de la branche d'un arbre une longue grappe de petits animaux ailés, tous accrochés les uns aux autres par les pattes? Cette grappe est un être. Si l'une de ces abeilles s'avise de pincer d'une façon quelconque l'abeille à laquelle elle s'est accrochée, celle-ci pincera la suivante; il
s'excitera dans toute la grappe autant de sensations qu'il y a de petits animaux ; le tout s'agitera, se remuera, changera de situation et de forme; il s'élèvera du bruit, de petits cris, et celui qui n'auraitjamais vu une pareille grappe s'arranger, serait tenté de la prendre pour un animal à cinq ou six cents tètes et à mille ou douze cents ailes. L'homme qui prendrait cette grappe pour un animal se tromperait; mais voulez-vous qu'il juge plus sainement ? Voulezvous transformer la grappe d'abeilles en un seul et unique animal? Eh bien, amollissez-les pattes par lesquelles elles se tiennent ; de contiguës qu'elles étaient rendez-les continues. Entre ce nouvel état de grappe et le précédent, il y a certainement une différence marquée; et quelle peut être cette différence, sinon qu'à présent c'est un tout, un animal un, et qu'auparavant ce n'était qu'un assemblage d'animaux. Tous nos organes ne sont de inniic (jur des (luinuinx distincts que la loi de continuité tient dans une sjinipathie, une unité, une identité générales.
« L'organisation détermine les fonctions et les besoins; quelquefois les besoins refluent sur l'organisation et cette influence peut aller quelquefois jusque produire les organes, toujours jusqu'à les transformer. « De môme que dans les
cil. IV. — iniIL()S(iPIIIE 1)1'; DIDKROT l'J3
règnes animal et végétal, un iiullridu commence, s'accroit, dure, dépérit et passe, n'eu serait-il pas de même des espèces entières '? Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements, qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus ; qu'il a eu ou qu'il aura un état statiounaire ; qu'il s'éloigne ou qu'il s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; et qu'il disparaîtra alors pour jamais de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de sa durée. »
Ainsi, le véritable ancêtre du transformisme, — théorie géniale qui a pris naissance en France, — ce n'est ni Lamarck. ui Robinet, mais
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C'est bien Diderot qui a dit le premier qu'il u'y a jamais eu qu'ua seul auiuial et que la nature entière n'est qu'(//j xinnc jihniomhw transformé.
Diderot, la remarque eu a été faite par M. Caro, dans son D/rferof inédit {voir Lafinda XVIIPsiècle), Diderot voit dans la nature un être vivant qui a en lui-même le principe de son développement.
Tous les règnes et toutes les espèces se touchent sur leurs confins. L'homme n'est luimême qu'un animal d'une organisation supérieure.
« Toute l'âme du chien est au bout de son nez. Toute l'âme de l'aigle dans son rril, l'âme de la taupe dans son oreille. Mais il n'eu est pas ainsi de l'homme. 11 est eutre ses sens une telle harmonie qu'aucuu ne prédomine; il couserve toute son autonomie et il en use pour se perfectionner. »
Donc, avant lîohiuet et Lamarck, c'est Diderot le premier (|ui a entrevu le transformisme et formulé la théorie de l'évolution. C'est un fait f[iril faut constater, «'.'est une justice qu'il faut lui rendre, car les philosophes allemands paraissent l'oublier et réclament celte priorité pour eux-mêmes. « A la tête de la civilisation, dit lla'ckcl, se placent aujourd hui les
en IV — IMI I LOSOPllIK l)i: l)ll)Kin>T l'.la
Anglais et les AUenKinds, ([iii. par la découverte et le développement de la théorie de révolution viennent de poser les bases d'une nouvelle période de haute culture intellectuelle.
« La disposition de l'esprit à adopter cette théorie et la tendance à la philosophie monistique qui s'y rattachent fournissent la meilleure mesure du degré de développement intellectuel de l homme. »
Bien avant llteckel et Darwin, avant Bonnet, Lamark et Robinet, c'est Diderot qui, dès 1754, a tracé, dans Vlnterprrlation de lu nature, puis dans le Hère île d'AlcDibert (17G9) tout le programme de la doctrine évolutionniste.
