ANCIEN PRÉFET DU COLLÈGE SAINT-JOSEPH DE LILLE
PROVINCIAL DE LA PROVINCE DE CHAMPAGNE RAPPELÉ A DIEU LE JEUDI SAINT, 7 AVRIL 1887
DISCOURS
Prononcé au service funèbre célébré pour son âme le samedi 30 avril, dans l'église paroissiale du Sacré-Cœur.
Mes Révérends Pères, Messieurs et Mesdames, Mes chers Enfants,
Il s'est donc éteint loin de nous l'homme de bien et l'homme de Dieu, qui était pour notre , collège , pour la Compagnie de Jésus, pour tant d'âmes qui le pleurent , cette lampe ardente et luisante dont parle l'Évangile ! Et voici qu'il ne nous reste plus , à nous qui n'avons pu recevoir ses adieux, qu'à redire la parole que Jésus prononçait sur son ami de Béthanie : Amicus noster dormit : « Notre ami s'est endormi. »
C'était bien, en effet, un ami pour vous tous qui êtes venus si nombreux lui payer aujourd'hui le tribut de vos prières et de votre inconsolable reconnaissance. C'était votre ami, à vous, mes très chers enfants, qui ici depuis quinze ans « avez été sa joie, et qui êtes maintenant sa couronne K » C'était votre ami , à vous , pères et mères de famille , qui , dans l'œuvre de l'éducation de vos fils, trouviez réunies en lui toutes les fermetés avec toutes les bontés mises à votre service. C'était votre ami, surtout à vous , ses frères en religion , qui étiez devenus ses fils à un titre nouveau; car si le plus grand témoignage de l'amour, comme l'a dit le Seigneur, c'est de donner sa vie pour ceux qu'on aime, ne l'avez- vous pas vu, à peine nommé Provincial, vous livrer sans compter, dans d'épuisants travaux , toutes les forces, comme tous les trésors d'une vie qu'il finit par vous immoler tout entière ?
Et moi aussi, je l'aimais et j'en étais aimé. Laissez-moi donc revendiquer moins l'honneur que le devoir d'une amitié qui aspire à payer le tribut de quelques paroles d'hommage à une âme si chère. Car, moi aussi, je puis dire avec saint Bernard pleurant sur son frère, que « mes entrailles sont déchirées et que j'ai perdu la moitié de ma vie. » Ce frère Gérard qui partageait avec le saint Docteur le gouvernement de l'abbaye de Clair-
1 S. Paul, ad Phil. iv. i. Charissimi et desideratissimi, gaudiutn meum et corona mea, sic state ia Domiao, charissimi.
vaux, Bernard disait de lui : «. 0 mon cher frère, tu portais plus de la moitié de la charge, et, m'en laissant modestement les honneurs, tu prenais sur toi le plus lourd de l'ouvrage. Tu t'engageais dans toutes les difficultés, tu intricabaris ; et moi, grâce à ton bienfait, j'avais le loisir de vaquer au service de l'Église, à l'étude des choses de Dieu et à l'enseignement de mes disciples et de mes fils. Et comment ne l'eusse -je pas fait en toute sécurité, lorsque je te voyais à l'œuvre, toi qui fus ma main droite, la lumière de mes yeux, la parole de mes lèvres, cette vraie parole du « juste qui n'exprime que la sagesse et qui ne prononce que le bon jugement * ! »
Bernard disait encore, et je puis bien dire avec lui : « Vous savez , vous , ô mes fils , ce qu'il était pour tous, et vous savez ce qu'il était spécialement pour moi. J'étais faible, et il me soutenait; j'étais timide et hésitant, et il m'affermissait; j'étais lent à l'action, et il m'excitait; j'étais oublieux et
1 Bernardi in Cant. sermo XXVI, ii ei 8 : Merito ex eo pendebam totus quimihi tolum erat. Solum penè relinquerat mihi provisoris honorem, nam opus ipse faciebat : ego vocitabar abbas, sed ille prœerat in sollicitudine. — Tu intricabaris, et ego tuo beneficio ferialus sedebam mihi, aut certe divinis obsequiis occupabar, aut doctrinse filiorum utilius intendebam. Cur enim securus non essem, cum te scirem agentem foris manuni dexteram meam, lumen oculorum meorum, pectus meum et linguam meam? Et quidem indefessa manus, oculus simplex, pectus consilii, lingua loquens judicium , sicut scriptum est : Os jusli medilabitur sapienliam , et lingua ejus loquelur judicium. Ps. XXXIX.
