II
Après cette belle phrase où l'indignation se mêle aux regrets, et après une ritournelle dont les premiers accords sont profondément expressifs, Buxtehude se repose dans la bonhomie du cantique : les violons et les voix en donnent encore deux strophes, où l'on chante le jour où le chrétien recevra, dans la vie éternelle, ces «habits que nul ne pourra lui arracher», et qu'il portera «devant le trône de Dieu, quand paraîtra le fils de l'homme».
Par les deux épisodes qui rompent la chaîne des couplets, cette cantate prend forme et signification. Dans le second épisode, la morale de l'œuvre se découvre aisément; le premier ne semble, d'abord, que l'ornement bigarré de cette pièce aux couleurs uniformes. On peut trouver, cependant, une liaison entre la page brillante, et la page émouvante. Toutes deux s'élèvent au-dessus du lyrisme bourgeois qu'une harmonie berçante suffisait, ici, à fomenter et à entretenir, et toutes deux prêchent le désintéressement : l'une, en inspirant de l'amour pour l'inutile magnificence de l'art, l'autre, du mépris pour les biens périssables. Ce commentaire du sixième chapitre de Saint-Matthieu convenait fort bien à des gens qui ne vivaient que pour le commerce. Quoique le texte qu'il interprète ne fût point dans la liturgie des dimanches d' ' Abendmusik, on avait peutêtre jugé opportun d'y recourir, un de ces jours où les fidèles se pressaient à l'église. En manière de leçon, sans doute, pour stimuler la générosité des gens de négoce. Car, en 1687, Buxtehude observait avec tristesse que la heltebte Collecte était, d'année en année, moins féconde : elle ne produisait pas même assez pour payer les musiciens engagés par surcroît. Il se plaignait déjà en 1686, faisant allusion à des défauts dont il n'était pas responsable. Le manque d'argent était-il cause de ces imperfections? Le compositeur promet de les éviter à l'avenir. Avait-on espéré qu'un sermon chanté engagerait les marchands à restaurer, de leurs deniers, die edle Music, comme Buxtehude la nomme? Ou bien, n'avons-nous, en cette cantate, qu'une exhortation «pour tous les temps», et surtout pour ce temps où le luxe augmente, où les femmes des commerçants se parent comme les femmes de la noblesse, où les Rathsweibtr
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lancent les modes? En tout cas, l'exhortation est parfaite, puisqu'elle flatte d'abord, qu'elle séduit et qu'elle éblouit; les paroles qui doivent convaincre, il n'y aura plus qu'à les dire.
D'après ces cantates pleines de joie, nous pouvons du moins nous imaginer quel fut le caractère de la musique où Buxtehude s'était proposé de représenter l'allégresse des hommes à la naissance du Sauveur. Nous arriverons aussi, indirectement, à connaître quelque chose de l'œuvre qui est désignée, dans le même catalogue que ses compositions pour Noël, sous ce titre: Das Aller schrôcklichste uni Aller erfreulichste, nemlich das En de der Zeit, nnd der Anfang der Ewigkeit, Gepràchs-weise vorgestellet1. Dans la cantate Ihr, lieben Christen, freut ench nun, bald wird erscheinen Goltcs Sohu'2, nous possédons peut-être un fragment de ce «dialogue sur la fin des temps», car Buxtehude y traite une partie du sujet, en nous montrant les justes qui attendent le jugement du Seigneur, et la récompense. Or, ce n'est pas autre chose, que le titre définit comme l'événement «le plus
joyeux et le commencement de l'éternité». Déplus, la
composition que nous avons est écrite à 5 voix, comme la composition que signale le catalogue de Leipzig. Si la cantate Ihr lieben Christen n'est point tirée de l'oratorio Das Aller schrôcklichste und Aller erfreidichste, elle doit cependant en contenir des scènes; et, de telles scènes, il serait bien difficile à un compositeur de les dépeindre de deux manières différentes.
