‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 11 sur 14 · CH. IV.— SES IDEES MORALES 1>I · texte numérisé non relu

CH. IV.— SES IDEES MORALES 1>I

liore avec les siècles et se modifie suivant les milieux et les climats.

Diderot a uue haute idée de la morale, « de cet arbre immense, dont la tête touche aux cieux et dont les racines pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en dépouillant. »

Quanta la liberté morale, c'est un vain mot. La liberté morale n'existe pas. Ce qu'on nomme le libre arbitre est « l'illusion d'un être qui a conscience de lui-même comme cause et n'a pas conscience de lui-même comme effet. »

La liberté n'est qu'un préjugé; il y a dans l'homme qui réfléchit un enchaînement d'idées et dans l'homme qui agit un enchaînement d'incidents dont le plus insignifiant est aussi contraint que le lever du soleil. La volonté n'est que la dernière impulsion, le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis la naissance jusqu'au moment où l'on est.

Est-ce ([u'on veut de soi? La volonté naît toujours de f[uel(iuft motif interne ou externe, de quehiue impression présente, de quelque réminiscencr du passé, de quelque passion, de quelque projet dans laveuir. « Après cela, je ne

iio IJIUKHOT

dirai de la liberté qu'un mot, c'est que la dernière de nos actions est l'ellet nécessaire d'une cause une, nous, très compliquée mais une. Et le vice et ia vertu, que sont-ils? — De la bienfaisance et de la malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né ; on est irrésistiblement eutraîné par le torrent général qui conduit l'un à la gloire et l'autre à l'ignominie.— Et l'estime de soi, la honte, le remords? — Puérilités fondées sur l'ignorance et la vanité d'un être qui s'impute à lui-môme le mérite ou le démérite d'un instant nécessité. — Et les récompenses et les peines? — Des moyens de corriger l'être qu'on appelle méchant et d'encourager celui qu'on appelle bon. — Mais toute cette doctrine n'a-t-elle rien de dangereux? — Est-elle vraie, elle peut sans doute avoir des inconvénients, mais ils sont moindres que ceux du mensonge. Les suites fâcheuses de la vérité, quand elleen a, passent vite ; celles du mensonge ne finissent qu'avec lui. »

Dans une lettre de ITllO '. Diderot revient sur ce sujet de la liberté morale : Hegardez-y de près, et vous verrez que la juot de liherld est un mot videda^cns; qu'il n'y a point et qu'il ne peut

11) Knirctien avec d'Aleinhert

cil. IV.— SES IDÉi;S MdUALES ^22\

y avoir d'ùtre^ljbre ; que nous ue sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chance des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit pas plus qu'un être agisse sans molii". que le bras d'une balance agisse sans l'action d'un poids, et le motif est tantôt externe, dépendant des choses environnantes et tantôt interne dépendant de notre caractère et de nos passions.

Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actfous, jointe à l'Iiabilude que nous avons prise en naissant de confondre le volontaire avec le libre. C'est u a préjugé bien vieux que celui de croire à notre liberté morale. Qu'est-ce qui distingue les hommes? La bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir; la bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu. Mais, quoique riiomnie bienfaisant ou malfaisantuesoitpaslibre, il n'en est pasmoins un être qu'on modiOe. C'est par cette raison qu'il faut détruire le malfaiteur sur une place publique. De là les elïets de l'exemple, des discours, de l'éducation, des plaisirs, de la douleur... De là une sorte de philosophie pleine de commisération,quiattache fort aux bons et nesirrite

iî-2 DIDEROT

pas plus contre im méchant que coatre un ouragan... Unepierre tombe parcequ'elle est pesante. Il n'y a qu'une sorte de causes à proprement parler : ce sont les causes pliysiques ; il n'y a f{u'une sorte de nécessité : c'est la môme pour tous les êtres. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers principes de la sagesse.

Les devoirs de lliomme cousislent à se rendre heureux ; d'où dérive la nécessité de contribuer au bonheur des autres, ou en d'autres termes d'être vertueux.

Selon Diderot, la vertu qui consiste à contribuer au boniieur des autres a son principe et sa raison délre dans le devoir de nous rendre heureux nous-mêmes. L'intérêt personnel est la seule base inébranlable de la morale et le principe unique de toutes nos vertus.

Dans une note, Diderot ajoute :

On a turi, de .s'en |)r('ii(li(' au.v passions des crimes des hommes; c'est leurs faux jugiMuents qu'il en faut accuser. Les passions nous inspirent toujours bien, puisqu'elles ne nous inspirent (jue le désir du Itoiiliciir ; c'est l'esprit (\\\\ nous conduit mal et (jui nous fait prendre de fausses routes i»our y parvenir. Ainsi nous ne sommes criminels que parce que nous jugeons mal;

cil IV s|-,S IDKKS MOIJALKS 2i3

c'est la raison, et non la nature qui nous trompe. Mais, me dira-t-on. l'expérience est contraire à votre opinion, et nous voyous que les personnes les plus éclairées sont souvent les plus vicieuses, .le réponds que ces personnes sont en elTet très ignorantes sur leur bonheur, et là-dessus je m'en rapporte à leur cœur; s'il est un seul liomme sur la terre qui n'ait pas eu sujet de se repentird'une mauvaise action par lui commise, qu'il me démente dans le fond de son âme. Eh ! que serait la morale s'il en était autrement? Que serait la vertu? Ou serait insensé de la suivre, si elle nous éloignait de la route du bonheur, et il faudrait étoulïer dans nos cœurs l'amour qu'elle nous inspire pour elle comme pour le penchant le plus funeste. Cela est alTreux à penser. Non, le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. Le témoignage de soi, roilà la source des vrais biens et des vrais maux.

