‹ Diderot, sa vie et ses œuvres, sa correspondanceChapitre 8 sur 14 · DIDEROT ECRIVAIN · texte numérisé non relu

DIDEROT ECRIVAIN

Parmi tant d'écrivains supérieurs, dit Taiue, Diderot est le seul qui soit un véritable artiste, un créateur d'àmes, un esprit en qui les objets, les événements et les personnages naissent el s'organisent d'eux-mêmes.

L'homme qui a écrit les Salons, les Petils Romans, les Entreliens, \e Paradoxe du Comédien, surtout le Uhe de d'Alembert et le Xeveu de Rameau, est d'espèce unique en son temps. Si alertes et si brillants que soient les personnages de Voltaire, ce sont toujours des mannequins ; leur mouvement est emprunté; on entrevoit toujours derrière eux l'auteur qui tire la ficelle.

Chez Diderot, ce fil est coupé ; il ne parle point par la bouche de ses personnages, ils ne sont pas i)0ur lui des porte-voix ou des pantins

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comiques, mais des èlres iudépeudanls et détachés à qui leur action appartient, dont l'accent est personnel, ayant en propre leur tempérament, leurs passions, leurs idées, leur philosophie, leur style et leur âme, parfois, comme le Neveu de Hameau, une àme si originale, si complexe, si complète, si vivante et si dillorme qu'elle devient dans l'histoire naturelle de l'homme un monstre incomparable et un document immortel. Il a dit tout sur la nature, sur l'art, la morale et la vie, en deux opuscules dont vingt lectures successives n'usent pas l'attrait et n'épuisent pas le sens : trouvez ailleurs, si vous pouvez, un pareil tour de force et un plus grand chef-d'œuvre; « rien de plus fou et de plus profond. »

11 avait de l'artiste, l'imagination, l'ardeur, l'enthousiasme, l'amour du beau et le respect de l'art. L'un des beaux moments de Diderot, dit un contemporain', c'est lorsqu'un auteur le consultait sur son ouvrage. Si le sujet en v;dait la peine, il fallait le voir s'en saisir, le pénétrer et, d'un coupd'dMl, dt''(;ouvrir deciueiles richesses et de quelles beautés il était susce[)lible. Il refaisait l'ouvrage en l'improvisant; après quoi il

il I MiuiiHintiîl.

cil. m— Li:s ROMANS liT LES CONTKS 131

VOUS le viiiilail comme s'il ne ravall pas créé lui-même.

Il savait raconler mieux que personne, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que Mérimée, avec plus de verve.

Il a partout aimé à regarder et à revoir. Il regardait ; puis, dans son cabinet, ou dans le liacre où il roulait la moitié de la journée, il revoyait la figure, l'atlitude. le geste, la scène; puis, devant sou papier, il revoyait encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.

Tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des historiettes de son temps ; ce sont les petits mémoires de son siècle.

Diderot était l'homme des digressions, des échappées et des parenthèses plus longues que les phrases... Gil Blas est composé, quoi qu'on puisse dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son unité. Candide est composé. Il gravite autour d'une idée dont on sent toujours la présence, et qui, de temps à autre, ramène à elle le regard. Ni Jacques, ni la Reliflieusi', ni les Bijour ne sont composés, parce que Diderot ne sait pas rassembler son œuvre autour d'un caractère, ni autour d'une idée importante et considérable.

Diderot écrivain sait voir et faire voir : il est moderne, précurseur de l'école réaliste et naturaliste avec le sentiment et la verve ; il est vivant et vrai.

Diderot comprend le monde visible et sait le peindre. Ses lettres donnent l'impression du monde où il vit.

Par ses romans, il est le précurseur de la littérature de notre siècle. On y trouve ce qui fait la beauté du roman moderne : la nature, la vérité, l'observation.

Le roman de Rousseau est fait d'éloquence et de sentiment : celui de Voltaire de pbilosopliie étincelante ; Diderot sait faire vivre deshonmes. Est-ce que nous ne connaissons pas, comme si nous les avions rencontrés, tous ceux qu'il nous montre : le Neveu de Rameau. Jacques cl son maître, le paysan Bigre et son fils.

Et n'allez pas croire, dit Sainte-Beuve, que, pour écrire vile, il écrit au hasard. Ce style, eu ses passages les plus rapides, est savant, nombreux, plein de ces effets (riiarmonic qui correspondent aux nuances les plus secrètes du sentiment et de la pensée. Il est plein de reflets de nature et de verdure.

Tandis que Le Sage, dit M. Ducros, avait intéressé le lecteur aux détails de la vie ordinaire

cil m. - i.i;s HoMANs i;t ij:s contins 133

dans la classe moyenne, Uichnrdson et Jean- Jacques, c'est-à-dire Pamcla et la Nouvelle lléloise, en attendant Paul et Virginie et Werther relevèrent ces humbles détails et ces modestes personnages, en leur donnant la flamme de la passion et l'auréole de la poésie.

Diderot apporte à la littérature des œuvres vraies, senties, vécues. Les personnages existent, il les connaît. Dans VEntretien d'un père avec ses rufanis, c'est son père, le bon forgeron, qu'il met en scène; c'est son frère, sa sœur et luimême qui sont groupés autour de lui dans cette scène de famille: les visiteurs eux-mêmes lui sont connus; ce sont des compatriotes, des habitants de Langres, sa patrie. Aussi sont-ils réels et bien vivants; Diderot les montre tels qu'ils étaient et leur fait parler exactement le langage que nous attendions de chacun d'eux.

c( Les souvenirs manifestes de l'auteur S les interruptions des assistants, tout contribue à produire l'illusion de la vie et de la réalité. »

La neligiensc, c'est le voile levé sur les honteux mystères de la vie monastique. Une religieuse, échappée de son couvent, raconte elle-même sou

(1) M. Ducros.

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liisloire et détaille dans ses lettres tout ce qu'elle a vu d'odieux et les persécutions qu'elle a souffertes.

Cette peinture énergique de la vie secrète des couvents de femmes, oii il y a de l'éloquence, de la sensibilité et du naturel, fut une mystification jouée au bon Monsieur de Croisniare.

Enfant naturel. Suzanne a été mise au couvent malgré elle. Voulant en sortir, elle raconte ellemême son histoire au niartiuis, (\u'\ crut parfaitement à la réalité de la sœur Suzanne, à ses malheurs, à son évasion.

Dans cette liction ingénieuse, Diderot a doimr à sœur Suzanne un caractère tout ordinaire et vrai. 11 n'en montre que mieux l'abus de la contrainte religieuse et le danger des fausses vocations.

La Heligieusc dénote dans son auteur lo tahMit de raconter et le don déniouvoir. Diderot y montre fort bien, « par le menu, les petites tracasseries et les petites cabales que fait naître et qu'exaspère la vie renfermée et le contact de tous les jours, de toutes les heures, entre gens qui ne s aiment point. Eu une foule d'endroits, dit M. Ducros, son récit est vivant, [tassionné et point déclamatoire. »

cil 1 1 I. — LKS U(t.\l ANS El Li:s Co.NTKS l;5o

On rt'tioiive partout, on Diderot, le pliilosoplie sous le roniaucier ^

M. Josopli Reiuach a moutré dans les Bijou.v indiscrets 1 origine des observations de Diderot sur le théâtre. En efïet, Diderot demande déjà là où l'on ne s'y attendait pas, le retour à la vérité et à la nature. « A-t-ou, dit-il, jamais parlé comme nous déclamons? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un homme qui marche bien? Les princesses poussent-elles eu parlant des sifflements aigus? »

Le Nt'fcu de Hameau est un portrait fait de génie. Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon.

