‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 5 sur 14 · CHAP. I". — SA VIE, SES OEUVRES · texte numérisé non relu

CHAP. I". — SA VIE, SES OEUVRES

cette science. Le prctnicr pas, dit-il, rcrs la philosophie, f'csf l'incrcdulité. « Ce mot, dit M'"*^ de Vandeul, est le deruier qu'il ait prououcé devant moi. »

Bien que désolée de lincrédulité de son mari, M'"'' Diderot se conduisit en cette circonstance avec une grande délicatesse. « Elle aurait donné sa vie pour que mou père crût; mais elle aimait mieux mourir que de l'engager à faire une seule action qu'elle pût regarder comme un sacrilège. Persuadée que mon père ne changerait jamais d'opinion, elle voulut lui épargner les persécutions, » et jamais elle ne le laissa seul avec le curé de Saint-Sulpice qui navait pas manqué de venir trouver Diderot, dès qu'il avait appris sa maladie. Nous le gardions lune et l'autre, dit M""' de Vandeul. Quanta lui, il reçut à merveille M. le curé, lui parla des bonnes œuvres qui lui restaient à faire, lui recommanda les indigents de son quartier, qu'il connaissait, et le curé les soulagea.

11 se leva le samedi 30 juillet 1784, causa toute la matinée avec sou gendre et son médecin, se mit à table pour déjeuner, mangea un fruit. M""*" Diderot lui demanda comment il se trouvait; comme il gardait le silence, elle s'approcha de lui; il n'était plus.

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Nayant pu le confesser, le curé de Saiut-Roch Teuterra du moins dans son église, dans la chapelle même de la Vierge où il est encore.

La science avait été la religion de sa vie tout entière consacrée à la recherche de la vérité, à l'art et au culte des lettres.

En 1780, par une délibération de la ville de Langres, le maire et les quatre échevins avaient écrit à Diderot pour lui demander de laisser faire sou portrait qu'ils désiraient acquérir. Diderot touché de celte démarche de ses compatriotes, leur envoya son buste en bronze fait par Houdon. Il est placé dans la salle de l'Hôtel de Ville, sur une bibliothèque contenant ['Kncijrlopcilic et tous les autres ouvrages de Diderot.

A la fin d'une vie si remplie, Diderot lisant dans Sénèque le Trdilr dr hi bi-irrclc de la vie, se demandait s'il n'avait pas dissipé et perdu la sienne. Il s'appliquait ces paroles directes du troisième chapitre : « Allons, repasse tes jours et tes années, fais-leui" n-ndrc comi)te. Dis-nous combien de ce temps tu ;is laissé ravir par un créancici'. |)ar un(; maîtresse, par un patron, par un client. Combien de gens n'ont-ils i)as mis ta vie au pillage, quand, loi, tu ne sentais même pas ce que tu perdais? » « .le n'ai jamais lu ce chapitre sans rougir, éciivait Diderot sur

CIIAP. I". — SA VIE, SES ŒUVRES «il

cette page ' de Séuèque, c'est mon histoire. Je u'ai pas la couscieuce d'avoir employé la moitié de mes forces; jusqu'à présent, je uai fait que iHiijuenaudcr. » Mais à ces regrets de récrivain et de l'artiste qui n'a point eu le temps de réaliser sou idéal, ou peut opposer ces paroles généreuses du philosophe : « On ne me vole point ma vie, écrivail-il à M"' Voland, je la donne ; et (juai-je mieux à faire que d'en accorder une partie à celai (}ui m'estime assez pour solliciter ce présent! » Cest dans le même sentiment de générosité expansive qu'il écrivait les ligues suivantes qui peignent si bien le dévouement de sa nature et la bonté de son cœur : « Un plaisir qui n'est que pour moi me touche faiblementetdure l)eu. C'est pour moi et pour mes amis que je lis, ([ue je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me frappe- t-elle, ils la sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle en-

(I) Diilerol, dit Naii,'cnii, av.iil cdiitiMi-h' (li']niis liislon^tomps riiabitiule d'éi riru sur les iirciiiiiM-s l\'iiilli;(s do ses livres et souvent sur dus fouilles volaiitus iju'il y insérait, le juij;einenl qu'il |iurtail do (;es dilVérents ouvrapes et ses propres rollexions en les lisant. Montaigne faisait de même.

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chanteur, sans m'en apercevoir j'en médite le récit pour eux. Je leur ai cousacré l'usage do tous mes sens et de toutes mes facultés: et c'est peut-être la raison pour la(|U('lk' tout s'exagère, tout s'euricliil un pou dans mon imagination et dans mou discours; il m'en font (|iielquefois un reproche, les ingrats! » — Jamais l'envio n'a altéré la douceur et la paix do sou àme. Piiilosophe désintéressé et sans amltilion. il joignait la plus grande puissance do dévouement à la plus grande capacité philosophique (jui fut jamais.

Toutes les vertus, dit (îrimm, toutes les qualités qui n'exigeaient pas de lui une grande suite dans les idées, une grande constance d'affection lui étaient naturelles. Il avait, en elTet, une extrême vivacité de sentiment et d'imagination, une conlinncllc nioliilili' d'idées et de sensations dont il convenait Ini-méme et (piil atti'ibuait à l'influence de son pays natal. 11 avait r-cmar((ué qu'à Langres les vicissitudes do l'atinosphtMc sont telles, «inOn passe en vingt- (|nalro licuics du froid ;in chaud, du calme à l'orage, du serein au i)lnvioux, et (piilest dilïicilo (|ue cotte mobilité du climat n'aille pas Jus- (juaiix âmes : elles s'accoutument ainsi dès la plus tendre enfancf à lournci- à lont vent.

« Los h.dtilanls de mon j)ays, dit il, ont beau-

cil W \"'. — SA VIK. SKS ((KUVriKS 6:!

coiip (r(>s[)rit. trop de vivacité, une inconstance (If !;iroiiellc. La trie il'iiii I.aiip;rois est sur ses «'paules coin 1110 un co({ d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais lixe dans un point; et si elle revient à celui (ju'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé, i'.ieu qu'extrêmement mobile dans mes impressions, je suis constanl ddns mes (joùts. »

Sainte-Beuve le représente la tète haute et un ()eu chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'œil eu feu, le cou uu, débraillé, le dos hou et rond, les bras tendus vers l'avenir.

On connaît, dit Camille Pclletan. la figure de Diderot : ce front vaste, un peu dégarni, d'une l)léuitude superbe, dont llousseau disait que la postérité le comparerait à celui de Platon ou d'Aristote; ces yeux ouverts remplis de flammes, au-dessus desquels les sourcils s'envolent dans un élan lyri((ue ; cette bouche toujours ouverte l»ar le souille de l'inspiration ; ce cou dégagé donnant au port de sa tête quelque chose de fier et de fougueux.