imprévoyant, et il m'avertissait. Gomment m'es -tu ravi, comment es -tu arraché à mon affection, ô âme de mon âme et cœur selon mon cœur ^ ! »
Mais à ces plaintes douloureuses sur la mort de son frère , Bernard trouvait du moins une consolation : c'est qu'il avait été le témoin édifié de ses derniers instants , et que , comme il le raconte , « revêtu des habits sacerdotaux, il avait récité sur lui les prières de l'Église et jeté la terre sur ce corps qui était rendu à la terre. » Une pareille consolation ne nous a pas été donnée; et c'est au jour même où nous nous réjouissions de l'espérance de le recevoir et de le posséder pour plusieurs semaines que tout à coup éclata la foudroyante nouvelle. Nous ne le savions pas malade, et il venait de recevoir les derniers sacrements!
C'était le jour du jeudi saint. Réunis devant l'autel, vous vous disposiez, mes chers fils, au pieux exercice du Chemin de la croix lorsque, d'un cœur brisé mais encore confiant, je dus vous prévenir du malheur qui nous menaçait, et je vous demandai de
' Idem. Ibid. 4 : Scitis , o filii, quam justus sit dolor meus, quam dolenda plaga mea. Cernitis nempe quam fidus cornes deseruit me in via hac qua ambulabam , quam vigil ad curam, quam non segnis ad opus, quam suavis ad mores. Quis ita mihi pernecessarius? Gui aeque dilectus ego? Dolete, quaeso, vicem meam, vos quibus hœc nota sunt. Infirmas corpore eram, et ille portabat me; pusillus corde eram, et confortabat me; piger et negligens, et excitabat me; improvidus et obliviosus, et commonebat me, Quo mihi avulsus es ? quo mihi raptus e manibus, homo unanimis, homo secundum cor meum ?
pousser vers Notre- Seigneur Jésus-Christ, victime et rédempteur, ce cri de l'Évangile : « Seigneur, voici que celui que vous aimez est malade ! » Mais , hélas! déjà, à cette heure, notre Père n'était plus ; et le lendemain, vendredi saint, il me fallut recevoir et vous porter à vous-mêmes un coup plus cruel encore, en venant vous annoncer, du pied du saint autel dépouillé et en deuil , que c'en était fait : tout était consommé.
C'est donc loin de nous, à Reims, loin de son cher collège, loin de la ville de Lille, qui lui devait tant et qui se fût portée fen foule à ses obsèques , qu'il avait expiré. C'est là que le jour suivant il était inhumé, le soir du samedi saint, aux premières Vêpres de Pâques, aux premiers chant de V Alléluia , sans qu'aucun de nous eût eu le temps d'aller se joindre au cortège de ses frères et de ses amis , comme s'il avait lui-même recherché pour sa mort cette humble obscurité qui lui avait été si chère pendant sa vie. Et nous, qui ne devions plus le revoir en ce monde, nous n'avions plus, pour nous consoler, que la parole que les anges du sépulcre disaient aux disciples éplorés : Surrexit, non est hic : « Il est ressuscité, il n'est plus ici ! Ne cherchez plus parmi les morts Celui qui est vivant, et rappelez-vous de quelle sorte il a conversé avec vous quand il était encore dans sa patrie terrestre K »
1 S. Luc. XXIV, 5, 6 : Quid quœritis viventem cum mortuis? Non est hic, surrexit: recordamiai qualiter locutus est vobis cum adiiuc in Galilœa esset.
Eh bien, oui, nous nous rappellerons ses paroles, ses actions; nous recueillerons les souvenirs d'une vie si édifiante. Mais comment pourrons-nous le faire? Qui nous donnera de percer ce double et triple voile dont son humilité recouvrait ses vertus , et qui n'était transparent que pour le regard de Dieu? Aussi bien cette vie si pleine dans sa brièveté se résume-t-elle en deux mots : se dévouer et s'oublier. Et soit qu'on le considère, comme nous allons le faire, se donnant à Jésus-Christ dans un mystère ineffable d'oblation, d'union et d'immolation , soit qu'on le voie se consacrer au service des hom.mes dans l'œuvre de l'éducation ou de l'administration , c'est partout le même dévouement et le même renoncement. Mais c'est en cela même qu'il présente en sa personne ce type si accompli de perfection religieuse, sacerdotale et pastorale dont le spectacle journalier a été une des grâces insignes de notre existence, et dont je voudrais retracer quelque image à vos yeux.
