‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 4 sur 14 · CHAI'. I"'. — SA VIK, SES ŒUVRKS · texte numérisé non relu

CHAI'. I"'. — SA VIK, SES ŒUVRKS

gùne et le besoin, une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la camaraderie encyclopédique, tout cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de cette époque. Grimm, dans sa Correspondance littéraire: d'Holbach, dans ses Préilicalinns d'athéisme: Raynal, dans son Histoire des deux Indes, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce grand lleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu il était par nature, prodigue parce quil se sentait opulent, tout à tous, se laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, il se souciait peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, dans des articles d'encyclopédie, dans des romans iniparlails. dans des notes, dans des mémoires sur des points sociaux; lui, le génie le plus synthétique de sou siècle, il ne laissa pas de monument.

On ne saurait trop insister sur sa complaisance et sa bonté généreuse. Son temps, sa peine et ses idées furent, toute sa vie, au service des

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autres. .M'"' de \'aiKieiil raconte qu'ayant rendu service à un chevalier d'industrie, nommé Ilivière, celui-ci veut le remercier, et en lequittant, lui dit : « Monsieur Diderot, savez-vous Ihistoire naturelle? — Mais un peu ; je dislingue l'aloès d'une laitue, et un pigeon d'un colibri.

— Savez-vous l'histoire du foniiinf Ifo? — Non.

— C'est un petit insecte très industrieu.x; il creuse dans la terre un trou eu forme d'entonnoir, il le couvre à la surface avec du sable fin et léger; il y attire les insectes étourdis, il hîs prend, il les suce; puis il leur dit : Monsieur Diderot, j'ai l'honneur de vous souiiaitcr le bonjour. »

Mon père rit comme un fou de celte aventure. Quelque temps après, il sort; un orage l'oblige d'entrer dans un café; il y trouve Rivière; cet homme s'approche, et lui demande comment il se porte. « Eloignez vous, lui dit mon père; vous êtes un homme si méchant cl si corrompu, (jne si vous aviez un père riche, je ne le croirais pas en silrelé dans la njéme chambre avec; vous.

— Délas! malheureusement, je n'ai point de père riche.

— Vous ùles un abominable homme.

— Allons donc, philosophe, vous prenez tout au tragique! »

CHAP. I". — SA Vlli. si; S OKdVHKS il

Vers la lin. jetant nu rogard en arrière, il disait, avec uu soupir : Je sais, à la vérité, uu assez grand uouihre de choses, mais il u'y a presque pas uu homme qui ne sache sa chose beaucoup mieux que moi. Cette médiocrité dans tous les genres est la suite d'une curiosité efïrénée et d'une fortune si modiciue, qu'il ne m'a jamais été permis de me livrer tout entier à une seule brauche de la connaissance humaine. J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n'étais pas propre et de laisser de côté celles où j'étais appelé par mou goût. — Le sacrifice des talents, disait-il encore, serait moins commun s'il n'était question que de soi; ou se résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à suivre son génie daus un grenier; mais pour une femme et des eufants, à quoi ne se résoudrait-on pas:' Si j'avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas : J'ai travaillé trente ans pour vous; mais je leur dirais : « J'ai renoncé pendant trente ans pour vous à ma vocation de nature. »

Diderot fut écarté de l'Académie par le roi Louis XV.

L'entrée de Diderot à l'Académie était alors la grande préoccupation de \'oltaire. Il en écrit à toutle monde : à d'Alembert, à d'Argental, à Du-

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Clos, à M- d'Kplnay; il veut môme gagner à sa cause M- de Pompadour. Il lui écrit : Vous aurez l'I.onueur d'avoir fait cesser la persécution, d'avoir vengé la littérature, et d'avoir assuré le repos d'un des plus estimables hommes du monde, qui, sans doute, est votre ami. « H ludique comment Diderot devrait s'y prendre.

« Diderot, dit-il, a trois mois pour adoucir les dévots.

