‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

VIE DE DIDliUOT : SES GOÛTS, SON CARACTÈRE SON RÔLE AU XVIIl'^ SIECLE

A la distance de quelques skVIcs du niomciil où il a vc'^cu, Diderot paraîtra un lioinmc prodig-ieux ; on repardorade loin cette tôte universelle avec une admiration nièk'c d'élonnement, eoinme nous regardons aujourd'hui la tète des l'Iaton et des Arislole.

J.-J. RoUSSKAU.

Diderot ! un si beau génie à qui la nature a donné de si prandes ailes ! Voi.tairf.

Parlant du légitime intérêt que présentent la vie et le caractère des hommes dont nous admirons les ouvrages, Diderot dit qu'une sorte de reconnaissance délicate s'unit à une curiosité digne déloge pour nous intéresser à leur biographie.

« Le lieu de leur naissance, leur éducation, leur caractère, la date de leurs productions, l'accueil qu'elles reçurent dans le temps, leurs penchants, leurs goûts honnêtes ou malhonnêtes, leurs amitiés, leurs fantaisies, leurs travers, leur forme extérieure, les traits de leur

nillEliOT. 1

visage, tout ce {{ui les coucerue mérite uolre attenliou. Nous aimons à visiter leurs demeures, nous éprouverions une douce émotion à Tombre d'un arbre sous lequel ils se seraient reposés; nous voudrions vivre et converser avcclessages dont les travaux ont augmenté le pouvoir de la vertu et les trésors de la vérité. Sans ce tribut, la sagesse accumulée des siècles serait un don gratuitement accordé à des ingrats. »

Rien n'est plus naturel que cet intérêt de curiosité sympatbique qu'inspirent tous les détails de la vie des grands liomnies. Il nous est agréable de connaître les moindres particularités qui les concernent. Il n'est p;is jusqu à leurs propos de table et jusqu'aux bons mois qui leur ont écliappé dans la conversation ou dans la cbaleur du vin, qui ne soient, comme l'a (lit Xénophon, dignes d'être conservés à la postérité. 11 en est d'eux comme des êtres chéris qu'on a perdus et dont on aime à se rappeler les moindres paroles.

D'ailleurs, à un |)oint de vue plus élevé, la biographie des écrivains im])orte à la science. Il est utile delà lier élroileineut à l'élude de leurs ouvrages et de placer leurs idées au milieu de leurs actions. L'étude de leur vie éclaire leurs intentions, leur but et leurs desseins, paifois

CHAI'. i>", — SA vu:, ses okcvues 3

cachés; cl cclli- coiiiuiissauce de leurs senliineiils intimes ilevieiil la clef de leurs écrits.

Les œuvres des philosophes sont riiisloirc de l'esprit humain. L'histoire de la philosophie n'est que Ihistoire des grauds philosophes et l'aualyse exacte de leurs pensées. Daus ies systèmes philosophiques les plus fameux, daus les doctrines éteruellement célèbres d'Aristote, de Platon, d'Épicure, il faut moins voir une explication complète et satisfaisante du monde et de riiomnie, (ju'une connaissance intéressante et curieuse des idées familières à ces grauds esprits.

En général, ou ne tient pas assez de compte, clans l'étude des doctrines philosophi(|ues et des idées morales, des hommes qui les ont professées et qui leur impriment, avec les nuances particulières de leur imagination, un caractère distinct. L'histoire des idées ne peut se faire utilement que par la biographie morale des liommes qui les ont eues.

Enlin, comme la philosophie consiste essentiellement à ne rien croire par obéissance, à examiner tout, à observer librement {lar soi-même, il est bon de regarder les hommes qui ont su [)hilosopher de cette manière, afin de s'encourager par leur exemple, afin d'imiter leur iudé-

pendance d'esprit et leur courage, qui sout toujours utiles et toujours de saisou. Songeant à cette efficacité des bons exemples et reconnaissant que le souvenir laissé par les grands hommes n'est pas moins utile que leur existence, Sénèque dit, dans ses Lettres à Lncilius ; « Quand ou s'en tient aux préceptes, la roule est longue : l'exemple l'abrège et nous fortifie. »

Denis Diderot est né à Langres, en Champagne, le 5 octobre 1713, un an avant Jean- Jacques Rousseau, de Didier Diderot et d'Angélique Vigneron.

La famille Diderot* exerçait, à Langres, la profession de coutelier de père en fils depuis deux cents ans.

«Ma grand'mère, écrit Diderot-, resta veuve à trente-trois ans, et elle avait eu vingt-deux enfants, huit dans les quatre premières couches; il lui en restait dix-neuf vivant autour de sa table. Je ne sais comment elle parvint à les élever et à subvenir à lous leurs besoins, avec le

(1) Vie (le Diderot, pai' F. Gcnin.

(2) Dans V Encyclopédie, au mot subvenir.

CHAI», i". — SA vu:, si: s œuvrks ;i

peu (le forluue ([u'elle avait. De tant d'eufaDts, aucun uest parvenu au delà de soixante et quinze ans; je u'en ai jamais vu que trois; je suis encore jeuue, et au moment où jécris, il n'eu reste pas un. Avec quelle vitesse les hommes passent ! »

«Son père était, dit Génin, un homme de caractère anli([ue, ferme et sévère. Uevètu de sou tahlier d'artisan, il avait su gagner lestime et le respect de tous ses compatriotes. Il était distingué dans sa profession, et même avait imaginé des lancettes d'une forme particulière.

« Mou père, dit Denis Diderot, homme d'uu excellent jugement, mais homme pieux, était renommé pour sa probité rigoureuse. Les pauvres pleurèrent sa perte quand il mourut. Pendant sa maladie, les grands et les petits marquèrent Tintérôt qu'ils prenaient à sa conservation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de sa fin, toute la ville fut attristée. Son image est encore sous mes yeux, il me semble que Je le vois dans son fauteuil à bras, avec son maintien tranquille, sou visage serein ; il me semble que je l'entends encore. »

Denis, le philosophe, était l'aîné et fut d'abord le mauvais sujet de la famille dont il sera éternellement la gloire.

Sou père le destinait à l'état ecclésiastique, et à la successiou duu oucle chauoiue. Sa vie a été racontée, d'uu style simple et sincère, par sa fille M"" de Vaudeul. Elle est, avec Naigeon. sou meilleur biographe, auquel tous les autres ont peu ajouté.