D'abord il se donna à Dieu. Fils de cette terre d'Alsace qui a toujours fourni à l'Église, comme jadis elle fournissait à la France ses meilleurs soldats , Antoine Sengler y apparaît dès ses premières années comme un pur enfant de grâce et de lumière. Il dut beaucoup à sa mère, de laquelle il écrivait plus tard : « Je ne puis me rappeler sans attendrissement que c'est du ministère de ma si bonne et si pieuse mère que vous vous êtes servi ,
ô mon Dieu, pour m'inculquer, dès ma plus tendre enfance, le devoir de sauver mon âme. Rendez-lelui, ce bienfait, maintenant que vous l'avez appelée dans votre éternité. C'est pour moi que vous l'aviez faite si bonne et si pleine de foi. Oh! que vous aimiez donc mon âme, puisque, dès mon berceau, vous me prépariez tant de moyens de me conduire à vous ! »
Ce chemin du devoir et du salut, il résolut dès lors de s'en écarter jamais. La veille de sa confirmation, après s'être confessé, il disait à un ami, au sortir de l'église : « Nous allons voir maintenant si nous ne pouvons pas vivre sans péché! » C'est lui aussi qui disait à sa plus jeune sœur, quand elle revenait de se confesser : « Ma petite sœur, plus de péché ! » Tout jeune enfant on le voyait marcher en tête des pèlerinages à Notre-Dame des-Neiges et à Notre-Dame-du-Chêne. C'est lui qui chaque soir récitait la prière et le chapelet à sa famille et aux gens du voisinage , auxquels il faisait aussi la lecture de la vie des Saints. Il était tenu par tous pour l'ange de cette chrétienne et patriarcale maison de huit enfants dont il était le plus jeune, deux garçons et six filles, dont cinq furent religieuses, quatre chez les Sœurs de Saint- Vincentde-Paul et une à la Divine Providence. Plus tard, l'écolier le plus discipliné du collège de Schlestadt, puis du petit séminaire de Strasbourg, le plus studieux , le plus pieux , le plus souvent acclamé , le plus chargé de couronnes, et le plus modeste en
même temps, c'était lui. Le membre le plus charitable de la Conférence de Saint -Vincent - de - Paul et le visiteur le plus apostolique des pauvres, le catéchiste le plus zélé des soldats de la garnison, c'était encore lui, que ces hommes, par reconnaissance, avaient soin de reconduire le soir à sa maison, pour profiter plus longtemps de son entrelien.
A dix -sept ans il entra dans la Compagnie de Jésus par cette porte de l'innocence et de l'amour de Dieu qui avait vu passer les saint Louis de Gonzague et les saint Stanislas , auxquels on le comparait. Il fut la fleur du noviciat comme il avait été celle du séminaire, du collège et du foy^er domestique. On respirait autour de lui la bonne odeur de Jésus- Christ; et un contrat qu'un jour il signa, à Saint- Acheul, entre lui et un jeune novice expirant, nous laisse voir combien lui-même avait dès lors la tête et le cœur dans le ciel.
Ses premiers vœux prononcés, on l'envoya au collège de Saint- Clément de Metz, pour y professer la classe de troisième, et bientôt l'on s'étonna de l'ascendant à la fois respectueux et affectueux que cet adolescent possédait sur ces enfants dont, par la jeunesse de son visage, il semblait presque le frère. Successivement on le fit passer des classes de grammaire aux classes de littérature, et son autorité grandit avec le prestige d'un mérite qui n'avait d'égal que son humilité. Une classe d'humanités qui ne comptait pas moins de soixante -trois élèves,
puis une classe de rhétorique qui en avait quarante-six, purent être conduites par lui, en 1864 et 1865, à des succès éclatants, sans que pendant ces deux années une seule punition eût jamais été donnée ni méritée. « Gomment avez -vous pu obtenir ce résultat? » lui demandait un de ses confrères dix ans plus tard. — « C'est que, réponditil, jamais je ne suis entré une seule fois en classe sans avoir fait une visite au saint Sacrement. » Il écrivait lui-même, au souvenir de ses débuts dans le ministère de la régence : « Qui m'a donné la hardiesse de me présenter à la Compagnie de Jésus, d'y pouvoir faire la classe durant tant d'années, alors que je ne pouvais pas même dire le Veni sancte Spiritus sans émotion? C'est la seule confiance en Dieu. Aussitôt la prière faite , je me sentais un autre homme. Ah! si je regardais davantage Notre -Seigneur! » ^
A Rome , où on l'envoie faire sa théologie , il se plonge avec amour « dans les profondeurs du Christ, » et il y devient un véritable maître dans « cette science suréminente de la charité de Dieu, » comme s'exprime saint Paul. Aussi bien c'est pour mieux aimer qu'il désire s'instruire davantage. Il écrivait ensuite : « Qui cognoscit te, Deus, amat te et seipsum ohliviscitur. Que cette parole de saint Augustin est vraie! Et moi je vous connais si peu, si peu, mon divin Sauveur! Et je désire tant vous aimer, ô mon bon Maître ! Donnez -moi de vous connaître de plus en plus, afin de vous aimer davantage,.
