BUXTEHUDE A LUBECK LA «MUSIQUE DU SOIR
Lorsque Dietrich Buxtehude s'y installe, en 1668, Liïbeck a le renom d'être une fort belle ville. Louis Deshayes de Courmenin y admire, pendant l'été de 1629, l'élégante ordonnance des maisons : « Ce s'ont de grands et vastes logemens, dont le premier estage est de la hauteur de cinq toises, les portes sont cocheres et de toute la longueur et largeur du logis ; ils n'en font qu'une sale et un poésie à costé, dans laquelle sale ils déployent tous leurs plats d'étain, assiettes, chaudrons et autres ustanciles, et dans le poésie tous leurs verres et gobelets » '. Au mois de janvier de 1646, Jean Le Laboureur, qui accompagne la reine de Pologne, au-devant de laquelle vient, à cheval, une « compagnie fort magnifique des principaux bourgeois », observe que « les rues sont grandes et larges, les maisons belles et bien basties : mais la plus part, quoy que très hautes, n'ont qu'vn estage au dessus de leurs boutiques, où il y a en chacun vne grande fenestre d'vn costé et d'autre, comme en plusieurs autres villes des duchez de Mekelbourg et de Pomeranie. Ce qui est de grande apparence, estans mesmes toutes de briques, mais peu logeables»1. Whitelocke, en 1654, voit avec plaisir les beaux bâtiments, les rues larges, les maisons de briques, dont les chambres sont dallées de pierres aux veines rouges et blanches, et de
1 Les voyages de Monsievr Des Hayes, Baron de Courmesvin, en Dannemarc, Enrichis d'Annotations Par le Sieur P. M. L., Paris, 1664, p. i85.
2 Histoire et relation dv voyage de la Roy ne de Pologne, 1648, p. 109.
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marbre1. Balthazar de Monconys, qui visite Lûbeck à l'automne de i663, remarque aussi que les rues « sont fort larges, et propres»: il décrit les maisons de briques, «dont quelques-unes sont à l'Angloise, quarrées et toutes en vitres; les autres sont en creux commes celles de Hollande, mais ont les portes hautes, rondes et ornées de belles sculptures auec de grandes sales à l'entrée, comme celles de Hambourg»2: à l'hôtel des « armes de Hambourg », où il loge, on peut faire pénétrer «dans la sale» un carrosse attelé de quatre chevaux. La place est bien fortifiée, et les portes «sont fort belles, mais principalement celle qui va à Olstein ». Les églises «sont bien tenues»; elles ont doubles aiguilles, couvertes de cuivre. A la cathédrale, est peinte, sur la muraille, l'histoire du cerf merveilleux que rencontra le « duc Henry Léo de Saxe » ; de l'hôtel de ville, de Monconys n'aurait presque rien à dire, si l'on n'y gardait pas « la peau de plusieurs lyons remplie de paille, qui les représente comme vifs, auec un poisson spada ». Les femmes portent de « grandes capelines de paille qu'elles tiennent en l'air sur la teste auec les deux mains », elles ont des manteaux faits comme ceux des hommes, « et des cales qui descendent iusques sur les sourcils, et qui retournent sur les temples et laissent les oreilles descouvertes ». En 1637, Aubery du Maurier vantait les mérites des femmes de Lûbeck, de Hambourg et de Brème; elles ne «songent qu'à leur ménage^ les mères s'occupent de l'intérieur de la maison, et les filles à coudre et à faire de la dentelle. Tout y est sage et réglé ; une coquette y seroit un monstre; aussi on n'y lit point de romans, qui sont la perte de la jeunesse. On n'y connaît point les cartes », etc. 3. Dans le journal de Whitelocke sont prônées les vertus du peuple, pacifique et laborieux4. On était cependant à la veille de troubles politiques, mêlés
1 A Journal of the sw.edish Ambassy in the Years MDCCLIII (sic) and IV, vol. II, 1772, p. 291.
2 Iovrnal des Voyages de Monsievr de Monconys,... Seconde partie, Lyon, 1GG6, p. 224 et pp. suiv.
3 Mémoires de Hambourg, de Lûbeck et de Holstein, etc., par feu Messire Aubery du Maurier, i-~ib, p. 35.
1 A Journal, etc., II, p. 289.
d'émeutes, et les bourgeois devaient bientôt évincer les patriciens dans le gouvernement de la ville*. Quatre bourgmestres et seize conseillers, nommés à vie, étaient chargés de la régir, Quelques-uns de ces sénateurs étaient fameux par leurs missions : Johann Marquard avait représenté la ville aux négociations de Brômsebro, entre la Suède et le Danemark2; David Gloxin avait été délégué aux congrès de Munster et d'Osnabriick3 ; Johann Ritter avait porté, en 1660, l'hommage de Lubeck à l'empereur Léopold4. Célèbre par le commerce, la cité marchande l'était aussi à cause des bonnes lettres : le Catharinaeum, gymnase pourvu de bons maîtres5, était fréquenté par des élèves que l'on y envoyait de loin.
