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1 J'adresse mes remerciements à M. Wotquenne, Secrétaire-Préfet des ttudes du Conservatoire royal de Bruxelles, qui m'a communiqué cette pièce.
Vers i655, un autre musicien de grand mérite, Matthias Weckmann, vint habiter à Hambourg. Matthias Weckmann était bien connu en Danemark. Pendant plus de quatre années, il avait été organiste du prince héritier Christian, à Nykjôbing1. Depuis 1647, il était organiste de l'Electeur, à Dresde; il y pouvait, remarque Mattheson, trouver aussi grand profit2 pour son art que s'il avait été en Italie, tellement la chapelle ^électorale était riche en hommes de talent, surtout en Italiens. A la fin de 1649, ^ s'était fait admirer de Johann Jacob Froberger, qui avait été invité à jouer à la cour. Après la mort d'Ulrich Cernitz, organiste de Saint-Jacques à Hambourg (1654), il obtint de l'Electeur la permission de se présenter, afin de succéder à ce musicien. C'est l'organiste de Saint-Pierre, Johann Olffen, qui l'avait appelé: Albert Schop, organiste de la cour à Giistrow, Wolfgang Wesnitzer, et Jacob Lorentzen, organistes à l'orphelinat de Hambourg, avaient déjà concouru, mais les arbitres restaient indécis. A la venue de Weckmann, l'épreuve fut renouvelée. Thomas Selle, Heinrich Scheidemann, J. Olffen, Johann Praetorius, organiste à Saint-Nicolas, et Johann Schop, excellent violoniste, père de l'un des concurrents, furent arbitres. On choisit de fort difficiles problèmes pour Weckmann: un thème du premier ton à développer et à traiter par renversement, ce qui formait un thème du troisième mode; un motet qu'il devait varier, à deux claviers, d'après la seule partie de basse continue,
1 A. Hammerich, ouvr. cité, p. 180. Voyez aussi l'art. Weckmann, rédigé par M. M. Seiffert, dans VAUgcmeine deutsche Biographie (21e vol., iSqo, p. 379) et l'étude de M. M. Seiffert, Matthias Weckmann und das Collegium Musicum in Hamburg (Sammelbànde dcr I. M. G., II., p. 88).
2 Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. ?g6 et p. 397.
puis une réalisation de cette basse; un prélude au choral An Wasserfliïssen Babylon; enfin, l'accompagnement d'une sonate de violon. C'est Johann Schop, musicien de la ville1, père de l'un des concurrents, Albert Schop, qui joua la partie de violon. Pour embarrasser le rival de son fils, il passa une mesure, mais Weckmann s'en aperçut aussitôt, l'arrêta, et Schop, confondu, fut obligé de se reprendre, et d'achever sa tâche correctement. Dans les autres parties de l'examen, Weckmann eut le même bonheur : il avait appris de Heinrich Schutz à transformer un motet en pièce d'orgue pour deux claviers, et il le fit bien voir; ensuite il émerveilla ses juges en maniant le thème à double face qu'ils lui avaient proposé, enfin il sut rappeler, dans son prélude au choral, la manière grave de Prsetorius, et continuer, en style fugué, par des modulations chromatiques et force variations. Il triompha ainsi, manifestant sa science accomplie de l'art même que les maîtres de Hambourg avaient pratiqué et enseigné. Car, élève pendant trois ans de Jacob Prsetoriusf il tenait de lui2 cette science de jouer sur l'orgue, en choisissant judicieusement les différents registres3, et il s'était exercé à écrire, comme lui, dans une forme sévère. En outre, il avait goûté la musique de Scheidemann, et s'était appliqué à tempérer l'austérité du premier par la grâce du second. C'était d'ailleurs à Hambourg qu'il avait complété ses études de contrepoint. La bibliothèque de cette ville renferme un manuscrit, copié par lui, sans doute d'après un original appartenant à Prsetorius, où se trouvent les « règles de composition » de Jan Pieterszn Sweelinck 4. L'exposé en
1 Schop avait passé quelque temps en Danemark (Hammerich, ouvr. cité, p. 53 et p. 2i3).
2 Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. 33o.
3 Dans le Tertius versus de Es ist das Heyl uns kommen lier (Lûneburg, Stadtarchiv, K. N. 209,) de Weckmann, la main droite joue à deux voix sur le Rûck Positiv, avec le Principal de 8 pieds; la basse est jouée par la main gauche, au grand orgue, avec la trompette de 16 pieds, et le ténor est fait à la pédale, avec la trompette de 8 pieds et le bourdon de 8 pieds, ou la trompette de 8 pieds et la trompette de 4 pieds. Dans le Sextus versus, on prescrit de tirer tous les jeux pour VObcrst Positiv, d'employer des jeux doux à la main gauche, et le Cornet Bass à la pédale.
4 N. D. VI, Nr. 5383. Voyez les études de M. Seirîert (Viertcljahrsschrift f. Mus. 1S91, et Sammelbânde der I. M. G., II, p. 8o).j .;a lu ..]
est emprunté aux Istitutioni harmonie lie, de Zarlino, et éclairci par des exemples, dont certains sont de Sweelinck et de John Bull: on y énumère les consonnances et les dissonances; les lois du contrepoint à deux parties, des cadences, de la résolution des dissonances, y sont énoncées; les huit tons de l'église y sont décrits, avec des exemples à quatre parties», et les douze modes tirés de l'octave y sont mentionnés; puis on parle des canons et du contre-point double. Nous avons là toute la substance de l'enseignement théorique répandu par les disciples de Sweelinck. A ce manuscrit sont ajoutées des observations rédigées par l'élève de Scheidemann, Jean-Adam Reincken qui, de son côté, a laissé un travail analogue, où il recueillit les préceptes du « glorieux signor Josepfo Zarlino » et de « l'incomparable Magister Johanes Pétri Sivelingk » -.