Diderot ramène la vertu individuelle à la sincérité envers soi-même et à la fermeté qui donne de la teneur et delà suite à notre conduite. C'est la fermeté, dit-il, dans nue lettre à la comtesse de Forbach sur l'éducation d'un enfant, fjui le résignera à sa destinée et qui l'élèvera au-dessus des revers.

Quant à la niorale sociale, justice et bienfai-

saïice la résument. « A la rigueur, il ny a poiut de lois pour le sage, car toutes étaut assujetties à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s'en afïranchir *.»

En tète de son drame du /V/c de /'(iniiUc, Diderot a placé, en guise de préface, une Lellrc à lu princesse de Aassau dans laquelle il lui dit : « Quelque distance qu'il y ait de l'àme d'un poète à celle d'une mère, j'oserai descendre dans la vôtre, y lire et révéler quelques-unes des pensées qui l'occupent. — J'élèverai n.ion enfant: c'est le moyen de me le bieu donner.

«L'éducation fondera sa reconnaissance et mon autorité. Jelui inspirerai avant tout le libre exercice de sa raison. Un autre princii)e i[ue je ne cesserai ensuite de lui recommander, c'est la sincérité envers soi-même, et, ce quien découle, l'estime et le respect de soi-même. — 11 est beau de se soumettre soi-même à la loi qu'on s'impose.

c( Lbabitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour l'avenir. Tùl ou lard, b'sautressoiil iiiiporliiiies. Lorsque les passions tombent, la boute, l'ennui, la douleur commencent. Alors, on craint de se regar-

(I) Entretien d'un l'ère avec xe.s lùi/'aiils.

cil. IV.— SF.S IDKKS MdllAI.KS i2b

der. La verlii se voit elle-inùnie toujours avec complaisance. Elle est une niailresse à huiuellc ou s'attache autant par ce ((u'on lait jjour elle que par les charmes ({uon lui croit. Le vice et la vertu travailleut sourdement en nous. Ils n'y sont pas oisifs un moment; chacun mine de son côté; mais le méchant ne s'occupe pas à se rendre bon; il est lâche dans le parti qu'il a pris. Faites-cous un hnt qui puisse être celui de toute votre vie.

« L'on doit n'exiger jamais d'un autre ce que vous ne feriez pas pour lui, ou soumettez-vous à des soupçons de finesse et d'injustice.

«Je vois les projets des hommes, et je m'y prèle souvent, sans daigner les désabuser sur la stupidité qu'ils me supposent. 11 suOit que j'aperçoive dans leur objet une grande utilité pour eux, assez peu d'inconvénient pour moi. Ce n'est pas moi qui suis une bête, toutes les fois qu'on me prend pour tel.

« Tout ce que nous faisons c'est pour nous ; nous avons l'air de nous sacrifier, lorsque nous ne faisons que nous satisfaire (les hommes généreux sont sages, puis(ju'ils sont heureux de leurs sacrifices et puisque leur bonheur est conforme au bonheur des autres).

« Certainement ilssont heureux ; car quoi ([u il

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leur coûte, ils foui toujours ce (jui leur coule le moins. Si vous voulez peser les avautages qu'ils se procurent, et surtout les inconvénients qu'ils évitent, n'oubliez pas d'apprécier la considération des autres et celle de soi-même, tout ce qu'elles valent : n'oubliez pas non plus qu'une mauvaise action n'est jamais impunie ; je dis jamais parce que la première que l'on commet dispose à une seconde, celle-ci à une troisième, et que c'est ainsi (ju'on s'avance peu à peu vers le mépris de ses semblables, le plus grand de tous les maux. Déshonoré dans une société, dira-l-on, je passerai dans une autre où je saurai bien me procurer les honneurs de la vertu : erreur. Est-ce qu'on cesse d'être méchant à volonté? Après s'être rendu tel, ne s'agit-il que d'aller à cent lieues pour être bon, ou que de s'être dit : « je veux l'être ». Le pli est pris, il faut (jue l'éloITt' le garde.

« L'iionmie n'agit |)as sans motif; par conséquent, il n'est point libre; le plus fort l'entraîne toujours. Ce qui dislingue les hommes, c'est la bieufaisance et la malfaisance. Mais bien (|ue l'homme bon ou malfaisant ne soit pas libre, l'homme n'en est pas moins un être qu'on modifie. De là les bons elTels de l'exemple, des discours, de l'éducalion, du plaisir, do la douleur,

cil. IV — si;s ii)i;[:s .M()1i.\li:s -221

etc ; de là une sorte de philosophie pleine de coininisération ([ui nitache forcémeut anx bons, qui n'inile non plus coniro le méchant, qne contre un ouragan (jui nous remplit les yeux de poussière. »

Ces principes nous réconcilient avec les autres et avec nous-mêmes.

Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers pas vers la sagesse.

Dans son article sur le Beau, Diderot, commence par passer en revue et apprécier rapidement les principales opinions qui ont été proposées sur ce sujet. Aucune ne le satisfait; et il s'occupe de compléter les théories de ses devanciers par une analyse approfondie des notions de rapport, d'ordre et de symétrie.

Selon lui, ces notions sont expérimentales comme les autres ; elles viennent de la faculté de sentir ou de penser excitée par nos besoins ; elles viennent par les sens. Le beau est tout ce qui réveille en nous, Vidée des rapports, en s'adressant soit au sentiment, soit à la raison.

Diderot excelle à montrer les causes de la diversité des jugements et des erreurs touchant le beau. Il fait remarquer qne le beau est toujours essentiellement relatif.

Voulez-vous voir le beau, paraissant, disparaissant, changeant avec les rapports mômes? Prononcez le qu'il mourût des lloruces devant un homme qui ignore Corneille ; ou mettez-le dans la bouche du vieil Horace; ou que Scapin luyant, le dise de son maître attaqué par des brigands; vous avez linsignifiant, le sublime, le burlesque. Il est donc constant que la beauté commence, s'accroît, varie, décline et disparaît avec les raj^ports.

L'àme veut vivre. Tout ce (jui l'élève, tout ce qui l'éteud, tout ce qui le.xerce sans la fatiguer, lui plaît.

L'esprit aime la symétrie, les proportions, la convenance, qui grandi.ssent et soulagent l'attention ; ce lui est un doux exercice de pénétrer les pensées fines qui, de même que la bergère de Virgile, se cachent autant qu'il le faut pour qu'on ait le plaisir de les trouver.

Il y a aussi une douceur secrète attachée à toute émotion de l'àme. Dans la peinture que la poésie fait des passions, ce qui en fait le principal agrément, c'est que telle est leur contagion, (|u"on ne peut guère les voir sans les ressentir. La tragédie divertit d'autant mieux qu'elle (ait couler plus de larmes; t')ut mouvement de Icndresso, d'an)itié, Je reconnaissance, de gêné-

cil. IV.— si:s ii)i;ks .mouauis 22'.i

rosilé, de bienveillance, est un seuliinenl île plaisir.

Ainsi, l'art est la vie choisie et transformée par une àme sensible. Le goût est une faculté, acquise par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon, avec la circonstance (|ui le leiul beau, et d'eu être proniplenient et vivement touché.

Dans cet article sur le Beau, dans ses Pctisccs sur la peinture, dans ses Salons, Diderot observe et recommande toujours lalliance du beau et du bien, de l'esthétique avec la morale.

Pourquoi les ouvrages d'art des anciens outils un si grand caractère? C'est qu'ils avaient tous fréquenté les écoles des ])hilosophes. Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur; sans quoi il reste muet. « Deux choses sont essentielles aux arts : la morale et la perspective. »

Eu résumé, le vrai est la convenance des actes de l'homme avec sa fin ; le beau, la splendeur du vrai et du bon. Ajoutez au vrai et au bon quehiue circonstance rare, éclatanlc, et le vrai sera beau et le bon sera beau.

Pour juger du bon goût, il faut bien déterminer de quel côté sont les bonnes moeurs. « Où un jeiiMO lilit'iiiri Intinc la liraiiti' d'une l'eninu',

dSO DIDEROT

uez retroussé, lèvres riaates, œil éveillé, démarche délibérée, moi je tourne le dos et j'arrête mes rei^ards sur un visage oùje lis de l'innocence, de l'ingénuité, de la candeur, de la dignité, de la décence. » La beauté est une promesse de bonheur, comme l'a dit Stendhal. Le jeune libertin et Diderot ne conçoivent pas le bonheur de la même manière; c'est pourquoi ce n'est point la même beauté qui leur plaît à tous deux, ni les mêmes choses qui leur semblent belles. « Croyez-vous, ajoute Diderot, ({u'il soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de moi? Son goût se réduit à ceci : j'aime le vice; le mien à ceci : j'aime la vertu. »

Il n'y a. dit Spullcr, aucun des écrits tombés de la plume infatigable de Diderot qui n'ait eu pour objet de protester au nom de la raison contre les préjugés, au nom de la liberté contre la tyrannie, au nom de la loh'rance contre le fanatisme, et qui n'ait conlribué, dans unelarge mesure, à propager ce grand mouvement d'idées qui a donné naissance à la Révolution française.

Aucun homme, écrit Diderot, n'a reçu de la

i;il. IV. — SES IDÉES l'OlJTIQUKS 231

nature le droit de roniinaiidcM' aux autres. La liberté est un présent ducieK et chaque individu a le droit d'en jouir. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle, qui doit linir dès que les enfants sont en état de se conduire. Toute autre autorité vient dune autre origine que la nature. Qu'on examine bien, et ou la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'eu est emparé, ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un conliat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré l'autorité.