et puis de me dévouer tout entier à vous faire connaître , aimer et servir ! »
Il fut fait prêtre à Rome , dans la semaine sainte de l'année 1869, Il avait alors trente-trois ans, l'âge qu'avait Jésus -Christ lorsqu'il monta à l'autel du sacrifice de la Croix. C'est à l'occasion de son sacerdoce que, pour la première fois, il nous est donné de lire, pour ainsi dire, dans le livre intérieur de son âme. De précieuses « Notes spirituelles » livrent à son directeur les pensées de ses retraites de 1869 à 1884. Je déclare que jamais je n'ai rien lu de plus admirable que cette centaine de pages, même dans l'histoire des saints. A la veille du grand jour, le futur prêtre s'est voué à toutes les humiliations dans des termes qui effrayent par leur magnanimité. Oserai-je vous les redire?... « Que cent fois le jour ma pauvre nature défaille en ses propres infirmités ; que cent fois par jour le rouge me jaillisse au front et me couvre de confusion à la face de mes frères et des étrangers ; que sur moi tombent l'indifférence , le rire et le mépris , à cause de mes défauts , de mes incapacités , de mes misères; et cent fois par jour, tout en ressentant cet état de délaissement, de solitude et de rebut, je bénirai votre nom, ô mon Dieu crucifié, et je dirai merci! » Mais c'est là même, c'est dans cet état d'infirmité, qu'il trouvera, comme l'Apôtre, la raison de sa puissance, cum infirmor, tune potens suni; et sa confiance ajoute : « Et puis , malgré cela, si l'obéissance me dit de marcher, d'agir, de parler pour
VOUS, ô Seigneur Jésus, et pour les âmes chéries, en votre nom je marcherai, j'agirai, je parlerai, escorté de mes faiblesses, mais appuyé sur votre vertu, et espérant ainsi contre toute espérance. Voilà mon programme pour toute ma vie de prêtre, ô Sauveur Jésus! Aidez-moi à le remphr jusqu'au dernier souffle de mes jours. »
Ce fut sur l'autel de sa première messe, célébrée le saint jour de Pâques, 28 mars 1869, à six heures et demie, dans l'église du Gesii, h la Capelletta de son bienheureux Père Ignace, que le jeune prêtre déposa ce programme de sa vie. Il s'y offrait comme victime avec la Victime divine qu'il immolait : « Je le sens, note-t-il à la suite, je le sens, ma main tremble en écrivant ces mots ; mes lèvres se prêtent avec peine à prononcer cette prière : c'est la nature qui a peur. Néanmoins , ô Jésus , mon amour crucifié, donnez -moi de souffrir, de souffrir quelque chose, de souffrir beaucoup pour votre nom. Avec votre grâce, fiât! fiât! »
Le même jour, il formula sur le papier, et, comme il s'exprime , il « grava en traits ineffaçables » deux demandes qu'il avait faites, le matin, au Seigneur descendu entre ses mains. Après quoi il prit cette feuille et la plaça sur lui pour la porter toujours , (( afin que chaque jour, dit -il, Jésus, venant dans mon cœur, trouve ce papier sur ma poitrine comme un monument perpétuel de ma confiance illimitée. » La première demande qu'elle contient est que chaque jour, à chaque fois qu'il célébrera le saint sacrifice,