Le neveu de Rameau est un singulier type, abbé parasite, musicien proxénète, entrepreneur de succès pour les filles de théâtre, il' est aussi marié de façon intermittente.

« Quelquefois Ranioan est maigre et hâve

fi) ... « J'oiiLi'ovis dans réloigncniont un enfant qui marchait à pas lonts, mais assurés.,, jo le vis diriscr vers le ciel un lonj; télescupe, eslimcr à l'aide d'un pendule la chute des corps, constater avec un tuhe rempli de mercure la pesanteur de l'air, et, le prisme à la main, décomposer la lumii'-re. C'était aloi's un énorme colosse: sa tète touchait au.t cieux.ses pieds se penldienl dans l'abîme; il secouait de la main droite un llamiicau.

— Qmdle est, demanrlai-je à Platon, cette figure giganlesnue (|ui vient à nous?

— Reconnaissez V Expérience. »

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comme un malade au dernier degré de la cousomplion ; on compterait ses dents à travers ses joues, on dirait qu'il a passé plusieurs jours sans mauger, ou qu'il sort de La Trappe, Le mois suivant, il est gros et replet comme s'il uavait pas quitté la table d'un fiuancier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Beruardius. Aujourd'hui en linge sale, eu culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tète basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumùne ; demain, poudré, frisé, chaussé, bien vêtu, il marche la tète haute, il se montre et vous le preudriez à peu près pour un honnête homme ; il vil au jour le jour, triste ou gai, selon les circonstances... C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison... il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualitéssans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur... »

Sa morale est bien sini|ih' : bonne table, bon lit, de l'argent dans sa poche « et vive la sagesse de Salomou ! »

Ce type-là n'a point disparu, il y a toujours, parmi nous, beaucoup de neveux de Hameau.

« Boire de bons vins, se gorger de mets délicats, avoir de jolies femmes, se reposer sur des

cil. 111 — [.E> IIO.MANS KT LKS CONTKS LSI

lits bieu mollets ; excepté cela, le reste u'est que vanité. »

Ceux-là soûl, à ses yeux, des esprits bizarres qui ne regardent pas la richesse comme la chose (lu uioiKh:' la plus précieuse. Ne lui vantez pas certains principes généraux de je ne sais quelle morale que les gens ont sans cesse à la bouche et que personne ne pratique. Dans hi nature toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société.

La Deschamps autrefois, aujourd'hui la Guimard, venge le priuce du financier et c'est la femme de modes et l'escroc qui vengent le financier de la Deschamps.

Au milieu de tout cela, il n'y a que l'imbécile <|ui soit vexé sans avoir vexé personne.

« Pour moi, j'aurais été vertueux, si la vertu avait conduit à la forluuo; ou m'a voulu ridicule et boutïon et je me le suis fait ; pour vicieux, Jiature seule en avait fait les frais; et ([uand je dis vicieux, c'est uuiquement pour parler votre langue, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver (|ue ce ((ue vous appelez vice, moi je l'appelle vertu »

Dans son Tableau de Paris, Mercier, ([ui l'a connu, nous dit : « Il réduisait à la mastication tous les prodiges de la valeur, toutes les ojx'ra-

138 bIDEROl

lions du génie, tous les dévouements de l'héroïsme, eufiu tout ce qu'on faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n'avait d'autre but ni daulre résultat que de placer quelque chose sous la dent. Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif et un mouvement de mâchoire très pittoresque. »

Piron l'a vu aussi « cabrioler, fouler aux pieds les riches et les grands, et pleurer de misère ; se moquer de son oncle et se parer de son grand nom ; vouloir l'imiter, l'atteindre, l'effacer et ne vouloir plus se remuer; lion à la menace, poule à l'exécution ; aigle de tète, tortue et belle écrevisse de pieds; au demeurant, le meilleur fils du monde. »

Jac(jueii le Fatalàte est une suite d'épisodes où se rencontrent de très belles pages. « Je voudrais bien, disait Doudou à M"' Godard i:J3mars 18G9j, avoir un Diderot à ma disposition et pouvoir y marquer les passages lisibles de Jactiucs le Fataliste. Il y faudrait sans doute de terribles coupures, mais je ne sais nul exemplaire à deux lieues à la ronde. G est fâcheux, car on y trouve des récits d'une vivacité singulière et des traits d'une force qui rappelle les belles gravures à l'eau-lorte de certains maîtres rudes et énergiques. »

cil. III. — LT.S RO.M.V.NS KT LES CONTES 13'.)

Mais ce Diderot est un lion ([iii n'est pas préseutable ; il serait Décessairede le toudre, de lui couper les ongles, de lui arracher les dents, et ce ne serait plus tout à fait un lion.

Cependant on peut lire, dun bout à l'autre. l'histoire de M""" de La Poinineraie.

Quant au reste, c'est une suite d'histoires enfilées les unes au bout des autres, sans aucun rapport, au hasard d'une conversation entre Jacques, son maître et une hôtesse de cabaret. Pendant que l'hôtesse raconte, son mari, ses valets, lui font, à chaque instant, ouvrir des parenthèses, pour la clef de la cave, pour un courrier qui arrive ou (^ni part, pour un picotin d'avoine, etc.

Jac(ine>> n'est pas un roman, c'est une histoire décousue, comme la vie elle-môme, où l'auteur raconte tout ce qui arrive à ses voyageurs, et à mesure qu'il arrive. C'est un tissu de digressions.

Pendant que le maître de Jacques sort, on lui vole son cheval ; plus tard, Jacques aperçoit, dans un champ, un laboureur en train de rouer de coups un cheval attelé à la charrue ; ce cheval, c'est justement le cheval de son maître. Il n'y a, dans ce récit que deux personnages, Jacques et son maître, mais dans les histoires qu'il ra-

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c^'iê. dans les contes qui se pressent les uns derrière les autres, eu chapelet, il y a un débordenieut de vie, de verve et de gaieté.

Dans l'intervalle d'une histoire à l'autre, il y a de jolis tableaux réalistes et naturalistes.