La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation, et ne dure qu'autant (\\ie la force de celui qui commande l'emporte sur celles de ceux qui obéissent.

Il n'y a point d'a(//or/7r sans loi : il n'y a point de loi qui donne une autorité sans bornes. Tout pouvoir a ses limites... La couronne, le gouvernementet l'autorité publique sont dos biens dont la nation est propriétaire, et dont les princes sont les usufruitiers, les ministres, les dépositaires.

« Hàtons-nous de rendre la pliilosopbie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où eu sont les philosophes. Diront-ils qu il est

des ouvrages qu'on ne mellra jamais à la portée du commun des esprits? S'ils le disent, ils montreront seulement qu'ils ignorentce que peuvent la bonne méthode et la bonne habitude'. «

Dans uu dudoQue supposé entre un père et sa fdle, après une conversation sur les devoirs des riches envers les déshérités de ce monde, la fille que Diderot met en scène, dit :

«Mon bon père rêvait, je lui en domandai le sujet; il fit difficulté de me le dire, craignant que les idées qui l'occupaient ne fussent au dessus de ma portée. En eflet. je n'en compris pas alors toute 1 étendue. iMourrai-je, me dit-il, sans avoir vu exécuter ce qui préviendrait tontes les années des millions d'injustices et qui produirait une infinité de biens? C'est \a publicnlion (lu tarif gênerai des impôts et de leur répartition. Par là on connaîtrait le dénombrement du peuple, la population d'un lieu et la dépopulation d'un autre, les richesses de chaque citoyeu, la pauvreté et par conséquent la dette des riches; 1'/»/''- (jiililc de 1(1 ri'iiiirlilion scrull innpi'ritrc. L'impôt ne doit tomber ({ue sur celui qui est au-dessus du besoin réel. Celui qui est au-dessous est de la classe des pauvres, et elle ne doit rien

(Il Trtii/r ili' l'iii/ripir/aliiiu (If lu iiitliire.

cil, IV. — StS IDKIvS l'OlJTlQLKS 233

payer. Saus compter iefreiu que cette publicité meltrait nécessairemeul à l'avidité et aux vexations des geus préposés à la perception des impôts. C'est daus uos provinces, dans nos campagnes qu'où peut voir à quels excès ces abus sont portés... Cette conversation dura jus([u'au soir, et je la vis finir à regret. «

Diderot ue fut pas seulement un réformateur théorique du régime fiscal, ses Pensées philosophiques, son Essai sur les règnes de Claude et de Aéron coutieuuent des vues politiques remarquables; de plus, sous le titre de Principes de la politique des Soucerains, il a publié un recueil de maximes où il a osé mettre à nu la politique des despotes, les secrets de l'empire arcana iniperii, comme il dit après Tacite et Machiavel, et où il leur oppose les principes rationnels de la morale et du droit.

En voici quelques-unes :

« Le despotisme suppose nue armée puissante qui soit tout entière daus la main du souverain. Celui (jui n'est pas maître du soldat n'est maître de rien. Celui (jui est maître du soldat est maître de la finance. Donc le despote doit tout sacrifier à l'Etat niililairc; pour lui, tous les ordres de sujets se réduisent à deux : des soldats et leurs pourvoyeurs.

"Je me soucie fort peu. dit le souverain qu 11 y a,t .les lumières, des poètes, des orateurs' des peintres, des philosophes; je uo veu. qu^ de bous généraux; la science de la guerre est la

seule u, le. Je me soucie bieu moins des mœurs 'lue de la discipline militaire.

« Eu réalité, mes sujets ne sont que des ilôles sous un uou, supposé, et mes idées suivies par Çi'iq ou s,.x successeurs conduiraient iufaillil'Iemeul à la monarchie universelle »

l'our accoutumer le peuple à sa servitude, un moyen très srtr est de toujours demander rapl'™.a.,on dont ou peut se passer; de toujours J"eltreavantlesi,.nlenomdusénatetdupeuple:

l:r senatus-co,uuUo H auetonuae Cœ.nis.Onn'y ■"'•"■'lue guère, ajoute Diderot, quand le sénat 11 est rien.

U"e autre n.axime des despotes est de ne

J'">"«.sn,anquerdejus,iccdanslespetiteschoses, l'-eequon en est récompensé par la facilité

''■' "" 7"'"^ "^ '■-"■■-""re impunément dans

ies givindes.

I^e despote doit «„..,•,,„,,/ ,,„/„„„,.,„.,

■-™'/«:„ Les ordres dé la .souveraineté qui

.'"'^""'^""■- ''"-■queut,ile.stvrai,i„js-

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i;ii. IV. — si;s ii)i;r,s poi.itiqi'Ks 235

Sur l'alliance funeste du trône et de l'autel :

nu'est-ce qu'un roi? se demande Diderot. Si !i' pri'lri' osnit rr pondre, il il irait : c'est mon lirtenr.