Uû artiste du temps, Michel Vanloo. avait fait son portrait où Diderot ue se reconnaissait guère* : « Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. Javais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais afiecté : j'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste: mais je ne fus jamais tel que me voyez là. J'avais un grand front, des yeux vifs, d'assez grands traits, la tète tout à fait d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. » Eu ellet, le caractère de Diderot était plein d'obligeance et de bonhomie. Sa vie et ses idées étaient à tous et il se prodiguait de toutes façons. Quoique léger et mobile, il avait le cœur excellent. « Parcequ'il met la vertu en paroles sonores, a-t-on dit, il se croit, (le bonne foi, dans la j)rali(|ue, le plus vertueux, le meilleur des hommes. » Mais Diderot n'était pas bon seulement en paroles. Les trois quarts de sa vie, dit M"" de Vandeul, ont été employés à secourir tous ceux qui avaient besoin de sa bourse, de ses talents et de ses démarches.

|l) « J(^ irai jiiiiiiiis lili; liicn lail (|Ui' par nii pauvii; dialiic appelé (iarainl. i|iii m'attrapa cmiiiiik; il arrivi; à un sol (|ui «lit nn hon riiDl. Criiii (|iii voit mon purlrail par (iurand nio voit Lcce il veru l'ulickinello. »

(Salini de 1771.)

CIIAP. 1-. — SI':S GOUTS. SON KSIMUT 6;i

J'ai VU SOU cabinet peudaiil viiigl ciiKi ans ntHro autre chose qu'uue boutique où les chalands se succédaieul. Cette facilité avait bien souvent lies iucouvcuieuts. 11 eut quelques amis du mérite le plus rare, mais les hommes de génie connaissent trop bien le prix du temps pour le dérober à leurs semblables; sa porte, ouverte à tous ceux qui frappaient, amena chez lui des ^)ersonues qui auraieut dû le dégoûter de se laisser ainsi dérober son travail et son repos.

Diderot, remarque Sainte-Beuve, a cela de particulier eutre les grands hommes du xvin" siècle, (lavoir une famille, une famille tout à fait bourgeoise, de lavoir aimée tendrement, de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité et bouiieur. IMiilosophe à la mode et personnage célèbre, il eut toujours sou bon père le [ovcjevon, comme il disait, son frère l'abbé, sa sœur la ménagère, sa chère petite fille Angélique : il parlait d'eux tous délicieusement.

A propos de l'éducation de cette jeune fille, Voltaire écrit à Damilaville (30 janvier 1767; : « J'ai été bien aise de rendre un témoignage pu-

blic à Diderot (dans la préface des Scifthes) ; ce n'est pas que je sois content de lui ; on dit qu'il laisse élever sa fllle dans des principes qu'il déteste. »

Il n'eu était rien. Diderot, sans intolérance, conservait la haute direction dans l'éducation de sa fille, et, avec une tendresse éclairée, il s'eu occupait lui-même. Il lui expliquait les choses les plus délicates à dire, et, par exemple, comment il faut interpréter les compliments et les propos doucereux des galants. « Cela veut dire : Mademoiselle, si vous aviez pour agréable d'oublier en ma faveur vos principes d'honnêteté, de me sacrifier vos mœurs et votre réputation, de faire mourir Monsieur votre père et Madame votre mère de douleur, et de m'accorder un quart d'heure d'amusement, je vous en serais infiniment obligé. »

« Vous dites que Diderot est un bon homme, écrivait d'Argental à Voltaire (12 mars 1758) ; je le crois, car il est naïf. Plus il est bon homme et plus je le plains d'être dépendant des libraires qui ne sont point du tout bonnes gens, et d'être en proie à la rage des ennemis de la philosophie. »

Tous les témoignages des contemporains s'accordent sur sa bonté, sa complaisance, sa bien-

cil Al*. 1"'. — SIlS GOUTS. SON ESl'IUT (i7

veillante générosité, sur son caractère aimable et sur la prodi|ialilé de son génie. «Diderot était tout à tous. Celui-ci avait besoin d'un plan de pièce, Diderot le faisait. Tel autre, ayant le plan, voulait le faire écrire, Diderot l'écrivait.

Cette Histoire philosophique des Indes qui fut, dit Camille Pelletan, un des monuments du xvni^ siècle, de qui venait-elle? — De Diderot, qui eu avait fait les morceaux les plus éloquents. Il était elïrayé de la hardiesse de ce qu'il écrivait. Parfois il s'arrêtait :

— Mais qui osera signer cela ?

— Moi, répondait l'abbé, moi, vous dis-je, écrivez donc.

Diderot remplit le xvur siècle de tout ce qu'il donna sans compter.

Grimm, Helvétius, d'Holbach ont ramassé ses miettes.

Rousseau, dit Camille Pelletan, reçut de lui l'étincelle qui fit du Genevois un de nos grands écrivains.

Pantophile. Diderot est aussi curieux de philosophie que de théâtre, de peinture que d'arts mécaniques ; il lit tout, parce que tout l'intéresse et qu'il veut tout connaître.

Ainsi curieux de tout, aimant tout, il cultive la science et les lettres pour elles-mêmes; d'une

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curiosité ardente et toujours éveillée, il lit pour le plaisir d'apprendre, il écrit sans ambition, sans jalousie, sans vanité, pour se |)Iaire à luimême, pour s'amuser et pour être utile.

Journaliste et brillant causeur, toujours prêt à parler et à écrire sur tout, il aime naturellement à parler, à écrire, parce (ju'il a beaucoup de sentiments et d'idées, et quil trouve du plaisir à les exprimer avec feu, avec éloquence.

Esprit libéral et indépendant, il croit au progrès, y croyant, il veut y contribuer ; libre penseur, il déteste la tyrannie religieuse, parce qu'elle est bostile au bonlieur des liommes.

Initiateur et innovateur en tous genres, semeur d'idées, précurseur, il prévoit le télégrapbe électrique, le décrit, il esquisse la doctrine de l'évolution, le transformisme, et avec cela, il invente le drame moderne.

« Il faudrail.ditCamille Pellctan, passer en r«'vue tout le domaine de l'intelligence iiumaine, si l'on voulait éiiiiiMcier loiitesles matières où Diderot a porté l'activité, l'originalité de son génie.

« Au tbéâtre, il a inventé un genre, et, si ses tentatives, gâtées par la sentiiucnlalité de son temps, ont vieilli, elles n'en reslciil pas moins rébauclic i'\. le |M'(Miiier l'ssai du (iranie contemporaiti

CHAI'. 1-. — SKS (ÎOUTS, SON KSl'IUT f,f)

« Kii criliiiiie, en science, en histoire, il a semé des idées neuves à poignée.

Qu'il s'agisse pour les philosophes de faire une œuvre commune, Diderot sera 1 homme indispensable, seul capable de leur être à la fois un lien et un aiguillon. Aujourd'hui rêveur, demain géomètre ou mécanicien, « bien autrement universel que Voltaire' », seul capable de mener à bieu Y Encyclopédie, ce grand ouvrage devenu nécessaire, mais qui avait contre luiles jésuites et le roi. les jésuites qui, par le roi et ses lettres de cachet, disposaient de Vincennes et de la Bastille.

Personne plus que Diderot n'était né rédacteur eu chef. Par son infatigable activité, par ses qualités de caractère et de cœur, il a été le lien entre les esprits et les caractères les moins faits pour s'entendre. Il les comprenait, les aimait, les;ii(i;iil, il changeait leurs hésitations et leurs doutes en ardeur, et les conduisait à l'assaut, après avoir rendu leur troupe résolue et discipliuée comme il l'était lui-même. C'est ainsi (jue son rôle, au wui" siècle, a été plus grand encore que son œuvre.