En rapprochant VEiitiflicH arrc (VAlcnihert et le Ri'vi' (le (ï Memhert des pensées publiées en 1734, sous le titre û'Interprélation de la nature, où il préconise la méthode expérimentale, et du fragment, publié par Naigeon, sur La matière et le mouienient, eu y joignant les Eléments inédits de philosophie, publiés en 1(S77 par MM. Assézat et Maurice Tourneux, on voit qu'il ne manque à la théorie de Diderot aucun des éléments essentiels du transformisme.
C'est ce qui fait de Diderot un contemporain ; c'est ce qui rend ses idées toujours actuelles.
196 r)ii)i:R(n'
Le progrès de la science, nu lieu de le vieillir comme tant d'autres, Tout rajeuni.
« Ce n'est que de nos jours, dit Scherer, qu'on a compris tout ce qu'il y avait de vive intuition, de divination intérieure dans cet esprit dont on n'admire d'iibord que la verve et la sincérité.
La philosophie de Diderot était tout aussi monistiqao que celle d'ihcckel. La nature est une, dit-il, et la science qui la rellète doit être une comme elle.
C'est bien pourquoi il avait conçu ÏEncjiclopé<lie comme un arbre généalogique de toutes les sciences, indiquant l'origine de chaque branche de nos connaissances et marquant les liaisons qiCelles ont entre elles et acec la ti,je com-
niune.
Ainsi que Leibuitz, Diderot voyait une chaîne ininterrompue entre tous les êtres, reliés les uns aux autres par la loi de continuité ; et c'est précisément pounjuoi il av;iit été conduit à supposer que les espèces cMcs uiémes pourraient bien n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être jlouées d'une force de transformation ot d'acconimodemeut aux circonstances qui ir;itir;iit pas encore à présent (h)iiiié ses dcriiier.s résiill;its.
cil IV. — iMi I ij'sni'ii 1 1, m: i)ii)i:i!(>T I'.it
« Qtiiiiul ou voit, dit-il, les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype, quel qu'il ait été, approcher uu règne d'un autre règne par des degrés insensibles et peupler les confins des deux règnes is'il est permis de se servir de ce terme de confins où il n'y a aucune division réelle), qui donc ue se sentirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premier être, prototype de tous les êtres? »
Le temps peut expliquer l'évolution des êtres et la transformation des espèces les unes dans les autres.
« Le )iil sub sole novum n'est qu'un préjugé fondé sur la faiblesse de nos organes, limperfeclion de nos instruments et la brièveté de notre vie. » Songez à la rose de Fontenelle et au sophisme de réphémère.
Puisqu'elle est éternelle, le temps u"est rien pour la nature, et tout se fait avec le temps.
Nous croyons les espèces fixes parce que nous ne vivons qu'un instant et que. loin d'être éternels comme la nature, nous ne participons qu'à un instant de sa durée. Mais, de même que dans le règne animal et végétal, un individu commence, s'accroit, dure, dépérit et passe, pourquoi, répéterons-nous après Diderot, pourquoi n'en serait-il pas de même des espèces entières '?
198 didl:rot
Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste.
Le monde, pense Diderot, coninience et liuil sans cesse ; il est à chaque instant à sou comniencenient et à sa fin. Hcrmn nocus nascilur onlo, voilà son inscription éternelle. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. 11 n'y a que la manière et la forme qui changent. Le sentiment et la vie sont éternels.
« La vie n'est qu'une suite d'actions et de réactions. La seule difïéreuce que je conçoive entre la mort et la vie, c'est qu'à présent nous vivons eu masse et que, dissous, épars en molécules, dans vingt ans nous vivrons en détail. »
Avant Biichner et Molcschott, Diderot a vu la circulation de la vie. Il n'y a qu'une substance (lui prend mille formes dans l'aninal, dans riioMiine, dans la statue. On fait du marbre avec de la chair et de la chair avec du marbre. Le bloc de marbre, réduit en poussière, se môle à la terre végétale et la plante, qui croit dans riitiiiiii.^, f'.^t mangée par l'homme.
Dans ce monde si varié d'apparence, Diderot voit l'unité essentielle des forces : attraction, pesanteur, électricité, magnétisme
.Mais ([ii('ll(^ (|ue soit la nature; primitive (\o9, éléments, il siillil, pour c.xpliipier rétcrnclle
cji, IV. — l'iii i.osoi'ii 1 1, Dr; 1)1 i)i;i<(» I' l'i'.t
viiriélé (les choses, de réleriielle variétéde leurs combiuaisons. La matière douée de force sullit. à expliquer le nioude, et toute autre hypothèse est irrationnelle.