Toutes les pensées de Diderot respirent ainsi la haine du despotisme et l'horreur de la servitude. (' La contrainte des gouvernements despoti(fues rétrécit l'esprit sans qu'on s'en aperçoive; machinalement on s'interdit une certaine classe d'idées fortes, comme on s'éloigne d'un obstacle qui nous blesserait; et lorsqu'on est accoutumé à cette marche pusillanime et circonspecte, on revient (iiflicilement à une marche audacieuse et franche. »

<i Sous quelque gouvernement que ce soit, le seul ))iouen iVèlrc libre, ce serait d'être tous soldats: il faudrait que dans chaque condition le citoyen eût deux habits, l'habit do son état et l'habit militaire. Aucun souverain n'établira cette éducation. 11 sait trop bien qu'il n'y a de bonnes remontrances que celles qui se font la baïonnette au bout du fusil. »

L'homme est son propre maître. La nature n'a point fait d'esclaves. Convenir avec un souverain qu'il est le maître absolu pour le bien, c'est convenir qu'il est le maître absolu pour le mal. tandis qui) ne l'est ni pour l'un ni pour

236 DIOKROT

laulre. On a confoudu les idées de père avec celles de roi. Peuples, ue perniellcz pas à vos préteudus maîtres de faire niêine le bieu contre votre volonté générale.

I' 0 redoutable notion de l'utilité publique: Parcourez les temps et les nations, et celte grande et belle idée d utilité publique se présentera à votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule (jui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient, (juand les autres pleurent; mais la véritable notion delà propriété entraînant le droit dus et d'abus, jamais un bomme ue peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père, une femme la jiropriélé d'un mari, un domestique la iM'opriété d'un maître, un nègre la propriété d'un colon. — La police obvie à la licence, l'administration doit rassurer la liberté. »

Sur la liberté de la presse. Diderot ïiflirme aussi les droits de l'homme. 11 constate que la liberté de penser est le droit naturel : c La liberté de publier ses pensées n'admet aucun jjrivilège exclusif; i ait de jieiiser apparlieiil fie droit à

(Il iv, — sKs in^ris poijtioiks 237

toute la classe bipède des hommes; c'est, au touips à externiiuer toutes les productions ridicules, et il s'acquitte de ce devoir sans que [)ersonMe s'en uièle. » Cette liberté existe en Ani^leterre : quels maux eutraîne-t-elle? Et ne voit-on pas, au contraire, le bien qu'il en résulte? " Elle porte naturellement les hommes de lettres ;i rechercher les vraies causes des faits historiques et à les j)ublier, ce qui se peut sans danger, en Angleterre surtout, où Ton jouit toujours de ces temps heureux que les Romains eurent sous Trajau. »

Diderot insiste avec force sur la nécessité de développer léducatiou publique. Il loue ce qui se passe en Allemagne. Là, dit-il, il y a matin et soir des heures fixes pour l'instruction publique, où tousles enfants assistent ^ra^m^ewenf; mais, après les heures publiques, le maître d'école en tient encore une privée pour les enfants des citoyens plus aisés, qui lui paient pour les soins particuliers une modique rétribution.

Il serait à désirer, écril-il encore dans le l'ian cr>tue Univeisilc jiour le gouvernemeni de limsic, ({ue lui avait demandé l'impératrice Catherine, il serait à désirer qu'on eût des catéchismes de morale et de politique, c'est-à-dire des livrets où les premières notions des lois du pays, des

devoirs des citoyens, fussent consignées pour l'instruction et l'usage du peuple; et uue espèce de catéchisme usuel, qui donnât une idée courte et claire des choses les plus communes de la vie civile, comme des poids et mesures, des difïéreuts états et professions, des usages que le dernier deutre le peuple a intérêt de connaître.

Diderot pense qu'on devrait donner dans les écoles une idée de toutes les connaissances nécessaires à un citoyen, depuis la législation Justin aux arts mécaniques, « qui ont tant contribué aux avantages et aux agréments de la société ».

(' Le spectacle de l'industrie humaine est, eu lui-même, grand et satisfaisant; il est bon de connaître les dilTérents rapports par lesquels chacun contribue aux avantages de la société.

« Ces connaissances ont un attrait naturel pour les enfants dont la curiosité est la prciniéic qualité.

" D'ailleurs, il y a dans les arts mécaniijuos les i)lus coiniiiiiiis un raisoiinonient si juste, si coni|»liqué et eependîinl si ItiiniiKMix. (lu'on ne peut assez adniiicr la prolondeiir de l;i rnison et (lu génie de riioiiinie.

'■ Peut-iui fleveiiir liornuKMle grand ^nùl sans avoir fait eoiiMaissancc elioile a\cc les anciens/

CM. IV. — SKS IDÉES rOI.ITIQl'r.S 2:»«

Leur lilléralure u'a-t-elle pas une consistauce, un attrait, uue énerj^ie qui feront toujours le çliarnie des grandes lûtes? »

Oui, saus doute, et cependant Diderot pense qu'il faut réduire le temps consacré aux langues mortes; il remplace les vers latins par la traduction qu'il juge, avec raison, un exercice fort utile. Il dit qu'eu général on donne trop d'importance à l'étude des mots et qu'il faut lui substituer l'étude des choses.