« Qu'on l'introduise chez M""' ... ou M""... ou M-.. .lundi; qu'il prie Dieu avec elle mardi; qu'd couche avec elle mercredi; et puis, il entrera à l'Académie tant qu'il voudra et quand il voudra.

« Comptez qu'on est très bien disposé à l'Académie. Je recommande surtout le secret Oue Diderot aitseulement une dévotedans sa manche ou ailleurs, et Je réponds du succès.),

Le zèle de Voltaire et ses pressantes sollicitations furent en pure perte, parce que le roi pressenti à ce sujet, déclara qu'il ne sanction ' "«'■■•Ht pas la iio,ni„;,(ioM de Diderot : lia trop il ennemis, dit Louis XV.

Malgré sa pauvreté. Diderot était très libéral très généreux, et il eût volontiers été prodigue : " Il ne se refu.sait pas un livre. Il avait des fantaisies destan.pes, de pierres gravées, de minia-

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tures; il donnait ces chifïous le lendemain du jour qu'il les avait achetés. » Il n'est pas étonnant qu'avec de tels goûts et les dépenses auxquelles il était obligé de pourvoir, Diderot n'ait pu rien amasser.

Ce fut en 1705 que Diderot résolut de vendre ses livres, pour en faire la dot de sa fille, ou pour se rassurer du moins sur le sort qui pouvait l'attecdre après lui ^

Par lintermédiaire de Grimm, il fit proposer à Catherine d'acheter sa bibliothèque dont il fixa le prix à 15,000 francs. Grimm transmit la proposition au général Betzky qui avait connu Diderot à Paris. Le général répondit que l'impératrice n'avait pu voir sans émotion que « ce philosophe si célèbre dans la république des lettres, se trouve dans le cas de sacrifier à la tendresse paternelle l'objet de ses délices, la source de ses travaux et les compagnons de ses loisirs »; qu'elle acceptait le prix fixé par Dide-

(I) V. la lettre rlola Bibliolh. Nationale, autographes, f. 31.

'( La difllculté de pouivoir aux besoins de la vie etl'impossibilité de pourvoir à rikliication d'un enfant avec une fortune aussi bornée que la luieiuu', avaient enfin déteriiiiné le père et Tépouv: à dépouiller l'iiomnie de lettres de ses livres. Il y avait longtemps ijue je cherchais parmi mes concitoyens quelqu'un qui voulût les ac(iuérir. lorsqu'on en a fait la in-oposition à l'impératrice, de Russie qui a accepté ma bibliothèque et qui m'en a fait délivrer le prix à condition que j'en resterais le dépositaire... »

rot, ne mettant à Tachât de ses livres qu'une condition, c'est que Diderot eu resterait le « dépositaire » avec uue pension auuuelle de 1,000 francs. Cette pension, oubliée à dessein, ne fut point payée pendant deux ans. Le prince de Galitzin, ambassadeur de Russie, dtMuanda alors à Diderot s'il la recevait exactement. Il lui répondit qu'il n'y pensait pas; qu'il était trop heureux que l'impératrice eut bien voulu acheter sa boutique et lui laisser ses outils. Le prince l'assura que ce n'était sûrement pas l'intention de sa souveraine. En elïet, quelque temps après l'impératrice lui manda que, pour le garantir à l'avenir d'un pareil oubli, elle lui envoyait cinquante années d'avance, et il reçut cincjuante mille francs '. Il conçut alors le projet d'aller en Russie pour exprimer de vive voix à l'impératrice sa reconnaissance.