Propagée par Paul Siefert à Danzig, par Johann Lorentz à Copenhague, par Gustaf Duben à Stockholm, cette doctrine, que nous voyons si scrupuleusement recueillie par les maîtres de Hambourg, aurait certainement, où qu'il étudiât, servi de règle à Dietrich Buxtehude. Mais on peut croire qu'il la tint des Hambourgeois eux-mêmes, et, si nous ne possédons aucune preuve de son apprentissage à Hambourg, près de ces musiciens fameux, nous savons du moins que son esprit ne devait être occupé que de leurs exemples et de leurs préceptes, tant le ra3'onnement de leur renommée l'environnait. 11 n'ignorait pas, sans doute, que Christian IV voulait entendre Jacob Praetorius et Johann Schop, quand il se trouvait dans les environs de Hambourg, et qu'il aurait désiré les avoir dans sa chapelle à Copenhague3. Et le témoignage des poètes désignait les artistes de Hambourg à l'admiration de quiconque était curieux de poésie. Georg Neumark dit son ravissement quand il entendit, à l'office du soir, Heinrich Scheidemann, l'organiste «réputé au loin», accompagner, sur l'orgue, les doux sons que produisait le violon de Johann Schop, le violoniste « connu du monde
1 Publ. par R. Eitner (Monatshefte fur Musikgeschichte, III, p. i33).
2 Bibl. de Hambourg, ms. N. D. VI, nr. 5384.
3 Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. 329.
entier»1: Thomas Selle aussi est loué dans ses vers2. Quant à Johann Rist, qui est alors au premier rang parmi les écrivains de Hambourg, il prépare de nombreux cantiques aux compositeurs, et il parle des musiciens avec complaisance. Il devait connaître les musiciens de Dresde, puisque sa mère avait épousé en secondes noces le facteur d'orgues de l'Electeur de Saxe, God. Fritschius 3, et il était à Copenhague en 1634, quand le maître de chapelle de cet Electeur, Heinrich Schutz, y présida aux fêtes de musique données pour le mariage de Christian, le prince héritier, avec la fille de l'Electeur de Saxe, Magdalena-Sibylla (1634) '*. En 1632, sa sœur était devenue la femme de Heinrich Pape, organiste à Ottensen. Pasteur à Wedel, depuis i635, Rist s'était félicité d'y trouver un bel orgue, et de pouvoir y appeler des artistes de Hambourg 5, de Stade et des autres pays voisins, afin d'exécuter « mainte superbe pièce, à la louange de Dieu, et pour éveiller le véritable recueillement chrétien». Chez lui, après le repas, on rendait grâces à Dieu en chantant, et avec les luths, les violons, les flûtes et le clavecin6. En i65i, il nommait Heinrich Scheidemann «l'excellent Arion de Hambourg», et vantait l'expérience de Jacob Praetorius « le vieux Jubal hambourgeois » 7. Au mois d'octobre i653, on avait représenté, à Zelle, son ballet Die Triump hier end e Liebe%. La même année, il couronna, pour la première fois, un poète, Georg Greflinger9, et la céré-
1 Walther, Musikalisches Lexikon, \-]ïi, p. 556.
2 IbiJ.,p. 563.
3 Moller, Cimbria literata, I, p. 546. Cf. Walther, Lex. art. Fritsche.
4 M. Seiffert, Anecdota Schût^iana {Sammelbânde der I. M. G., 1, p. 218).
5 M. Seiffert, Matthias Weckmann, etc. {Sammelbânde der I. M. G., II, p. 102.)
G Die verschmâhete Eitelkeit und die verlangete Ewigkeit, préf. de la ire partie (Lùneburg, i658).
7 Netter Himlischer Lieder sonderbahrcs Buch (Lùneburg, i65i). Il jugeait que les mélodies de Praetorius étaient beweglichst geset^t, celles de Scheidemann sehr anmuthig gesetjt : il faut rapprocher cela du jugement de Mattheson sur ces deux musiciens.
8 K. Gœdeke, Grundriss \ur Gcschichtc der deutschcn Dichtung, 2e éd., 3" vol., 1887, P- 85.
9 Voyez l'ouvrage de Wolfgang von Oettingen, Ueber Georg Greflinger von Regensburg, aïs Dichter, Historiker und Ueberset^er, Strasbourg 1882.
monie eut lieu chez le chanoine Gôdersen, à Hambourg, où s'était réunie une compagnie de gens de mérite; on leur offrit de délicieux breuvages, et ils entendirent «une musique d'une extrême beauté»1. Il loue Johann Schop, son «grand ami2, et Thomas Selle, pour qui son affection date de « près de 24 ans » 3, dans ses recueils de poésies religieuses de 1654 et i655; nous avons vu qu'il estimait le talent de Johann Neucrantz, qui fut cantor à Rostock '*, et Mattheson cite deux des treize strophes, et l'épitaphe qu'il composa pour honorer Jacob Praetorius, mort en i65i5.
Un autre poète, Jacob Schwieger, emprunte, en ce même temps, des mélodies à Johann Schop6, à Hans Hake, musicien de Stade7, et à des compositeurs dont il tait le nom, mais qui, « fort experts dans l'art du chant et dans la pratique de l'orgue»8, sont probablement aussi de la région de Hambourg. En i655, un musicien du conseil de la ville, Peter Meier, « orne de mélodies nouvelles » les Lieder de Johann Balthasar Schuppius9, le pasteur de Saint-Jacques de Hambourg, pour qui le « noble » Scheidemann, l'« excellent» Weckmann, le «fameux» J. Schop, étaient de tels artistes que l'on n'en saurait rencontrer de pareils dans les chapelles des rois, des Electeurs et des princes10. Le même Meier compose, ainsi que Malachias Siebenhaar, J. Schop et J. Lange, des mélodies pour les Dichterische Jugend- und Liebes-Flammen de Philipp von Zesen (i65i), et collabore à sa Geistliche Seelen-Lust (1657) u.