A l'auberge, par un jour de pluie, « Jacques se leva de grand malin, mit la tête à la fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps détestable, se recoucha et nous laissa dormir, son maître et moi, tant qu'il nous plut. Jacques et son maîlre, et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés au même gîte, crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi : il ncii fui rien, et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui séparait le faubourg de la ville, au point qu'il eût été dangereu.x de le passer, tous ceux dont la route conduisait de ce côté, [irirent le parti de perdre une journée et d'attendre. Les uns se mirent à causer; d'antres à aller et venir, à mettre le ne/, à la porte, à regarder le ciel et à rentrer (Ml jurant cl frappant du pied : i)lusieurs à |)olitiquer et à boire, beaucoup à jouer, le reste à fumer, dormir et ne rien faire. »

Jaccjues, en racontant à son maître comment il avait été blessé à la guerre, s'était écrié : « Ah ! monsieur, je ne crois pas ((u'il y ail de blessures plus cruelles (|ue (telles du geuou — Allons

cil. m. — LLIS I10M.\,NS |;T LKS contes 141

donc, Jacques, lu te moques... «A peine le maitre lie Jacques lui eut-il fait celte impertinente réponse, que sou cheval bronche et s'abat, que son j-euou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà criant à tue-tète : « Je suis mort, j'ai le genou cassé. » Jacques remarque que les douleurs des autres nous laissent fort insensibles, et que, quoiqu'il arrive aux genoux de nos camarades, nous ne plaignons jamais ({ue les nôtres.

Jacques le Fafrt//.s/t' contient l'histoire touchante de M'"° de La Pommeraye. C'est le récit d'une vengeance de femme, laquelle fait épouser à son amant qui la délaisse, la fille d'une aventurière tenant un tripot. M. des Arcis, qui aime sa femme, est trompé par elle, il lui pardonne dans une scène très émouvante qui a {)eut èli'e inspiré l'auleur d'un Supplice (Vmie Fciniiic et des Idées lit' Madame Aubraij.

« ...J'ai respecté ma femme en vous : il n'est pas sorti de ma bouche une parole qui lait humiliée, ou du moins je m'en repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui riiumilie, si elle se souvient quon ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie; ma femme, levez-

142 niDEROT

VOUS et embrassez moi; Madame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place ; Madame des Arcis. levez-vous.

« Peudaut qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses mains, et la tète appuyée sur les genoux du marquis: mais au mot de ma femme, au mot de Madame des Arcis, elle se leva brusquement et se précipita sur le marquis, elle le tenait embrassé, à moitié sulïoquée par la douleur et par la joie. >y

A-t on écrit sur l'amitié des pages plus délicates que ce petit récit : Les dcu.r amis ilc BourhoiiHi'y Ils s'aimaient comme on existe, comme on vil, sans s'en douter. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix qui avait failli se noyer ; ils ne s'en souvenaient ni l'un ni l'autre. Cent fois Féli.x avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où sou caractère impétueux l'avait engagé et jamais celui-ci n'avait songé à l'en remercier; ils s'en retournaient onscmblc à la maison sans se parler ou en parlant d'anlre chose.

Félix était contrebandier; il est i)ris, condamné à mort et il va être exécuté. Olivier survient, délivre son ami, puis songe ensuite à se .sauver lui-même. « Mais un] soldat de maréchaussée lui avait percé le flanc d'un coup de baïonnetlc, sanscpiMl s'en fiH aperçu. 11 gagna la

cil. m.— LKS HOMANSET LKSCONTKS U:j

porte tle la ville, mais il ne put aller plus loin ; des voituriers charitables le jetèrent sur leur charrette et le déposèrent à la porte de sa maison, un moment avant ({u il expirât ; il u'eut que le temps de dire à sa femme : « Femme, approche, que je t'embrasse ; je me meurs, mais Félix est sauvé. »

« iMon père, homme d'un excellent jugement, mais homme pieux, était reiioninié dans sa province pour sa probité rigoureuse. Les pauvres pleurèrent sa perte, lorsqu'il mourut. Son image sera toujours présente à ma mémoire ; il me semble que je le vois dans son fauteuil à bras, avec son maintien traii(|iiille cl son visage serein; il me semble que je l'entends encore. «

Ainsi débute VEntrelien d'un père avec ses en- [(Dits, du datujer de se melire au-dessus des lois ( 1773).

« Voici l'histoire d'une de nos soirées, et un modèle de l'emploi des autres.

C'était eu hiver. Nous étions assis autour de lui, devant le feu. l'abbé, ma sœur et moi. Il me disait, à la suite d'une conversation sur les inconvénients de la célébrilé : « Mon fils, nous avons fait tous les deux du bruit dans le monde ; avec cette difléreuce que le bruit que vous foi-

siez avec voire oulil vous ùlait le repos, et que le bruit que je faisais avec le mien ôtait le repos aux autres. » Après cette plaisanterie, bonne ou mauvaise, du vieux forgeron, il se mita rêver... Puis il raconta à ses enfants comment une fois dans sa vie, il a Ole sur le point de les ruiner de fond en comble.

« Avautqueje commence, dit-il à sa fille, petite sœur, relève mon oreiller qui est descendu trop bas. A moi : Et toi, forme les pans de ma robe de chambre, car le feu me brille les jambes... Vous avez tous connu le curé de Thivet.

« Le remords naît peut-être moins de l'horreur de soi que de la crainte des autres ; moins de la honte de l'action, que du blâme et du châtiment qui la suivraient s'il arrivait qu'on la découvrît. Et quel est le criminel clandestin assez tranquille dans l'obscurité pour ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprévue, ou l'indiscrétion d'un mot peu réfléchi? quelle certitude a-t-il qu'il ne se décèlera point dans le délire delà fièvre ou du rêve?... Mes eufauts, les jours du méchant sont remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que pour l'homme de bien. C'est lui seul qui vit et meurt tranquille. »

Dans ce récit. Ijiderot se demande si l'équité naturelle n'est jjas au-dessus de la loi, comme

CAL III. — [j;s l!(UI.\NS KT LKS (JONTKS W:,

llioiniiic CKt îintôriour à riioiiiine de loi. Son l'en' lui (lil : (, Mon iils, (••,"st un bon oreiller ((lie celui de la raison ; mais je trouve que ma t(Me repose plus doucement encore sur celui de la reliiïion et des lois. »

C'est de l'histoire naturelle que Diderot tire la vérité morale. L'homme ue l'a point reçue toute faite : elle se fait en lui et il l'exprime.

La morale commune e.xprimée par la loi est une moyenne ; tel homme peut se sentir meilleur qu'elle et agir, à ses risques, d'après son inspiration.

C'est ainsi que le sage peut être au-dessus des lois.

Le tableau qui encadre ces réflexions morales est réel et vivant.

C'était en hiver...

Kt l'histoire se déroule, le plus naturellement du monde avec les réflexions et les interruptions de ses enfants.

<( Mon père, c'est qu'à la rigueur il n'y a point de lois pour le sage. Toutes étant sujettes à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s'en afTranchir.

— Je ne serais pas trop fâché, me répondit-il, qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens

comme toi ; mais je n'y habiterais pas s'ils pensaient tous de même.»

Insuffisant romancier, dit M. Ducros, Diderot fut un excellent conteur. Il sait, dans ses courtes histoires, esquisser une physionomie, dessiner un geste, enlever rapidement une anecdote; il a l'œil qui voit vite et bien, discernant surtout les détails expressifs, il a la mémoire Imaginative qui conserve fidèlement tous ces détails ; il a la verve enfin qui, si elle ne crée pas les personnages, sait du moins les faire parler.