(1) Dans un ailiclc de la Revue <l es- Ueux Mondes, dul»' fiivrior 1877, arlicli' inlilult; : Calkerine 11 ri ses Correspondiint.s l'ruiiiuis, M. Uaiiihaud iiuinlro ([Url f^ranil .service rim|)éralri(!0 n^ndil à DidiMol, ùf^ii alors ili; i]u;uanl,t;deuv ans ; il n"avail puldié i|ui! \ Essai sur le mérile. Ii's l'ensée.% philoso/iliif/ues, (•(indaiimées au l'eu par Ir l'arlfiiieiil : la Lettre sur les (iveu;/lcs, qui li; fil ineLlic à la Haslillc, i;l 1(!S premiers \iiIumi(;s de \ ICnri/clupédie, i|ui lui allirèr(Mil los arrèls du Conseil. « La proleclion de la ezaiiiK; l'iirraelie à ses persécuteurs, lui assure l'aisanee, le repos dei'espril. C'est sous ses auspices, en (luelque sorte. (|u'il puhlie ses autre:, écrits. Callieririe put se dire iiue Ir wm» sifile lui devait pi;ut-ètro Diderot. »

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Ce n'est pasijii'il aiiiiàt les voyages; il se trouvait bicQ à Paris, où il se seutait estimé, aimé de tous ses confrères et de tous les artistes et savants; à Paris, où il vivait heureux, sensible à cette multitude de distractions si variées qui venaient chaque matin au devant de lui. Il vivait tranquille malgré les gens qui voulaient l'envoyer au Fort-TKvèque. «Il n'y a pas, disaitil en parlant de Paris, de lieu au monde où le génie obtienne plus promptement et plus pleinement qu'ici le tribut de la considération. Le ministère écrase, mais la nation porte aux nues. »

Comme il avait empêché Diderot d'entrer à l'Académie, Louis XV faillit s'opposer à sou voyage en Russie. Étant un soir à souper cheii la Dubarry, ou lui parla de ce prochain voyage de Diderot à Pétersbourg.

— Que va-t-il faire là-bas? dit-il. Je ne le croyais pas assez riche pour entreprendre un pareil voyage. — Il n'y va pas de ses deniers, répondit le prince de Soubise; c'est Sa Majesté l'impératrice qui paie les frais. — Que veut donc de lui l'impératrice? Vous ne m'aviez point parlé de cela, monsieur d'Aiguillon. — Sire, je n'ai rien vu de diplomati({ue dans ce voyage.

Louis XV mécontent poursuivit : « Diderot

est l'ambassadeur de la clique des philosophes qui va réjouir l'étranger à mes dépens; il n'a jamais mis le pied au château, et il racontera cent horreurs de ma vie privée; il dira du mal de moi lors(|u"il verra ciuon a du plaisir à en eutendre dire... « Le duc de Duras dit qu'il fallait empêcher Diderot d'aller en Russie. La Vrillière était prêt à expédier une lettre de cachet. Louis XV lui dit : « Gardez-vous en bien, vous me brouilleriez à mort avec l'impératrice; elle désire Diderot; eh bien, qu'il parte. Ces souverains étrangers ont aujourd'hui la rage de prendre en France nos objets de mode et nos gens de lettres; passe pour les premiers, mais les seconds!... Qu'il aille donc en Russie, mais tant que je vivrai, ce Diderot n'entrera pas à l'Académie: je n'y veux plus de philosophes, d'athées; il y en a déjà assez comme cela'. »

De son côté, en 1774, Grimm écrit de Pétersbourg au comte de Nesselrode : « Celui qui a dit qu'on s'est opposé en France au voyage de Denis n'a pas menti, mais il a dit une chose qui n'est pas. M. le duc d'.Vignillou, depuis qu'il est ministre, s'est toujours piqué de s'intéresser à Denis, et, à son départ, il lui a dit (juc non seuil) Bibliijlli('M|U(j municipale du la Huchcllo, Hecueil manuscrit de noies et dissertations, t vol., t. I, fol. 5.

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leinent il consentait à ce voyage, mais qu'il l'approuvait. »

Diderot quilt;i Paris le '2[ mai 1773.

La veille de sou départ, raconte Devaines, j'allai recevoir ses adieux.