Dieu lui accorde qu'il le fasse dans les mêmes dispositions qu'en cette matinée de sa première messe, ou plutôt dans des dispositions de plus en plus conformes à celles de l'âme de Jésus. » La seconde demande est celle de pouvoir célébrer tous les jours de sa vie ; « Oui, tous les jours de ma vie, sans exception aucune; dusse -je me traîner tout brisé à l'autel, pourvu que je puisse y rester une demiheure, pour vous y offrir, ô Jésus victime, à la gloire de votre Père, et en sacrifice d'expiation pour ma pauvre âme et les âmes de vos fidèles!... » Toute cette semaine pascale respire ce saint enthousiasme. On y voit le nouveau prêtre aller porter sa messe de sanctuaire en sanctuaire, comme pour rendre chacun de ses saints de prédilection témoins de son bonheur et garants de ses serments. A Sainte -Marie -Majeure, il célèbre dans la chapelle de la Madone de saint Luc, où il remercie Marie de « trente -trois ans et demi de tendresse maternelle, et où il lui recommande ardemment ses trois sœurs, seuls et derniers débris qui lui restent sur la terre d'une famille jadis si nombreuse! » A Saint -André du noviciat, il célèbre sur le corps de saint Stanislas Kostka , auquel il rappelle leur pacte fraternel , qui date de près de quinze ans : « Il y a quatorze ans et demi, ô mon aimable frère , que dans la retraite d'Issenheim, sous les platanes du jardin, devant votre statue, je vous prenais pour patron ! » Mais c'est avant tout à Saint- Pierre de Rome , dans la crypte du Vatican , sur le
corps du Prince des apôtres, qu'il a voulu, dès le lundi de Pâques, célébrer sa seconde messe. « C'est là, dit-il, que son cœur l'a pressé d'aller prier pour le saint-père Pie IX, pour le Saint-Siège, pour le concile du Vatican qui va bientôt s'ouvrir^ pour tous les défenseurs de Rome et de la Papauté, pour la Compagnie de Jésus en particulier, afin qu'elle soit tout entière au service du Pape, dût -elle être écrasée sous le coup de ses ennemis! Ainsi soit- il, ô Pierre, ô mon chef, à la vie, à la mort! »
Un an après, 4870, le Père Sengler, de retour en France, passa à Saint- Acheul l'année de probation, qui complète et perfectionne les deux années de noviciat, et que, pour cette raison, l'Institut de saint Ignace appelle le troisième an. Elle s'ouvre par une grande retraite qui dure trente jours. Pendant cette retraite, notre cher Père note jour par jour toutes ses impressions, avec une fidélité et une sincérité qui mettent son âme sous nos yeux. De vous dire les ascensions spirituelles de cette âme durant ce mois trop court de sanctification , ce serait un discours infini, car il faudrait vous lire toutes ces pages écrites dans « ce feu de la méditation » dont a parlé le prophète. Je vous avoue que, quant à moi, je n'ai jamais mieux compris que par cette lecture le travail de transformation surnaturelle qui s'opère, pour une âme livrée généreusement à la grâce, dans ce moule des exercices spirituels de saint Ignace, où ce fils d'Ignace, il est vrai, se plonge jusqu'au fond. Notons que le mois
de sa retraite est ce mois de décembre 1870, durant lequel on se bat tout autour de lui , aux environs d'Amiens. Mais il s'est dit à lui-même dès le premier jour : « Ingredere totus. Pour entrer ainsi tout entier, il y a un sacrifice à faire , parfois bien grand, dans l'état actuel de la France; mais Dieu me donnera une plus grande grâce pour le faire ; et puis mon affaire , à moi , c'est une bonne retraite , comme c'est la meilleure manière de servir mon pays. » Rien donc ne le distraira de cette autre bataille qu'il livre pour l'assaut du royaume des Cieux; et lui, ce fils de l'Alsace, dont l'ardent patriotisme porte dans son cœur toutes les angoisses de l'heure présente , ne se permet pas même, ne fût - ce que quelques secondes , d'écouter de sa fenêtre les roulements du canon qui lui viennent des champs de Dury et de Bapaume.