« Aux yeux des peintres et des sculpteurs de son temps, Diderot était comme un des leurs. De plus, il était parmi eux le iieiiseur, Thomme aux idées générales, le philosophe de cette poésie qui s'exprime sur la toile ou sur le marbre. A ce titre, il avait autorité sur eux. il les dirigeait, les conseillait, les corrigeait et, la plume à la main, leur servait de guide et de maître, (l'osl ainsi qu'il a ùiv l<' f/raitd jounuUisle iiioilcrne, rilomère du genre inicliigent. chaleureux, expansif, éloquent ; jamais ciiez lui. toujours chez les autres, ou. si celait chez lui et

cil III. — Si:s IDIiES SUR L'ART.— LlCS SALONS 147

au sciu de sa propre idée qu'il les recevait, le plus ouvert alors, le i)lus hospitalier des esprits, le plus ami de tous et de toute chose, et douuant à tout sou nioude, taut lecteurs, qu'auteurs et artistes, non pas une leçon, mais une fête'. »

Ami de Falconnet, ([u'il avait fait appeler à Pétersbourg par Catheriue, pour y élever le monument qu'elle voulait consacrer à la mémoire de Pierre le Grand, il lui donne les meilleurs et les plus nobles conseils sur Fart et sur les idées morales et désintéressées qui doivent diriger l'artiste.

Falconnet, qui avait ses raisons pour cela, n'avait pas grande confiance dans la postérité et ne travaillait point pour elle. Cela choquait eu Diderot le poète, l'artiste, l'homme prompt à l'euthousiasme et toujours désintéressé d'argent daus ses travaux. Il s'en explique à plusieurs reprises très vivemeut dans sa correspondance avec Falconuet. Il cherche à lui inspirer l'amour de la gloire, le désir de l'immortalilé qu'elle procure, immortalité c|ui est la seule possible, mais bien suffisante jtour inspirer de nobles elTorts.

Le sentiment de fiminortalité et le respect de

(I) Sainte-Beuve.

lis DIDKKOT

la postérité n'excluent aucune sorte d'énuilntion : ils soutiennent la verve, émeuvent le cœur et élèvent l'àme. Ce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu'aucune autre, deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais plus honnêtes et plus dignes d'un homme.

« Lorsque, sur la garantie de tout un siècle qui m'environne, je puis me dire : Non oinnis motiar-, que je laisse après moi la meilleure partie de moi ; que les seuls instants de ma vie dont je fasse quelque cas sont éternisés, il me semble que la mort a moins d'amertume. «

L'homme qui travaille doit supposer le monde et son ouvrage éternels. La postérité pour l'artiste comme pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux.

Ces sentiments n'appartiennent pas à une âme faible, mais à une grande âme : « Si j'avais dit au Guide : « Tu as l)cau cabaler, tu n'empé- « cheras pas que le Domini(|uin ne soit connu « pour ce qu'il est, » pourriuoi n'aurait-il pas répondu : « Mais alors je n'y serai plus et je « m'en f... ! » Pas un méchant qui ne doive parler ainsi; pas un homme de bien qui puisse l'écouter sans horreur. C'est toujours le proverbe : A])rt's moi le (Ichujr, ([ui n'a été (ait que

cil. m. — si:s ii)i:i;s siK i/aut. — i,i:s salons U'j

pour les âmes petites, mesquiues et personnelles. ))

Il faut que lartiste soit désintéressé. Au moment où il pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. « Il faut à l'artiste la verve, le feu sacré,, le tison de Prométhée, le démon de l'inspiration; alors on verserait des sacs d'or à ses pieds qu'où ne le toucherait pas, parce que l'or n'est pas sa véritable récompense. » Il faut travailler pour soi, pour se satisfaire soi-même; et tout homme qui ne se paye pas par ses mains, eu recueillant par l'ivresse et l'enthousiasme la meilleure partie de sa récompense, fera fort bien de demeurer en repos.

Diderot, comme critique d'art, se rendait justice : « Pour moi, disait-il. j'ai l'ànie haute, il me vient detemi»s en temps une idée grande et forte et je sais quelquefois la présenter de la manière la plus frappante; je sais enirerdans les âmes, les captiver, les émouvoir, les entraîner. Si d'AIembert s'entend infiniment mieux que moi à résoudre une équation différentielle, je m'entends peut-être niicu.x ([ue lui à faire battre un cœur, à l'agrandir, à l'élever, à lui inspirer un goût solide de la vertu et de la vérité.

« Je suis plus affecté des ciiarmes de la vertu que (le la dilToiinitc du vice : je me détourne

doucement des méchants et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent; je ne vois que cela, je ne me souviens que de cela, le reste est oublié. »

En 1764, Grimm ofîrit à Diderot de se charger, dans la Correspondance littéraire, du compte rendu des Salons.

Diderot avait déjà voyagé souvent au pays des peintres ; il en connaissait beaucoup, les ayant fréquentés durant les belles années de sa vie de bohème. Il saisit avec joie l'occasion de les revoir, de parler d'eux et d'écrire les idées ingénieuses et neuves qu'il avait tant de fois exprimées en causant.

Au lieu d'une lettre qu'avait demandée Grimin, Diderot lui envoie un volume; et tout d'abord, Grimm, sans le lire, en parut peu satisfait. Diderot s'en plaint, il écrit : « Monsieur l'ambassadeur vient d'en user un peu durement avec moi. 11 me demande un mot sur les tableaux ; je vais les voir et j'écris un volume ; je j)asse les jours et les nuits pour le contenter. Vous verrez par sa lettre comment j'ai réussi. » — Sans se décourager de ce mauvais accueil, Diderot ajoute : " Pciidaiil ([n'i\ lisait mon vo-

t:ii. m — si:s idhes sur lart. — i.i:s salons 1j1

lume. je lui ai l'ail ileiix autres morceaux que je vieus de lui envoyer. » Mais Grimm, après avoir lu ces pages éliucelantes fut émerveillé. « J'eu jure sur mou àuie, s'écrie-t-il, aucun homme n'a fait et ne fera pareille chose. C'est un tour de force qu'où ne fait pas impunément à son âge. Il a pris la i)lume et a écrit dix-sept jours de suite, du soir au malin, remplissant de style et d'idées plus de deux cents pages. »

Diderot qui avait alors plus de cinquante ans, continua, pour ohliger son ami, à faire le même travail pendant les trois années suivantes. C'est ainsi qu'il institua en France l'usage des Salons et la critique intelligente et émue des beauxarts.

