‹ Dietrich BuxtehudeChapitre 67 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En quelques lignes, M. Romain Rolland nous montre*, fort bien, quels sont les caractères particuliers de l'art de Buxtehude. «Ecrivant pour un public de concert (pour Y Abendmusik), et non pour un service religieux, il devait faire en sorte que sa musique fût accessible à tous. Hasndel se trouva plus tard dans des conditions semblables, et la même nécessité devait les conduire tous deux à une technique analogue. Buxtehude écarte de sa musique la polyphonie débordante et touffue, qui était cependant son royaume. Il n'y veut rien laisser que de clair, de fort, de largement dessiné, et même de scénique. Volontairement, il s'appauvrit, mais en se concentrant; et ce qu'il perd en abondance, il le reprend en intensité. Le caractère presque homophone de l'écriture, la netteté des beaux dessins mélodiques, d'une clarté populaire, l'insistance des rythmes et des phrases qui se répètent et s'enfoncent dans l'esprit, sont des traits essentiellement haendeliens. Ce qui ne l'est pas moins, c'est la magnificence triomphale des ensembles, cette façon de peindre par larges touches de lumière et d'ombre. C'est, au plus haut degré, comme l'art de Haendel, une musique pour tout un peuple1.»

En somme, les deux côtés de sa musique nous sont annoncés par sa devise, Non hominibits, sed Deo, si nous admettons qu'il écrit pour Dieu, en style abstrait, bien moins souvent que pour les hommes, d'une manière simple et vive. Je ne m'attarderai pas, ici, à rechercher et à montrer d'où lui vient ce mouvement, d'où lui vient cette

1 Hœndel, 19 10, p. 38.

couleur. Dès sa jeunesse, il s'était peut-être donné pour tâche de stimuler, par sa musique, ses compatriotes qui s'engourdissaient volontiers dans les plaisirs de la bonne chère et du repos1. Toujours, d'ailleurs, il se trouve en face de marchands, accablés par leurs biens. On dirait que c'est pour écarter leurs rêveries de finances, ou les tirer de la somnolence qui suit les repas où se réunissent les gens de négoce, qu'il invente, parfois, des mélodies semblables à celles que joueraient, sur leur tràskofiol, des ménétriers Scandinaves, s'ils étaient très habiles2. Il n'est pas seul, à vrai dire, à semer de ces motifs alertes qui restent dans l'esprit, et qui l'éveillent. Joh. Rist nous parle avec complaisance des «mélodies magnifiques, douces et bien composées de Schop», qui plaisent aux savants et aux ignorants, sont chantées des femmes, des enfants, des valets et des servantes3; il admire aussi les «chants habilement faits, bigarrés (bundt), étranges, » que Michael Jacobi, ce musicien aventureux4, écrivait si aisément «nach welscher Ahrt»b. Et je ne parle pas de la pittoresque et de l'émouvante musique de Fôrster6, ni des compositeurs qui, venus après Buxtehude, comme J. P. Krieger, ont les mêmes phrases limpides, le même développement par répétition et par extension, et la

1 L'auteur de la Relation en forme de journal, d'un voyage fait en Danemarc (1706), dit avec justesse que les pays du nord sont «habités par des gens qui savent tirer parti de la vie» (p. 597); quand il parle des paysans danois, il assure que les paysans de France ne sont que des gueux en comparaison, tant les maisons danoises renferment de meubles, de coussins, etc. (p. 219). Cf. Ogier, Epkemerides, et Eutropii Philadelphi Œconomische Balance... aus dem Dânischen ûbersel\t durch C, Copenhague, 1760, chap. 8 et chap. 11. Voyez aussi le curieux ouvrage de Th. Bartholinus, De Medicina Danorum domestica dissertationes X, Copenhague, 1666: ses compatriotes mangent trop et trop longtemps (p. 376); «ante pastum quiescunt nostri, et post pastum torpent» (p. 382).

2 Voyez, en particulier, la cantate Drey schône Dinge (p. 433 et suiv. de ce livre), certaine ritournelle de la cantate Ailes was ihr thut, etc.

3 II écrit en i652 (cité par E. E. Koch, Gesch. des Kirchenlieds... I, p. 42?.

4 11 avait voulu servir Venise, contre le pape, en qualité de cavalier.

5 Ce jugement de Rist a été publié en i65g (voyez l'art, de M. Seiffeit, Matthias Weckmann, etc., dans les Sammelbànde de 17. M. G., 1900, p. io3).

6 Voyez plus haut, p. 69.

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