Comme les canons, les cloches6, les navires7 et les maroquins8, les musiciens de Lubeck étaient alors en grande réputation. « Bien accoutrés et de belle tenue», les Rathsmusikanten avaient joué, en 1654, devant Whitelocke, et s'étaient signalés comme des maîtres9. Ils étaient au nombre de sept; en 1641, leur orchestre était formé de deux cornets et un trombone, trois instruments à cordes et un luth10. Vers le milieu du siècle, il y a dans cette compagnie d'excellents artistes. Depuis 1624,. Nicolaus Bleyer y était joueur de cornet : son talent de violoniste était aussi reconnu, et on le tenait pour un compositeur estimable. En 1628, il publia
1 Max Hoffmann, Geschichte der freien itnd Hansestadt Lubeck, 2. Hâlfte, Lubeck, 1892, p. 101.
* Ibid., p. 94..
3 Moller, Cimbria literata, I, p. 211.
4 Ibid., p. 555.
3 Voyez l'ouvrage de Deecke, das Katharineum.
6 Hoffmann, ouvr. cité p. tu. En 1G62, les o marchands de Lubeck» devaient fournir 120 pièces de canon au grand duc de Moscovie (Rec. des Galettes, i663, p. 368). Ils faisaient aussi commerce de boulets et de munitions (Rec. des Ga?., i658, p. i5).
7 Mitteilungen des Vereins fur lùbeckische Geschichte und Altertumskunde, IX, P. 137.
8 Les tanneurs de Lubeck achetaient les peaux en Danemark {Les voyages de Monsieur Des Hayes, p. 46).
9 A Journal, etc., 11, p. 294.
10 Fran\ TunJer, par M. le Prof. Stiehl (Monatshefte fiir Musikgesc'iichte, 1886, p. 122).
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une collection de pavanes, gaillardes, ballets, courantes, etc.: le cantor Andréas Herlitz y joignit l'éloge de l'auteur, qu'il avait trouvé par anagramme, dans son nom, o vir, belle canis. Gabriel Voigtlânder, ancien trompette de la ville, écrivit pour une œuvre de 1642 un assez long poème1. Bleyer mourut en i658. Quelques années auparavant, Thomas Baltzer, qui, tout en ayant la charge de luthiste, était un violoniste insigne, avait quitté Lubeck et était allé en Angleterre. Le 4 mars i656, John Evelyn exprimait, en son journal, son admiration pour the incomparable Lubicer : il était émerveillé d'entendre un aussi jeune homme varier avec tant d'habileté un thème de cinq notes, et tirer, d'un seul instrument, un plein concert2. Dans les pièces que l'on a conservées de lui3, subsistent les témoignages de ce jeu nourri qui étonnait Evelyn; il y propose des suites d'accords à trois et à quatre parties, exige, d'ailleurs, de la sûreté de doigté et de l'agilité dans ses traits en sixtes disjointes, et dans ses passages en triples croches. Au service de Charles II depuis 1660, il mourut d'apoplexie, le 24 juillet i663. Un autre violoniste du conseil, Gregorius Zuber, publia en 1649 des pavanes, gaillardes et ballets à cinq parties, et, en iô59, un second recueil de pièces de cette même sorte, composées à deux et à quatre voix, avec basse continue '*. Le violoniste Nathan Schnittelbach, né à Danzig le 16 juin i633, élève de Nicolas Bleyer, dont il épousa la fille, fut aussi Rathsmusikiis de Lubeck. Avant 1660, il était déjà considéré comme un maître, et Nicolaus Adam Strungk avait acquis, sous sa direction, « une habileté peu commune»5. Deux Suites pour quatre instruments sont tout ce que nous connaissons de Schnittelbach. Le
1 Kurt Fischer, Gab . Voigtlânder, Sammelbànde der I. M. G, XII, p. 3i. Sur Bleyer, voyez aussi Mattheson, Grundlage einer Ehrenpforte, p. ib, et C. Stiehl, Liïbeckisches Tonkùnstlevlexikon, 1887, p. 3.
2 The Diary of John Evelyn... éd. par W. Bray, 1890, p. 246.
3 M. C. Stiehl a réuni, dans une étude sur Baltzer, des documents et des compositions {Thomas Balt^ar 1 63o-i 663, ein Paganini seiner Zeit. — Monatshefte fur Mus. Gesch. 1888, p. 1). Voyez aussi le Liïbeckisches Tonkùnstlerlexikon du même auteur, Leipzig, 1887, p. 2.
4 Liïbeckisches Tonkùnstlerlexikon, p. 19.
5 Mattheson, ouvr. cité, p. 353.
thème des pièces qu'il y juxtapose nous indique déjà dans quel esprit il traite ces séries de danses, cherchant à y mettre de l'unité.
(I) Prseludium
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i Upsal, Instrumental-Musik i Handskrift, Caps. 8,22 (Preludium, Allamand, Courant, Saraband ex E à 4).
- Upsal, 7. - Mus. t Handskrift, Caps. 8, 23 (Pavana, Galiarda à 4 violin di Schnittelbach).
3 Le second violon exprime d'abord le thème, dont le premier joue la réponse.
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