1 GoeJeke, Grundriss ^w Gesch. der deutschen Dichtung, p. 87.
2 Frommer und gottseliger Christen aUtdgliche Haufimusik (Lûneburg, 1DD4).
3 Neue musikalische Fest-Andachtcn (Lûneburg, i635\ Cf. l'art, cité de M. Seiffert [Matth. Weckmann).
4 Voyez p 41.
5 Grundlage einer Ehrenp forte, p. 33o.
" Des Flùchtigen fliïchtige Fcldrosen, i655.
7 Wandlungs Lust, i656.
s Liebes Grillen, 1654. Albert Schop et Heinrich Pape «der Alte» sont aussi nommés dans ce recueil.
9 Doctoris Schuppii Morgen- und Abendlieder; on trouve aussi deux mélodies de Meier dans les Passionslieder de Schuppius (i655,\
0 Cité par Mattheson [Grundlage einer Ehrenpforte, p 304).
11 Moller, Cimbria literata, II, p. io3o. Joh. Schop composa aussi des mélodies pour le Cantique des Cantiques, mis en dialogue par Ph. von Zesen l 1637).
LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE 5g
Si, comme il est permis de le supposer, Dietrich Buxtehude vint dans cette ville de Hambourg, riche en artistes et en poètes, pour achever de former son talent1 et d'assouplir son esprit, il dut terminer son apprentissage peu de temps après avoir atteint l'âge de vingt ans. Car il semble que, vers 1657, il avait déjà une place d'organiste, tout près d'Elseneur, mais de l'autre côté du Sund, à Helsingborg, où, sans doute, il était né, lorsque son père, comme nous l'avons vu, y occupait l'orgue de l'église Saiu te- Marie'2. Dans les comptes les plus anciens de Helsingborg (du Ier avril 1657 au Ier mai i658), le salaire de l'organiste dont le nom n'est pas indiqué, est fixé à 75 daler, auxquels on ajoute 1 daler 2 skilling pour le charbon qui est brûlé à l'orgue3. Le prénom de l'organiste paraît dans les comptes de l'année suivante: « Dierich Organist» a payé 12 shilling de censive4 à l'église, pour la maison où il était installé dans le quartier dit Sôndre Rode. Il se peut qu'il ait demeuré dans cette maison déjà pendant l'année 1657 — 1658, ne fût-ce que quelques mois : car l'argent du Jordskyld devait être, paraît-il, remis à l'avance. C'était, d'ailleurs, par exception, que l'organiste de l'église Sainte- Marie de Helsingborg était contraint de se loger à ses frais. Régulièrement, il devait résider, avec le sonneur, enune maison dont l'église lui accordait l'usage gratuit. Or, cette maison qui appartenait à l'église, était, depuis quelque temps, inhabitable. Les soldats, qui avaient brisé les vitres de l'école, avaient aussi, probablement, endommagé cette
1 M. Seiffert distingue, dans une Fantasia en ré mineur de Weckmann (Lûneburg, Stadtarchiv, K. N. 209), des traits qui annoncent si nettement Buxtehude, qu'il juge que Buxtehude n'a pu se former autre part qu'à Hambourg (Allg. dcutsche Biographie, 41e vol. 1896, art. Weckmann, p. 385).
2 Voyez plus haut, p 3.
3 C'est à M. S. A. E. Hagen que nous devons les documents relatifs au séj.our de D. Buxtehude à Helsingborg {Protokol et comptes de la Maria Kirke).
* Jordskyld (cf. Otto Kalkar, Ordbog til det aeldre danske Sprog, i3oo— 1700, 2e vol., is8ô, p. 4:0).
<6o DIETRICH BUXTEHUDE
demeure. Il fallut, à l'automne de i65-j, sur l'ordre du bourgmestre et du conseil, entreprendre de la réparer (5 octobre). Buxtehude était peut-être organiste à Helsingborg dès ce moment, et l'on conçoit qu'il ne pouvait occuper une maison où il était nécessaire de travailler aux murs, aux fenêtres, aux portes, que l'on encadra de nouveaux chambranles, et au puits, dont la margelle fut rétablie. Le serrurier aussi avait été employé dans cette maison où, d'après l'état de paiement qui mentionne cet ouvrage, l'organiste devait habiter, et où habitait un certain Johan Relling1. Ces travaux furent apparemment les premiers, et le compte où ils sont désignés peut remonter au début de 1657. Quant aux autres réparations, elles coûtèrent 5o daler, et cela prouve qu'elles étaient urgentes, car une telle somme était d'importance, en cet automne de 1657, quand l'armée de Frédéric III tenait campagne en cette province de Scanie, et, sous la conduite du roi, menaçait les frontières du royaume de Suède. Il semble, d'ailleurs, que ces dégâts dans la maison de l'organiste et du sonneur avaient été causés par les troupes.
Peu après, Frédéric, au château de Kronborg, traitait •avec magnificence les ambassadeurs de Pologne et de Brandebourg2. Les musiciens eurent, sans doute, quelque rôle à remplir dans cette réception (novembre 1657). De même, il est vraisemblable que, à la venue du roi Charles- Gustave à Helsingborg, après la signature de la paix, il y eut à l'église un service solennel où l'organiste eut à se signaler (17 mars i658)3.
Par le traité de Rôskild, le Danemark cédait à la Suède la province où Helsingborg est située. Tout près de ses parents, et en vue d'Elseneur, Buxtehude n'était plus dans le même royaume qu'eux. Séparé des siens, il dut assister
' aGiuet Dauid Klejnsmed for to Junger (Spande?) at beslaa i den Bolig, som Organisten skulde bo udi», etc., Gomm. par M S. A. E. Hagen.
2 Rccveil des Ga jettes novvelles ordinaires et extraordinaires pendant
l'année 1657, i658, p. imi.
3 Rccveil des Galettes, i65ç), p. 3i6. Escorté de 5oo cavaliers, il avait passé It Sund à Elseneur, sur la glace {Ibid., p. 320).