Il accourut, me mena dans son cabinet, les larmes aux yeux. Là, d'une voix étouffée par les sanglots, il me dit : « Vous voyez un homme au désespoir! Je viens de subir la scène la plus cruelle pour un père et pour un époux. Ma femme... ma fille... Ah! comment me séparer d'elles après avoir vu leur douleur déchirante! Nous étions à table, moi entre elles deux : point d'étrangers, comme vous pensez bien. Je voulais leur donner, et ne donner qu'à elles, ces derniers moments. Quel dîner, quel spectacle de désolation! jamais on ne verra rien de pareil dans l'intérieur du foyer domestique. Nous ne pouvions ni parler, ni manger : notre désespoir nous sulïoquait. Ah! mou ami, qu'il est doux d'être aimé par des êtres si tendres, mais qu'il est affreux de les quitter! Non, je n'aurai point cet abominable courage. Qu'est-ce que les cajoleries de la grandeur auprès des épanchements de la nature? je reste, j'y suis décidé; je n'abandonnerai pas ma femme et ma fille; je ne serai pas leur bourreau : car, mon ami. voyez-

VOUS bien, mou dépari leur clouueiail la mort. »

Et le philosophe me couvrait de ses laruies qui commençaient à m'attendrir lorsque uous vîmes entrer M°'^ Diderot, et la scène changea. Il me semble qu'elle est encore là sous mes yeux, cette femme impayable, avec sou petit bonnet, sa robe à plis, sa figure bourgeoise, ses poings sur les côtés et sa voix criarde.

— « Eh bieu, eli bien! monsieur Diderot, s'écria-t-elle, que fuiles-vous là".' Vous perdez votre temps à conter des balivernes, et vos paquets, vous les oubliez. Vous devez pourtant partir de grand matin; mais bou ! Vous êtes toujours occupé à faire des phrases éternelles, et les affaires deviennent ce qu'elles peuvent. Voilà ce que c'est aussi que d'être allé diiier dehors, au lieu de rester en famille. Vous aviez taut promis de n'en rien faire ! mais tout le monde vous possède, excepté nous. Ah! quel homme 1 quel homme! »

« Celte petite tempête de ménage survenue à propos pour éteindre le feu d'artifice tiré par mon cher ami, excita en moi une iiilarité difficile à décrire, j'ignore comineiit se termina la fêle, car je m'enfuis sans attendre le bou(iuet.

«' Le lendemain j'aj)pris sans élonnement que l'infortuné avait (luilté Paris, avec nue héroïque

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résiguation, et que la famille ne sélait jamais mieux portée. »

l*arti de Paris au mois de mai 177-3. Diderot, par suite d'uu séjour à La Haye et d'une maladie à Duisbourg, u'alteiguit Saint-Pétersbourg qu'au mois d'octobre suivant. Il voulait seulement remercier l'impératrice, et ne comptait que sur une audience d'arrivée et sur une audience de congé. A peine présenté, il devint, au contraire, l'hùte assidu, indispensable du cabinet de Timpératrice, etilue se passa pas un seul jour, durant cinq mois, où il n'eût avec elle de longs entretiens. On n'a su qu'en 1883 que Diderot résumait chaque jour, tantôt des observations sur la vie et la politique russes, tantôt quelques réminiscences de ses conversations avec Catherine 11. Le tout forme un gros volume m-4°, de plus de quatre cents pages de sa plus fine écriture.

Catherine fut heureuse de voir Diderot et de causer avec lui. Elle écrit à son « bon protecteur » Voltaire : « Je le vois très souvent; nos conversations ne finissent pas. C'est une tète bien extraordinaire!... La trempe de son cœur devrait être celle de tous les hommes. Je ne sais s'ils (Grimm et Diderotj s'ennuient beaucoup à Pétersbourg ; mais, pour moi, je leur parlerais toute ma vie sans me lasser. «