C'est en étudiant l'histoire naturelle que les élèves apprendront à se servir de leur sens, art sans lequel ils ignoreront beaucoup de choses, et, ce qui est pis, ils en sauront mal beaucoup d'autres, art de bien employer les seuls moyens que nous ayons de connaître, art dont ou pourrait faire d'excellents éléments, préliminaire de toute espèce d'enseignement.

« La Faculté de théologie s'occupe de controverse, fait des intolérants, des brouillons, et les sujets de l'Ktat les plus inutiles, les plus intraitables et les plus dangereux. » Point de prêtres entre les maîtres; ils sont rivaux par état de la puissance séculière, et la morale de ces rigoristes est étroite et triste. Basses écoles.

Tous les griefs de l'aristocratie contre lins- Iruclion primaire peuvent se réduire à celui ci :

(( Un pnysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu'un autre. » Le passage tout entier vaut la peine d'être cité.

(( Dans les pays protestants, il n'y a point de village, quelque chétif qu'il soit, qui n'ait son maître d'école, et point de villageois, de quelque classe qu'il soit, qui ne fréquente l'école. La noblesse allemande dit que cela rend le paysan chicaneur et processif; les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser son fils à la cliarrue. veut (Ml faire un savant. Peut-être le grief de la noblesse se réduit-il h dire qu'un paysan (lui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu'un autre; quant au second grief, c'est au législateur à faire en sorte que la profession de cultivateur soit assez tranquille et estimée pour n'être pas abandonnée. »

Citons encore ces admirables « conseils d'un philosophe à une impératrice ».

Durant les années de laborieuse claustration à Oranienbaum, qui précédèrent son avènement au trône, Catherine II avait fait son l)réviairc de V Esprit (les Lnis.

« Celle (jui ;i fuit son brf'viairfMlc l'A'.s/;/'// îles Lois, où le despote est comparé au sauvage qui coupe l'arbre pour on cueillir le fruit i)liis com-

Cl!. IV.— SKS II)Ki:s l'OLITIQUKS 241

modément, entendra patiemment ce que j'oserai lui dire.

(( Tout gouvernement arbitraire est mauvais; je n'en excepte pas le gouvernement arbitraire d'un niiiîlre bon, ferme, juste et éclairé.

« Ce maître accoutume à respecter et à chérir un maître, quel qu'il soit. Il enlève à la nation le droit de délibérer, de vouloir ou de ne pas vouloir, de s'opposer même au bien.

« Le droit d'opposition me semble, dans une société d'hommes, un droit naturel, inaliénable et sacré.

« Un despote, fut-il le meilleur des hommes, en gouvernant selon son bon plaisir, commet un forfait. C'est un bon pâtre qui réduit ses sujets à la condition d'animaux; en leur faisant oublier le senti nient de la liberté, sentiment si difficile à recouvrer ({iiand on l'a perdu, il leur procure un bonheur de dix ans (ju'ils payeront de vingt siècles de misère.

« Un des plus grands malheurs (jui piU arriver à une nation libre, ce serait deux ou liois règnes consécutifs d'un despotisme juste et éclairé. Trois souveraines de suite telles qu'Elisabeth, et les Anglais étaient conduits imperceptiblement à un esclavage dont on ne peut (h'Iciininer la durée.

KIKEIKJT. 14

'2M l)ll)i:UnT

« Malheur aux peuples dont le monarque transmettrait h ses enfants cette infaillible et redoutable politique !

« Malheur au peuple en qui il ne reste aucun ombrage, môme mal fondé, sur la liberté!

« Cette nation tombe dans un sommeil doux, mais c'est un sommeil de mort.

« Dans la famille, dans l'empire, le bon père, le bon souverain est séparé d'un bon père, d'un bon souverain par une longue suite d'imbéciles ou de méchants; c'est la malheureuse condition de toutes les familles et de tous les états héréditaires

« On donne de la durée aux corps politiques par la multiplicité des afïaires et par l'occupation.

« Le concours et l'opposition des volontés générales aux volontés particulières eat l'avantage spécial de la démocratie sur toutes les autres espèces de gouvernement.

« Si le corps des représentants a tant de force politique, c'est qu'il n'y a point de milice nationale, pas même de maréchaussée; ils ont si peur des rois que c'est l'unique voleur contre lequel ils soient en garde

« Si dans les contestations du Parlement d'Angleterre et du souverain, on examinait sans

cil. IV. — sKs ii)i;i:s IMII.ITIOIJKS 1>43

j)nrti;ilité l'étal do la (lucstioii, on ti-oiiverait presque toujours que le monarque a tort, que le roi attaque la liberté du i)euple et que le peuple la défend.

« Les empires malheureux ne sont pas ceux où l'autorité j)opulaire va eu s'accroissaut. mais au contraire ceux où rautorité souveraine devient illimitée.

« Que si Ton avait l'un de ces deux choix à faire, ou d"un souverain trop fort contre sa nation, ou d'une nation policée trop forte contre son souverain, le dernier de ces deux inconvénients serait le moindre.