LA JEUNESSE DE DIETRICH BUXTEHUDE 6ï
avec angoisse aux événements qui, en i658, se passèrent en face de lui, de l'autre côté du Sund.
Pendant l'été, la guerre avait repris subitement, et Wrangel était à Elseneur avant que l'on eût trouvé le temps de dégager entièrement la forteresse de Kronborg, en brûlant les maisons qui en étaient proches: le 16, le 17 et le 18 août, les deux partis combattirent avec acharnement. Mais la garnison de Kronborg était peu sûre: quand Wrangel eut fait dire aux assiégés que Copenhague était aux mains du roi de Suède, quand il eut célébré ce triomphe prétendu par des salves, des feux d'artifice et des fanfares, et quand il eut annoncé que, désormais privés de tout secours de leur roi, les défenseurs du château n'auraient point de quartier après l'assaut, les troupes danoises, jugeant que le sort de la place était désespéré, se révoltèrent contre le gouverneur, qui fut contraint de se rendre, après trois semaines d'investissement (6 septembre i658)1. Le mois suivant, Charles-Gustave, la reine, la sœur du roi, la femme du comte Magnus de la Gardie, le prince aîné de Gottorp, et toute la cour, étaient à Kronborg: ils assistèrent, des fenêtres du château, à la bataille navale où l'amiral hollandais Opdam battit la flotte suédoise2.
Les habitants d'Elseneur supportèrent avec peine la domination suédoise; ils se considéraient comme des prisonniers dans leur propre ville3, dont une partie était en ruines.
1 Den ved Ôresund beliggende anseelige Stad Helsingoers Beskrivelse, Aalborg, 1757, p. 2G7 et pages suivantes. — Kongl. Bibliotekets Samling af samtide Berdttelser om Sveriges Krig, Stockholm 1888— 1891, p. i58 et pages suivantes. — Recveil des Galettes, i6bç, p. 888, p. 909, p. 947, p. 995, p. 996, p. 1019. — Geschichte der Familie von Wrangel, e'd. chez W. Baensch, 1887, P- 34°- Dans Roger Manley, The History 0/ the laie Warres in Denmarkt 1670, p. 26, et dans Pufendorf se trouvent des gravures représentant la ville et la forteresse. Cf. dans l'ouvr. de Martin Zeiiler, Regnorum Daniae et Nor-
wegiae Descriptio nova, i655, la vue de Helsenoer, p. 170, et la vue de
Helsingburg, p. i83 : les titres de ces gravures sont inexacts, au lieu d'Elseneur il faut lire Helsingborg, et vice-versa.
2 Mémoires du chevalier de Terlon, pour rendre compte au Roy de ses Négociations, depuis Vannée i656 jusqu'en 1661. I, 1681, p. 3o2. V^yez, dans le même ouvrage, le récit de la campagne et de la prise de Kronborg (p. 235 à p. 275). — Den... Stad Helsingocrs Beskrivelse, p. 274 et p. 277.
3 Den... Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 279.
Le pasteur de la Marie- Kir ke, Juste-Valentin Stemann, aima mieux quitter le pays, que de prêter serment de fidélité au roi de Suède1. Un autre pasteur projeta de miner l'appartement de Charles-Gustave au château, et de le faire sauter"2. Enfin, quelques bourgeois eurent dessein de s'emparer de Kronborg par surprise. Mais leur plan fut découvert3, et tous les conjurés ne purent s'échapper. Tandis que Hans Rostgaard, bailli de Kronborg, Michel Hansen, secrétaire de la douane4, le Cammerherr Corfitz Trolle, Richard Hutkinson, colonel anglais5, et Jens Henricsen s'enfuyaient, l'étudiant Christen Pedersen Tikiôb, l'ingénieur Ole Steenwinkel0 et le prêtre Henrik Gerner de Birkerôd furent arrêtés. Au mois de juillet 1659, Steenwinkel fut décapité, et son corps, partagé en quatre, exposé, avec sa tête, sur des poteaux, près de la porte de la ville appelée Svingelen1. L'étudiant Tikiôb ne put résister aux rigueurs de l'emprisonnement, et mourut à Kronborg (18 novembre 1659) 8. Quant au prêtre Henrik Gerner, il fut torturé; on devait le mettre à mort le 19 août, à Kronborg, et il avait préparé le discours qu'il voulait prononcer sur le lieu du supplice, quand on lui fit grâce de la vie9; il fut enfermé, chargé de chaînes, dans un cachot du château de Helsingborg10.
1 Moller, Cimbria literata, II, p. 866. Le 14 juillet i65g, Stemann soutint, à Rostock, une thèse intitulée Ecclcsia Romana monstrum triceps (Ad. Hofmeister, die Matrikcl der Universitât Rostock, III, i8q3, p. 206).
2 Mém. du chev. de Terlon, II, p. 432,
3 Den Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 280 et pp. suiv.
4 Hansen avait épousé en i635 Maren Pedersdotter de Kraagerup, soeur de la femme de Rostgaard. Ibid., p. 26b.
5 II commandait une troupe anglaise que Gromwell avait envoyée à l'aide du roi de Suède, et qu'il avait fait passer au service du Danemark, par haine contre Charles Gustave.
8 II avait pris part à la défense de Kronborg et, après la reddition de la place, avait été maintenu par les Suédois dans son office d'ingénieur.
7 Den... Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 283, et Dannemarks Riges Historié, de L. Holberg, III, ij3b, p. 401.
8 Den... Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 284.
9 Terlon se flatte d'avoir obtenu la grâce d'un prêtre danois qui avait voulu faire sauter le roi, à Kronborg, a mais un de ses complices fut rompu tout vif, et exposé sur une roue à la porte de la ville d'Elseneur » (Mémoires, II, pp. 432 et 433).
10 Den... Stad Helsingoers Beskrivelse, p. 283, Holberg, ouvr. cité, p. 401. Le père de Gerner était originaire d'Ecosse, en i635 il avait voyagé en Angleterre (Dansk biografisk Lcxikon de Bricka, V., p. 607).