Hieu ne peut sortir de rion. Un Dieu, i)ur esprit, serait sans action possible sur la matière et l'idée théoloi;ique de la création est puérile.
Les atomes, puisqu'ils sont, sont éternels et sudiseut à donner la raisou des choses qu'un Dieu, pur esi)rit, n'explique pas.
La nature éternelle tire tout d'elle-même. Elle sent dans l'animal, végète dans la plante ; elle pense et veut dans l'homme. Le monde a une âme (jui est la force infuse eu lui. Cette force devient intelligente dans l'homme et donne alors au monde, qui ne l'avait pas, la conscience de lui-même. L'homme est donc la nature, devenue nature humaine.
Dans les Principes philosophiques, publiés en I77U, Diderot démontre que la matière n'est nullement indilîérente au mouvement et au repos. Tous les corps gravitent les uns sur les autres. La molécule, douée d'une qualité propre à sa nature est, par elle-même, une force active. Elle s'exerce sur une autre molécule qui s'exerce sur elle. Le mouvement appartient à la matière, comme l'étendue. La pesanteur n'est
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pas une tendance au repos, mais au mouvement local. La force intime iiiliéronte à la molécule, ne s'épuise pas : elle est immuable et éternelle.
A considérer ainsi reusemhle des choses, ou y voit des combinaisons de toute espèce : tout se détruit sous une forme et se reconstruit sous une autre. Et le monde, ainsi fait, rend la supposition d'uu être placé liors de l'univers matériel inutile et impossible. Donc, il ne faut pas faire une telle supposition ni en rien inférer.
Qui sait ? 11 y a peut-être un phénomène central qui jettera ses rayons sur tous les pliénoniènes inconnus que le temps fera découvrir, qui les unira et qui nousdonnera ainsi la cause de chaque fait et la cause des causes qui sera celle de l'univers.
Le Jtne de d'Alciiihcil se comjjose de pensées que d'Alembert endormi, mais rêvant avec un peu de lièvre, exprime tout liaul, et sur lesquelles Bordeu et M"'' de Lespinasse, chacun à son point (le vue, font leurs i-éllexions.
— Docteur, dit M"' de Lespinasse, dans le/f('yt' lie irAli'tithrrl, docteur, ({n'est-ce (\\\c le soi)Iiisme de léphémère.
Le D' Bordeu. — C'est ('(du i d'un être passager (|ni croit ;'i riiiimorl;ililé des clioses.
M"'' de Lesi)inasse. — La rose de Foiitenellc ne
cil. IV. — niiLOsoiMiii: !)!■: didkhuI ^jo;?
disail-elle pns ({uode lurinoire de rose on u'av;iit vil nioinir île j;ii-diiiier ?
Le docteur. — Précisément; cela est léger et l)rofond.
LeD'Bordeii iiuli(|iieensuite,en termes précis, le principe même de révolution : « Les organes protluiseut les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes.
La conformation originelle s'altère ou se perfectionne par le besoin et les fonctions liabituelles.
Deux phénomènes généraux se produisent dans l'océan de matière moléculaire, et expliquent tout ce ({u'on y voit : le passage de l'état d'inertie à l'étal de sensibilité, et les générations spontanées.
Il n'est rien qui n'ait sa raison dans ces principes. Tous les êtres circulent et les uns dans les autres, tout est un flux perpétuel; tout animal est plus ou moins homme, tout minéral pinson moins plante, toute plante plus ou moins animal. Il n'y a fju'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans un animal, dans une machine, il y a des parties que vous appelez telles ou telles. Un être n'est que la somme d'un nomltre de tendances. Les espèces
^ue sont que des tendances à uu terme comnum qui leur est propre. La vie n'est qu'une suite d'actions et de réactions. Vivant, j'agis et je réagis, eu niasse, mort, j'agis et je réagis en molécules. Donc, on ne meurt point. Naître, ;, vivre et passer, c'est changer de forme et chaque forme a le bonheur ou le malheur qui lui est propre. Il n'y a pas de libre arbitre, il n'y a que tendance et uécessité de tendance,
Ainsi, selon Diderot, le principe des choses est uue substance unique qui a en elle le mouvement et, par le mouvement, la sensibilité et la pensée. — La j)ensée est dans l'étendue, comme uu phénomène inhérent à la matière, une des propriétés de la nature.