Camillt' Pelletau nous a montré sa générosité,

(1) Louis Blanc.

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sabieuveillance. sa bienfaisance infatigable, son activité débordante. Cet bonime. dit-il. incapable dune intrigue pour lui, donne son temps, son activité au premier (jui vitMit implorer ses services. Pour secourir celui-ci, pour sauver celuilà, il improvise, en actions, «les romans merveilleu.x, il court de tous cùtés. il trouve des mots superbes.

Profondément pitoyable pour tous les malheurs, il est le plus souvent payé tringralilu''e.

11 s'est peint lui-mèiue dans le philosophe Ilardouin. (V. Esl-ilbon? Esl-il méchant ?)

Et c'est au milieu de cette vie dispersée (luil écrivait ses pages immortelles.

Il les écrivait, puis il les abandonnait. Le plus souvent, il ne prenait même pas la peine de les publier. Ses contemporains ont ignoré à peu près tous ses plus précieu.x chefs-d'œuvre. Le Necca de Hameau, traduit par (î(jclhe eu 1SU4; Jar(jues le Fataliste, traduit i)ar Schiller eu ITSii; Le Rêve de d'Aleniliert, publié seulement en IS.'JO. D'autres ouvrages ont été perdus, notamment une Lettre à .!/'''' Clairon sur l'athéisme.

Très à son aise au (iranval. rue Koyale ou au café de la Mégencc, Diderot n'ainic pas h; monde où il se sent lîéné 11 recherchait, la solitude, dit

CHAI', !«■. — SF.S GOL'TS. S(^N KSIMUT 71

(iiimni, (hiiis sa ("nrrcspoiuhiurc litlrraifc, parce ([u'cloiiiMi' (lu inoude dès sa jeunesse, il n'en avait pas coutraclé l'aisance.

— Sans doute, mais aussi parce qu'il aimait la solitude, parce qu'il aimait à lire, à écrire, à rire seul et à rêver, parce (|u'il aimait l'air pur de la canipagne et celte fatij^ue salutaire qui le faisait si bien dormir à la suite de ses longues promenades à travers la campagne et les bois avec le baron.

Cirand travailleur comme Voltaire, Bufïon. .Moules([uieu. il cherche la retraite et la solitude, comme faisaient Voltaire à Cerey, Montesquieu à la Brèche, Bufïon dans sa tour de Monibaid.

Un peu farouche, comme son ami Jean-Jac- ((ues, il n'aime pas les nouveau.K visages. « J'ai rencontré l'autre jour, dit M"'® d'IIoudetot, Diderot chez le baron ; il ma fui. je le crois : j'avais uu panier et des diamants; malgré cela, j'avais, en vérité, aussi un cœur bien fait pour sentir le mérite des bonnes choses, et surtout des belles ànies. et il ai:rait bien pu m'aborder. »

Ce n'est que peu à peu, conduit par (Irimm, ([u'il s'accoutuma à aller chez M""' (ri'][)iiiay, à la Chevrette et à la Briche.

Il n'aimait pas seulement la campagne et la

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solitude, il préférait la nature « sauvage et pittoresque ».

« J'en étais resté à mon voyaf>e de la Briche : je ne connaissais point cette maison ; elle est petite, mais tout ce qui l'environne, les eaux, les jardins, le parc, a l'air sauvage; c'est là qu'il faut habiter, et non dans ce triste et niagnilique château de la Chevrette.

Les pièces d'eau immenses, escarpées par les bords couverts de joncs, d'herbes marécageuses; un vieu.\ pont ruiné et couvert de mousse qui le traverse; des bosquets où la serpe du jardinier n"a rien coupé ; des arbres qui croissent comme il plaît à la nature : des fontaines qui sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées ellesmêmes ; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point, voilà ce (jui me plaît. »

11 n'était tout à fait à son aise (jue dans une société familière et intime. Alors il se déployait en plein abandon, avecdes facultés i-iches, |)uissantes, colorées etadectueuï^es. ipii ciicliaiiiaient à lui. dit Saiiite-lleuve, tons ceux (|ui Técoutaient.

11 se plaisait surtout, à Paris et à (îranval, dans la maison dr> son ami (rMolbacli. (|iii ])arlageait toutes ses idées.

Le salon du baron élail inic succursale des bu-

t:ilAP. l". — SES GOUTS, SON ESI'UIT 7:5

reaux tle V Kncijclopédie. « C'est là, s'écrie Diderot, eiicliauté, c'est là ({u'oii parle histoire, poli tique, fiaances, belles-lettres, philosophie. »

D'Holbach était instruit; il savait plusieurs langues, il traduisait de l'allemaud, pour l'A'nciniopéiUe, beaucoup d'articles de science ; pres- ({ue tous les articles de chimie sont de lui. Il avait, à Granval, une fort belle bibliothèque, précieuse pour Diderot.

Diderot le voyait très souvent; il ne passait pas un jour, dit Grinini ( ITo-i), sans diner ou souper rue Royale-Saiut-Roch. A l'automne, il allait s'installer pour cinq ou six semaines à Grauval. Il y trouvait des amis fidèles, des livres de tous genres, et ses aises auxquelles il tenait partout et plus encore à la campagne ([u'ailleurs.

« La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs et n'en exige aucun ; ou est chez soi et non chez elle. »

Grauval est situé à deux lieues et demie de Charenton, et à distance égale de Gros-Bois, en face de Champiguy. De sa chambre, chaude et gaie, « la plus agréable du logis », Diderot voyait à gauche de la maisou un petit bois qui la défendait du vent du nord. Ce bois, dit-il, est « coui)é par un ruisseau qui coule naturelle-

iiinr.iiDT. i)

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nient à travers des branches d'arbres rompues, à travers des ronces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'œil est tout à fait pittoresque et sauvage. »

AGranval, Diderot se lève à six heures, il ouvre sa fenêtre pour respirer l'air vif du matin, boit du thé bien chaud et se met au travail.

A cùté du portrait d'Horace, il lit, il médite, écrit jusqu'à deux heures. C'est l'heure où l'on dîne « bien et longtemps, la table, dit-il, étant servie au château plus somptueusement encore qu'à la ville. »

Le village, Cheuevières ou Champiguy, couronne la hauteur en amphithéâtre (lettre du 15 octobre IToO).

Au-dessous, le lit tortueux delà iMarne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent ; les paysans y ont établi des pêcheries; c'est unaspectvraiment romanesque. Saint-Maurd'un côtédans le fond; Chonevières et (-lianipigny de l'autre sur les sommets : la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux.

Diderot descend au jardin, se promène lentement dans les allées, admirant la vm;, voyant piailler le buis cl tracer les plates-bandes.

CIl.VP. I". — SES GOUTS. SON ESi'lUT ITt

Il cause avec les jaitliiiiers, avec les paysaus, desquels « il apprend toujours quelque chose. »

Puis il fait, avec le baron, de longues promenades à travers les bois et les terres. « Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous raj)prochent de la maison, où nous uarrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. 11 y a des lumières et des cartes sur la table. » On fait jusqu'au souper une partie de piquet ; puis on cause jusqu'à onze heures. A onze heures et demie, tout le monde est couche.

Voilà la vie qu'on mène chez d'Holbach.