Quand le retraitant sort de là il ne s'appartient plus : il est tout possédé , tout captivé par le Christ, tout chargé de chaînes de son saint amour. C'est à la lettre que je puis le dire ; car je lis , par exemple, qu'en l'honneur de Jésus garrotté par ses bourreaux, ce pénitent du Christ a résolu et obtenu de porter désormais une chaîne qu'il se mettra, dit-il, soit aux reins , soit au bras , qu'il gardera chaque jour, du moins jusqu'au déjeuner, et qu'il reprendra à chaque fois , autant que possible , qu'il devra se rendre au parloir ou au confessionnal : « C'est chose incroyable, écrivait -il ensuite, quelle consolation cette chaîne me cause, combien
de bonnes pensées cette petite souffrance me procure... Pour les autres pénitences, je verrai un peu plus tard. »
Mais il est une autre chaîne, une chaîne invisible, chaîne d'or et de diamant, qui plus que jamais va l'attacher à Jésus -Christ : c'est la chaîne de la conformité au bon plaisir de Dieu. « Ita, Pater. Oui, mon Père : » telle est la devise qu'il s'est choisie tout d'abord en entrant dans cette retraite décisive. Or ce lien sacré, il a résolu de le serrer par un nœud désormais indissoluble. Il y a dix ans que cette pensée est descendue en lui; il la reprend, il la pèse, il la porte devant Dieu , il la soumet à son directeur ; il s'encourage , il s'effraye , il s'examine , il s'essaye , car la chose est si grave ! Longtemps la nature se fait peur, l'humilité elle-même s'épouvante et lui dit : « N'est-ce pas au-dessus de tes forces? Pourras-tu tenir ta promesse? Et si tu ne la tiens pas, n'est-ce pas téméraire à toi de t' engager à une pareille chose ? Cela est pour les saints, mais pour toi... » Cependant Jésus lui-même fait retentir sa voix dans le fond de son cœur : « Les seuls mots que j'entendis, rapporte-t-il, furent ceux-ci: « Que crains-tu? Pourquoi hésites-tu? Ai-je hésité à mourir pour toi? Perd-on à être généreux avec moi? Marche en avant, je serai avec toi! » Déjà l'amour le presse, et il écrit tout enflammé : « Je m'engage dans une lutte qui sera longue et pénible. Mais puis -je faire autrement? Dilexit me et tradidit semetipsum pro me. Et qu'est-ce que mon sacrifice auprès du sien? 0 mon
divin Sauveur, le motif principal, je dirai presque le motif unique de ma détermination , c'est celui de vous plaire : vous plaire, ô mon Sauveur, et glorifier votre Père ! » Enfin , après quinze jours de prières et de larmes, après dix ans de désirs, la grâce et l'amour l'emportent; et un jour, saint jour de dimanche, le dix-neuvième jour de sa retraite, il écrit transporté : (( Je reviens de la chapelle le cœur rempli d'une joie et d'une consolation intimes et tranquilles, mais aussi des plus douces que j'aie jamais goûtées. C'est le bonheur de ma première communion, du jour de mes vœux et de ma première messe. Que le bon Dieu est bon de se montrer si sensible à la misérable offrande de sa pauvre créature! »
Or, cette offrande qu'il vient de faire , prosterné devant le Tabernacle, et qui le rend si heureux, cet acte solennel sur lequel j'insiste tant, parce qu'il donne la clef de la conduite de toute sa vie, qu'estce donc, chrétiens? qu'est-ce donc? C'est un vœu, un vœu subhme, « le vœu de faire toujours et en tout ce qui plaira davantage à Dieu , à l'exemple de Jésus-Christ. » Qux placita sunt ei facio semper. C'est « l'obhgation jurée, et sous peine de péché, comme il s'exprime encore , de servir toujours le bon Dieu de son mieux, même dans les plus petites choses, » C'est le vœu du plus parfait , quoique ce dernier mot sonne mal à l'oreille de son humilité. C'est le vœu du Père de la Colombière, le vœu de sainte Thérèse, car il s'est dit
comme elle : « Toujours recevoir et ne jamais donner, c'est un martyre! — Elle avait bien raison, ajoute-t-il aussitôt, et je commence à le sentir. Mais puisque le rien que je suis je puis le donner et que Dieu daigne l'accepter, je veux lui jeter d'un seul coup ma pauvre vie tout entière. Je donne si peu, qu'en vérité je n'en aurai pas moins le martyre de sainte Thérèse. » Vous avez reconnu, mes frères, l'âme agrandie de l'enfant qui disait la veille de sa confirmation : « Nous allons voir si nous ne pouvons pas vivre sans péché ! »
Mais concevez-vous bien, Messieurs, ce qu'est un tel engagement et ce qu'il a d'héroïque? Il ne suffit pas à ce chrétien que les vœux du baptême l'obligent aux commandements de Dieu et de l'Église; il ne suffit pas à ce religieux que les vœux de sa profession l'enchaînent à la pratique des conseils évangéliques : ce chrétien , ce religieux , ce prêtre ne se sent pas encore assez près de Jésus- Christ. Et voilà qu'à l'exemple de quelques saints, les plus parfaits , il veut y joindre spontanément une nouvelle obligation qui astreigne chacun de ses actes intérieurs et extérieurs au plus grand agrément de la volonté divine, telle qu'elle lui est connue par l'Évangile, l'Église , les constitutions ou les instructions de son Institut, les prescriptions de ses supérieurs et celles de sa conscience. Et cela non pas seulement par résolution ou par simple promesse , mais par vœu , c'est-à-dire par un engagement religieux, solennellement juré devant la Majesté divine, et qu'il
faudra tenir inviolablement et continuellement, sous peine de péché, sous peine de parjure, sous peine des châtiments que le parjure entraîne pour ce monde et pour l'autre, mais aussi avec la joie que par là Jésus - Christ sera plus glorifié , son amour mieux reconnu, son règne mieux procuré, son cœur plus satisfait. En vérité, Messieurs, n'est-ce pas là le plus splendide degré de beauté morale où la grâce puisse porter l'humanité régénérée par le sang de Jésus -Christ?