Il avait une sœur d'uu caractère original et d'uu cœur excellent, qu'il appelait la ménagère ; elle lui ressemblait d'esprit, moins la culture et la science : vive, gaie, décidée, agissante, prompte à s'ofïenser, sans souci ni sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos, une espèce de Diogène femelle. Cette brave fille ne se maria point pour mieux servir son père.

Diderot avait de plus un frère, chanoine de son état, à la cathédrale de Langres : très dévot, très intolérant et l'un des grands saints du diocèse. A la mort du philosophe, il fit demander ses papiers pour les jeter au feu. Heureusement pour nous, ils étaient eu Russie avec sa bibliothèque '. Ce frère intolérant prenait à la rigueur la maxime catholique : liars l'Eglise point de

(I) Ils ontcté puliIii'spai'M. J. AssOzat, cher Garnier frères, ilaiis une nouvelle ôdiliondos Œuvres roniplèlos de Diderot,

cil A p. 1er. — SA VIK. Si: S OKrVRKS 7

^'iliil. « 11 s'est brouillé avec mou père, dit M""" de Vandeul, parce qu'il n'était pas chrétien, avec ma mère parce qu'elle était sa femme ; il n'a jamais voulu me voir parce que j'étais sa lille ; il n'a jamais voulu embrasser mes enfants, [laroe qu'ils étaient ses petits-fils ; et mon maii, ([u'il recevait avec bonté, a trouvé sa porte fermée depuis que je suis devenue sa femme. »

Connue ^'oltaire, Diderot fit ses premières études chez les Jésuites de sa ville natale. On le destinait alors à l'état ecclésiastique, parce qu'il devait hériter du bénéfice d'un oncle chanoine, dont le canonicat ne fut pas inutile à décider plus tard la vocation religieuse de son frère. Mais la vie de chanoine et la théologie ne devaient pas plaire à Denis Diderot. Né vif, pétulant, d'une intelligence précoce, d'un caractère facile et prompt aux entraînements de toutes sortes, il se montrait, dès le collège, supérieur à ses camarades dans ses études, mais indiscipliné et inexact. 11 manquait souvent d'aller eu classe, aimant la chasse et 1 école buissonnière.

A la différence de Voltaire et des autres

lilus (•onipirlc (|ue c^llc de Bririr cl cumprciianL, entre autres, les iiiaiiu.sciil:î iiKÎilils conservés à Saint-Pétersbourg, Il la Bil)liollié(jue de VEriniUige.

grands hommes du xyiii"^ siècle, Diderot a toujours couservé l'amour cordial de la famille et le souveuir délicieux et allendri de ses années d'enfance. Plus lard, il aimait à se rappeler la petite maison du coutelier de Laugres, ses faciles joies d'enfant, ses soirées passées avec son frère l'abbé, sa sœur la ménagère et ses jours de congé si gais, et ses premiers succès du collège qui avaient fait pleurer de joie son vieux père. A l'âge de près de cloquante ans, se trouvant à la campagne, chez le baron d'Holbach, au Grandval, et suivant des yeux le cours de sa triste et tortueuse compatriote, la Marne, au pied des coteaux de Cheuevières et de Champigny, sa rêverie remonte avec elle jusqu'à Laugres et il écrit à sou amie, M"'' Voland : ^ Un des moments les plus doux de ma vie, et je m'en souviens comme d'hier, ce fut lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés de prix que j'avais remportés et les épaules chargées de couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour Miou front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin (ju'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure ! »

cil A p. 1". — SA VIK, SKS OKIIVIIKS 9

Giiinin. «nie Diderot av;iil envoyé près de sou père pour le lui faire connaître, dit : « Le père aimait son lils aîué d'inclination; sa fille, de reconnaissance et de tendresse, et son fils cadet, le chanoine, de réflexion et par respect pour l'état qui! avait embrassé. »

Cependant, fatigué des remontrances de ses régents au sujet de ses escapades, le jeune Deuis dit un matiu à son père qu'il ne voulait plus continuer ses études.

— Tu veux donc être coutelier?

— De tout mon cœur.

On lui donna le tablier de boutique et il se mit à côté de son père. Il gâtait tout ce qu'il louchait de canifs, de couteaux ou d'autres instruments. Cela dura quatre ou cinq jours. Au bout de ce temps il se lève, monte à sa chambre, prend ses livres et retourne au collège. « J'aime mieux l'impatience que l'ennui, » dit-il; et depuis ce moment, il continua ses études sans aucune interruption.

Comme il était un élève de grande espérance, les Jésuites auraient voulu se l'approprier^;

(I) Les Jésuites oLaifiit trop lins |)()ur ne pas a|)pit'cicr ce que valait (Jéjàel Cf(|uc pourrait unjour valoir leurélève. On sait, dit F. Gônin, (ju'ils sont continuollcment à l'aU'ùt dus sujets distinj^ués, (;t iiue pour les ravir uu\ l'ainilli's et les donner à leur ordres tous moyens leur sont léj,'ilitnes.

(Vie de UideroL.)

lu 1)||>l;kot

et, pour disposer de lui plus à l'aise', ils le déterminèreut à quiller la maison paternelle et à s'éloigner avec un des leurs auquel il était attaché. Sou père, averti de ce projet d'évasion, le retira de leurs mains, le conduisit lui-même à Paris et le lit entrer au collège d'Harcourt où il termina ses études.

Il s'y montra bon écolier, excellentcamarade ; il s'y lia, entre autres, avec l'ablié de Demis, bohème et poète alors, et depuis cardinal. Ils allaient tous deux dîner au cabaret, à six sous par tète. « J'ai souvent entendu mou père, dit M""" de Vandeul, vanter la gaieté de ces repas. »

Ses classes finies, sou père le fit entrer chez un procureur, .AI. Clément de Ris, son ami et compatriote. Diderot y demeura deux ans, mais la chicaue ne lui plaisait guère plus que la théologie. Le dépouillement des actes, les productions d'inventaires, avaient peu d'attraits pDur lui. T(Mil le temps (ju'il pouvait dérober à son patron était employé à apprendre le latin et le grec qu'il croyait ne pas savoir assez, les mathématiques, l'italien, l'anglais, etc. : riiliii il se livra tellement à son goût pour les lettres (jue M. Clément de Uis crut devoir

(Ij Lu» Jt'suil(3.s essayi-Tcnl de l'onlevcr do LaiiRros pouidi.spfisor (!'• lui plus h l'aise. (Saisik Hi;i:ve.)