Telles sont les idées de Diderot sur le monde, exposées dans le liêce de d'Alemhcrt avec tout le mouvement, l'ardeur, la fougue, l'audace et le débordement qui lui sont propres.
Ce sont les idées panthéistes et luituralistes de Spinoza exposées avec l'imagination d'un poète (|ui sait (h)un('r le mouvenuMil cl la vie à tout ce (|u il louche. Spinoza est un esprit calme, vigoureux dans la dialecti(iue, mais avant tout logicien. Il ne sort jamais de l;i région des idées pDur culrer, comme le f.iil Dideroi à clia(|ue instanl. dans la région Ai- riinai;iiialioii cl de la
cil. IV. — IMlILosol'llIl'; DE L)li)i:i{OT i'û3
sensibilité. Spiuoza, c'est le géomètre suivant more geometricn, liuflexible ligue de ses déductious sévères ; Diderot, c'est le poète (jui u'a point cette exactitude et cette sévère dialectique, mais qui la remplace par l'ampleur, la vie et la fécondité.
En résumé. Diderot, comme Leibnitz, a reconnu partout, sous lapparence de l'inertie matérielle, la force et la vie. La nature entière lui apparaît non seulement comme une immense collection d'atomes dont les diverses combinaisons produisent, par le mouvement, toutes les propriétés qui affectent nos sens, mais comme un grand foyer d'activité et de vie, dont le rayonnement produit tout ce que nous voyons
Diderot marcbe et devance son siècle; il va plus vite et voit plus loin ; toujours en progrès sur lui-même, il perfectionne sa philosophie et il la transforme. Parti du déisme, qu'il examine de près, il arrive à sa conséquence logique qui est l'athéisme.
Il a voulu d'abord « élargir Dieu », il a voulu le voir et l'adorer dans la nature, ou dehors dos temples, des églises, des mosquées. Puis, l'ayant dispersé dans la nature, il ne voit plus (lu'elle et Dieu devient, pour lui, comme pour Laplace, une hypothèse inutile.
204 DIDKROT
On peut constater cotte marche ascendante de Diderot vers la vérité, des Pensées sur i'Interpiélation (le la nature (1754), au Rèi-e de (rAleuihert (1769).
Après une courte station dans le scepticisme indévot, Diderot est entré pouru'en plus sortir, il s'est fixé dans le naturalisme ou matérialisme scientifique.
C'est pourquoi il fut parmi ses contemporains par excellence le philosophe. « C'est un titre, dit André Lefèvre, qui ne lui sera guère contesté, sinon par ceux qui ne voient point de philosophie hors des traités spéciaux sur la théodicée, la métaphysique ou la psychologie traditionnelles.
Le monde moral est tellement lié au monde physique, qu'il n'y a guère d'apparence que ce soit une seule et même machine. Vous avez été un atome de ce grand tout, le temps vous réduira à un atome de ce grand tout. Chemin faisant, vous aurez passé par une multitude de métamorphoses. De ces métamoiphoses, la i)]n.s iml)orlanteest celle sous laquelle vous marchez à deux pieds, la seule qui soit accompagnée de conscience, la seuh3sous laquelle vousconstiluez, par la mémoire de vos actions successives, un iiidividn (]ui s'apix-llc moi. I''aites qnc ce moi-Iù
cil. IV. — PIllLOSOI'lIli; |)|; hIDKROT 20:i
soit honoré et respecté, et de liii-nièine, et de ceux ((ui coexistent avec lui et de ceux ([ui viendront après lui.
« Le corps, selon quelques pliiloso[)hes, serait par lui même, sans action et sans force; c'est nue terrible fausseté, bien contraire à toute bonne chimie : par lui-même, parla nature de ses qualités essentielles, soit qu'on le considère en molécules, soil qu'on le considère en masse, il est plein d'activité et de force. «
Il n'y a point d'àme distincte séparée du corps et la nature est une.