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Diderot voyait l'impératrice tous les jours: il appréciait le taleulqu'elle avait de mettre tout le monde à sou aise. Il garda toujours auprès d'elle sou frauc-parler, et dans leurs entretiens, le langage de l'impératrice s'éleva parfois à la hauteur de l'esprit qui l'animait lui-même. « Allez toujours, lui disait-elle, quand elle le voyait, par hasard, hésiter dans quelque liberté de propos, enli'C hommes, tout est permis. » 11 ne craignait pas de montrer devant elle son amour de la liberté et d'attaquer vigoureusement les gouvernements despotiques. Un jour qu'il les avait accusés, avec beaucoup de véhémence, de rétrécir les esprits et d'étouffer les grandes idées, Catherine, qui l'avait écouté avec attention, lui dit : « Je n'ai jamais rien entendu de vous qui m'ait fait autant de plaisir ; mais oseriez-vous dire tout cela à Paris? » — Non, madame, répondit le philosophe; mais j'ai remporté l'àmc d'un homme libre dans la contrée qu'on appelle (les esclaves.

Ils (lisj)ulaient souvent, raconte M"'' de L('sj)i nasse. Vu jour i\\\v la dispute s'anima plus fort, la czarine l'airétn en disant : <> \'ous voilà trop échaulTé pour avoir raison; vous avez la tête vive; moi, je lai chaude, arrôlons-uous, nous ne saurions plus ce que nous dirions. — Avec cette

CIIAP. h'. — SA VIK, SKS OEUVRES :il

(lilïï'rencc, irpliqua Diderot, quo vous pourriez (liro tout ce qu'il vous plairait saus iucouvéuieut, et que moi je pourrais vous manquer. — Oh, fi doDc! reprit la czarine, rst-cc (jii'il y n qiwhiiic différence entre les hommes? »

Uu autre jour, comme il s'entretenait avec elle des moyens de civiliser les Russes, et lui disait que la propreté était un des caractères de la civilisation, et qu'il serait difficile d'y accoutumer les Moujicks : « Ah ! dit Catherine, leur àme n'est que locataire : Comment voulez-vous qu'elle prenne soin de sa maison? »

Le ton de ces entretiens, on le voit, était, de part et d'autre, une familiarité cordiale. Diderot s'échauiïait promptemeut, prenait la main de la souveraine, et cr tapait sur la table tout comme s'il eût été dans la synagogue de la rue Royale. » Ce n'était pas seulement sur la table qu'il tapait, on sait qu'il faisait de grands gestes. « Votre Diderot, écrivait Catherine à M""* Geofïrin, est un homme bien extraordinaire : je ne me tire pas de mes entretiens avec lui. sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires; j'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi, pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations. »

Catherine écoutaitDiderot, mais elle ne croyait

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pas praticables toutes les belles réformes qu'il lui proposait :

« Si je l'avais cru, louL aurait été bouleversé dans mou empire, admiuistralion, politique, linances, j'aurais tout reuversé pour y substituer ses tbéories.

« Cepeudaut. couime je l'écoutais plus que je )ie parlais, uu témoin qui serait surveuu, nous aurait pris tous deux, lui pour uu sévère pédagogue et moi pour sou humble écolière. Probablemeut il le crut lui-môme; car, au bout de quelque temps, voyaut qu'il ue s'opérait daus mon gouveruemeut aucune des grandes innovations qu'il m'avait conseillées, il m'en montra sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.

« Alors, lui parlant franchement, je lui dis :

« Monsieur Diderot, j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que votre brillant esprit vous a inspiré; mais vous oubliez, dans vos plans de réforme, la dilléreuce de nos deux positions; vous, vous ne travaillez ([ue sur le i)apier qui souffre tout; tiindis i\\n' moi, pauvre impératrice, je travaille sur l;i |ie;iu humaine qui est autrement irritable et chatouilleuse.