CHAI', i". — SA vil':, si; s okcvhks ii

prévonir :>on ami tlii mauvais emiiloi que son lils faisait do sou temps.

Mou graud-père, dit AI'"- de Vaudeul, chargea alors expressémeut M. Clément de proposer un état à son fils, de le déterminer à faire un L'iioix prompt, et de l'engager à être médecin, [irocureur ou avocat. Mon père demanda du temps pour y songer; on lui eu accorda. Au bout (.le quel({ues mois, les propositions furent renouvelées; alors il dit que l'état de médecin ne lui plaisait pas, qu'il ne voulait tuer personne : (jue celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement; (juil choisirait volontiers la profession d'avocat, mais qu'il avait une répugnance invincible à s'occuper toute sa vie des affaires d'au- Irui.

— Mais, lui dit M. Clément, que voulez-vous donc être ?

— Ma foi, rien, mais rien du tout. J'aime l'étude; je suis fort heureux, fort content; je ne demande pas autre chose.

Averti de cette réponse, le père de Diderot supprima sa pension et le fit prévenir qu'il ne rembourserait aucune dépense pour son compte. Il lui ordonnait ou de choisir un état quel qu'il fût, promettant de n'y apporter aucun

obstacle, ou de reveuir iiniiiédiatement à Langres et de rentrer sous le toit paternel.

Diderot ne faiblit pas, mais ne voulant i)as demeurer à charge de M. Clément de Ris, il sortit de sa maison et prit un cabinet garni où il se livra avec ardeur à ses études préférées. Tant que dura le peu d'argent et d'effets qu'il avait, il ne s'occupa qu'à étendre et à augmenter ses connaissances.

Brouillé avec sa famille, logé dans un taudis et dînant à six sous, il connut la misère; mais rien ne le fit changer. Pendant dix ans, de 1733 à 17i3, il continua de mener cette libre et pauvre existence d'indépendance, de besoins et d'études.

Son père persévéraitdans son refus de secours; mais sa mère fléchissait, etlui envoyait de temps eu temps quelque argent, non par la poste ou par des amis, mais par une pauvre servante, (jui faisait soixante lieues à pied, lui remettait la petite somme que lui adressait sa mère, y ajoutait sans en parler ses modestes épargnes personnelles, et refaisait ses soixante lieues. Trois fois elle lui donna celte marque dedévouejnent.

Au cours de cette vie de hasard et d'expé- (lit'iils. (le lectures, de hiheiir cl d'improvisation

cil A p. l'■^ — SA Vir:, SKS OKUVlUoS i:t

continuelle, nous le voyous, avec cet (///■ r//", anient et fou qu'il avait alors, entrerchez M"'' Babuli, la jolie libraire du quai des Augustius — qui épousa plus tard son ami le peintre Greuze, et lui dire : « Mademoiselle, les Contes de La Fontaine, ou Pétrone, s'il vous plaît. — Mousieur, les voilà ; ne vous faut-il point d'autres livres! — Pardonnez, mademoiselle, mais... — Dites toujours. — La Uellgieuse en chemise. — Fi donc 7 monsieur, est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit de ces vilenies là? — Ah ! ah ! ce sont des vilenies, mademoiselle; moi je n'en savais rien^ ». Nous le voyous, tantôt dans la bonne, lautot dans la médiocre ou dans la mauvaise compagnie, livré au travail, à la douleur, au plaisir, à l'ennui, au besoin ; souvent ivre de gaieté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amères, n'ayant d'autres ressources que ses sciences qui lui valaient la colère de son père, prenant de la besogne de toutes mains, donnant des leçons de mathématiques qu'il apprenait chemin faisant. L'écolier était-il vif, d'un esprit facile et d'une conception prompte, il lui donnait leçon toute la journée; trouvait-il un sot, il n'y retournait

{\) Salons, X. « Greuze est certainement amoureux de sa femme, et il n'a pas tort. Je l'ai liion aiinûe, moi, ((uanil elle était jeune.... poupine, lilanclu' et dioitc comme le lis, vermeille comme la l'ose.

li didi:h(>t

pas. On le payait en livres, en meubles, eu lioge, eQ argent ou point, c'était la même chose.

Comme on le voit, les privations de sa jeunesse étaient soutenues avec courage. Il étudiait et travaillait beaucoup, faisait tout ce qu'il trouvait à faire : des traductions pour les libraires, des sermons pour les prédicateurs ^ et parfois même, dit M. Villemain dans sou Tableau de la littérature au dix-luiiiième siècle, « des maudements pour les évêques ».

Enfin, il essaya d'être le précepteur des enfants de M. Raudon, riche financier, qui lui avait offert le lit, la table et quinze cents francs par an. Mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois.

Il fut alors trouver M. Randon.

— Je viens, monsieur, vous prier de chercher une personne qui me remplace, je ne puis rester chez vous plus longtemps.

— Mais, monsieur Diderot, quel sujet de mécontentement avez-vous? Vos appointements sont-ils trop faibles? Je les doublerai. Ktes-vous mal logé? Choisissez un autre appartement. Votre table est-elle mal servie? Ordonnez votre

(I) Un iiiis.sioniiiiirc lui fii coniniamla six pour les colonies i)ùrluf,'aisus et les payaciuHuantc écus pièce. Diderot eslimail crilo aU'ain; une de» meilleures (ju^il eùl l'ailcs.

(Ml A p. h-. — SA VU':. SES OEUVRES liJ

diiier ; rien ne me coûtera pour vous conserver.

— Monsieur, regardez-moi. Un citron est moins jauue que mon visage. Je fais de vos enfants des lionimes, mais chaque jour je deviens un enfant comme eux. Je suis mille fois trop riche et trop bien dans votre maison, mais il faut que j'en sorte ; l'objet de mes désirs est moins de vivre que de ne pas mourir.

11 sortit donc de chez M. Randon, retourna dans son taudis et fat livré de nouveau à la vie d"indéj)eudance et à la misère.

11 avait quelques amis : sa chambre appartenait au premier ([ui s'en emparait ; celui qui avait besoin d'un lit venait prendre un de ses matelas et s'établissait dans sa niche. Il en agissait à peu près de même avec eux : il allait dîner chez un camarade ; il voulait écrire un mot. il y soupait, y couchait et y restait jusqu'à la lin de sa besogne.