C'est des sens que vient toute connaissance, et notre àme est au bout de nos doigts. « Si jamais un philosophe aveugle et sourd fait un homme à l'imitation de celui de Descartes, je vous assure, madame, qu'il placera l'âme au bout des doigts ; car c'est de là que lui viennent ses principales sensations et toutes ses connaissances '. »
(' Il n'y aura rien de démontré en métaphysique, et nous ne saurons jamais rien, ni sur l'origine et le progrès de nos facultés intellectuelles, ni sur l'origine et le progrès de nos connaissances, si le principe ancien, Xihil est
(1) Lettre sur les Aveiiffles,
niDF.noT. 12
206 DlDKllOT
in intelli'ctn, (jund non juins fncril in sensu, u'a pas l'évidence d'uQ premier axiome ^
« Mou idée serait de décomposer un homme et de considérer ce qu'il tient de cliacun des sens qu'il possède. Je me souviens d'avoir été quelquefois occupé de celte espèce d'anatomie métaphysique, et je trouvais que do tous les sens l'œil était le plus superficiel, l'oreille le plus orgueilleux, l'odorat le plus voluptueux, le goût le i)lus superstitieux et le plus inconstant, le toucher le plus profond et le plus philosophe -.
« On répugne à admettre que la sensibilité soit une propriété essentielle de la matière, parce qu'il faudrait eu conclure que la pierre ellemême sent et que cela est dur à croire. Oui, peut-être pour celui qui la coupe, la taille, la broie et ne l'entend pas crier. Mais y a l-il vraiment de la difïérence au fond entre l'IiDinme et la i)lanle, le marbre et la chair " Non, pas plus qu'entre la matière ([ui se meut et celle qui ne se meut pas, mais n'eu a pas moins en elle le mouvement.
(' Il en est de la sensibilité comme du mouvement : il y a de la sensibilité inerte et de la sensibilité vive. Il yen a, avec inertie dans le marbre,
(1) Apolofjie (le l'Abbé de l' rades,
(2) Lettre sur les Hourds et Muets.
cil. IV. — IMIl LOSOl'll 11' Dl', DIDICUOT i!07
avec activité daus riKMiiinc. l'animal et la piaule. Kt pour ([lie dans uu corps elle passe de l'uu de ces étals à l'autre, il ne s'agit que de lever l'obstacle qui s'y oppose.
« Ainsi, eu mangeant vous levez les obstacles (jui s'opposeut ù la sensibilité active de ralimcut, vous vous l'assimilez, vous l'animalisez, vous le rendez sensible. Si donc vous faisiez du marbre (luelque chose de comestible, eu le mangeant vous le rendriez sensible, vous dégageriez la sensibilité qu'il renferme en lui; or, qu'il lui arrive de devenir comestible, c'est ce qui peut fort bien résulter d'une suite de transformations par lesquelles il passerait. Je fais donc ainsi de la chair ou de l'àme comme dit ma fille : je fais donc une matière activement sensible.
« Et de rétre sensible à l'être pensant, il y a certainement moins loin que du marbre à l'être sensible. Sentir, c'est vivre. C'est au moyeu d'une certaine organisation, avoir la conscience et la mémoire. Or, l'être qui a l'une et l'autre est capable de nier, d'anirmer, de raisonner, eu un mol de penser Cent donc la matière qui pense en lui, et y supposer un autre être qui ait cette pro- [)riété, c'est dans ses attributs et prendre pour une réalité un mot vide de sens.
« Nous ne sortons jamais de iioiis-mêmes,
20S DIDKHOT
ce n'est que uolre pensée que nous apercevous ^ »
« Notre âme est uu tableau mouvant d'après lequel nous peignons sans cesse. Nous employons bien du temps à le rendre avec fidélité; mais il existe en entier et tout à la fois : l'esprit ne va pas à pas comptés comme l'expression -. »
Nous venons d'assister aux elïorts de Diderot pour dégager du cbaos la vérité buniame ; nous allons maintenant voir ses idées relatives à la liberté morale et à la pratique du bien ; puis à la réalisation du beau, eu deux mots : sa morale et son estbétique.
On pourra, dès lors, constater l'unité de sa pensée dans toutes ses œuvres. Philosophie, morale, critique littéraire, critique des beauxarts, compositions dramatiriuos, tout porte l'empreinte d'un même sentiment et d'un même esprit. Diderot ne connaît qu'un Dieu en métaphysique, qu'une loi en morale, qu'une règle en eslhétifiue : la nature et l'organisation liUMi;iiiie,
(1) Lellre sur les AveiKjlcs. f
(2) Lellre sur les Sourds el Muels.