Charles-Gustave, en cette année, séjourna plusieurs fois à Kronborg: au mois de mai, il y donna audience à l'envoyé du grand-duc de Moscovie l, puis à l'amiral Montaigu, dont la flotte était dans le Sund depuis la fin d'avril. En juin, les ambassadeurs des Provinces-Unies furent accueillis avec magnificence. Pendant ce temps, la reine de Suède résidait au château de Frederiksborg, d'où elle ne partit qu'à l'automne2.
Tandis que les souverains suédois se tenaient à Elseneur et dans les régions voisines, le siège de Copenhague continuait. Les musiciens de la chapelle royale avaient formé une compagnie de volontaires; le violoniste Herman Hœge fut enseigne; Johannes Alter, qui jouait de la basse, eut la charge de sergent; Alexander Lewerentz, qui excellait sur la viole de gambe, Hans Petersen, qui avait une longue pratique des instruments de cuivre, le cornet Ulrik Hoyoul, les ténors Johannes Coccius et Christian Gantzel, la basse Johannes Lange, et le souffleur de l'orgue, Adrian Gottschalcksen, étaient simples soldats3. Aucun d'eux ne perdit la vie, dans le service de garde où on les employa, mais un de leurs collègues, Franz de Minde, qui avait supplié le roi de lui permettre de prendre part à une sortie, resta entre les mains des Suédois1. Dès que l'on sut que de Minde était chanteur, on le conduisit près de Wrangel, qui aimait la musique, et avait un talent passable de violoniste: Wrangel fut charmé d'entendre le prisonnier chanter « avec les plus belles manières », un air à la louange de l'intrépide Charles-Gustave, auquel il s'empressa de l'envoyer. Si le roi de Suède était alors à Kronborg, où il habita souvent en l'année 1659, comme nous l'avons vu, on peut se figurer que Johann ou même Dietrich Buxtehude eurent l'occasion de rencontrer Franz de Minde. A Helsingborg,
1 Rec. des Ga jettes, 1G60, p. 53o.
- Ibid , p. 606, p. 458, p. 366 et p. ic>38.
3 E. L. Lôvenskiold, Bidrag til Oplysning om Forhold vcd det danskc Hof under Kjobenhavns Belciring i 658 — i 660 (Historisk Tidsskr ij ï, 4e série, 5e vol., p. 382).
4 Mattheson, Grundlagc einer Elircnpfortc, p. 226.
d'ailleurs, vivait un homme qui, bien connu de Dietrich Buxtehude, devait s'intéresser aux aventures du musicien de la chapelle de Copenhague; c'était le conseiller David Gedde, qui mourut au mois de février 1660 : il aimait les artistes, au point de leur prêter de l'argent. Dans l'état de sa succession, paraît le nom de Johan Alter, que nous venons de citer: Alter lui devait 10 daler '/a et x4 skilling. Un « discantist», Torken Lauritsen avait 3 mark à payer, et un certain Christian, facteur d'orgues, est inscrit pour
10 daler, 8 skilling y.
Dietrich Buxtehude aussi figure dans cet acte, et sa dette est considérable: il est engagé pour 40 daler, 3 mark et
11 skilling. Ainsi, de toute manière, il se trouvait à Helsingborg, dans une situation peu enviable, quand l'organiste de l'église Sainte-Marie d'Elseneur, Claus Dengel, obtint une place à Schleswig, son pays natal, au mois de septembre 1660 2. Dietrich eut l'ambition de lui succéder. Un autre organiste se présenta en même temps que lui: par un compte du 6 octobre 1660, nous apprenons que l'église donna, suivant la coutume, i5 daler de récompense à deux organistes qui vinrent pour concourir, l'un de Landscrona, l'autre de Helsingborg3. Ce fut « Dirch » qui l'emporta. Au lieu des 75 daler de Helsingborg4, il en recevait, ici, 200.
1 Communiqué par M. S. A. E. Hagen. Ce facteur d'orgues, Christian, était installé à Helsingborg. Il y paya censive de 1657 à i665.
2 V. Hastrup-Schultz, Helsingors Embeds og Bestillingsmaend, Copenhague, 1904— 19061 p. ioô.
3 Communiqué par M. S. A. E. Hagen.
4 II reçut, quelque temps après avoir quitté Helsingborg, 18 daler de l'église de cette ville, pour avoir examiné l'orgue refait par Mester Christopher Fritz, pour la somme de 600 daler (compte du ier mai 166 1 au i» mai 1662, communiqué par M. S. A. E. Hagen). Il serait fort intéressant de connaître la composition de cet instrument, dont le projet fut sans doute approuvé par Buxtehude. A défaut de cette description, on peut juger de ce qu'étaient les orgues dans les pays Scandinaves d'après la liste des jeux que renfermaient les orgues de Weckholm (l) et de Drottningholm (II), construites par Frans Bohl, facteur du roi de Suède.
(I) Principal 4; gcdacht S; octaf 2; flôjt 4; rausquint dubbelt; Scharff dubbelt; Trompet 8.
Pedal: Principal 4; gedacht 8; flôjt 4; octaf 2. — Trimulant; 2 blâsbàlgar och dess behôr (1654).
(II) Manual: Principal 8, C D E (courte octave). Gedacht Stor Bordun 16;
Mais, pour se loger, on ne lui accorda que 20 daler, tandis que Dengel en avait 40 l. Ses gages lui furent comptés à partir du Ier octobre 1660 2.