On retrouve avec plaisir, dans le Xereu de liaiiiean, la redingote pclacht' grise avec laquelle il se promenait au Luxembourg, en été, dans 1'^//lée (les Sonpiis.

« Le Neieu de Hameau : Là, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net; il y eut un temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.

Diilcrof : Je ne le suis pas encore trop.

— Mais vous n'iriez plus au Luxembourg, en été... Vous vous en souvenez?

— Laissons cela ; oui, je m'en souviens.

— En redingote de peluche grise.

— Oui, oui.

— Ereiut«''e par un des côtés, avec la manchette déchirée, et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc.

— Eh oui, oui. tout comme il vou.s plaira.

— Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?

— Une assez triste figure.

— Au sortir de là. vous trottiez sur le pavé.

— D'accord.

— Vous donniez des leçons de mathématiques,

— Sans en savoir un mol ; n'est-ce pas là que vous voulez en venir?

— Justement.

— J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait fiuebiues bons élèves. »

Lui qui regretta plus tard si éloquemment sa vieille rohf tic rlKu/ilirc, combien ne dut-il pas regretter celte redingote de peluche ([ui lui eiU retracé toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue; (l;ins stdi c;!!»!!!!-! (Ifc(»n' (!"iiii luxe récent.

ciiAi'. I". — SA Vil':. SKS ol;l'vri;s it

« Klle me rappelle mou premier état, disait-il de sa vieille robe de chambre, et l'orgueil s'arrête à l'eulrée de mou cœur. Nou, mou ami, nou, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoiu (jui s'adresse à moi, il me trouve la mèmeanabilité; je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon àme ne s'est point endurcie, ma tète ne s'est point relevée ; mou dos est bon et rond comme ci-devant. C'est le même tou de franchise, c'est la même sensibilité; mon luxe est de fraichedate, et le poison n'a pas encore agi. «

Quelquefois cependant, au cours de cette misère si vaillamment et si joyeusement supportée, il ne possédait pas un écu. Plongé alors dans une tristesse profonde, cherchant la solitude, il se promettait d'abandonner ses occupations, il voulait preudre un (Hat qui le nourrit, et renoncer à tout ce qui charmait sa vie; mais une ligne d'Homère, un problème à résoudre, une pensée de Newton, détruisaient dans un instant le projet d'une semaine : tout ce qui occupait son génie rendait à son àme le calme et la sérénité.

11 n'avait pas toujours de quoi diu^^r. Un mardigras, il se lève, fouille dans sa poche et n'y trouve rien. Il ne veut point aller troubler des amis qui ne l'ont point invité. Ce jour qu'il avait tant de fois passé dans son enfance au milieu de parents

J8 DIDKROT

chéris, devient i)lus triste encore : il ue peut travailler; il croit, eu se promenant, dissiper sa mélancolie; il va aux Invalides, au Cours, à la Uibliollièque du roi, au Jardin des Plantes. L'on peut fjdiner l'ennui, in;iis on ne peut tromper l;i faim. 11 revient à sou auberge, épuisé de marche, défaillant d'inanition. Eu entrant, il s'assied et se trouve mal. L'hôtesse lui donne un peu de pain grillé dans du vin, et il va se coucher. — « Ce jour-là, disait-il à sa fille qui nous l'a transmis, je jurai, si jamais je possédais quelque chose, de ne refuser de ma vie à un indigent et de tout donner plutôt que d'e.xposer mon semblable à une journée de pareilles tortures. »

Jamais, ajoute M'"" de Yandeul, serment ne fut religieusement et plus souvent observé.

Ce fut à cette époque, en 1741, qu'il fit connaissauce avec une jeune ouvrière, M"'' Champion, (jui vivait honnêtement avec sa mère du travail de ses mains. Il la connut comme voisine, il laima, se fit agréer d'elle et l'épousa eu 1744, malgré l'opposition de sa famille et les remontrances économiques de M""" Champion '.

(1) On lit tlaiis le Diclionnaire </<7((/;/e de Jal. ailii-le Diilcrot : « L<! 0 iiovciiiltn; 17i:f, Doiiis Diilrrnl. hourfjois de Paris, l'ijousa secivluniciil, à iiiinuil, Anm'-Toiin'lli' (lliampion.iï lu paroisse do Sainl-l'icrro-aux-nirufs. <>

CM. M'. I'''. — SA VI K, 8i:S OKUVIIKS 1'»

Diderot avilit alors trente et uu ans et n'avait encore rien publié.

Il a peint le commeucemeut de cette liaison dans le /V'/r de famille. Violent et passionné coMiine Saint-Albin, il n'eut pas besoin d'autie modèle que lui-même. Les obstacles que son père mit à sou mariage, le caractère sec, dur et impérieux de sou frère, voilà le canevas du drame ; son imagination n'y a ajouté que ce qu'il a cru nécessaire pour lui donner plus d'intérêt.

Le mariage se lit en secret : il fut célébré à Saint-Pierre, à minuit, et ne fut pas complètement heureux. D'uue beauté éclatante dans sa jeunesse. M'"" Diderot était d'un esprit trop borné et d'une éducation trop vulgaire pour comprendre son mari'... C'était une bonne femme-, mais dévote, tracassiôre et incapable de suflire aux affections d'un homme tel (jue Diderot'. Il eut d'elle quatre enfants, dont un

(1) Uno femme d'un esprit aussi simple, dit F. (Jéiiin. ne [louvait plaire lonj^temps à un homme du caractère de biderot, non plus que la vie élroito à laquelle il lui fallait s'assujettir. {Vie de hiderol .)

(•2) Il paraît, dit Sainte-Beuve, que, bonne femme au fond, .M°"> Diderot était d'un caractère tracassi(;r, d'un esprit commun, d'uneéducation vulgaire, incapable île comprendre son mari et de sulliie à ses alïections.

['■^) « J'ai ouï dire à Diderot, rapporte Cbamforl. i|uun homme de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre, mais qu'il ne devait être le mari (|Ui' de ci'Ue qui savait faire une chemise. »

20 1)1 DKKOT

seul, (jni fut M'"'' de Vandeul, survécut. Pour se réconcilier avec sa famille, il l'envoya avec sa mère à Langres. et ce moyeu pathétique dissipa les préventions de son père et força la réconcilialiou '.

Sous le poids de ses nouvelles charges, Diderot ne fléchit pas. Il se livra plus activement à ses travaux do librairie. Il traduisit de l'anglais, pour cent écus, Vllisloire de la Grèce en trois volumes: puis un /lirhoiindin' de Médecine ei ces besognes pénibles, si mal rétribuées, remirent cependant un peu d'aisance dansla maison.