,;il IV — SES lOKKS MORALES 209
la nature sans fard, dans toute sa simplicité, mais aussi daus toute sa force et daus toute sa
grandeur.
Le critérium qu'il applique à la pratique du bien est celui qui s'applique aussi à la réalisation du beau. C'est ainsi que son esthétique louche à sa morale qui n'est pour lui que l'esthétique appli(iuée à la vie.
A l'article du Just,i QVdusV Encyclopédie, Diderot s'exprime ainsi : « C'est de la nature même de Ihomme que résulte la propriété de ses actions; une action qui convient ou ne convient pas à la nature de l'être qui la produit est bonne ou mauvaise moralement, parce qu'elle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit ou ([u'elle y répugne.
Or, si l'on suppose des êtres créés de façon qu'ils ne puissent subsister qu'en se soutenant les uns les autres, il est clair que leurs actions sont convenables ou ne le sont pas, à proportion qu'elles s'approchent ou s'éloignent de ce but, et que ce rapport avec notre conservation fonde les qualités du bon et du droit, de mauvais et de pervers, qui ne dépendent, par conséquent, d'aucune convention arbitraire, mais de l'organisation même de l'homme.
« Si donc nous voulons remplir nos devoirs
i)ii)i:i{(iT
envers les autres l,o,„,„es. soyons justes et bieu- 'a.sauts:ri„j„s,ice, ce principe fatal des maux du geure l,u„K,iu, n'afflige pas seulement ce,u '"" "" """ ''' "^""'es ; c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le seiu de «lui qu, le porte. Elle prend naissance dansl'av.due des richesses ou dans celle des honneurs,
eUUIe en fa,t sortir avec elle un germe d'inquicdee,d,,,,^^„,,^j,,^^^.^___^^^ 1
et de la b.enve.llauce, qui nous rend heureux
pnncpalement par les mouvements de noire
cœur nous rend tels aussi par les sentiments
qu elle inspue à ceux qui nous approchent ■
« La nature universelle, dit Justinien.LivreX
art- I, ayant créé les Immmes les uns pour les
aut.'es,annquilsscdonnentdessecoursmutuels eelu. qui viole cette loi commet une impiété'
-vers la. liviui.é, a plus ancienne: car la nature
Z "' " '"'™ "' '"- '- *"-. et
pa eouscquent tous les êtres ont une liaison
naturelle entre eux, 0., l'appelle aussi ;« r,W,.parce quelle est la première cause de toutes les
Dans son article nu«.; Diderot reprend et développe cette idée que la justice, la Lveil
(') Jjncyclopédie. article l'iaisir (Morale) CJ tncyclopéUie, article Verlu (iloraîe)
cil. IV.— SKS iniiKS MOKAl.KS 21!
lance ol la verlii sout étroitement liées avec le hoiilitMir.
Le plaisir est un sentimenl de l'ûme qui nous reiul heureux pendant tout le temps que nous le "•oùtons. Nous ne saurions trop admirer combien la nature est attentive à remplir nos désirs; si par le seul mouvement elle conduit la matière, ce n'est aussi que par le plaisir qu'elle conduit les humains. Elle a pris soin d'attacher de l'agrément à ce qui exerce les organes du corps sans les affaiblir, à toutes les occupations de l'esprit qui ne l'épuisent pas par une trop vive et trop longue contention, à tous les mouvements du cœur, que la haine et la contrainte n'empoisonnent pas, enfin à l'accomplissement de nos devoirs.
Le cœur, comme l'esprit et le corps, est fou de plai.'iirs. La nature nousofïrede toutes parts des sentiments agréables; en nous composant de diverses facultés, elle a voulu qu'il n'y en eiit aucune dont l'exercice ne fut un plaisir.
Nous cherchons tous, nécessairement, à être heureux. La vue du bonheur accompagne les hommes dans les occasions les plus contraires au bonheur même. Le farouche Anglais qui se défait veut être heureux; le brahmine qui se macère veut être heureux; le courtisan qui se
rend esclave veut être heureux : la nuiUiUide, la diversité et la bizarrerie des voies ne démontrent que mieux l'unité du but. Nous avous des passions qui créent eu nous des besoins, et ces besoins se résument dans le désir naturel du plaisir. Les passions ne sont pas mauvaises eu elles-mêmes. Au contraire, ce sont elles qui nous indiquent la route du bonheur. C'est daus ce but qu'il faut raisonner nos actions, c'està-dire faire servir au développement et au perfectionnement de notre être, la raison qui est notre plus haute faculté, mais qui n'est en nous que pour contribuer comme les autres, à notre bonheur.