Sa facilité d'improvisation était surprenante. Comme exemple de cette puissante facilité de travail, qu'il a conservée toute sa vie, Naigeon cite ÏElofje de nicluirdson qu'où peut regarder comme un chef-d'œuvre et que Diderot écrivit en quinze heures, tel qu'il fut imprimé dans le Journal étranger. « Et n'allez pas croire, dit Sainte-Beuve, que i)our écrire vite, il écrive au hasard. Sou style en ses passages les plus rapides est savant, nombreux, plein de ces effets d'harmonie qui correspondent aux nuances les plus secrètes du sentiment et de la pensée. Il

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est pleiu de rellets, de uatiiie et de verdure ; il en ofïre même iufiuimeul plus que le style de Bullou et celui de Jean-Jacques. » — Diderot a innové daus la iaugue, il y a fait oulrer des couleurs de la palette et de l'arc-eu-ciel : il sait voir la nature à travers l'atelier et le seutimenl du peintre. Cest lui qui a initié les Frauçais aux beaux-arts et trouvé la manière de leur faire aimer la peinture par les idées. « Je navals jamais vu, dit M'"'' Necker, dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées. I/imai;ination de Diderot leur a donné pour moi du relief et de la vie; cest presque un nouveau sens que je dois à son génie. »

Eu effet, sa critique était tout un })oènie, toute une création. Le peintre A'ernet, ayant exposé sept tableaux au Salon de 1707. Diderot suppose qu'au moment de commencer l'analyse de ces Vues et Marines, il est obligé de partir pour uue campagne voisine de la mer. et (|ue de là il se dédommage de ce (|uil n a pu voir au Salon, en contemplant plusieurs scènes de la réalité. « Et ces scènes, il nous les raconte, il nous les décrit avec le détail des conversations, des i)romeuades, des discussions de tout genre (|ui s'y agitent entre divers interlocuteurs. On y paile (le la natui'e. de l'art et de leurs rapports deli-

cil. m— si:s lOHKs sur laiit. — les salons 153

cals ; ou y parle du uu)utlo. de l'ordre uuiversel et du poiul de vue relatif à l'optique iiumaiue. Diderot sèiue à profusiou les mille germes d'idées dout il est pleiu. Puis, tout à coup, à la (iu, sou secret lui échappe, et les paysages naturels auxquels il nous a fait assister se trouvent être tout simplement les toiles de Veruet qu'il s'est plu à imaginer ainsi et à réaliser sur place, se remettant dans la situation et dans liuspiratiou même de l'artiste qui les composait. »

Il veut de la peinture ([ui raconte et de la statuaire qui peigne. Il refait Ions les tableaux du Pè7'e de famille. L'idéal qu'il poursuit dans ses spéculations sur les arts, c'est une scène et des acteurs.

Exemple : Sa passion pour Greuze.

« C'est ledessiuqui donne la forme aux êtres : c'est la couleur qui leur donne la vie. Ou ne manque pas d'excellents dessinateurs ; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature. Cent froids logiciens pour un grand orateur ; dix grands orateurs pour un poète sublime. Un grand intérêt fait éclore subitement un homme éloquent; mais, quoi qu'eu dise Helvétius, on ne ferait pas dix bons vers, sous peine de mort. »

M. Ferdiuaud Bruuetière reproche à Diderot d'avoir parlé des arts en littérateur '.

Mais comment parler des arts autrcmeut ? N'était-il pas naturel à Diderot de parler peinture et sculptui'c t'ii liltératt'ur. puisque c'est de la littérature qu'il faisait; Diderot a l'ait pour les heaux-arts ce qu'ont fait, à la même époque, Montesquieu pour la législation et BulTon pour riiistoire naturelh^ ; il a sLM'vi d'intermédiaire entre les artistes et le public. Il a été utile aux artistes de son temps en expliquant « littérairement, c'est-à-dire clairement- >y les mérites de leurs tableaux

Critique d'art, il a. sur la i)cinture, des idées d'écrivain et de ])liilosoplie, mais (|ui sont aussi des idées d'artistes, ces idées générales qui manquent trop souvent aux peintres et aux sculpteurs, par ex('ini)le l'iitMireuse et nécessaire conspiration de tous les détails, en vue d'un elTet d'ensemble.

Si la critique d'art était un genre litléiaire, n'exigeant rjuc des (|ii;ililés littéraires et (ju'on puisse traiter convenablement sans connaître autre chose de la peinture ou de la sculpture

(1) V. Nouvelles éludes critiques sur l'histoire de la littérature fr/iniaise. Li's Salons de JJidurol i)ur F. nrunctiore.

(2) Luuia Dui TUS.

cil in. — sKs ii)i;i:s srii i.art. — lhs salons inr>

que les impressions qu'elles douueut, Diderot — ([ui eu a été le créateur — serait l'uu des maîtres de ce geure. 11 a parlé de l'art de peiudre absolumeut comme si l'art de peiudre visait à provo(|uer léuiolioii littéraire. Cependant, Diderot — parce qu'il est, par instants, l'un de nos grands écrivains — a laissé, dans ses Salons, des pages immortelles.

Dideroln'était pas un peintre, mais un homme de lettres. Il parle donc de peinture eu littérateur. « Rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, » lui paraît être le but de tout honnête homme « qui prend la plume ou le pinceau ». Ordonner une composition, unescèuede mœurs, une scène pathétique, une scène de famille, voilà, pour lui, le but de l'art.

Le peintre s'occupe moins des pensées et des sentiments que des lignes, des idées plastiques, de l'harmonie et du contraste des couleurs. Diderot, qui aimait, malgré son emphase, le naturel et la simplicité, savait bien que le réalisme ou limitation servile de la nature sont insuffisants. « 11 faut, disait-il, que l'artiste ait dans l'imagination quelque chose d'ultérieur à la nature. «

M. Brunetière insiste, il reproche à Diderot de ne regarder qu'à l'intention morale et aux sujets.

4o6 ninKUOT

« Il u"a pas, dil-il, seulement juxtaposé les domaines des deux arts, il les a superposés et a trouvé que la coïncidence était parfaite. Non seulement il n'y a rien, selon lui, dans le champ de la peinture, qui ne puisse être transposé dans le champ de la littérature, et réciproquement, mais de la valeur littéraire d'une toile, il fait l'infaillible mesure de sa valeur pittoresque.»

Mais Diderot regarde de très près à l'exécution, et sans employer les mots techniques que, plus tard, trouvera Gautier, il n'est pas exact de dire qu'il n'a regardé qu'au sujet.

Voici ma règle, dit-il : je m'arrête devant un morceau de peinture ; si la première sensation que j'en reçois va toujours en s'alTaiblissant, je le laisse; si, au contraire, plus je le regarde, plus il me captive, si je ne le quitte qu'à regret, s'il me rappelle (juandje lai quille, je le prends.

« Lui, le curieux et le questionneur par excellence, dit M. Ducros, il visitait, dans leurs ateliers, Chardin, la Tour, \;\\i Loo, (lieuze, etc. ; il les regardait peindre, les interrogeait et interrogeait leur escjuisse qu'il aimait à comparer avec leurs peintures achevées; il voyait, dit M. Ducros, se former sous ses yeux, au milieu des libres discussions de l'atelier, maint tableau sur lequel il pouvait parler en (•f)in)(iissrur. »

cil il!. — Si;s IDliliS SUR L'Ail r. — I.KS SALONS 157

Ses jugemeuts étaient éclairés, raisonnes, cl. quant à la partie technique, il était reuseigué par les peintres eux-mêmes qu'il cite et discute en maint endroit. De plus, il connaissait l'antiquité mieux qu'aucun peintre cl aucun sculpteur de son temps : et, quant à la nature, il est un des rares écrivains du wnr siècle qui l'aient regardée et étudiée de près.

Et que de verve, que de raison dans les détails !

Quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce qui sort du cœur. Quelle critique pénétrante, dit Sainte-Beuve, quelle critique honnête, amoureuse, jusqu'alors inconnue.