Une femme de peine venait chacjue jour balayer sou petit logement et apporter les provisions de la journée ; M"'" Diderot pourvoyait à tout le reste. « Souvent, dit M'"'' de Vandeul, lorsque mon père mangeait en ville, elle dinait ou soupait avec du pain et se faisait un grand plaisir de penser qu'elle doublerait le lendemain son petit ordinaire pour lui. Le café était un luxe trop considérable pour leur petit ménage;

(I) Le InuiLdu iiiariat;<.'. dit F. Gunin, éluil allé jusqu'à Langées, gfossi ilctciuk's soi'los docalomiiios conln- la jeune fcmino. [>ei)i''ii' Didi rnl iciivil pour avoii' des e.xplicalions. DidiTol ctiiLiiiiue simpli'iiicid dans li! ('((clu' sa l'eminc et .son lils nouveau ni', i-l il n'-potid à son pèn.' : « Lile est partie liier.elle vous aniveradansliois jours: vousluidirez tout «-e (ju'il vous plaira; et quand vous en serez las. vous la itTivcircz. »

(T/V ilf hidcvol]

CHAI'. I". — SA vu:, si!;s OKUVIIKS 21

mais elle ne voulait i)ns (|iril ou l'iU privé, et chaque jour elle lui donnait six sous pour aller l)reu(lre sa tasse au café de la Régence et voir jouer aux échecs. »

Cependant Diderolse désenchanta de sa femme et se lia successivement avec M"" de Prunevaux, avec M"'^ de Puisieux, — autre erreur qui dura dix ans, — enfin avec M"'' Volaud qui se montra seule digue des sentiments passionnés qu'elle lui ins[)ira.

Sa liaison avec M"''' de Puisieux dura jusqu'à son emprisonnement à Vincennes. 11 eut alors l'occasion de voir qu'elle le trompait. — Ouand il la connut, elle avait vingt-cinci ans. Elle était mariée à un avocat au Parlement. Elle écrivait. 11 parut à Londres (1751), un livre d'elle, intitulé les Canicthrs, où l'on croit reconnaître çà et là la collaboration de Diderot^.

(I) " Malheur, dit-olli;. auv [irrcs lionl lis eiiiaiil.s nr honl pas plus scnsibli's à leurs cart'ssi's ou à leur mauvaise liuiiieuri[u'aux réconipcnsescl aux cliàliiiicnts. wd'la pounail Lien (''tiede l'aulcui-du Père de f(nnille.«. Voyez M""' (i(! X***, qui n"a pas II» (leuls belles, elleni' rit jamaisiiui; des yeux. » lùicure une observation linc ((ui pourrait bien être de Diderot. M""> di- Puisieux dit : « Je conseillerais à unlioinnic; un |)CU pliilosophi- de ne point se marier. Il l'audiail qu'une temnie lut d'un niéiile bien raie pour qu'il l'it son bonheur et qu'i'lle fit le >ien. On adore la liberté- et on se' marie! un tait ainsi tout ee- qui mène à l'eselavage! — « M. L).... dit encore M""" de I*uisieux, nie menace de me piiver de ses conseils; je ne sais quelle est sa bi/arrerie, car je les écoule avec toute l'attention qu'ils méritent, et, pourvu que je n'cllace point, je suis toujours de son avis. »

C'est pour subvenir aux besoins de M"" de Puisieux qu'il Iraduisil l'Essai sur Icinâitect ta vertu de Sliaflesbury (1745) et qu'il fit les Pensées philosophiques (1746). Cliacun de ces ouvrages lui fut payé cinquante louis. Diderot écrivit le second daus le court espace du V^eiidredi-Sainl au jour de Pâques. Vinterprélalion de la nul me, les Bijoux indiscrets, la Lettre sur les aveuf/les fureut composés daus les mêmes coudilious, et pour le nièaie but.

La Lettre sur les aveuyles fut écrite à l'occasiou (l'une opération de la cataracte faite par Héauniur sur un aveugie-uc.

Diderot désirait assister à l'opération, alin d'étudier directement les premières sensations produites parla lumière; mais Iléaumur n'admit à cette expérience qu'une grande dame ignorante, nommée M""' Dupré de Saint-Maur. Cette dame, mécontente des observations de iJiderot, le lit mettre au donjon de Vincennes par l'obligeante entremise de son amant, M. d'.Vrgenson.

Il y a tout lieu de croire, dit M. de VandeuliJidcrol, (|U(' c'est le crédit (inavait M"" Dupré de Sainl-iMaur sur M. d' Aigiîiison (jui le lit enfermer au donjon de Vincennes, pour se vengtM" de (iuel(|ues piopos écbappés au pliilosoplie sur son compte. On l'accusa d'avoir fait une

CIIM'. [or. SA VIH. SES OKIJVRKS iii

satire contre Louis X\'. Il avait fait en elïet quehines lectures d'un joli conte intitulé le Piiji'0)i blanc, où l'on avait cru voir des allusions aux intrigues qui occupaient alors le roi, ses maîtresses et la cour.

D'après une autre version, plus vraisemblable, tels ne seraient pas les motifs vrais de son incarcération. Il aurait été dénoncé au chef de la police, Berryer, par le curé de Saint-Médard, sa paroisse. Le curé écrivait à l'iiomme de police : « Diderot loge chez un certain Guillotte; il débite contre Jésus-Christ et contre la Vierge des blasphèmes que je n'ose mettre par écrit ; M. de Marville à qui j'en fis la première ouverture, quelque temps avant qu'il quittât la police, convint qu'il fallait agir promplement, quoiqu'avec ménagement. Permettez-moi, monsieur, de vous demander la même grâce. »

Diderot fut mis en liberté le 3 novembre 17 W. il avait été arrêté le 24 juillet. Il passa donc en prison trois mois et dix jours. Il fut tenu vingt-huit jours au secret. Le gouverneur du château de Vincennes était alors le marcjuis du Chàlelet, qui chercha à lui rendre sa captivité la moins pénible et la plus commode qu'il lui fut possible. Ainsi il lui permit de recevoir sa femme, et Delorl assure (lue M. du Cliàlelel lui

2i DIDEROT

accorda mt'^me plusieurs fois l'autorisalioa de sortir, la nuit, pour aller voir, à Paris, M"" de Puisieux. C'est daus une de ces sorties que Diderot put constater sou infidélité.