Les lettres à M"" Vollaud, datées de Granval, nous font voir le château, ses jardins et ses hôtes.

Voici par un jour de pluie, M'"'' d'Holbach « qui s" use la vue à ijroder ; M'"*" d'Aine digère étalée sur des oreillers ; le père Hoop, les yeux à moitié fermés, la tête penchée sur ses deux épaules et les mains collées sur ses deux genoux, rêve à la fin du monde ; le baron lit enveloppé dans une robe de chambre et renfoncé dans un bonnet de nuit ; moi, je me promène en long et eu large, juaciiinalement. Je vais à la fenêtre «voir le temps qu'il fait, et je crois que le ciel fond en eau, et je me désespère. »

Mais rentré dans sa chambre, il apprécie le

confortable dont il est enlouié, et, pendant l'orage auquel il échappe, il chaule à sa manière le Suave mari macjno de Lucrèce.

« J'aime ces vents violents, celte pluie que jeuteuds frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi; jeu dors plus profondément, j'en trouve mou oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton ; il se fait en moi uue comparaison secrète de mou bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîle, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence ^ »

OureçoitbeaucoupàGranval. M"" Geolïrin ellemême necraiul pas de s'y aventurer quelquefois.

Diderot apprécie sou élégance sobre et discrète. « Je remarque toujours, dit-il, le goiU noble et simple dont cette femme s'habille. C'était ce jour-là uue étoile simple, d'une couleur austère, des manches larges, le linge le plus

,1, M. Ducroa, i|iii |iciiil (i<l ■Ic'iiirnl le eiuai'Lrrc rie riiDtiimi', r<'iiiaii|Ui;av('c laisnti.dit A. Miizii-ros, (|iii'l)i(IiMMil, qui a pri.s l'iiiiliativo «le laril <l iilt;rs. pst le premier (|iii ail, exi)riiiié au wiii"" si<cle, avec t'iiiotion, avec imi-sie, lo scnlitiienl de la nature. Plusieurs années avant J.-J. Ilous-

CIIAP. I". — SHS (iiUTS, SON ICSIMUT 77

uni ot lo plus (In, et puis la netteté la plus recherchée (le tout cùté. »

Quoiqu'avec beaucoup plus de réserve, le salon de M""^ deoiïrin était aussi une espèce d'encyclopédie eu action et en conversation. Elle mettait, dit Marmontol. une adresse extrême à recevoir les p;rands avec un air demi-respectueux, demifamilier. Personne, dit La Harpe, ne possédait mieux qu'elle le tact des convenances.

Tout ce qui était ardent autour d'elle l'exaspérait, dit Thomas; elle craignait rimpétuosité des idées comme des sentiments, et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée.

Diderot allait peu chez M"* Geoiïriu. Il était trop impétueux pour elle. Marmonlel dit : « Elle estimait le baron d'Holbach, elle aimait Diderot, mais à la sourdine, et sans se compromettre pour eux. »

Diderot a peint sa rapide fortune : « Une petite fille, dit-il. allait régulièrement à la messe, en cornette plate, en mince et légère siamoise; elle était jolie comme un ange, elle joignait, au pied des autels, les d(Mix plus belles menottes du

seau. Diderot, est loufhé par l'agrômont des scènes cliainpètres, par la beauté des jjaysages naturels, et décrit en artiste le lever ou le couclier ilu soleil, les ellets d'un orage dans la campagne.

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monde. Cepend;int un homme puissant la lorgnait, eu devenait fou, en faisait sa femme; la voilà riche, la voilà honorée, la voilà entourée de tout ce quil y a de grand à la ville et à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts ; un roi la reçoit chez lui et l'appelle maman. »

La preuve que Diderot était bon, c'est qu'excepté Rousseau, il a gardé tous ses amis

Rousseau et Diderot, liés dès 174:2, très intimes eu 1747, époque à hujuelle ils avaient leur diner hebdomadaire au Palais-Royal avec Condillac, se brouillèrent en 17o7,

Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, écrit Diderot, Jean-.Jacques vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. ((Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra.

— Vous avez raison, me répondit-il. »

Diderot, écrivant à Landois, put lui dire avec exactitude : (( Nos amis communs ont jugé entre Jean-Jacques et moi ; je les ai tous conservés et il m> lui en reste aucun. »

Diderot fut un ami lidèle, tendre, dévoué. « un coîur excellent », comme lo disait Orimm.

Liés vers 17.')(J, ils resiércnl toujours amis, et se virent pendant trcnliî-quatre ans.

CIIAP ^^ — SKS GOUTS, SON ESI'HIT 7'»

(Miinm fui souvent, pour Diderot, le iiioilcni- Icur iloul il avait besoin. Grimm avait un caractère plus ferme que Diderot, il savait éconduire les fâcheux, et ne leur laissait pas dévorer sou temps comme Diderot. 11 était plus habile dans l'art de vivre, et Diderot lui reconnaissait cette supériorité. « Il est plus sai;c que moi, disait-il (Lettre à Falcouet), plus prudent (jue moi. ayant uue expérience des hommes et du monde que je n'aurai jamais. »

Et le bon Diderot se laissait conduire par Grimm. Le « volontaire » Grimm, écrit-il à M"'' Volland, me boude de ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté » et cependant, eu règle générale, il lui obéissait avec la docilité d'un enfant.

Grimm, plus sage et i)lus froid que Diderot, était aussi plus exigeant.

Dans sa bonté généreuse, Diderot donne et se prodigue.

« Je viens de recevoir de Grimm, écrit-il à M"^ Voilant, un billet qui blesse mon àme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés nu Salon ; il m'écrit que si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de celte espèce de dureté, et je serai vengé comme il me cou-

vient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour, je passerai la nuit, toute la journée de demain, et, à neuf heures, il recevra uu volume d'écritures. »

«A propos, écrit-il à M"^ VoUandilB août 1765), savez-vous qu'il ne tient qu'à moi d'être vain ! Il y a ici une M"* Necker, jolie femme, et bel esprit, qui raffole do moi ; c'est une persécution pour m'avoir chez elle. »

Suard lui fait sa cour avec une telle assiduité, qu'un mauvais plaisant put lui dire: «Ou ne vous voit plus, tendre grenouille. — Quest-ceque cela signifie : tendre grenouille? — Eh oui! est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais? »

M""' Necker demeurait alors au Marais.

«C'est, ajoute Diderot, une Genevoise sans forlune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de faire un très bel état.

Dans SCS Xinin'finr Mrhnir/rs, M""" Necker a parlé de Diderot. Elle voit son caractère, ses goûts; elle raconte ses conversations.

« Monsieur Diderot, reprenons une conversation f|iii iniiiléresse.

(' Ne disiez-vous pas qu'il était possibi**. d'expliquer la pensée i)ar hi suite des sensations?

CIIAP. I''. — SES GOUTS, SON KSI'RIT 81

— Oui, toute la nature u'est qu'uue série de sensations graduées ; la pierre sent, mais très faiblement et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme.

La seule matière suffit donc à l'explication de tous ces phénomènes, et, si elle est susceptible de sensations, elle est aussi susceptible de pensées.

— Puisque la philosophie est votre femme, vous ne ressemblez pas à Ulysse : votre Pénélope est partout avec vous; mais prenez garde qu'elle ne détruise le soir l'ouvrage qu'elle a fait dans la journée.