Philipp Spitta, dans le premier volume de son Johann Sébastian Bach (1873, p. 295), analyse cette cantate, qu'il considère comme une Abendmusik pour le deuxième dimanche de l'Avent. Il observe d'abord la richesse de l'orchestre
1 Moller, ouvr. cité, II, p. i33 ; C. Stiehl, Lùbeckisches Tonkûnstler-lexil.on, p. 4; K. A. Gôhler, art. cité, p. 32Q.
2 Cette cantate a été éditée par M. Max Seiffert (Denkmâler deutscher Tonkunst, /c Folge, 14., p. 107).
que Buxtehude ajoute aux cinq voix du chœur: trois violons, deux altos, trois cornets, trois trombones, deux trompettes, basson, violone et orgue. Dans la Sinfonia, de rythme impétueux, les trois violons sonnent par fanfares, comme les trompettes qui vont leur répondre d'un ton lointain '. C'est la musique d'un cortège qui passerait dans les deux; il a disparu, que les nuées en retentissent encore, et même dans le choral que le soprano chante ensuite, le mouvement de cette procession triomphale ne s'apaise que peu à peu. « Chers chrétiens, dit le chanteur, réjouissezvous maintenant. Bientôt paraîtra le fils de Dieu, qui est devenu votre frère, c'est le cher Seigneur Jésus Christ»; voilà, dès le commencement, le sujet très nettement déterminé. En même temps, une des secrètes raisons de cette œuvre nous est révélée: nous connaissons la destination liturgique, et la signification générale de cette cantate, qui convient fort bien pour le deuxième dimanche de l'Avent, où l'on doit lire ce verset de l'évangile de Luc : « Alors ils verront venir le fils de l'homme sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté» (ch. XXI, v. 27); nous en apercevons, de plus, l'opportunité. Quand Buxtehude l'écrivit, ces mots, « la venue du Christ, l'établissement de son royaume, la vie nouvelle des justes » éveillaient, chez beaucoup de chrétiens, des rêves et des désirs infinis. Car ils avaient trouvé, dans les livres saints, les promesses d'une résurrection qui donnerait aux élus un règne de mille ans sur la terre2, avant la fin des choses; et l'attente de cette vie restaurée et splendide, où le corps aurait toute satisfaction, et l'esprit toute joie, leur inspirait les plus étranges visions. Or, un des docteurs de ces chiliastes, Joh. Wilhelm Petersen, était le fils d'un conseiller délégué par la ville de Lùbeck aux négociations d'Osnabruck : il avait passé sa jeunesse dans cette ville où il avait fait de bonnes études. Habile versificateur, il avait écrit de nombreuses pièces de circonstance3. Encore que Dieu r.e l'eût
1 Elles jouent avec sourdine.
2 Voyez ^Apocalypse XX, v. 2 et versets suivants.
3 Voyez plus haut, p. 126, note 1.
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complètement illuminé que vers i685, il avait dû longtemps préparer son esprit à recevoir le choc de la vérité fulgurante: et, sans doute, une suite de révélations partielles l'y avait disposé. En 1676, au cours de ses troubles de conscience, il avait séjourné à Lùbeck : on peut croire que Buxtehude ne resta pas indifférent, alors, aux discours de ce pcète religieux, riche de pensées fortes, d'images éclatantes, et qui parlait tout naturellement le langage biblique1: c'était précisément le temps où allait paraître Die Hochzeit des Lammes. Et voici que, maintenant, nous distinguons, dans un autre tableau de même espèce, l'effet de ces commentaires merveilleux, qui colorent l'Ecriture de tous les espoirs et de tous les mirages dont s'entretiennent les hommes du Nord. Quand Buxtehude nous dépeint la venue du Christ, escorté « de milliers d'élus », et qu'il nous la dépeint comme s'il l'avait vue, n'a-t-il point pris l'idée de ce chœur héroïque dans les descriptions que lui faisait Petersen, avant de les publier, de «la résurrection des 144000 martyrs», et du retour des justes sur une terre purifiée? A la vérité, le texte qu'il a choisi n'évoque pas seulement l'apparition du Christ et des bienheureux, mais il annonce, aussitôt, le jugement. Pour que la cantate fût formellement «chiliaste», il faudrait que, après y avoir figuré la marche de la glorieuse multitude, on y montrât le repos de ce «sabbat millénaire» où les saints doivent attendre le jugement dernier. Buxtehude ne se compromet point, en introduisant, dans son œuvre, un tel épisode; d'ailleurs, il se maintient, cela est presque certain, en une prudente orthodoxie. Et pourtant, il y a tant de vie, et tant de lumière, dans les pages où il représente les «milliers d'élus», qu'il semble les avoir écrites dans l'enthousiasme de la contemplation; peut être y était-il soutenu par le souvenir des prophéties de Petersen, tandis qu'il n'a plus que de la force, pour traduire ces mots: il viendra pour juger tous les hommes.