Ainsi, la doctrine morale de Diderot est au fond celle d'Epicure, la morale de l'intérêt et du bonheur. Il reconnaît lui-même qu'Epicure est son maître : « Epicure, le seul d'entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec le vrai bonheur de l'homme et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature. »
Quoi de plus heureux que de se plaire dans une suite d'occupations convenables à ses talents et à son état ? I^a saj^esse écarte loin de nous lo cliai^rin, elle {garant il même de la dou" If'ur (|iii, dans les tempéraments iiion confor-
cil IV. — Si;s IDKKS .M(»UALi;s '213
niés, ne doit jiiicre sa naissauce qu'aux excès; lorsquelle ne i)eul la préveuir, elle eu éuiousse du moius limpressiou, toujours d'autant plus forte qu'on y oppose moins de courage.
Cette conception tout utilitaire a presque toujours semblé basse, ou tout au moins peu noble. « Des gens qui n'avaient jamais attaché au mot intérêt d'autre idée que celle de l'or et de l'argent, se révoltèrent contre une doctrine qui donnait l'intérêt pour le mobile de toutes nos actions, laut il est dangereux en philosophie de s'écarter du sens usuel et populaire des mots. »
A proprement parler, cependant, l'altruisme, n'est qu'un égoïsme noble, puisque, pour l'homme bien né. le sacrifice porte en luimême sa récompense, un contentement de soi qui a plus de prix que le bien sacrifié pour le ressentir. 11 n'y a que les âmes qui sentent bassement, qui ne comprennent pas le plaisir du dévouement. « L'estime juste de soi, les applaudissements légitimes de la conscience ne sont-ils pas des récompenses assez amples pour dédommager l'homme de bien des vanités, des frivolités, des avantages futiles, qu'il sacrifie au plaisir d'être constamment estimé de lui-môme et des autres? » Il n'y a donc, à parler rigoureusement, ((u'uu devoir : c'est
d'être heureux. Tout ce que nous faisons, c'est pour nous : nous avons lair de nous sacrifier, lorsque nous ne faisons que nous satisfaire.
Il n'y a qu'une vertu, c'est la justice : le bonheur de chacun dépend du bouheur des autres, et les droits d'autrui sont la limite des siens. L'utilité commune, voilà donc le but et la base de la morale de Diderot '. « L"homme qui y contribue le plus est le plus moral dans sa conduite et, s'il en est payé par un vif sentiment de plaisir, il est le plus moral dans son cœur. »
« L'homme est intègre ou vertueux lorsque sans aucun motif bas on servile. tel que l'espoir d'une récompense ou la crainte d'un châtiment, il contraint toutes ses pa.ssions à concourir au bien général de son espèce : effort héroïque et qui, toutefois, n'est jamais contraire à ses intérêts particuliers. »
L'homme vertueux est un artiste, (hint le génie consiste à se perfectionner. Le plaisir le plus sensible au sage est celui (|ue fait naître en lui l'idre cl la praliiiiic de la perfection. C'est
(!) n Si l'on .siiiipDSij (les (■•lri!s cri'i's ili' l'iUdii ipiils nu puissent sullsi^t.l•^ i[u"cn se soulcnanL niuUicllonn'nt, il osl clair (|ue li.-ui's arlions sont convcniihlrs ou ne le sont pas à proi)or(ion quelles se rapiirociienl ou iiuClles s'éloignent de ce but. »
cil. IV. — >si:s iDi:i;.s moralks 215
l'ohjel (le son ciillo, aïKiuel il sacride les plus grands établissements et sa persouue même '.
Dans ses Pensées philosophiques, Diderot ose, comme Vauveuargues, prendre la défense des passions que les moralistes à courte vue attaquent si puérilement.