Diderot, dit M'"^ Necker, ramène trop la conversation aux sujets dout il s'occupe; et, sur ces sujets, il force l'attention.

Diderot, dit-elle encore, est alïecté quand il se modère et naturel dès qu'il est exagéré.

La vie de Diderot « n'était qu'un rêve continuel '). Quel rêveur, dit Rœderer, que l'auteur du plan de Vl^ncijclopéilU', que l'homme qui a fait, en une page de sa lettre des sourds et muets, tout le Traité (les Sensations, de Condillac; dans une lettre de douze pages, à M"'" de Forbach, une grande partie d'Énnle; dans une note de dix, un Traite (le Femmes aussi complet, et surtout plus animé quecelui de Thomas, aussi vrai et plus voilé que celui de Saint-Lambert ! Quel

rêveur que l'homme qui a tout su, tout embrassé, depuis Tari de faire des épingles, jusqu'à l'art de remuer les passions au ihéàlre; qui u'a jamais touché au senlimeut saus l'auimer, ni uueidée sans la peindre !

« Diderot, dit l'abbé Morellet dans ses ilémoircs, Diderot avait une grande puissance et un grand charme ; sa discussion était animée, dune parfaite bouue foi, subtile sans obscurité, variée daus .ses formes, brillante d'imagination, féconde en idées, et réveillant celles des autres.

« Ou s'y laissait aller des heures entières, comme sur une rivière douce et limpide, dont les bords seraient de riches campagnes ornées de belles habitations.

« J'ai éprouve peu de plaisirs de l'esprit audessus de celui-là. et je m'en souviendrai toujours. »

« Tous s'accordeut à voir en lui « un iiomme <■ extraordinaire. »

C'est un homme «extraordinaire », écrit M"* de Lespinasse.

Il n'est pas à sa place dans la société de sou temps.

Il devrait être uu philosophe grec, uu chef de secte.

cil A p. I". — SES GOUTS, SON KSPRIT 83

« Quand il parlait, dit Marmontel, toute sou àme était dans ses yeux et sur ses lèvres. »

« Et puis, remarque M. Ducros, comme il pensait en parlautetque d'ailleurs il avait infiniment d'idées sur infiniment de choses, il était prêt sur tout et, grâce à sa belle humeur, toujours en traiu et tout de suite eu verve. »

Tel il étailquand il entrait, aubras de Grimm, à la fin du diner, chez le baron.

Voici Tamusant récit dune visite que lui fit Garât :

« Il y a quelque temps qu'il m'a pris comme à tant d'autres le besoin de mettre du noir sur du blanc, ce qu'on appelle faire un livre. Je cherchai la solitude pour mieux recueillir et méditer toutes mes rêveries.

Un ami me prêta un appartement dans une maison charmante et dans une campagne qui pouvait rendre poète ou philosophe celui qui était fait pour eu sentir les beautés. A peiue j'y suis, que j'apprends que M. Diderot couche à côté de moi dans un appartement de la même maison. Je n'exagère rien, le cœur me battit avec violence, et j'oubliai tous mes projets de prose et de vers pour ne songer plus qu'à voir le grand homme dont j'avais tant de fois admiré le génie. J'entre avec le jour dans sou appartement et il

84 DIDKROT

ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite, il le devine apparemment à un grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine il en est question, il se lève, sesyeux se fixent sur moi, il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite, que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans cette scène doit se borner à l'admirer en silence et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu à peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore; il était d'abord presque immobile; ses gestes deviennent fréquents et animés. Il ne m'a jamais vu que dans ce moment; et lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de son discours amènent le mot de lois, il me fait un plan de législation ; s'il amène le mol thi'âlrr, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux qu'il est nécessaire de

cil A p. !'■. — SES GOUTS, SON KSPRIT 85

mettre sur le tliéàlrc, il se rappelle que Tacite est le plus graud peintre de rantiquité et il me récite ou me traduit les Annales et les Ilistoire.i. Mais combien il est alïreux que les barbares aient enseveli sous les ruines uu si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculauum pouvaient en rendre quelque chose! Cette espérance le transporte de joie et, là-dessus, il disserte comme uu ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux de Lélius et des Scipiou.oùmèmeles nations vaincuesassistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. Il me joue une scène entière de Térence ; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement une chanson qu'il a faite lui-même en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire pour s'éviter la peine de la recopier.

Beaucoup de monde entre alors dans son appartement Le bruit des chaises, qu'on avance et qu'on recule, le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu

S6 DIDHROT

(le la compaguie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après lavoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes, sur les lois, sur les drames et sur riiistoire ; il a connu ([uil y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. 11 m'engage à cultiver une liaison dont il a senti le prix. Eu nous séparant, il me donne deux baisers sur le front, et arrache sa main de la mienne avec une douleiii- véritable. »

Ce récit fut publié dans le Mercure du lo février 1779; Diderot le lut, s'en amusa fort, et il écrivait à ce sujet :

« Je n'avais pas encore lu la lettre que M. Garât a publiée dans un des Mercurea de 1779, qu'il se répandit que j'en étais choqué, et que l'auteur avait la bonté de s'en iiKjuiéter. Je commencerai par le rassurer. 11 y a de la vérité dans le plaisant récit de Jiotre i)remière entrevue; je m'y suis reconnu, et j'ai ri du vernis léger d'ironie poétique qu'il y a répandu, et qui l'a rendu piquant. On sera tenté de me prendre pour une espèce (roiiginal : mais ((u'est-ce que cela fait? Est-ce donc un si grand défaut que d'avoir pu conserver, en s'agilaut sans cesse dans la société, quelques vestiges de la nature, et de se distinguer |);ir (iucl(|ii(,'S cotés anguleux de la

CIIAP. I.r. SES GOUTS. SON KSIMlll' 87

nmltiliKle do ces miifonnes et plats gnlels (jui foisonnent sur tontes les plages. J'estime l'auteur (le VÉloijc de Sfujer, je ne suis point éloigné de l'aimer : et quand il lui plaira de se retrouver devant le modèle dont il a fait l'agréable caricature, je suis prêt à le recevoir et à poser une seconde fois. »

Le chef-d'œuvre de Diderot, c'était sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'œuvre qui restent de lui sont, avec le Neveu de Hameau, les Salons et la Correspondance familière,

Diderot a très bien parlé de Langres sa patrie; par ses descriptions charmantes ildouue presque envie d'être Langrois pour se promener autour de ses beaux sites. Il a fait une excellente dissertation sur les eaux de Bourbonne ; il a fait revivre sou père et le docteur Juvet.