Le pasteur de l'église Sainte-Marie était alors ce Justus Valentin Steman, qui avait quitté la ville pour éviter de jurer fidélité à Charles-Gustave. Il passait pour être fort sévère, et certains l'accusèrent même de s'entêter dans un rigorisme dangereux3; mais on ne pouvait lui reprocher, comme à quelques ecclésiastiques danois de ce temps, de garder, pour le catholicisme, une sympathie secrète'*: son premier soin, après son départ d'Elseneur pendant la guerre, avait été d'aller à Rostock, soutenir une thèse où il prouvait que « l'église romaine était un monstre à trois têtes » 5. A la paix, ayant le titre de licencié en théologie, il était revenu prêcher à Sainte-Marie d'Elseneur et à la chapelle de Kronborg, où il présidait aussi a.u culte. En i656, il avait épousé la veuve de son prédécesseur, Matthias Welhawer6: c'était la fille du médecin J. Belovius, professeur
Qvinta Don S; octaf 4; Nafiat 3; Sex gucaltra ; dubbelt scharff; dubbell stark; Dulcian 1 6.
Uti brôstverken: Octaf 4; Blâkflôjt 4- fttjlit 1 »/2; Scharff dubbel ; Régal 8.
Pedal : Principal 8, C. D. E.\ Gedacht Bordun 16; Qvinta Don S; Octaf 4; Dulcian 16; Pofiaun S. Trimulant ; 3 Fentilfogelsâng, Simbelstjerna, 3 bldsbâlgar [Wieselgren, De la Gardiska Archivet VI, i835, p. 198).
1 Lorsque Dengel quitte Elseneur, il est chargé de dettes, et ce qu'il possède ne suffit pas à les payer. Dans l'état de ses biens, que l'on dresse alors, on mentionne un Clavichordium, estimé 9 daler. Dengel avait aussi des créanciers à Copenhague et à Malmô: il avait sans doute résidé dans ces villes avant de venir à Elseneur (Com. par M. S. A. E. Hagen). Il avait cinq enfants, dont l'un mourut à Elseneur (Hastrup-Schultz, ouvr. cité p. 106).
2 Dans le registre des comptes du 1er mai 1661 au 1er mai 1662, on déclare qu'il sert depuis un an et demi (Com. par M. S. A. E. Hagen).
3 Moller, Cimbria literata, II, p. 866, art. Justus Valentinus Stemannus.
4 Beaucoup d'usages et de cérémonies catholiques avaient subsisté dans les pays du nord (Ogier, Ephemerides, pp. 28, 3i, 1 33. — Les voyages de Monsievr Des Hayes, pp. 74 et 267). Au temps de Christian IV, il y avait encore à Copenhague des pasteurs qui étaient catholiques de cœur (G. L. Baden, Afhandlingeri Faedrenelandets Cultur-Stats-Kirke-og Litteraer Historié , 3e vol, Cop. 1822, p. \bi).
5 Voyez p. 62.
6 Welhawer, originaire de la Poméranie, avait été pasteur à Elseneur depuis 1647.
à l'université de Dorpat. Cet homme d'église scrupuleux, et studieux, possédait une bibliothèque bien remplie l, et il semble qu'il aimait la musique: chez lui se trouvait un clavichorde, et, dérogation notable aux usages établis, il décida, de son propre mouvement, que l'on remettrait deux ducats de gratification au facteur d'orgues Hans Christophersen, après qu'il eut terminé une réparation importante dont le prix, inscrit dans les comptes de 1662 — 1663, s'élevait à la somme de 3o,3 dater2. Tout en lésinant sur le loyer de Buxtehude, les administrateurs de l'église se montraient, dans ce cas, vraiment généreux envers l'artiste, et Buxtehude préférait, sans doute, cette générosité-là.
Le cantor de l'église Sainte-Marie d'Elseneur était, depuis peu d'années, David Bôckell, né à Wismar en 1620 3. Buxtehude et ce musicien prirent part, sans doute, aux solennelles actions de grâces que, le 11 février 1661, dans tout le Danemark, l'on rendit à Dieu, pour le remercier d'avoir protégé le royaume l. La misère était alors bien grande encore: mais ruinés par la guerre, les sujets de Frédéric devaient travailler, tout d'abord, pour la guerre. Au printemps de 1661, on mit la main, « avec une ardeur extraordinaire, aux fortifications de Cronenbourg, pour lesquelles tous les habitans du voisinage, sont contraints de fournir les pallissades: mais à quoi l'on ne croid pas qu'ils puissent satisfaire, la plupart étans réduits à la mandicité: et, néantmoins, ils sont encore obligez de souffrir vne nouvelle imposition sur toutes les danrées, qu'ils disent leur
1 Moller, Cimbria litcrata, II, p. 866. - Gom. par M. S. A. E. Hagen.
3 Hastrup-Schuliz, Helsingors Embcds og Bestilllngsmaend, Cop. 1904 — 1906, p. 109. Bôckell avait épousé, en 1661, Anna Jacobsdatter, d'Elseneur, fille du Klokker Jacob Petersen.
4 Samlinger til Danmarks Historié under Kong Fredcrik dcn Trcdies Rcgiering af udenlanskc Archiver, éd. par P. W. Becker, I, 184.7, F- 22°-
estre beaucoup plus à charge que les dernières guerres » l. Les fortifications de Kronborg achevées, restaient les murailles d'Elseneur à parfaire'2. Vers la fin d'avril i66r, le roi se proposait d'inspecter ces nouveaux remparts3.
