ACTE I, SCÈNE XI
appuie ses coudes sur la table et cache sa tête dans ses mains.) Raymond!... Raymond, je t'ai perdu!... BLÀKCiiE, pendant ce temps lisant la lettre avec émotion. « Monsieur, depuis plusieurs jours, mon honoré pa- « tron était en proie à une agitation fébrile qui nous « alarmait : le mardi 19 courant, M. Raymond a été « frappé d'un coup de sang... On s'est empressé de le 0 saigner... Ces secours l'ont ranimé, mais lasoirée fut « mauvaise... Le lendemain, le mal empira et le repos « le plus absolu lui fut commandé... Néanmoins, et « malgré nous, il a voulu se lever pour écrire à son ami « Didier !
DIDIER
A moi !... lu entends?...
BLANCHE, continuant,
« Pour lui faire ses derniers adieux... A peine avail- « il eu la force d'achever et de cacheter sa lettre qu'il t fut pris d'une seconde attaque qui remporta,.. (Elle « s'arrête^ essuie une larme sans que son père la voie et « continue.) Si ma présence n'était pas nécessaire aux « intérêts de la maison , j'aurais été moi-même vous « annoncer cette triste nouvelle et vous porter la lettre « qu'il m'avait recommandé de ne remettre qu'en vos «mains... Mon frère, que j'ai charge de ce soin, est « parti ce matin et vous donnera de vive voix tous les « détails, etc., etc. »>
DIDIER, toujours assis près de la table et da7ts le dernier accablement.
Oui, son dernier souvenir a été pour moi!... il est mort me croyant heureux... et estimé., il n'a pas su... il ne saura pas que le déshonneur était réservé à mes derniers jours !
BLANCHE
Que dites-vous, mon père?
DIDIER, se levant.
La vérité!... oui !... ces g(»iis du peuple, ces matelots, ces ouvriers qui croyaient en moi comme en Dieu, qui avaient placé dans ma maiso!) leurs économies.. .
l'avenir de leurs enfans... il faudra donc leur dire... Ce ({lie vous m'avez confié, je ne puis vous le rendre!
BLANCHE
Quand ils sauront notre malheur.
DIDIER
Et s'ils n'y croyaient pas... s'ils pensaient que comme tant d'autres... je m'enrichis de leurs pertes !...
BLANCHE
Ah! quelle idée!...
DIDIER
Canigou le croira!... et me vois-tu rougir devant lui... vois- lu, quand nous passerons dans la rue, chacun me montrer du doigt et murmurer à voix basse... Voilà ce Didier qu'on a[)peiait l'honnête homme... Ah! je conçois que l'on se tue !.,.
BLANCHE
Qu'osez-vous dire !..
Pardon, mon enfant... pardon... il y a des momen« oij le cœur le plus pur peut avoir une mauvaise pensée!... j'ai blasphémé!... j'ai accusé le ciel... qui m'a laissé ma fille... le ciel ! ... qui pendant si longtemps m'a rendu constamment heureux... le ciel enfin, qui m'envoie aujourd'hui l'adversité... mais chacun en ce monde doit enavoir sa part... C'est mon tour ! Dieu m'éprouve!... qu'il me donne seulement la force de lutter et de combattre... c'est tout ce que je lui demande.
BLANCHE
Et il vousladonnera... (Montmorin entreparlc fond ) M. Montmorin!... je vous laisse avec lui... Mon pèie... il faut tout lui dire...(£'//e salue Montmorin, — Apart,) Mon pauvre père!...
Elle sort à droite.