« Ou déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peines de l'homme, et Ion oublie qu'elles sont aussi la source de tous ses plaisirs. Ou croirait faire injure à la raison si on disait un mot en faveur de ses rivales; cependant il n'y a que les passions et les grandes passions qui peuvent élever l'àme aux grandes choses. Les passions sobres font les hommes communs. Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. — Ce serait donc un bonheur que d'avoir des passions fortes ? — Oui, sans doute, si toutes sont à l'unisson et établissent entre elles une juste harmonie. »
Vauvenargues, comme Diderot, recommande l'action et les passions nobles. Vivre, c'est agir en homme et agir fortement. « L'homme,
(1) Il semble que le gôniTcux Farcy, iiioii sur les barricades <J<! 18:50, se boil inspii'é do ces sciiliiiieiils de Diderot quand 11 a écrit ; « Cliacun do nous est un arlisle qui a élé chargé do sculpter lui-iiirnic sa statue pour son tombeau et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. »
21fi 1)ID1::R0T
disait-il, est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de vices, mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus. »
Diderot, précisément, relève riiomnie, et par la défense qu'il présente de ses passions généreuses, il lui restitue ses vertus.
La morale chrétienne et ascétique fait violence à la nature humaine qui est l'idéal et la loi. Tout ce qui tend à dépasser la nature est absurde ou chimérique. Mais s'il fait justice des aberrations mystiques du chrétien, Diderot veut l'homme complet ; il le veut avec toutes ses faiblesses, mais aussi avec toute sa force. « Il glorifie les passions et prêche l'amour du plaisir, mais en môme temps il célèbre les nol)les alTeclions, les sentiments purs, l'enthousiasme et le dévouements »
Dans la constitution do l'honinir, les passions sont un élément dont on ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. « Mais ce qui me donne do ^humeur^ c'est qu'on ne les regarde jamais que du mauvais coté... C'est le comble de la folie que de se proposer la ruine des passions. Le
(I) K. Vdclinol.
12) Diili riil. l'fii.sfcf. jilii!<is('pliif/iics.
cil. IV.— ^i:s ii)i;i;s mom.vi.ks i>i7
beau projet que celui d'un dévot qui se tourmente comme un forcené pour ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir et qui finirait par devenir un vrai monstre, s'il réussissait. »
En dépit de ses professions de foi matérialistes, Diderot semble avoir compris que les plus incrédules peuvent encore se rencontrer avec les croyants, s'unir à eux dans une commune invocation. S'adressaut à Dieu même, il lui dit, dans le même sens que Pascal et Kant : — « Les uns t'ailirment, les autres te nient, mais ton idée n'en doit pas moins demeurer une règle de conduite. 0 Dieu, j'agirai comme si tu voyais dans mon âme. je vivrai comme si j'étais devant toi. »
La morale toutefois est indépendante de la religion ; cela n'est contesté que par les prêtres et les théologiens qui n'auraient plus de raison d'être si cette vérité était admise par tous.
Il ne faut pas confondre l'immoralité et l'irréligion. La moralité peut être sans la religion ; et la religion est souvent avec l'immoralité.
Sans étendre ses vues au delà de cette vie, il y a une foule de raisons qui peuvent démontrer à un homme que, pour être heureux dans ce monde, tout bien pesé, il n'y a rien de mieux à faire que d'être vertueux.
Il ne faut que du sens et de l'expérience, pour
riIDKHOT. 13
seutir quil n'y a aucun vice qui n'entraîne avec lui quelque portion de malheur, et aucune verlu qui ne soit accompagnée de quelque portion de bonheur: .lu'il est impossible que le méchant soit tout à lait heureux, et l'homme de bien tout à fait malheureux ; et que malgré l'intérêt de Tattrait du moment, il n'a pourtant qu'une conduite à tenir.
Suivant Diderot, il n'y a pas de loi morale antérieure à Ihomme. Comment, pourquoi, par qui et pour qui celte loi existerait-elle ? Les lois humaines naissent des rapports des hommes entre eux. Donc, la loi humaine est contemporaine de Thumanilé qu'elle régit.
L'homme a une nature certaine. Il doit donc faire ce qui convient à cette nature ; ce qui lui convient c'est le bien ; ce qui ne lui convient pas est le mal.
La morale idéale est celle qui est conforme à l'organisation normale et idéale de l'homme. Mais la perfecli.m et labsolu n'existent ni dans l'l'"uime ni dans la morale qui est .son ouvrage, puisqu'elle n'est que la constatation et la science' des rapports progressifs des l.o.nmes entre eux. Donc, la moral., suit pas à p;,s les lents progrès de Tespèce humaine; elle se révèle daimni aux sages et se découvre peu à peu à (..us ; elle ^'amé-