Un mois plus tard, quand la ville était encore dans l'abattement, il fallut accueillir, en grand apparat, la reine Christine, qui venait de Suède, et se rendait à Hambourg. Le 27 septembre de l'année précédente, au sortir de Copenhague, elle s'était arrêtée à Kronborg, où elle avait eu « tous les honneurs qui se rendent aux personnes de sa qualité»5-. Le 31 mai, quand elle revint, avec une suite de seigneurs suédois, l'artillerie de Kronborg la salua, et elle y fut introduite par Hannibal Sehested, qui avait ordre de lui faire une «réception des plus magnifiques»5. Nous ignorons quelle fut cette réception, mais Sehested devait bien savoir que partout, pour être agréable à Christine, on s'ingéniait à satisfaire à son avidité de musique. En 1654, les jésuites de Munster s'était efforcés d'y parvenir6; au mois de novembre i655, à Innsbruck, où elle se fit catholique, elle avait entendu, à l'église, « vna musica isquisita», suavement accompagnée du concert des trompettes, tambours et timbales, nouveauté qui apportait « vn sommo diletto alla €iiriosita »7 '. Au théâtre, d'excellentes voix8 lui avaient chanté XArgia*. Pendant qu'elle se dirigeait vers Rome, les musiciens, dans chaque ville, l'avaient fêtée. A Trente, à Ferrare, à Pesaro, à Saint-Pierre de Rome, on l'avait saluée du motet Ista est speciosa. Un violon et un archiluth l'avaient charmée, au cours du repas, à Pesaro, et elle avait voulu
1 Rccvcil des Galettes, 1662, p. 352 (26 mars 1661).
2 Ibid., p. 424..
3 Ibid., p. 471.
* Rec. des Ga^., 1661, p. 1000.
5 Rec des Ga^., 1662, p. 604.
6 Arckenholtz, Historische Merkwûrdigkeiten, die Kônigin Christina von Schwedcn betreffend, 17D1 [Anhang, p. 114).
7 Galeazzo Gualdo Priorato, Historia délia Sacra Real Maesta di Christina Alessandra, Regina di Svctia, Venise, i656, p. 70.
8 Ibid., p. 88.
9 La musique était sans doute de Cesti (Voyez l'ouvrage de M. Wotquenne, ■Libretti d'opéras et d'oratorios italiens du XV Ile s., 1901, p. 20).
prendre le luthiste à son service l. Tandis que l'on dînait, à Ferrare, elle avait parlé des peintres, puis des musiciens, se montrant très bien informée des sopranistes, jugeant que Bonaventura2 était, à cette heure, l'vnico, et affirmant que le cavalier Loreto de Spolète avait enseigné il cantar leggiadroz. L'harmonie agréable des Pifari et des trombones au château Saint-Ange, les vêpres à plusieurs chœurs de Bonifatio Graziani au Giesu, un drame en musique chez le pape, le Sacrifizio d'Isacco, et Giaditta, de Carissimi, au collège germanique4, la représentation de La Vita humana, de Marco Marazzoli, l'incomparable symphonie de violes du collège anglais, les compositions de Tenaglia, avaient renouvelé et développé, dans son esprit, le souvenir et le goût de cette musique italienne à laquelle, à Stockholm, la troupe d'Albrici l'avait conquise. A son retour de Rome, elle connaissait parfaitement l'art de cette virtuosa canagliab qu'elle admirait avec d'autant plus de plaisir, qu'elle la méprisait, et son répertoire familier de dissertations s'était enrichi de toutes celles que lui avaient préparées tant de grands spectacles de musique, où des maîtres justement illustres avaient rivalisé, pour qu'elle jugeât leur œuvre digne d'être l1 '« ornamento de Principi, e diletto délie camere»6. 11 est peu
i II s'appelait Antonio Maria Ciacchi Senese (Galeazzo Gualdo Priorato, ouvr. cité, pp ioo, 112, 142, 208, et 143).
2 Galeazzo Gualdo Priorato, ouvr. cité, p. 118. Le même est nommé plusloin Bonaventura Argenti (p. 234). Cf. Eitner {Quellen Lexikon, Argentio).
3 Sur Loreto voyez R. Rolland, Hist. de V Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti; Doni loue sa méthode (Deux Traicte^ de Musique, bibl. nat. ms. fr. iqo65, toi. i85 b); cf. lani Nicii Erythraei Epistolae ad diversos, Cologne,. 1645, L. V, lettre 27, et L- VI, lettre 3~, etc.
4 Ibid., rp. ao5, 216, 212, 247, 234, 256, 241.
5 Chevraeana, 1697, p 199.
6 Galeazzo Gualdo Priorato, ouvr. cité, p. 118. Parmi les musiciens que- Christine rencontra par la suite, on peut nommer Gius. Bianchi, Ant. Rivani (Cicolino';, Finalino, Barbara Riccioni (Arckenholtz, Mémoires..., IV, p. 8, p. 10,. p. 100). Voyez aussi l'ouvrage de M. de Bildt, Christine de Suède et le cardinal A^olino (1899, p. 178) que nous citerons encore par la suite, et une lettre de Scarlatti (La Mara, Musikerbriefe, I, p. 126; cf. Monatshefte fur Musikgeschichte, XIX, 1887, p. 95). Dans son Calogue manuscrit (1724), Séb. de Brossard présume (p. 38o) que i'auteur de pièces pour violon seul, par accords, qu'il possède, est «un certain Bossu de la Reyne de Suéde, il Gobbo». Lonati, cité par Burney (.4 gen. Hist. of Mus. IV p. 641), portait ce surnom. Les-
vraisemblable que les fêtes qui lui furent données à Elseneur aient manqué de musique, et que les musiciens de la ville soient restés à l'écart et indifférents. L'annonce de sa venue, le passage de ses courriers', les avaient certainement incités à parler entre eux de cette reine qui avait fait le fameux pèlerinage dont tant d'artistes rêvaient alors. Son approche seule devait ranimer toute leur science et toute leur curiosité : ils étudièrent, sans doute, avec empressement, les compositions italiennes qu'ils possédaient, et ne rougirent peut-être pas de s'enquérir de ceux qui les avaient écrites, auprès des serviteurs les moins relevés de la reine, si personne de plus notable ne daigna leur en rien dire.
En cette même année 1661, la chapelle du roi avait repris vigueur. Caspar Fôrster la gouvernait de nouveau2. Parmi ces musiciens qui se flattaient d'avoir porté les armes, pendant le siège, il apparaissait avec une renommée de soldat: il avait servi la République de Venise contre les Turcs, étaient devenu capitaine d'une compagnie, et chevalier de Saint-Marc3. Un de ses violonistes était l'Autrichien Georg Huber, alchimiste et poète latin1; le Français Pascal Bence (Bansse?) avait la même fonction, et Pietro Sidow (Sidon), qui appartenait à la reine, se joignait, dans l'orchestre, à ces deux musiciens. Le castrat Girolamo Pignani avait été engagé, et Giuseppe Petrucci était revenu avec Fôrster5.