Diderot a initié le public de sou temps au sentiment de la forme et de la couleur. Il est vrai qu'il parle des œuvres d'art en littérateur et en moraliste, mais il fait regarder avec plus d'attention les tableaux et les statues. Grâce à l'art avec lequel il sait nous faire voir un tableau' et saisir d'un coup d'œil l'ensemble d'une toile, il a contribué à rendre général, à Paris, le sentiment et le goût des beaux-arts.

Diderot aimait les esquisses, obéissant ainsi à

(1) Se rappeler ce qu'W dit i]cv!inlta jeune fille qui pleure lin oiseau mort : « I>a pauvre pelilc est de l'ace; sa télé est appuyée sur sa main gauche, l'oiseau mort est posé sur le boni supérieur dr la vii^o, la tèle pendante, etc. »

une secrète inspiralioii de sa nature primesautière. « Il y a. dit-il, plus de vie. de chaleur, de génie dans une estiuisse que dans un tableau. Celui-ci est louvrage du travail, de la patience, des longues études et d'une expérience consommée de l'art. L'esquisse a plus de feu. C'est le moment de chaleur de l'artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l'apprêt que la réflexion met à tout. C'est l'ànie du peintre qui se répand librement sur la toile, La pensée rapide caractérise d'un trait. Or, plus l'expression des arts est vague, plus l'imagination est à l'aise. »

Diderot est lui-même l'Iionimc de l'esquisse, de l'ébauche enflammée, de 1 improvisation ardente, du premier mouvement et du premier jet. Il ne réussit jamais mieux (jue quand il ne se prépare point et que sa pensée lui échappe : quand le facteur va venir, ou (jue l'imprimeur est là qui le presse et (jui l'attend.

Que de pages charmantes ou aimerait à citer de ces Stilons écrits à la liàlc 1 11 esquisse luimême la scène dans le f)aysage. Dans le jugement de Paris : « que l'horizon, dit-il, soit caché par de hautes montagnes ; que tout annonce léloignemeut des regards indiscrets; que de nombreux troupeaux paissent dans la prairie et sur les coteaux; que le taureau poursuive, en

cil. IH. — si:s ii)Ei:s sur i/aut. — li;s salons 159

mugissant, la géuisse ; ([iie deux Ix'Iiers se meuacenl de la corue pour une brebis qui paît tranquillement auprès ; que tout ressente la présence de Vénus ; tout, excepté le chien de Paris que je ferai donnir à ses pieds. »

Les deux sources de l'art étant la nature et la vie, l'art imite la nature et tend à reproduire la vie. Le véritable artiste méprise le modèle; il regarde les hommes en action, il observe la campagne et la rue. « Il méprise le modèle d'atelier dont les positions académiques sont artificielles et contraintes, apprêtées, arrangées, toutes ces actions froidement et gauchement exprimées par un pauvre dial)le, et toujours par le même pauvre diable, payé pour venir trois fois la semaine se déshabiller et se faire mannequiner par un professeur. Qu'ont de commun ces actions, ces positions avec les positions et les actions de la nature? Qu'ont de commun riiomme qui tire de l'eau dans le puits de votre cour et celui qui, n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action, avec les deux bras en haut, sur l'estrade de l'école ? Qu'a de commun celui qui fait semblant de se mourir là avec celui qui expire dans son lit ou qu'on assomme dans la rue ? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mou carrefour ?

160 ItlDKROT

Cepeudant, la vérité de la nature s'oublie : rimagiuatioQ se remplit d'actions, de positions et de figures fausses, apprêtées, ridicules et froides. Elles y sout emmagasinées; et elles eu sortiront pour s'attacher à la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau, ces maussades fantômes se réveilleront, se présenteront à lui : et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser pour les chasser de sa tète.

« Mes amis, conclut Diderot, laissez-mui cette boutique de manières ! Allez-vous-en aux chartreux et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la composition ! Allez-vous en à la guinguette et vous y verrez l'action vraie de l'homme en colère ! Cherchez des scènes pu" bliques; soyez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Autre chose est une attitude, autre cho.se est une action Toute altitude est fausse et petite; toute action est l)elle et vraie >>

Diderot dislingue le cU-siiahilir du nu.

« Une femme nue n'esl point indécente, c'est une femme troussée (|ui l'est. Supposez-vous devant la \nnis ilc Mrilins el demandez vous si

cil. m. — SES IDEES SUR L'ART. — LES S.VLONS lill

sa uutlité vousolïensera. Mais chaussez les pieds (le celte Véiuis de deux petites mules brodées : allacliez sur sou geuou, avec des jarretières couleur de rose, uu bas blanc bien tiré ; ajustez sur sa tète un bout de coruelle ; et vous sentirez la dilïéreuce du décent et de l'indécent. C'est la dilïéreuce d'une femme qu'on voit et d'une femme qui se montre.

La sculpture ne soutire ni le boniïon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. Le marbre ne rit pas. Elle senivre pourtant avec les faunes et les sylvains ; elle a très bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté, je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, (|iii iiraiiiionce que sou travail est long, pénible, difficile, et que, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole, qu on peut créer en un iustant et effacer d'un souflle. il n'en est pas ainsi du ciseau, (jui, déposant la pensée de l'artiste sur uue matière dure, rebelle et dune éternelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. Le crayon est plus libertin que le pinceau et le pinceau est plus liherliii (|iie le ciseau.

La sculpture suppose uu eulbousiasme plus opiuiàlre el plus profoud, plus de cette verve forte et tranquille eu appareuce, plus de ce feu couvert et caché qui bout eu dedans. C'est une luuse violeute, mais sileucieuse et discrète.

Si la sculpture ne soulïre point une idée comnuiue, elle ue soufTre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin, qu'on daignerait à peiue apercevoir dans uu tableau, est impardonnable dans une statue. Le maniéré, toujours insipide, l'est beaucoup plus en marbre ou en bronze qu'en couleur. Oli ! la chose ridicule qu'une statue maniérée !

C'est le dessin qui donne la forme aux êtres; c'est la couleur qui leur donne la vie. — On ne manque pas d'excellents dessinateurs ; il y a peu de grands coloristes. Il eu est de même eu littérature : ceut fois logiciens pour un grand orateur ; dix grands orateurs j)our un poète sublime. Un grand intérêt faitéclore subitement un homme élof|uent ; quoi qu'en dise Helvétius, on ne fciail pas dix bons vers, même sous jieiue de mort.

La plus belle couleur «juil y ait au monde est cette rougeur aimable dont linnoccnce, la jeunesse, la santé, la mo(h'sl.i(; el la pudeur coloicnt les joues d'une jeune lille.

cil. III. — .S|;S IDMICS sua LART.— LliS SALONS 103

I.ii peinliiro ne s'adresse (lu'aiix yeu.x. En rcvauche, la sculpture a certainement moins d'objets et moins de sujets que la peinture. On peint tout ce qu'on veut. La sévère, grave et chaste sculpture choisit. Cest encore avec une sorte de dignité que la sculpture joue. Elle est sérieuse, même quand elle badine.

Diderot donne aux artistes de bouues leçons de composition. 11 leur conseille de subordonner le détail à l'ensemble. La variété heureuse naît de l'harmonie ; riiarmonie résulte de l'unité du tableau et l'on obtient cette unité nécessaire par la « subordination des parties ». Avant tout, il faut être clair et bien dégager cette unité ; les accessoires trop soignés rompent l'équilibre.