« Je suis persuadée ({ue dès lors il me ])rit en I)itié, me regardant comini! un esprit étroit et vulgaire. Dès ce monuMit, il ne me p.irla plus

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que (le littérature, et la polili([ue disparut de nos entretiens. » En même temps qu'il suggérait à l'impératrice les réformes qui lui paraissaient nécessaires pourciviliserla Russie, Diderot n'oubliant pas qu'il était Français, donnait à sa mission volontaire un caractère patriotique. Il fit voira Catherine II le danger de l'alliance de la Russie avec le roi de Prusse, et l'utilité de l'alliance française. Notre ministre plénipotentiaire à Pétersbourg avait alors mission de « détruire les préjugés personnels qui paraissaient avoir occasionné l'éloignement de deux cours ». Il chargea Diderot de plaider, auprès de Catherine, la cause de la France, et Diderot s'en chargea si bien qu'il put dire : « Nous portons la plus belle haine au roi de Prusse; sur ce point, la cour et les philosophes sont d'accord. »

Dans la soirée d'adieux que Diderot passa avec Catherine, il y eût un moment où, sur une parole de bonté et d'amitié qu elle lui adressa, il se mit à pleurer à chaudes larmes, et elle pres- (pie aussi, assure-t-il. File lui demanda ce qui pourrait lui être agréable, comme souvenir d'elle. Diderot la pria de lui donner quelque bagatelle qu'elle eût portée, et un homme qui put le reconduire dans son pays. L'impératrice lui donna son portrait gravé sur une bague. Elle

voulut de plus payer les frais du voyage, et elle ordonna elle-même tout ce qui pourrait faire la commodité et la sùroté de son retour.

Uu officier de sa maison, M. Bala, fut chargé de l'accompaguer. « C'était, dit M-"^ de Vandeul, unerude tâche que de couduire un être qui ne voulait s'arrêter ni pour dormir ni pour manger. »

Il avait pris sa voiture pour une maison où il devait hahiler depuis Pétersbourg jusqu'à La Haye

Diderot recueillit à la Haye de nombreuses observations sur les finances, le commerce, l'administration et l'iustruclioii publique, qu'il publia dans son Voyage de Hollande.

Tout en surveillant l'impression d'un manuscrit sur les nouveaux établissements faits en Russie, il employait ses loisirs de La Haye à faire une critique du livre ili' I' /loiiniw dllcUètius, et à do longues promenades avec uu Allemand distingué, nommé Bornstahl, qui, dans ses mémoires, publiés en I7HI, parle de Diderot avec le |)Ius vif enthousiasme :

« n est si agréable, si aimable dans sa conversation, si vif. si gai et si instructif en même temps, il a tant d'idées et de vues neuves, (ju'on ne peut s'empêchei- de radmiier. »

Diih'rol fut de retour, a Paris, dan.s les pre-

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iniers jours d'octobre 1774. « Compte mes nippes, (iil-il à sa l'eiiiiuc, tu n'auras point de motifs de me gronder. >) En plus de ses nippes, il lui rapportait une su[)erbe pelisse, un manchon et trois mille roubles que l'impératrice l'avait forcé d'accepter.

Le 15 mars ITT'i. Catherine annonce à Voltaire le départ de Diderot.

« Diderot, écrit-elle, est parti pour retourner à Paris; nos conversations ont été très fréquentes, et sa visite m'a fait un très grand plaisir. On ne rencontre pas souvent de tels hommes. Il a eu de la peine à nous quitter : le seul attachement de sa famille l'a séparé de nous. »

Deux ans plus tard, Diderot eut occasion de voir, à Paris, une amie intime de l'impératrice, la princesse DaschkofI, laquelle a laissé de curieux et intéressants Mémoires, traduits en français par Alfred des Essarts. La princesse Daschkolï était femme de tète; elle avait aidé Catherine dans son complot contre Pierre III; elle aimait l'énergie, la force de volonté. Elle admirait Diderot. « même dans les débordements de sa nature enthousiaste ;>. Elh^ aimait son ardeur et sa sincérité.

Pendant son séjour à Paris, M"'" deoflrin et Yjme Necker auraient bien voulu avoir la prin-

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cesse Daschkoll à leurs soiipeis et. la faire parler (le cette mystérieuse couspiralion qu'elle connaissait mieux que j)ersoune. Diderot, pensant qu'elle avait plus à perdre qu'à gagner au jugement de ces deux lemnies. la dissuada d'y aller.