Une Sinfonia suit cette péroraison où l'orchestre et les
i Cf. l'ouvrage de Corrodi, Kritische Gesch. des Chiliasmus, Ille, part. 2e vol. 1783.
voix enflent de grands accords. Trois cornets et trois trombones, avec l'orgue, préludent à YArioso où la basse, accompagnée des clarini con sordino, chante : «Vois, je viens bientôt, et je porte mes récompenses avec moi». Par ce verset de 1J Apocalypse (XXII, 12), se manifeste encore la parenté de cette cantate avec la partie joyeuse de l'œuvre perdue, Dûs Aller schrôckliste und Allererfreulichste ; de plus, YArioso où il est introduit paraît assez librement composé, et le trio par lequel les justes répondent à la voix du Seigneur, intervient avec assez d'à-propos, pour justifier cette indication du titre, «à la manière d'un dialogue». Ce trio n'a guère d'intérêt que par le coloris. L'alto, le ténor et la basse demandent à Dieu la lumière du cie! : elle est symbolisée par les sons élevés de l'orchestre (trois violons, deux altos et basse), opposés à la grave requête des voix. Dans la pièce suivante, Buxtehude nous offre un nouveau contraste : deux soprani chantent un court Amen, et deux trombones avec sourdine les accompagnent.
Le chœur final est emprunté au choral dont la cantate porte le titre: les cinq voix, avec les trois violons et les trois cornets, les deux altos, le violone, et les trois trombones, y alternent avec les deux trompettes. Un Amen où le contrepoint est animé termine cette œuvre, dont l'auteur aurait bien jugé, s'il avait résolu de la publier en prologue aux scènes de joie que désigne, après les scènes d'effroi, le catalogue de 1684 *.
On l'approuverait aussi d'avoir placé, dans la même tragédie, la cantate Ich bin die Aufferstehung und das Leben, que Duben nous a gardée. Elle est écrite pour la basse, avec un accompagnement où, avec les instruments à cordes, jouent, tour à tour, les trompettes et les cornets, tandis que le basson est, presque sans arrêt, l'auxiliaire du continuo-.
1 11 faul observer que, dans cette cantate, Buxtehude donne au cantique lhr liebcn Christen la mélodie du choral Sun lassi uns den Lcib begraten : la première strophe de ce choral annonce -la nouvelle vie ». Par cette a'iusion, le compositeur ajoute à la puissance signifcative de sa musique.
2 Upsal, Tab. 82:43, fol. 6 b
CANTATES POUR L « ABENDMUSIK »
Après un rapide prélude à cinq parties (quatre instruments à cordes et la basse), le chanteur propose un thème
Icli bin die Auf-er - steliung
que les trompettes vont redire, et dont les cornets présenteront la réponse,
quand la voix l'aura déjà formulée; les deux groupes d'instruments dialogueront de même, en se répétant le second motif.
Wer an mich glau-bet, wer an midi glau-bet, der wird le - ben
Un interlude animé et assez développé des cornets semble être le commentaire de cette promesse de vie, et le premier mouvement de la cantate se termine par cette affirmation, déclamée avec plus de vigueur encore et plus de solennité que la première fois : «Qui croit en moi, vivra». Après que, successivement, cornets et trompettes ont répété ce qui, dans cette phrase de chant, retentit le plus fortement, le soliste quitte ce ton d'oracle, parle avec émotion,
Adagio
Der wird le - ben, ob er gleicb stûrbe. der wird le - ben,
SËËËÊÎ
ob er deich stûr-be
r-r- *— fl 0 #— fm—i ©
et l'orchestre décrit cette vie renouvelée que la mort nous cache.
Adagio Violini
Presto
forte C55S!
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Adagio
Presto forte
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