Diderot n'a pas été peintre, mais il savait voir ; s'il n'a pas fait l'éducation de sa main, il a fait l'éducation de son œil. Les critiques d'art contemporains sont d'accord avec les peintres qui l'ont lu. pour le reconnaître. « Diderot, dit Paul Mantz, adorait les Deaaerts de Chardin, et il ini a ai bien parié qu'on ne pourrait rien dire (if)ri's lui. »

Diderot reprochait à Boucher de n'avoir pas suffisamment étudié la nature. « Je vous défie, dit-il. de trouver, dans toute une campagne, un seul brin d iierbe de ses paysages. Et puis il est

164 l)ll»i:U(»T

dim gris de couletii- cl d'une iiniformilé de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance, pour une couche de persil coupée en carré. C'est uu faux bon peintre. Il n'a pas la pensée de l'art, il n'en a que les couciili. »

Diderot critique d'art est un juge moral.

« Artistes, écrit-il, si vous êtes jaloux de la durée de vos ouvrages, je vous conseille de vous en tenir aux sujets honnêtes. »

Historiquement, il est notre premier grand critique d'art.

Diderot a jiorté dans la critique liltéiaire. comme dans la crili(iue d'art, une sorte d'invention aussi rare (jue piquante. Ce qu'il vent, ce qu'il admire, c'est le naturel, le spontané, le simple, un homme enfin et non pas un auteur. Dans ses jugements, il se montre original et neuf. Sa raison a de la verve. Il aime avec passion le vrai, et sou goût pour le naturel lui fait sentir la beauté antique dans un siècle f(ui la négligeait. Sa (;riti<pi(; est j)énétrante, créatrice, amoureuse des qualités de l'auteur qu'elle développe : jamais dénigrante, ni froide, ni minutieuse comme celle de La Harpe.

Diderot est un (•iiti(|iie supérieur, iticn cpTil ni.'inrpK^ parfois (j'iinc cxac^lc justesse. .Mais il

cil. 111. — IIIKOHIIIS 1)1! A.MA I igiJES 165

sent ce ([uil jiii;o. il analyse avec feu. « Son imaj;inalion se colore de celle d'antrni ; il prend le laugai^e et l'accent des choses qu'il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamateur ; c'est (ju'il disserlail sur Sénèque. Mais lisez quelques pages qu'il a écrites sur Térence', ou n'est pas plus simples, plus élégant, plus net, on n'a pas plus de goût. »

Diderot a essayé de ramener le théâtre, comme la peinture, à la nature et à la vie. Il a dit, le premier, que la scène pourrait s'ouvrir à d'autres amours que celles des rois et des reines, que les bourgeois oui, eux aussi, leurs passions et leurs

(1) UiilLTot, dans ses causeries de saluii, avait un juui' parle de Térence, comme il parlait de tout, avec l'eu, avec ravissement. Puis.il s'était entliuusiasmé pour autre chose. M. Suard. homme d'esprit et (jui laisait un journal, aurait bien voulu saisir au passage la première jjarlie de l'entretien: et il pria Diderot de la mettre par écrit. DidtM'ot promit pour le lendemain, el les mois s'écoulèrent sans(( u'd rrmplit cet cn^'aKemenl sans cesse rappelé. Enfin, un joui', de grand malin arrive chez Diderot le domeslii|ue de M. ^iuard, qui vient chercher l'article sur Térence, attendu, dit-il, pour finir le journal sous presse. Diderot, pour la vingtième fois, renvoyait au lendemain. Mais le mi'ssager déclare iiu'il a l'ordre de rester, et ne peut revenir sans copie, sous peine d'être chassé par son maître. Diderot pressé s'illumine de Térence; el, en (|ueli|ues heures, il le réiléchit dansledélicieu.x fia^rmenl': « Térenceétail esclave. » Villemain, Tableau de la lùléralure du xww" siècle.

larmes. Avant Antoine, il a voulu ramener le théâtre à la vérité :

« Quoi ? vous ne concevez pas l'elïet que produiraient sur vous une scène réelle, des habits vrais, des discours proportionnes aux actions, des actions simples, des dangers dont il est impossible que vous n'ayez tremblé pour vos parents, vos amis, pour vous môme ?

« Un renversement de fortune, la crainte de l'ignominie, les suites de la misère, une passion qui conduit l'homme à la ruine, de la ruine au désespoir, du désespoir à une mort violente, ne sont pas des événemenls rares : et vous croyez qu'ils ne vous afl'ecleraient pas autant que la mort fabuleuse du tyran ou le sacrifice d'un enfant aux autels des dieux d'Athènes et de Rome ? »

Après Corneille, Racine et Voltaire, Diderot, nourri dans l'admiration et dans l'amour de tous les trois, Diderot, qui n'avait pas leur génie mais qui en avait un autre, proposait de faire descendre la tragédie de ces hauteurs des trônes, de la rapprocher davantage de toutes les âmes et de tous les intérêts de l'humanité, en la rapprochant de toutes les conditions, en donnant aux pcinliires cl à rélo([uence plus de naïviHé et de vérité.

cil. III. — TIIIIORIHS DRAM.\ TIQUES l»i7

Diderot voulait siijjslitiier le drame à la tragédie. « Que nous importent, disait-il, à uous Français du xviii- siècle, les aventures d'Agamemuon ou celles d'Oreste ? Qu'y a-t-il de commua entre eux et nous? Ce sont mes semblables, mes contemporains, que je cherche au théâtre, et non des êtres d'exception, en proie à des passions que je ne puis comprendre ni partager. «

Il vouhiit que le théâtre fut moralisateur. IL est, en cela, d'accord avec ses contemporains. L'idée de remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes ; ils sentaiÊ«t que la direction morale qui, autrefois, venait de la religion commençait à languir, qu'il eu fallait une autre et qu'il n'y avait que la littérature qui put recueillir cette succession.

« J'ai toujours pensé, écrit-il, qu'un jour on discuterait à la scène les points de morale les plus importants et cela sans nuire àla marche violente et rapide de l'action dramatique. »

Ou dirait que Diderot avait iirévu le théâtre de Dumas fils.

i< Quelle moyen, s'écrie-t-il, que le théâtre, si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de préparer le changemeut d'une lui on l'abrogation d'un usage ! »

1C8 nini:R(rr

Cette préoccupatioude rendre le théâtre moral et moralisateur l'a couduit à faire du drame uu prétexte à sermons. Sa théorie du drame u'a de valeur que comme démeuti au convenu, au faux goût de l'époque; comme rappel à la vérité (les mœurs, à la réalité des sentiments, à l'observation directe de la nature.

Diderot persuadé que l'art dramatique se pétrifie quand il reste stationnaire, croyait/le renouveler en substituant la peinture des conditions à la peinture des carai-tères ^ Il entend par « condition » l'état où est un homme dans la famille : on est un « père », un « fils »> un (c gendre » ; ou dans la société ; on est magistrat, on est soldat. Un homme est, en effet, ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui) Père depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix ans, un homme n'est plus que magistrat. Le caractère acquis remplace le caractère inné.