Il y eut bientôt de nouvelles fêtes. Pendant l'automne de i663, on célébra les fiançailles du prince de Saxe et de la fille de Frédéric, Anna Sophie. Le 25 septembre, sur un
pièces que S. de Brossard veut désigner sont sans doute les pièces contenues dans le recueil Vn»7 741 de la Bibl. nat. Rappelons, d'autre part, que Luigi Rossi a composé une cantate à voix seule sur la mort de Gustave Adolphe (Bibl. nat., Rés. V"ntf 64).
1 Recveil des Galettes, 1662, pp. 3y3, 421, 44S, 5oi, 573.
2 Cari Thrane, Fra Hofviolonernes Tid, Copenhague, 1908, p. 20.
3 Mattheson, Grundlage einer Ehrenfporte, p. 70.
* Voyez le Dansk biogr. Lex. vol. VIII. M. Thrane donne deux portraits de Huber (ouvr. cité, p, 26 et p. 27).
5 Cari Thrane, ouvr. cité, pp. 20—21. Le joueur de théorbe était Michaei Uhlich, qui servit les rois Christian IV, Frédéric III et Christian Y. M. Thrane a donné dans son livre sur les aviolons de la cour» de Copenhague une reproduction de l'épitaphe d'Uhlich, enterré à Buxtehude en 1673 (p. 29).
théâtre dressé en plein air, dans le parc de Frederiksborg, on joua une « comédie en musique », dont le texte (imité de l'italien), avait été écrit, en vers allemands, par le poète Adam Friedrich Werner: Der lobwùrdige Cadmus1. C'était une « pièce à machines » : les chars de la Renommée et de Pallas volaient dans les airs, le dragon remuait et il crachait du feu; tout à la fin, les statues s'animèrent et dansèrent un ballet; nés tout armés des dents du dragon, cinquante soldats engagèrent un giocoso combattimento 1. Les personnages étaient Cadmus, la Renommée, Pallas, le confident de Cadmus, et Flore; ils chantèrent la musique de Fôrster. Son œuvre est perdue. Nous pouvons croire qu'elle avait été bien faite, car le livret convenait au talent du compositeur. Dans ses motets et dans ses «histoires sacrées», il prouve qu'il sait voir et qu'il sait peindre. Sa vie d'aventures n'a pas été vaine : on en retrouve l'écho dans tout ce qu'il écrit. Même quand il emprunte au vocabulaire le plus commun, il parle avec une plénitude, avec une vigueur que nourrissent les souvenirs de ce qu'il a éprouvé en réalité, et non pas de ce qu'il a seulement étudié. Ainsi, dans le motet Ad arma fidèles, après ces motifs de fanfare, qui accompagnent, chez Carissimi3, chez Ruggieri '% chez vingt
1 II paraît que Pignani l'avait ensuite traduit en vers italiens {In deutsch durch Ad. Fr. Werner, darauf in welsche Reimen von Hirolami Pignani r lisons-nous dans le titre, reproduit dans le Historisk Tidsskrift, 6e vol., Copenhague, 1845, p. 490). J. Christ. Gottsched donne ce titre : Der lobwùrdige Cadmus, dem Kônig in Dennemark Friedrich dem III. und seiner Cemahlin Sophien Amalien bey dem Schlosse Friedrichsburg im Walde, in deutsche Verse geset^t, von Adam Friedrich Werner, in die Musik gebracht und mittelst VI musicalischen Auf^ûgen reprâsentiret, durch den Capellan (sic) Caspar Fôrster, den 25- Sept. Kopenhagcn, in Fol. {N'ôihiger Vorralh, 7«r Gescliichte der deutschen dramatischen Dichtkunst, etc., Leipzig, 1757,. P- 217).
2 Voici le titre italien de la pièce, 77 Cadmo, introduttione d'un giocoso combattimento e balhtlo, rappresentato in mitsica nella selue di Friderisburgh di Girol. Pignani. Paludan, Om Dramets Udvikling i Danmark... (Hist. Tidsskrift, Ve série, 2e vol., 1880, p. 55). Rappelons que Pignani et un certain Gioseppe avaient chanté, à Paris, dans Les Nopces de Pelée et de Thetis (1654). Voyez les Décorations et Machines aprestées aux Nopces de Tetis (Bibl. nat. inv. Rés. Yf. 53).
3 Militia est vita hominis {Musica romana, publ. par Spiridione, i665,n°7)
4 Ad arma (bibl. d'Upsal. tablature manuscrite, 83 : g).
autres l, chaque allusion guerrière (A), il semble que ce soient les cris de la sentinelle menacée par l'ennemi, qu'il exprime et qu'il répète, impatiemment (B).
de-les, ad
ar-ma, ad ar-ma fi - - de — les
Ad
ad
ar - ma, ad ar - ma
Dans le Bialogo de Ho/ofemc3, il reprend des thèmes semblables, et les rajeunit, avec la même verve4. La Sinfonia de l'histoire de David et de Goliath, est toute gonflée de jactance militaire5.
ES
dz^-Jti
hnn Frr, jfj7 JJ n
Et ce sont bien des grondements, des frémissements et des rumeurs de bataille qui annoncent l'approche du géant.
1 Les exemples abondent. Je me contente de signaler le début de Es crhub sich cin Streit de T. Zeutschner (Musikalische Kirchen- und Hausf rende, 1661).
2 Bibl. d'Upsal, tabl. ms. 78: 10 et Vok. vins, i Handskrift 21 :■;. s Upsal, tabl. ms. 78 : 19.
4 Voyez, dans le solo d'alto, vugnal2, certate.
6 Dialogi Davidis cum Philisieo, Upsal, tabl. ms. 78: 27.
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