Pendant le temps qu'il passa au donjon, il trouva moyen de charmer un peu son ennui — il avait dans sa poche un cure-dents, il en fit une plume : il détacha de l'ardoise à coté de la fenêtre, la broya, la délaya dans du vin ; son gobelet cassé lui lit une écriloire, , et, ayant un volume du Parailis Perdu, de Milton. il en reml)lit les feuillets blancs et les interlignes de réflexions sur sa position et de notes sur le poème.

Transféré du donjon au château, prisonnier sur parole, avec le parc pour lieu de promenade, sa femme put venir le rejoindre, et il demeura ainsi trois mois, après lesquels il fut remis en liberté, sans autre procédure.

Pendant (ju'il était en jjrison, Housseau, alors sou ami, vint le voir. Diderot lui donna des conseils sur la manière de traiter la cjiiestion proposée par rAcadémie de Dijon : /.'■ n'hihlissrninit dea sciences el îles (uis d-l-il eonirihiir à (■purer les VKenrs '/

C'est aussi Diderot (|iii a fourni à Kousseau le l)rincipal morceau du hiscours sur l'i)iê(j(tlile. Ils

cil M', i". — SA vu:, SES uklvrks sr;

('lai(Mit alors iiitiiiuMiioiil liés et l'epeiulaiit ils Unirent i)ar se brouiller a|)rès une amitié do dix-sept ans. « Le sujet réel de leur brouillerie, dit M"" de Vandeul, est impossible à raconter : c'est un tripotage de société où le diable n'entendrait rien. Si ([uel([u'un peut deviner quelque chose de ce grimoire, c'est M. de drimm ; s'il n'en sait rien, personne n'expliquera jamais cette a (la ire. »

Ils eurent des torts réciproques, mais tout fait croire que les premiers vinrent du caractère déliant et soupçonneux de Rousseau.

« En rompant avec Diderot, lisons-nous au livre X des Confessions, j'ai toujours conservé dans l'àme de l'attachement pour lui. même de l'estime, et du respect pour notre ancienne amitié, que je sais avoir été longtemps aussi sincère de sa part que de la mienne. Je le crois moins méchant ([u'iudiscret et faible. C'est tout autre chose avec Grimm, homme faux par caractère, iiui ne ni'dima jamais, qui n'est môme pas capable d'aimer, et qui, de gaieté de cœur, sans aucun sujetde plainte, et seulement pour contenter sa noire jalousie, s'est fait sous le masque mou plus cruel calomniateur. »

Ou a vu que M""-' de Vandeul elle-même n'a jamais su les motifs de la brouille de son père

26 DIDKUOT

avec Rousseau. « Tout ce que j'ai onlrovu de clair daus cette histoire, c'est que mon père a douué à Rousseau l'idée de sou Discnnis sur les Aits, qu'il l'a revu et peut-être corrigé ; qu'il lui a prêté de largeut plusieurs fois .. » Il ue faut peut-être pas chercher [dus loin les raisons de la brouille.

Jusqu'ici les ouvrages les plus importants de Diderot, à part ses traductious de langhiis, soûl les Pensées philosophi<jiies (1740) et la Lriirc suites aceuijles à l'usage de ceiir (jni roieiil (17-i9j.

Diderot a trente-six ans, et il u'a encore presque rien fait |)our sa gloire. Sa grande œuvre, sou monnmtMil piihlic, son litre devant la postérité va l'occuper désormais : c'est WEncuclnpédie, où il va déployer, pendant près de treute aus toute la force de sou génie et la puissaute variété de ses facultés prodigieuses.

Rassembler diins un seul ouvrage tontes les connaissances hninaines. juger le passé au poiut de vue de la science moderne, lier ensemble, par la confraternité d'un même travail, les talents les plus divers, en former un faisccjin loiinidable qui pût brisci- lonlcs les résistances des anciennes opinions, telle fut la jXMisée (jui inspira Diderot ({uand il résolut de fonder VKnrijclopédie.

CIIAP. I". — SA vu:. SKS OKl'VRES 27

Sou biil ii'i'lait jins seulement do montrer à l'esprit lium;iin IVHondne de sa puissance, eu déroulant le tableau de ses richesses, mais d'achever, en traitant librement de toute science, l'émancipation de la raison commencée, en France, par la révolution cartésienne, et eu insistant surtout sur les théories qui peuvent se traduire en actes.

lu Enr\jcln])i''(Ui\ ce résumé complet des idées auxquelles l'intelligeuce humaine était arrivée au xvni'' siècle, ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du Dictionnaire anglais de Chalmers. Diderot, en l'entreprenant, ne songeaitqu'à nourrir sa femme etses enfants. Il aurait préféré employer ses talents d'une manière plus conforme à ses goûts. « Combien de démarches, dit-il, auxquelles on se résout pour sa femme et pour ses enfants et qu'on dédaignerait pour soi. Je rencontre sur mon chemin une femme belle comme un ange, j'en ai quatre enfants, et me voilà forcé d'abandonner les mathématiques fine j'aimais, Homère et Virgile que je portais toujours dans ma poche, le théâtre pour lequel j'avais du goiU, trop heureux d'entreprendre VKnciiclopàlit' à la(|uelle j'aurai sacrifié vingt-cinq ans de ma vie. » Et encore : « J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations

auxquelles je Délais pas propre, et de laisser de côté celles où jetais appelé par mon goût, mou talent et quelque espérance de succès. Je me crois passable moraliste, parce que cette science suppose un peu de justesse dans l'esprit, une àme bien faite, de fréquents soliloques et la sincérité la plus rigoureuse avec soi-même. »

Avec sa fougue ordinaire. cei)endant, il s'éprit bieu vile de son idée, l'élendil. la féconda, et résolut de faire de V Encyclopédie le répertoire universel de la science à son époque. Il fui seul l'architecte de cette grande conslruclion collective, où il sema mille pages étincelantes; et lui, (ju'ou accuse parfois de navoir pas eu la patience nécessaire aux sujets qui demandent du temps et un long loisir, il eut, malgré les persécutions continuelles du pouvoir, malgré l'acharnement des dévols, la pusillaniniiD' des libraires, le retrait de quehiucsuns de ses meilleurs collaborateurs, il eut le courage persévérant d'élever jusquau faîte et de terminer, à lui seul, ce grand édifice.