Le formidable vœu dont il récitait la formule chaque jour, limité d'abord comme essai à quelques mois, puis renouvelé sans interruption d'année en année , puis pour la vie tout entière , ne cessa plus d'enlacer le disciple à son Maître. Il écrivait que « là était pour lui la source de la paix et du bonheur^ ».
Les hommes purent voir désormais ce que c'était que l'âme et la vie d'un homme ainsi engagé au meilleur plaisir de Dieu. C'était une vigilance, une attention sur lui-même qui ne laissait place à aucune surprise ; un regard de l'âme perpétuellement éveillé sur ce qui était le plus beau, le plus sage, le plus saint ; une précision , une exactitude , une ponctuahté qui faisait chaque chose à son moment, de la meilleure manière, avec toute la perfection dont elle était capable , et qui rappelait Celui de qui il est écrit : Bene omnia fecit. Une régularité qui éta-
' Sur ce Vœu du plus agréable à Dieu, voyez les méditations et délibérations du R. P. Sengler, à VAppendice.
blissait partout en lui et autour de lui cette « tranquillité de l'ordre » dont saint Augustin fait la définition de la paix. Donc une paix imperturbable au sein de tous les travaux, de toutes les difficultés, de toutes les contradictions et persécutions, et cette étonnante possession de lui-même qui n'était que son absolu assujettissement à l'empire de Dieu, une égalité constante de caractère et de conduite, un équilibre harmonieux de toutes les facultés, une mesure de langage , une gravité de tenue , une douceur de commerce qui donnaient l'image d'un grand sage parce que c'était celle d'un vrai saint. Avec cela la bienveillance , la discrétion , la bonne grâce , la réserve modeste achevant en lui cette distinction que le monde ne donne pas. En tout, une âme enveloppée par le surnaturel qui imprime son cachet céleste sur tout ce qu'elle est, ce qu'elle dit, ce qu'elle fait : n'est-ce pas ce que nous avons vu? Et en le voyant ainsi, ne preniez-vous pas l'idée de ces beaux lacs placés sur les montagnes , vastes , profonds, limpides, qu'éclaire la lumière d'en haut, qui reflètent la beauté du ciel, que ne soulève aucun orage, dont un souffle ride à peine la surface sereine, qu'encadre l'ombre discrète des bois , et qui répandent autour d'eux la fertilité, le bonheur et la vie? Désormais, plus que jamais, cet esclave volontaire du bon plaisir divin était ce serviteur prêt à toute bonne œuvre dont parle l'Évangile. « Me voici, s'écrie-t-il, Ecce servustims, servus tuus et films ancillse tuse! La dernière place partout et tou-
jours et en tout, voilà la mienne. Je dois non seulement l'accepter avec reconnaissance , mais y courir de moi-même et y rester avec joie. Si l'on veut bien m'admettre au degré de coadjuteur, merci, ô mon Dieu! merci, ô Jésus, mon divin capitaine! merci, ô sainte Compagnie ma mère ! Si les dispositions du Père Provincial , du Père Recteur, du Père Ministre me mettent au-dessous de tous les autres, merci, ô mon Dieu! merci, ô Compagnie de Jésus! Jamais donc je ne me plaindrai, toujours je tâcherai d'être intérieurement et de me montrer extérieurement content, joyeux, heureux... »
Entre les emplois auxquels l'obéissance religieuse allait le consacrer, il en eût souhaité un qui l'envoyât au loin travailler, souffrir et mourir pour Jésus- Christ! C'avait été autrefois sa première ambition d'enfant et d'adolescent. C'est aujourd'hui la première requête, humble et discrète, de cette lettre écrite, le 30 décembre 1870, au R. P. Pillon, alors provincial : « Si je trouvais en moi la moindre aptitude aux missions , avec quelle allégresse je me présenterais! J'en donne pour garant à Votre Révérence l'empressement avec lequel je partirais sur l'heure, si elle me jugeait capable de rendre quelque service à nos frères de Chine ! » Toutefois présentement il se croirait coupable de témérité et de présomption en osant prétendre à de si sublimes travaux. Cependant, « comme il lui est dur de se présenter les mains vides devant son Provincial , il a pensé que les supérieurs étant parfois embarrassés de trouver