« Il fut à cinquante-cinq ans homme de bien, homme instruit, homme de goût, grand écrivain et critique excellent. »

Diderot, dans ses écrits, ressemble toujours à un homme de génie qui improvise. Louant sou éloquence remplie de vigueur et de simplicité, M. Villemain ajoute : « Quel était le talent de cet homme qui exerça tant d'empire sur son temps et en conserve tant sur la littérature du nôtre, de cet écrivain remarquable, dont la verve

88 DIDKROT

ue resta pas accablée sous les in-folio de VKncuclopéilie, ue parut pas diminuée par taut d'emprunts qu'on lui faisait sans cesse, ni desséchée par l'aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretieus! »

Diderot n'était tout entier lui-même que lorsqu'il s'animait, lorsqu'eu parlant, il s'abandonnait à l'impulsion du moment et laissait couler de source l'abondance de ses pensées. « Qui n'a connu Diderot que dans ses écrits, dit Marmontel, ne l'a i)oiut connu. Lorsqu'eu parlant il s'animait et que, laissant couler de source l'abondance de ses pensées, il se laissait aller à l'impulsion du moment, c'est alors qu'il était ravissant. Avec sa douce et persuasive éloquence et le visage étincelant du feu de l'inspiration, il répandait sa lumière dans tous les esprits et sa chaleur daus toutes les âmes. »

Tout ce qui touchait à la bouté morale, à l'éloquence du scutiment, avait en lui un charme particulier.

Son ami (Irimin ' nous le peint en (|uehiues traits digues de remarque. « L'artiste qui eilt cherché l'idéal delà tête d'Aristote ou de Platon, eût dillicilement rencontré une tôte moderne

(1) Ou Meisler.

CIIAP. l"'. — SES GOUTS, SON liSPlUT 8'J

plus dii;iie de ses études. Son front large, élevé, découvert, mollement arrondi, portait l'empreinte imposante d'un esprit vaste, lumineux et fécond. Sou nez était d'une beauté mâle; le contour de la paupière supérieure plein de délicatesse ; l'expression habituelle de ses yeux, sensible et douce ; mais, lorsque sa tète commençait à s'échauffer, on les trouvait étiucelants de feu ; sa bouche respirait un mélange intéressant de linesse, de grâce et de bonhomie. ^Quelque nonchalance qu'il eût d'ailleurs dans son maintien, il y avait naturellement dans le port de sa tête, et surtout dès qu'il parlait avec action, beaucoup de noblesse, d'énergie et de dignité. Il semblait que l'enthousiasme fût devenu la manière d'être la plus naturelle de son âme, de sa voix, (le tous ses traits. Dans une situation d'esprit froide et paisible, on pouvait souvent trouver en lui de la contrainte et de la gaucherie, même tme sorte d'affectation ; il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui, que lorsque sa pensée l'avait transporté hors de lui-même. »

Il n'était tout à fait à son aise que dans une société familière et intime, et alors il se déployait en plein abandon, avec des facultés riches, puissantes, colorées et affectueuses, qui enchaînaient à lui tous ceux qui l'écoutaieut; il

était impossible de le counaître sans l'aimer. Dans ses Porlidits liih-raiirs, Saiule-Beiive nous le fait voir la tète en avant, les bras tendus, la poitrine ouverte, toujours prêt à être bors de lui et à vous embrasser, pour peu que vous lui plaisiez, à lapremière rencontre. L'((Uiliijh' (h'ilioiiniu' était ici l'inuii/e même de son esprit.

Diderot parlant de lui-même a dit : u II était particulièrement livré à l'étude de la pbilosophie ; on l'appelait le iihilosoiilif, et on l'appelait ainsi parce qu'il était sans ambition, qu'il avait rame honnête, et que l'envie nen avait jamais altéré la douceur et la paix. Du reste, grave dans son maintien, sévère dans ses mœurs, austère et simple dans ses discours. Le manteau d'un philosophe était pres(|ne la seule chose qui lui manquât, car il était pauvre et content de sa pauvreté. Il aimait à s'entretenir des lettres et de la morale, dos grandes questions de philosophie sur les(|uelles il avouait qu'il n'avait guère que des doutes à émettre ; car si on lui demandait ce que c'était que le vrai, le bon et le beau, il n'avait |)()iiil de réponses prêtes; et cependant il sou(îr;iit qu'on r;i|(iicl;'il pliilosniilie. »

en. 1". — SON CARACTKRl-; K T SON I10I>E 91

Diderot est un de ces hommes à qui l'on doit des statues, un liomme qui mérite rnltention et le souvenir affectueux de la postérité à laquelle il pensait et qu'il voulait servir.

A définir d'un mot sou rôle au wm*" siècle, il apparaît comme le premier des grands journalistes modernes.

Son caractère est moins facile à peindre, car il est un mélange de bien des contrastes. Homme excellent, d'une nature indépendante, cordiale, généreuse, il a tous les défauts, tous les vices aimables de l'humanité. C'est un épicurien qui aime l'agréable sans y mettre toujours assez de délicatesse. Facile à l'enthousiasme, il s'exalte aisément et se montre capable d'exagération dans lentrain de ses sentiments toujours chaleureux et sincères. Il aime par-dessus tout l'élude. Il a passé sa vie à lire et à penser, sur tous les sujets il est plein d'idées, de réflexions et de vues ; il aime à les répandre, à parler largement et à se laisser entraîner par le Ilot éloquent des paroles, par le courant de sou improvisation.

Cette libre habitude u'est pas sans iucouvé-

9i DIDEROT

nients. Aux esprits raisonnables qui le lisent aujourd'hui, Diderot peut souvent paraître exagéré, outré.

Cette exagération n'est qu'apparente ; en tous cas, elle nest point volontaire. Diderot croyait être simple, même en déclamant, tant l'emphase lui était naturelle.

Avec une multitude de connaissances précises et positives, il se laissait entraîner par l'imagination et par lattraitde l'éloquence, tant il avait en lui du poète et de l'orateur.

Doux, facile, indiilr/ent, il craignait le monde; il n'était ù son gré que dans une sociétéfamilière d'esprits sympathiques. Hors de cette intimité intelligente et libre où il se sentait à son aise, il était timide et embarrassé. Etant chez son ami d'IIolbacli, au (Irandval, il écrivait à son amie M"'= Voland, le 28 octobre 1760 : « Je me suis demandé jdusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indilTérents; j'y suis silencieux ou indiscret. » Quelques jours avant, le 7 octobre, il lui disait déjà : " Je n'iiiinc p;is les occasions dv l);ill)utier

cil. I.r. SON CAUAGTKRi; ET SON ROLE W.i

el balbutie toujours hi prLMnière (ois ijuc je vois et puis tout se réduit alors à des phrases d'usage dout ou se paie réciproquement. Je n'ai pas nu soude celle monnaie, je sais tout dire excepté bonjour. J'en serai toute ma vie à Va, b, c de tous ces propos que l'on porte de maison en maison, et qu'on entend dans tous les quartiers, à la même heure. »

Diderot s'est ainsi peint lui-même, sans préméditation et bien des fois.

Dans toutes ses lettres ou voit sa franchise, sa bouté généreuse, sa hardiesse d'esprit, sa bienveillance pour tous, sa bonhomie, sou optimisme. 11 était « de bonne race », d'une race droite et généreuse, sans vanité, sans jalousie, désintéressé d'argent et d'honneurs, mais non pas d'estime et de gloire.

Qu'il parlât ou qu'il écrivit, il avait une verve inépuisable au service de sou enthousiasme. El, naturellement, il aimait à parler ou à écrire pendant ces heures rapides et sous l'ivresse légère de l'exaltation. Sincère dans ses élans, passionné dans ses désirs, hardi jus<iu'au paradoxe, il vit saus règles et saus principes, abandounautsa conduite à ses insliucts généreux, à tous les enlrainements d'un bon cœur. Voilà ce que nous explitiue son mariage disproportionné,

«4 DIDEUOT

aussi bien que sa passion pour M""' de Puisieux d"al)ord ; et plus lard pour M"'' VoUandqui seule paraît avoir mérité les seutinieuts qu'elle lui inspira.