Et quand on vient, encore de nos jours, lui reprocher de sélre dispersé, d'avoir gaspillé son génie en mille /W/7.s /u//)/V'/-.s et miMe feuilles volailles, s;nis avoir laissé ini chef d'cniivi-cî, on oublie ce (hcf-d'u-uvre ([ui s'apiii'llc V Encïjclo'pé-

CIIAP. I". — SA VIE, SES ŒUVKES 29

die, ou oublie que lui seul pouvait avoir l'audace, le génie nécessaires à un pareil ouvrage et qu'il lui était impossible de faire un plus utile, un plus (lii;iie et plus niéniorable emploi de ses facultés qu'en les vouant, comme il l'a fait, à cette œuvre immense.

Diderot suffit à cette tâche par l'universalité de ses connaissances, par cetle facilité multiple (lu'il avait acquise de bonne heure et grâce encore à ce talent moral de rallier autour de lui, d'inspirer et d'exciter ses collaborateurs. Au témoignage de Grimm, s'il y eut jamais une capacité desprit propre à recevoir et à féconder toutes les idées et toutes les connaissances humaines, ce fut celle de Diderot. C'était, dit-il, la tête la plus naturellement encyclopédique qui ait peut-être jamais existé. Métaphysique subtile, calcul profond, recherches d'érudition, conception poétique, goût des arts et de l'antiquité, quelque divers que fussent tous ces objets, sou attention s'y attacha avec le même intérêt, avec la même facilité.

Une grande révolution s'accomplissait alors dans les sciences. On commençait alors à appliquer la méthode expérimentale d'observation à l'étude de l'honime et à la morale. Diderot, de son œil d'aigle, vit la iiortée de celte révolution

philosophique et il y contribua de toutes ses forces. Eufiu, c'est au uom de rhunianité mécouuue et mieux comprise, et d'uue juste commiséraliou pour ses semblables, qu'il aborde la critique ferme et l'analyse destructive des doctrines ancieunes qu'il fallait écraser pour faire place à la science, au progrès et à la civilisation modernes.

L'Encyclopédie ne fut pas un monument pacifique, une tour sileucieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide de granit à base immobile. On l'a comparée à 1 impie Babel. — Jy verrais plutôt, dit Sainte-Beuve, une de ces tours de guerre, de ces machines de siège, énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit Polype, comme eu imagine Le Tasse. L'ordre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties inégales, ruiueuses ; des fragments cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre : l'rdifice roule, il est mouvant, il tombera; mais ({u'imporle ! « la statue de l'arcliilocte restera debout an milieu des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont point (l'ar'nlo. »

CIIAIV \". — SA Vliî, SES OKIÎVHKS :il

Inventaire complet mais un peu dilTus des connaissances liumaines, œuvre lumineuse eu certaines parties, mais où la fumée se mêle parfois à la llamme, VKuciirlopédie fut eu somme un des plus généreux et des plus grands efforts de la nation française.

Conduite, dirigée et entraînée par l'ardeur communicalive du chef et principal ouvrier de rtMilr('|)rise, elle s"eiiricliit des trésors de sou érudition aussi variée ([uinépuisable.

Les persécutions contre l'amvre et contre l'architecte ne manquèrent pas : elles furent fré- ([uentes, ou, pour mieux dire, incessantes jus- (ju'à la fin.

A peine les deux premiers volumes avaient-ils paru (17ol-l75"2) (|ue, sur la dénonciation des théologiens — jésuites et jansénistes ensemble — ils furent supprimés par un arrêt du Conseil. Diderot, qui avait réussi à obtenir Tasseutiment et la protection du chancelier d'Aguesseau avant de commencer son entreprise, eut alors recours à Malesherbes, libéral directeur de la librairie, et à ce ministre d'Argenson qui l'avait fait emprisonner à Vincennes. I^'opinion publique lui était hautement favorable. La publication put donc se reprendre et continuer au prix de ménagements ([ue d'Alembert croyait

32 DIDHR(1T

nécessaires et qui faisaient boudir Diderot et Voltaire.

Malgré ces précautions, VEnctji'lopedie attaquée, injuriée, dénoncée par les dévots, fut de nouveau suspendue après le septième volume, publié en l"o7. Elle fut fi^ippcc par un arrêt du Parlement qui en défendit le débit, et par un arrêt du Conseil, de mars l7o9, qui retira aux éditeurs leur privilège.

C'est alors, — l'A'/irj/c/opt'W/cétant arrêtée pour la seconde fois, — que M. de Malesherbes prévint Diderot qu'il donnerait le lendemain lorilre d'enlever ses papiers.

— Ce que vous m'annonce/, là me cbagrine borriblement. .Jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs il n'est pas facile de trouver, en viujit-quatre lieures, des gens qui veuillent s'en cbarger et chez: qui ils soient en sûreté.

— Envoyez-les chez moi, lui répondit M. de Malesherbes, l'on ne viendra pas les y chercher.

En ellel, i)ider()t envoya s(.>s manuscrits chez le directeur nn^Mue de la librairie, chez celui (\u\ en ordonnait la saisie. Singulier temps!

Cejiendanl, las de ces |)eist''c,utions et de ces alertes continuelles. d'Alembert, découragé, se relire après la injblicalion du huitième volume

CIIAP. I". — SA Vit;. 8KS OKUVIIKS :?:5

ol DidiTot resle seul cliargé de la tâche au inouKMit où elle devieut la plus lourde et la plus daugereuse.

L'avocat géuéral Séguier le défère au Parlement (|ui uonime des commissaires pour ceusurer l'ouvrage, sur le réquisitoire d'Orner Joly de Fleury, et le conseiller Denis Pasquier déclare en plein Parlement : qu'on a assez brûlé 1rs livres des philosophes et qu'il serait temps de hrnler les philosophes eux-mêmes.

Dans ces circonstances, le 23 juillet 170(5, Voltaire écrit à Diderot : « On ne peut s'empêcher d'écrire à Socrate, quand les Mélitus et les Anitus se baignent dans le sang et allument des bûchers. Un homme tel que vous ne doit voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont de riiumanité se rassemblent loin des barbares insensés. » Et il lui conseille de venir le rejoindre ou d'aller s'établir en Hollande ou en Russie. En môme temps, il lui fait remettre un mémoire détaillé pour lui exposer les périls qui le menacent et pour le décider à fuir.