« Que si l'ou proposait à Sa Majesté Impériale de voir subitement la constitution de l'empire russe transformée dans la constitution anglaise, je doute fort qu'elle le refusât. Libre pour le bien qu'elle veut, liée pour le mal (|u'elle ne veut pas, en elïet qu'y perdrait-elle? Et quelle raison pourrait-elle avoir de souhaiter à ses successeurs une autorité dont ils seraient tentés d'abuser?

« Si les lois ne sont jamais rien, lorsipie. confiées à un seul homme, elles subissent toutes les vicissitudes de ses passions etde ses caprices, les suites de cet inconvénient seraient beaucoup [i\i\> fâcheuses en Russie ([u'ailh-nis. Qui sait

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daus quel siècle la Russie sorlirait jamais de la barbarie s'il arrivait qu'elle y retombât.

« L'avancement des enfants donnera toujours au souverain assez et trop d autorité sur les pères qui formeront la commissiou législative.

« En créant cette commission permanente, l'impératrice forme un État, une classe de citoyens distingués.

« Cette classe s'incorpore à la longue avec la noblesse et le militaire.

«Jalouse de conserver à ses descendants son illuslraliou, cetteclasse instruira ses enfants, les fera étudier, voyager, et deviendra une nouvelle pépinière très féconde de citoyens doués de talents et de mœurs.

« De là, sans s'en apercevoir, lempire aura les trois étals que Sa Majesté ambitionne de créer, comme il est arrivé chez nous.

<' Les grands progrès de la civilisation partiront de ce corps.

« Par sa nature, ce corps est failjionr éleiulre ses racines en tous sens, comme il est arrivé j)armi nous avec de riliustralion, (Iv la fortune et du temps.

(( Occupés et répandus dans (lillcrents districts, ils ne seionl jamais jjanvriis : s'ils s'euricbissent. ils devicindronl le lien coMinniii des

cil. IV. — SKS IDET.S l'(»|. ITIO['[vS 2ib

coiulilioiis supérieures et des coiulilioiis inférieures; uue espèce d'amalgame qui s'unira également bieu avec la noblesse pauvre et avec la riche bourgeoisie.

« Quand ce corps ne serait, avec le temps, (lu'un grand fantôme de liberté, il n'en influera pas moins sur l'esprit national, car il faut qu'un peuple ou soit libre, ce qui est le mieux, ou (ju'il croie l'être; parce que cette opinion a toujours les efïets les plus précieux.

« Que Votre Majesté Impériale crée donc ou cette grande réalité ou ce grand fantôme, qu'elle le fasse le plus beau, le plus distingué, le plus chamarré, le plus éclatant, le mieux composé, le plus honoré qu'elle pourra, et qu'elle se persuade bieu qu'on peut gêner, mais qu'on ne peut jamais emmailloter l'enfant qui naît avec quatre cent mille bras.

« 0 Montesquieu ! que n'es-tu à ma place? Comme tu parlerais! Comme on te répondrait! Comme tu écouterais! Comme tu serais écouté!

« Nulle certitude de la durée des lois d'un empire sans un corps particulier dépositaire de ces lois et leur conservateur.

" Le cori)s dépositaire et conservateur est le meilleur des moyens qu'on peut fortifier de l'instruction générale de l'esprit public

« Si j'avais à civiliser des sauvages, je ferais des choses utiles en leur préseuce, saus leur rieu ni dire, ni prescrire. J'aurais l'air de travailler pour ma seule lamille et pour moi.

« Les hommes sont plus touchés des cérémonies extérieures qu'on ne pense.

« Les protestants, eu anéantissant les cérémonies religieuses commémoratives, auront, avec le temps, anéanti la religion pour le peuple, à qui il faut des images et des spectacles.

« J'ai entendu dire à un peiutie protestant qu'il ne mettait jamais le pied dans Saint-Pierre de Rome sans devenir catholique.

« Je désirerais donc que l'inauguration d'un député fût très solennelle; (lu'elle fiU accompagnée d'un serment sur la légiliniitt3 de sa nomination et sa lidélilé à remplir ses devoirs; (jue ce serment fut fait avec dignité; qu'il se renouvelât d année eu année par le corps entier; que ce corps eût un vêtement distingué; enfin, que Voire Majcsli' Imitcriale imaginât tous les moyens possibles de le rendre respectable à la nation et im[)ortant à ses propres yeu.x.

(( Les hommes ne sont que de vieux enfants; et lorsque la [jrocession de Saiiit-Sulpicc! passe sous mes fenêtres, je me retrouve enfant malgré moi.

cil. IV si;s iniiKS I'OLITIQUKS 247

« Les graudes niasses d'hommes animées d'un munie esprit me font toujours une profonde impression

0 L'homme et lauimal ne sont que des machines de chair ou sensibles.

« Je n'ai jamais vu ni lu d'aucun ministre ([uil ait eu le courage et l'honnêteté de suivre le projet commencé de son prédécesseur.

« Votre fils sort d'une vie instructive, utile et occupée. Il serait très lacile et très dangereux qu'il se fit une vie oisive et dissipée. Les suites eu seraient redoutables et pour son bonheur domestique et pour le bonheur de son empire futur.