Uu homme d'une nature aussi vive, aussi impétueuse, exubérante, est sincère môme quand il nous paraît outré : il exprime, avec chaleur, ce qu'il éprouve, il dit tout hautceciu'il sent, daus l'instant même, sans l'exagérer par la parole écrite, et comme il l'aurait dit en causant. Mais il est poète, il est enthousiaste et grand écrivain; en peignant ses sentiments, il y mêle ses gestes; en lui écrivant, il croit embrasser réellement sa maîtresse; il se présente et fait voir en action tout ce qu'il décrit.

Pdntophilc-Diderol, comme l'appelait Voltaire, possède tous les goûts possibles ; il est homme en tout; il admire tH comprend tous les aits, il s'intéresse à tout, il aime tout. Les idées le passionnent, comme feraient des maîtresses ; il s'y donne, il s'y attache, il les suit avec ardeur, avec ivresse; il les aime comme des êtres vivants ou, du moins, comme des sensations supérieures, accessibles au poète, au savant et au philosophe, — inconnues au monde inférieur comme au icste des hommes.

Nous commençons à le mieux comprendic.

en. 1". — SON c;.\iiA(;ii;i5K i:t son iujlk 95

Mobile dans ses iiiipressionset constant dans ses ;;i)ùts. hiderot avait l'esprit hardi et le caractère timide. Son génie large, puissant, élevé, excessif, s'enthousiasmait aisément; rien de ce iiuirocfiipait ne le laissait froid. Ilmettaitde l'ardeur à tout. 11 aimait avec passion tout ce qui mérite l'amour des hommes : la vérité, la poésie, la science, la beauté, l'éloquence, l'art, la vertu.

Il est naturel ({uiiii homme (jui aimait l'idéal sous toutes ses formes et (jui savait le voir où il est, ait dépassé les anciennes notions spiritualistes et déistes.

Diderot a mérité les injures des ignorants, des superstitieux et des fanatiques, qui ont cru lui nuire en l'accusant d'avoir été un athée, un matérialiste. Il avait,euenet, surl'originedu moude et sur la destinée de Ihomme. les idées que la science moderne donne aux ])hilosophes. Il pensait que la vérité seule est bienfaisante et qu'il ne faut pas lier le sort de la morale au sort d'anciennes légendes et de genèses arriérées. Il avait le sentiment de la beauté plastique et de la vie universelle, qui manque quelquefois aux hommes de science. Il y joignait le goût de l'expérience et de l'observation exacte. La vérité seule lui paraissait utile, honorable, digne de l'intelligence supérieure qui la peut découvrir :'< elle

96 D 1 D 1:; lUl T

seule mérite le respect et ramoiir des hoinmes ; seule, elle peut coutribuer au perfectiouuement moral et à tous les progrès. »

Diderot aimait à être utile et il donnait ce (lu'il avait : sou temps, ses idées, son argent. C'était là sa façon d'aimer le bien et de prati(iuer la vertu qu'il ne séparait pas de la bienfaisance.

Avec une ardeur sans cesse renaissante, un esprit généreu.K et prodigue, il se passionnait vite pour toutes ses besognes; il avait les qualités vaillantes d'un chef qui, sans amour-propre, sans envie, possède l'art dilTicile de grouper les hommes, est présent partout, ne songe qu'à la victoire de tous, au succès de l'entreprise, au moyen d'atteindre le but visé en commun. C'est ainsi qu'il a pu diriger si longtemps VEncijclopédie, en supporter seul le poids à la fin, entretenir et ranimer à chaqueinstant le zèle de tous. Non seulement il la dirigeait, mais il y faisait, seul, l'histoire de la philosophie et la description des arts mécani(|ues.

Dans cette descriplioii tout ('liiil à (h'-coiivrir : la connaissance des choses et l'art, nouveau aussi, de les décrire. Diderot passait des journées entières dans les ateliers: il ne négligeait pas d'interroger et de regarder faire les plus simples manœuvres II faisait démonter et remonter sous

cil. I". — SON CARACTKllE KT SON ROLE 97

ses yeux les macliiues. Le vulgaire ne sétonue de rieu, parce qu'il ne sait rien : l'ignorant ne sait mùme pas de quoi s'enquérir ; le piiilosophe ne s'accoutume pas aux phénomènes les plus communs : il y peuseet en cherche attentivement les raisons et les causes.

Diderot réhabilite le travail manuel; il estime les arts mécaniques; il comprend la révolution démocratique qui s'apprête, et prévoit le grand rcMe social de lindustrie. Vrai philosophe, il place, avec raison, les inventeurs des arts utiles, presque toujours ignorés, à côté des plus grands génies.

Si lourde qu'elle fut, V Encyclopédie ne lui prenait point tout son temps; il en savait garder pour ses amis. Il vivait pour eux; il leur prodiguait ses idées, ses avis, ses aperçus, ses conseils, les largesses littéraires d'une verve toujours à leur disposition et toujours prête.

D'Holhach, Helvélius, Grimm, l'abbé Raynal, etc., tous ont puisé aux sources intarissables de son esprit. « La jalousie des talents, disait-il, est un vice qui m'estétranger. J'atteste tous mes confrères en 1 ilté rature, lors(iu'il s ont daigné quelquelois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai i)as fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à celte mar([iiede leur eslime. »

i):i»:no'. (i

Ou aime trop souvent à couler ses cliagrius; pour les plaisirs ou les sent bien tout seul et ou eu jouit en silence. Ce n'est pas ainsi qu'en usait Diderot. Daus un de ses Salons, écrits pour la Correspondance littéraire de Grimm, toujours facile aux confidences, Diderot nous laisse voir, — avec sa boulé uaturelle — la cause généreuse d'un eutliousiasuic parfois excessif.

De tous les écrivains du xvni'^ siècle, Diderot est, avec Voltaire, celui qui résume le plus complètement le mouvemeiilpiiilosophique. Aujourd'hui Voltaire est dépassé, Diderot toujours actuel. Par sa facilité de caractère, par sa bouté généreuse, sa bieuveiilauce universelle, il a été l'àme et le lieu du siècle, le confident et le collaborateur de tous, le chef consulté et obéi, le théoricieu dirij;eaut.