Diderot désire voir mettre à la scène toutes les relations de famille : le père, l'époux, le

M) V. Discours sur la poésie (lrai/iuli</uc itTIiSi. V. /i'/i- Iretiens sur le Fils naturel.

cil. m — TlIliORIKS UllAMATIQUHS Ki'J

frère, la sœur. « Le père de famille ! s'écrie-t-il, quel sujet dans un siècle tel que le nôtre, où il ue parait pus qu'où ait la moiudre idée de ce que c'est qu'un père de famille. »

Sur quoi Palissot lui répondait avec justesse : « Si je choisis une profession, le magistrat, par exemple, il faudra bieu que je lui donne un caractère; il sera triste ou gai, grave ou frivole, affable ou brusque ; et ce sera ce caractère qui en fera un personnage réel, qui le tirera des abstractions métaphysiques; voilà donc le caractère qui redevient la base de l'intrigue et la condition ou profession qui n'en est que l'accessoire. »

Palissot a raison ; Diderot lui-même d'ailleurs ne prononce-t-il pas la condamnation de ses propres lliéories, lorsqu'il s'écrie : « 0 faiseurs de règles générales, que vous ue connaissez guère l'art et que vous avez peu de ce génie qui a produit les modèles sur lesquels vous avez établi ces règles qu'il est le maître d'enfreindre quand il lui plaît ! »

Au fond, il n'y a au théâtre ((u'une règle, qui est de plaire, et, pour plaire, il n'y a qu'un moyeu, c'est d'être naturel et vrai : « La vérité ! la nature! voilà ce que je ue me lasserai point de crier aux Français. »

C'est pour avoir été infidèle à cette règle que

ninEHOT. 10

170 DIDIJl'tT

Diderot a si peu réussi au Ihéàlre. Les deux pièces que nous avons de lui, il les a écrites surtout pour mettre en action ses théories et eu montrer l'excellence ; il devait donc échouer. Il semble croire pourtant (\uo sa vocation eût été d'être auteur dramaticiue. « Le hasard, dit-il, et plus encore, les besoins de la vie disposent de nous à leur gré. Qui le sait mieux que moi ? C'est la raison pour laquelle pendant trente ans de suite j'ai fait VKiu'iiclnpnlic et n'ai fait que deux pièces de théâtre. »

De l'auteur dramatique, il avait incontestablement le don (lu dialogue ; et s'il eut possédé au même degré l'art de combiner une action, d'en ordonner les péripéties, peut-être ses tentatives en ce genre eussent-elles été moins imparfaites. Mais il eût toujours été gêné, lui, ce génie si primesautier, par ses théories. 11 avait plus de génie que de talent.

« Vers cetteépo(|ue (I7()7), (lit (Ihainfort, Diderot (jui veut inllner sur son siècle, s'adonne au théâtre. Il prêche aux liDinnies l'anioiir de la vertu et l'horreur du vice. Il veut au théâtre discuter les points de morale les plus importants : le suicide, le duel et cent autres. »

Le /V/s ,\(iliii>'l. en elTct, n'est guère iiuun sermon dialogué en cinq actes. Aussi réussit-il

cil, III — TIlKoniKS DUAMATIOLKS 171

peu. Kcril en 1757, le Fils Mul/arl l'ut joué le '2i) septembre 1771 et n'eut (ju'une représentation.

Dans lePcreilc FamilU', Diderot voulait mettre au théâtre le genre sérieux et honnête, la comédie naturelle et vraie. Ou prétend qu'il avait voulu se peindre lui-môme dans le personnage de Saint-Alhiu, et retracer l'histoire de sa passion pour sa femme lorsqu'elle était M'"^ Champion. D'autres circonstances prises dans la vie réelle lui paraissent devoir faire un grand effet. Son attente fut trompée.

« Malgré les talents réunis de Préville et de M"*' Gaussin, le Père de Famille ne peut dépasser sept ou huit représentations'. » Janvier 1701).

Reprise en 1764, elle eut, d'après les Mémoires secrets, un grand succès de larmes. « On comptait autant de mouchoirs que de spectateurs. Des femmes se sont trouvées mal. et jamais orateur chirlieu n'a produit en chaire d'elïet aussi théâtral. »

Liulluence de Diderot fut grande eu Allejnagne;onen voit la marcjue surle théâtre, dans leurs romans, dans leur philosophie. « Qui sait, disait M. Suard. ((ui n'aimait pas beaucoup la

(Il F. Gi'iiiii.

personne de Diderot, qui sait à quel rang aurait pu se placer Diderot, s'il eût couceutré toutes les forces de sou esprit original et fécond et celles de sa brillante imagination sur les seuls objets propres à eu exercer toute l'énergie? »

La réforme qu'il tenta fut utile. Il a eu raison d'invoquer la nature et la liberté dans un temps où le sentiment du naturel se perdait tout à fait, et où le génie se trouvait à l'étroit dans les règles d'Aristote.

Diderot comprit que l'esprit littéraire périssait faute d'air et d'espace. Il voulut l'émanciper, comme il voulait élargir Dieu. Gomme critique littéraire, sa théorie du drame eut de l'importance comme démenti donné au couvenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappela la vérité des mœurs, à la réalitédessentiments,à l'observation de la nature.

Dans la consciencieuse élude où M. Louis Ducros étudie en Diderot le romancier, le dramaturge, le critique d'art, le philosophe, la meilleure partie est consacrée au critique et à l'écrivain dramatique. M. Ducros montre que Diderot, né réaliste, curieux de détails matériels, a (ait œuvre de réaliste. L'art réaliste, dit-il, est égalitaire et démocratique. Jusqu'à Diderot, la tragédie était restée aristocratique. 11 en ouvrit

cil m. — TllKORlKS DRAMA riQUKS 173

l'accès aux bourgeois ; il voulut que le théâtre prit au sérieux leurs aveutures et malheurs domestiques. Il avait compris ce que les habitudes professiounelles pouvaieut ajouter de relief, de physiouomie, de réalité aux persounages trop abstraits de uos tragédies classiques. Ce qu'il y avait de juste dans cette idée, Balzac nous l'a démontré dans la Comcdie humaine, où se trouvent toutes les professions, et où Balzac a su faire voir t l'attitude que le métier impose à l'a me'. »

C'est surtout, remarque M. Ducros. dans le roman et le conte que se révèle le réalisme de Diderot. Là, il est plus libre et plus à son aise qu'au théâtre. Il décrit par l'accumulation de petits faits privés; il peint par le choix des détails caractéristiques. Il a pour but de vous faire illusion par la vérité rigoureuse. L'éloquence, ditil, est une sorte de mensonge. Lui, veut être cru et pour létre, pour faire illusion, il parsème sou récit de petites circonstances si liées à la chose, de traits si simples et si naturels, si difficiles toutefois à imaginer, que vous êtes forcé de vous dire à vous-même : « Cela est vrai, ou n'invente pas ces clioses-Ià. »

(\) n. Taino.

Philosophe naturaliste, Diderot a été le prédécesseur de Darwin; uaturalisle littéraire, il a été le précurseur des réalistes moderues, de Stendhal, de Sainte-Beuve et de Mérimée.

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