Diderot lui répond : « Je sais bien que quand une béte féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s'en passer;

34 ItlDKKOT

je sais bieu que celte bète manque d'alimeuls et qu'elle va se jeter sur les philosophes ; je sais bien quelle a jeté les yeux sur moi et que je serai peut-ôtre le premier ([u'elle dévorera ; je sais bien qu'il peut arriver avant la fin de l'année que je me rappelle vos conseils, et que je m'écrie: 0 Solon ! Solon!... Mais que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère V Et puis, je me lève tous les matins avec l'espérance que les méchants se sont amendés pendaiil la nuit, ({uil n'y a plus de fanatiques. Si j'avais le sort de Socrate, sonj^ez que ce n'est pas assez de mourir comme lui pour mériter de lui être comparé. Si nous ne concourons pas avec vous pour écraser la bète, c'est que nous sommes sous sa grilïe, et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c'est par des considérations dont le prestige est d'autant plus fort, (ju'on a l'àme plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c'est une perte si diflicile à réparer ! »

Sur ces entrefaites survient la découverte (ju'il fait (riilléralions graves commises après le hnn à lircr, par la j)ruden(;e sournoise du lilirairc I^e Hreton. dans le but d'adoucir les

cil Al'. I-'. — SA viii. si; S ()KrvK;:s :!j

nombreux passages qu'il trouvait dangereux ou trop hardis '.

La colère et riiidignatiou douloureuses de niderot éclateut daus une lettre éloquente du 1:2 novembre 1764 que nous donnerons tout entière.

Quelle douleur et quelle colère furent jamais plus légitimes 1

Quoi! Diderot se prodigue pour VEncuclopéilic avec une générosité sans mesure; il lui donne sans compter son temps, son travail, son repos, ses veilles ; il a la charge et la responsabilité de cette entreprise immense, de cette œuvre gigantesque à laquelle il consacre sa vie entière pour un profit mesquin et pour une gloire tout impersonnelle et mêlée; il y fait, à lui seul, ïllisioire de la philosophie et la Description des (lits mécaniques pour laquelle il corrige trois ou ({uatre mille planches ([u'il a fait dessiner sous ses yeux; il donne à ce monument public, — entrepris avec enthousiasme, poursuivi malgré tout, avec une noble et ferme constance. — un zèle désintéressé, tout son dévoue-

Il 1 L'éditeur Le Breton vcniiil d'être mis ù. la l'.astillo (1764) pour avoir envoyé vinst-cinq cxeiiiplaii'os à dt.'s souscripleurs de Versailles, après la rév'ocation de son privilè<,'e. Son cniprisonni^nient no dura que huit jours, mais il l'aviiit -iniruliérement eirravé.

36 itii)i;n(tT

uit'iil; il veut rassembler dans ce grand ouvrage l'universalité de la science, en la distribuant sous sa forme la plus commode et la plus populaire; — il veut transporter dans l'étude des questions morales la métbode expérimentale d'observation doù dépend leur transformation radicale et leur progrès : il a conscience de cette révolutioD ([u'il commence, il prévoit ses heureuses et lointaines conséciuences... et il voit son ouvrage mutilé par sou libraire, par l'éditeur lui-même qui devait le défendre et le protéger !

« Vous m'avez lâchement trompé deux ans de suite, écrit-il; vous avez massacré ou fait massacrer par une hôte brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voii- paraître leurs idées et d'en recueillir <|U('l(Hic considrr.ilioii (priis ont bien méritée, et tloul votre in justice (^t xolre ijigratituib; les auront privés.

« Vous m'aurez pu traiter avec une indignité qui ne se conroit pas. mais eu revanche, vous risquez d'eu être sévèrement puni ; vous avez oublié que ce n'est pas aux choses courantes, sensées et communes, que vous deviez vos

CHAI'. I-. — SA vu;, si: s oi: iiviiKs 37

premiers succès ; ([u'il n'y a peul-tHre pas deux hommes dans le moude qui se soient donné la peine de lire une lippue d'iiistoire et de géograpliie, de matiiémaliques et môme d'arts, et que ce qu'on y a recherclié et y recherchera, c'est la philosophie ferme et hardie de quelqu'un (le vos travailleurs. Vous l'avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lamheaux, sans jugement, sans ménagement et sans goût. Vous nous avez rendus insipides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en aurait fait encore l'attrait, le piquant, l'intéressant et la nouveauté. Voilà donc ce qu'il résulte de ving-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute espèce! Un inepte, un Ostrogolh détruit tout en un moment; je parle de votre boucher, (le celui à qui vous avez remis le soin de nous démembrer. Il se trouve à la lin (iiie le mépris, la honte, le discrédit, la ruine, la risée, nous viennent du principal propriétaire de la chose! Ouand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice et laisser à d'autres les entreprises périlleuses. »

Et Diderot ajoute en post-scriptuin : « Vous exigez que j'aille chez vous, comme auparavant, revoir les épreuves. Vous ne savez ce ([ue vous

DIKKllOT. 3

voulez. Vous ue savez pas combien de mépris vous aurez à digérer de ma part;)*' suis blcssi' pour jusqu'au tombeau. »

De ce coup, mon père, dit M"" de Vaudeul. faillit tomber malade, et il voulut abandouuer l'ouvrage. Puis, avec le temps, saus se consoler, il se calma : mais jamais il n'eu parla froidement.

V Encyclopédie, qui, en dépit de ces odieuses et maladroites mutilations, fit la fortune du libraire, ne fit pas celle de Diderot. 11 reçut deux mille cinq cents francs pour chacun des dix-sept volumes qui compose l'ouvrage, plus une somme de dix mille francs. Qu'est-ce que cela relativement à la somme de travail ((ue lui coûta ce dictionnaire immense et qu'il lui consacra pendant trente ans? Principal ouvrier et directeur unique de cette grande entreprise, il resta à côté d'elle, et toute sa vie, près du besoin; obligé de travailler sans relâche pour subvenir aux besoins de sa famille'.

Diderot, dit Siiintc Deiive, dans nne distraclion permanente, dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous les pores. La

(Il .Malfxrc les soins ot In Iravail i|ii'il iloiiiiiiil;'! VLnvyclojirdic, Dideml Inmva l<: Irnips di- taiic it'itic.sciilcr (Ji'iix • IrariiL'S : If A"i/.v nnlurel (dllM) <!>•' P»t pni de .siic.crs, cl. /e l'ère de /arnillc. (|ui léusfcil. raiini'L- suivaiilc (17.i«).

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