Malgré sou apparente iuslabilile, il était persévérant et leuace. Quand d'Alembert fatigué, inquiet, mécontent, se retira de VKnnjrlopcdie, il aurait voulu (juc Diderot suivît sou exemple. L'œuvre eût été abandonnée Diderot, plus courageux, poursuivit quinze années encore, à travers la persécution, la caloinnic et la gène, la généreuse et utile entreprise dont il resta le seul chef et dont il fut jusqu'à la (in le plus actif travailleur. « Je me porte à merveille, écrivait-il

cil. ^^ — SON CAUACTl'.Ui: IIT SON ROLK V.)

alors, qiioi(jue je fasse tout ce qiril faut pour veuir à bout de ma santé. Je me couche tard, je me lève maliu, je travaille comme si je n'avais rien fait de ma vie, que je u'eussequc viugt-ciuq aus et la dot de ma fille à gagner. Je ne sais rien prendre modérément, ni la peine, ni le plaisir, et si je me laisse appeler pliilosophe sans rougir, c'est un sobriquet qu'ils m'ont donné et (jui me restera. »

Son influence latente par la parole a été aussi grande que son influence d'écrivain. C'était un improvisateur. Il écrivait de verve et ce défaut d'eDsenil)le qu'on remarque parfois dans ses écrits, disparaissait dans le cours libre et varié de laconversatiou. Catherine Ilécrivait à Voltaire (|u'elle admirait son imagination intarissable. Tous les contemporains s'accordent à lui reconnaître cette puissance de parole, cette verve, cette chaleur d'éloquence expansive et féconde. Rousseau, — qui fut plus tard injuste envers lui. comme envers tous, quand il devint défiant et aigri par sa maladie, — disait auparavant à M'"* d'Epinay : « Diderot est un génie transcendant, comme il n'y en a pas deux dans ce siècle. » M"" d'Epinay, aidée de l'excellent jugement de Cirimm, savait aussi l'apprécier : « Muatre lignes de cet homme, disait-elle, me

iOO IllDKItOT

foQt plus rêver, el m'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos préleudus beaux-esprits. » Le champ d'étude où Diderot promenait sa pensée n'avait point de limites. Le même iiomme a fait riiistoirede la philosophie, \e liècc de D'Alembert et les S(dons! Quelle science dans ce rêveur, quelle rêverie poétique dans ce savant! Quelle étendue d'esprit! Quel heureux accord de qualités contraires! Certes, lliomme qui a écrit le Ncreu de Rameau connaissait le monde et la vie. En le lisant, on est saisi, comme M'"" d'Kpiuay, delà justesse de ses observations sur les hommes, les mœurs du temps, sur les caractères. Ou voit en lui un libre et puissant penseur, sans préjugés, sans fausse pudeur, osant dire tout haut ce qu'il pense.

Diderot se plaisait à Paris où, par la multitude de ses goûts, il jouissait, plus que tout autre, des ressources variées de la grande ville, de la facilité et de l'agrément des relations au xvin"^ siècle. Un descspremiersamisfulRousseau, encore inconnu, avec f|ui il dînait à l'hôtel du l'tuiii'r IJfiiri. L"ai)h('', |»liis lard cardinal de Bernis, Condillac et son frère, l'abbé Mably se joignaient à eux. Sa liaison avec M""' de Puisioux lui lit publier les l'ensécs pliilnsojihiques et la Lrllrc sur /c? aveugles, qui le mirent en

cil. I". — SON CARACTKRK V/T SON ROLli 101

relation avec Voltaire. La créalioii de VEncyctojic'ilii' imiltiplia à riDliiii les relatious littéraires (le I)iderot qui conuut personnellement tous les artistes, tous les hommes de lettres de son siècle. Sauf Rousseau, il conserva tous ses amis. — La société qu'il préférait était celle du baron dllolbach, celle d'Helvéliuset celle de M'^'^d'Épinay.Il fréqueutaitaussile monde delM""' Geoffrin, de M"'' de Lespiuasse et de M'"" du Deiïand, mais il y était moins chez lui qu'au Grandval, rue Royale ou à la Chevrette.

11 resta jeune et enthousiaste jusqu'à la fin. Son enthousiasme, très particulier, était celui d'un savant eu qui la science n'avait pas desséché l'imagination ni le cœur, toujours capable d'aimer passionnément et d'admirer, mais, en même temps, curieux de se rendre compte, et qui veut comprendre ce qu'il admire.

Nature impressionnable, toujours émue et vibrante, Diderot se laissait aller, en parlant et en écrivant, à l'émotion momentanée qui l'agitait. Il parlait avec abondance, presque au hasard de l'inspiration, sous le choc des sensations rapides ([u'il ('prouvait. La plupart de ses livres ont été écrits de la sorte, sans préméditation, sans plan, d'abondance et de premier jet, dans ses heures heureuses et rapides d'enthousiasme et d'e.xal-

102 DIUEKOT

taliou. Toujours ému, toujours pensant, Diderot voyait et savait comprendre la poésie des réalités. Poète et savaut il tenait les deux bouts de la chaîne des choses ; et c'est dans le triomi)lie de la science qu'il plaçait le triomphe de l'idéalisme.

Écrivain inégal, plus improvisateur encore qu'écrivain, il vit surtout dans la mémoire des hommes par son influence, par l'action durable de ses idées.

Poète par l'imagination, comme Montaigne, il trouve comme lui, le mol puissant, la forme brève et magnifique. 11 est grand écrivain par moments, par heureuses rencontres.

Grand remueur d'idées, esprit pénétrant et fécond, il stimule l'attention; il fait réfléchir, il fait voir loin dans tous les sens, parce qu'il fait penser. Si le génie est la fécondité de l'intelligence, Diderot doué d'une iutelligeuce très féconde avait plutôt du génie que du talent. Ses ouvrages philosophiques, ouvrages où la pensée est toujours si abondante, si pressée et souvent si neuve sont, dit Hœdcrer. d'un ordre, d'une contexture et d'un style excellents.

Critique original, il a des idées neuves eu peinture, en sculpture, comme eu art dramatique. Conteur, critique, philosophe, savant

cil. 1-. — SON CAR.VCTKin': KT 8()N IIOI.I': 103

naluralisle, journaliste, encyclopédiste, il est tout cela ensemble. 11 exprime tout ce qu'il voit, ce qu'il peuse et ce qu'il sent dans son style vif et pittoresque qui était, à son époque, original et nouveau.

Diderot souffle le feu sur le xviir siècle. Il n'est pas seulement un plébéien et un démocrate, fils d'un artisan, qui garda toujours le souvenir des misères de sa jeunesse, qui songeait à instruire la canaille bafouée par Voltaire, qui réhabilita les travaux manuels et a voulu apprendre tous les métiers pour en parler avec compétence dans YE)icyclopédie, qui a exprimé sur la solidarité humaine et le principe d'autorité en politique, sur l'hérédité monarchique, le danger des armées permanentes, l'assistance publique et l'impôt, des idées en concordance avec celles de la démocratie la plus avancée; c'est aussi un révolutionnaire que 93 peut réclamer comme un de ses précurseurs.

« Diderot eût applaudi, des tribunes de la salle Saint-Jean, les arrêtés de la commune de Paris prescrivant la transformation des établissements religieux en hôpitaux, la laïcisation des hôpitaux, la destruction des loges insalubres de la Salpètrière, l'amélioration des logements de Bicôtre, l'interdiction des livres superstitieux et

de la peiue du fouet daus les écoles, l'ouverture des musées et bibliothèques au public, la protection des vieillards, des eufants et des infirmes. »

Tel qu'il est, Diderot a compris, expliqué, éclairé, devancé son temps. Son œuvre n'a point péri. Il a pensé avant nous bien des choses que nous répétons, sans toujours reconnaître qu'il les a dites; il a dit avec feu, avec enthousiasme, ce que d'autres aujourd'hui répètent froidement : il a eu le sentiment ému, profond, délicat, et fort des vérités nouvelles.

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