Dans les Mémoires de la princesse Daschkolï, ce qu'il y a de plus intéressant au point de vue qui nous occuj)e, c'est le portrait de la princesse par Diderot, et les trois lettres où il lui raconte le renvoi des Jésuites de Bretagne.

L'esprit de liberté, lui dit-il, est le caractère du xvni" siècle.

« Une fois que les hommes ont osé, d'une manière quelconque, donner l'assaut à la barrière formidable de la religion, il e.st impossible de les arrêter.

« Nous louchons à une crise qui aboutira à l'esclavage ou à la liberté. Si les Jésuites l'avaient emporté, tous les tribunaux eussent été remplis en un clin d'œil de leurs afiiliés et adhérents, et nous serions tombés dans une espèce de théocratie.

(' On ne permettrait jiius d'écrire; nous n'oserions même plus penser ; il deviendrait impossible de lire; car auteurs, livres et lecteurs seraient également proscrits. »

C'était assurémeiil une femme intelligente.

ciiAiv I". — SA vu:. si:s ()i:iviu:s .m

celte princesse à (iiii Diderot pouvait tenir ce lanjj^age. Ces lettres, ainsi (jne ces conversations avec la princesse et l'impératrice, sont très remarquables.

iîien ([n'il n'y eût pas fait un long séjour, le climat (le la lîussie avait altéré la sauté de Diderot. Sa femme et sa fille le trouvèrent au retour amaigri et changé.

La rigueur du froid avait altéré ses poumons et il respirait avec peine. Il se sentait atteint, uuii.s espérait encore dix années de vie. 11 les eût. Toujours laborieux il s'attelait quatorze heures par jour à son Essai sur les rhjiics de Clawh' et de .\éron; vers cinq heures, il allait se promener au Palais-Royal où on le trouvait seul, rêvant sur le banc d'Argensou ; quand il l)leuvait, il allait au café de la Régence, pour causer et voir jouer aux échecs le fameux Philidor.

Le 19 février 1784, il fut attaqué d'un violent crachement de sang ; « Voilà qui est fini, dit-il à sa fille, il faut nous séparer. Je suis fort. Ce ne sera peut-être ])as dans deux jouis; mais dans deux semaines, deux mois, un an. » — « Jetais si accoutumée à le croire, ajoute M'"" de Vandeul,que je ne pus douter de ce (|u'il disait. »

11 alla SL'tablir à Sèvres chez un vieil ami, M. riL'lle; puis revint à Paris habiter, rue Riche-

lieu un appartement ((iie Grimm avait obtenu pour lui de linipératrice. Il s'y trouvait comme ians un palais, ayant, pendant trente ans, habité lin quatrième étage, au coin de la rue Taranue 9tde la rue Saiut-Benoît, avec sa bibliothèque au cinquième sous les toits^ Son nouvel appartement de la rue de Richelieu était au rez-de-chaussée, parce qu'il lui était devenu difiicile et pénible de monter II n'en jouit que douze jours. Il s'affaiblissait de plus en plus, sans que sa tête s'altérât. Bien persuadé de sa lin prochaine, mais ne voulant point affliger des gens (ju'il voyait plongés dans la douleur, il s'occupait encore de ce qui pouvait les distraire ou les tromper. Il voulait arranger tous les jours quelques objets nouveaux; il fit placer ses estampes. La veille de sa mort, dit sa fille, on lui apporta un lit plus commode; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. « Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour un meuble (lui ne servira pas (juatre jours. » Il reçut le soir ses amis; la conversation s'engagea sur la philosophie, et les différentes routes pour arriver à

(I) L"apparlfiiienl i\v Diderot ctail au qualrii'me cl sa hibliothù(iuo au(:in(iiru''nie. C'est parco qu'il n'v pouvait plus monter que rimpùi-atricc fit donriur à son i)iljliotliécaire un supciljc logemonl, ruo Riciielicu.

(Vie de Diderot, par F. Géiiin.)

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