H J'oserais proposer qu'il assistât aux séances (les diiïérents collèges d'administration on les aflaires sont débattues. C'est là qu'il apprendait, d'abord comme simple auditeur, à connaître le tour d'esprit et de caractère, la manière de penser, de sentir et de voir, les lumières et les talents de ceux qu'il jugerait à propos dans la suite d'appeler auprès de sa personne.

« Pendant cet intervalle, je dépêcherais dans les dilTérentes contrées de l'empire un astronome, un géographe, un médecin, un naturaliste, un jurisconsulte, un militaire, avec ordre de s'instruire profondément chacun dans sa

partie de ce qui la concerne. Voilà les compagnons de voyage qne je lui préparerais et qui lui feraient observer sur les lieux les choses qu'ils auraient vues.

« Il n'entreprendrait lui-même celte grande tournée qu'après avoir bien lu et bien médité tout ce qu'il y a de mémoires manuscrits et imprimés sur lempire.

« C'est alors qu'en parcourant les différentes contrées de l'Europe, il saisirait rapidement ce qu'elles auraient dans leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, leurs sciences, leurs arts, d'applicable au bien de sa nation.

« Cette seconde tournée serait préparée, comme la première, par les lectures préliminaires et l'iuslrucliou propre et personnelle des compagnons de voyage.

« Les deu-\ endroits de l'Europe où je l'arrêterais davantage seraient l'Angleterre et l'Italie : l'Angleterre pour la sagesse et la liberté, l'Italie pour le goût.

« Le voyage de l'Angleterre suppose des notions de polilifjue ; celui de Hollande, des notions de commerce; celui de France, des notions d'arts, de sciences, de littérature, d'agriculture et de goill; celui d'Italie, des notions de beauxarts.

cil. IV - SKS IDHKS IMllJTIQUKS 2ii»

« Je désirerais qu'un grand seigneur, un prince eût les notions élémentaires de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, mais surtout de l'architecture ; on cache un mauvais t;ihieau, on casse une mauvaise statue, mais il n'en est pas de même de la façade d'un palais, et l'on ne Ijàtit pas des palais tous les jours.

f Par qui les révolutions sont-elles tentées? Tar ceux qui n'ont rien à perdre au changement tlo l'ordre des choses; par ceux qui ne peuvent qu'y gagner.

c( Que sont ceshommes? Deshommes puissants dans la nation par leur poste et malaisés par le dérangement de leur fortune.

(' Quel parti prendre avec eux? Il y en a deux : le premier, de les enrichir; c'est le plus sûr, mais ce n'est pas le plus courageux ; le second, de les lier par des fonctions honorables qui les • 'loignent.

« Il m'a semblé que la personnalité, qualité sauvage, entrait un peu dans le caractère russe.

« Le sauvage n'est ni père, ni époux, ni frère. Il est lui, il est l'enfant de la nature.

« Il m'a semblé que les liens de la famille étaient encore faibles et qu'en général on avait peu de souci des siens après soi. C'est une des

plus fâcheuses et des plus constantes causes des révolutions. Les pères se ruinent; ils ne laissent rien à leurs enfants qu'un nom et des prétentions; un nom impossible à soutenir parce qu'on est pauvre, des prétentions difficiles à soutenir parce que le souverain n'y a pas toujours égard. SiTànie est bouillante et forte, quel dessein conçoit-elle? Un dessein violent (jui détruise l'autorité subsistante, bonne ou mauvaise, et nous rende agréable à l'autorité qu'on aura élevée au péril de sa vie.

« Quand on ne peut devoir tout cela à la bienfaisance de celui (|iii règne, on cherche à se recommandera la reconnaissance de celui (|ui régnera.

« Il est donc important d'empêcher la ruine des grandes familles. Leur misère est i)his dangereuse que leur opulence. La misère irrite, ro]»ulence endort. La misère est audacieuse, l'opulence est pusillanime.

«Point de seigneur pauvre et considéré, surtout proche de soi. L'une de ces deu.\ choses, je le répèle, les enrichir ou les éloigner.

« Quel moyeu d'empêcher les grandes familles de se ruiner? Le dégoût du faste dans le souverain, l'exemple de l'i'conomie, l'éloge des vertus domestiffiios, la f;iv<'iir accordée aux bons pères.

cil. IV. — Si:s IDKES PoMllnLL.s l'.l

l'approche de sa personne, dont ils sont le rempart, la bonne éducation des enfants, le mépris des superfluités nationales et étraui^ères, des secours donnés aux pères malheureux, etc. Tous les moyens qu'un homme peut avoir d'encourager la vertu et de décrier un vice : la table, l'oisiveté, le jeu

« Mais partout empêcher les grandes familles de se dégueniller.

(' J'ai ai un peu rôvé. Il me semble que c'est nue cruelle chose que de flotter éternellement entre la faiblesse et l'ingratitude. Si vous refusez la moindre grâce à celui à qui vous devez tant, qui a exposé sa vie pour vous placer où vous êtes, vous êtes un ingrat.

(' Si vous accordez, vous êtes faible; vous irritez toute une nation envieuse; vous vous suscitez à vous même et à vos amis des haines dont on ne i)eut deviner les suites ni pour eux, ni pour vous. »

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