des surveillants ou professeurs de grammaire, il pourrait, faute de mieux et pour prouver du moins sa bonne volonté , se mettre chaque année à la disposition du Père Provincial , pour le cas où il pourrait se servir de lui à cet effet. — C'est, conclut -il, ce que je viens faire par cette lettre auprès de Votre Révérence , la priant d'avoir cette humble démarche pour agréable, et d'en prendre note, afin qu'à la première occasionj'aie le bonheur de voir par l'effet qu'elle ne lui a pas déplu. »
« La charité de Jésus- Christ le presse » tellement qu'à cette époque, apprenant qu'un Père de la Compagnie, homme d'une grande valeur, était gravement malade , il demande la permission de s'offrir à Notre -Seigneur pour mourir à sa place : « Je serais au comble du bonheur si Notre -Seigneur daignait accepter une vie si misérable et si peu utile que la mienne, pour laisser à sa chère Compagnie un homme qui peut lui rendre de si grands services. Si donc Votre Révérence n'y trouve pas d'inconvénients, je ferai demain mon offrande à Notre- Seigneur, en me jetant, du reste, pour mon éternité, entre les bras de son infinie miséricorde. Vous savez le peu que je suis, mon Révérend Père, et vous n'ignorez pas tout ce qu'est le cher Père malade. Que du moins, par ma mort, je puisse être de quelque utilité à la Compagnie ma mère! » Un post-scriptum ajoute : «Le Père Instructeur du troisième an m'a dit de laisser cela entre les mains du bon Dieu : fiât! »
Le 2 février 1872, le Père Sengler prononçait ses vœux de profès. Sa dernière parole à Dieu fut celleci : (( Que je sois à jamais votre compagnon fidèle, toujours pauvre, toujours chaste, toujours obéissant; pauvre d'une pauvreté parfaite, chaste d'une chasteté angélique, obéissant d'une obéissance à toute épreuve. Il y aura à souffrir, tant mieux; s'il faut mourir, mieux encore. Vous serez toujours là : votre Cœur sera sur mon cœur. J'aurai toujours votre corps pour me mortifier, votre sang pour me désaltérer. Avec cela je marcherai en avant vers le Ciel! »
Voilà comment le Père Sengler s'était donné à Dieu. J'ai dû vous dire ces ardeurs et vous montrer ces élans, parce que c'était la chose de lui qu'on connaissait le moins. Et cependant n'en pouvions-nous pas soupçonner quelque chose? En voyant toutes ses puissances si contenues en Dieu , si fidèles à Dieu , ne pouvions- nous pas penser qu'il les avait assujetties d'une manière spéciale au domaine divin? En le voyant accomplir avec tant de perfection ses actions de tout le jour, les petites et les grandes, n'aurions-nous pu deviner qu'il en avait fait le vœu? Tant de force dans l'action ne supposait-elle pas une mystérieuse vie d'union et de contemplation ?
Mais quelle était cette action? S'étant ainsi donné à Dieu, comment se donnait -il aux hommes? C'est une seconde face de son âme et de sa vie; et je puis en abréger le tableau devant vous , car ce sont
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VOS propres souvenirs que j'aurai à redire; et, sur ce terrain du collège Saint -Joseph où cette seconde partie du discours nous transporte, votre main fut dans la sienne pour la culture de l'ùme de vos chers entants.
C'est en 1872 que le R. P. Pillon, entrant en possession du collège naissant de Lille, en confia la préfecture à celui qui récemment lui demandait de daigner le prendre, faute de mieux, pour une classe de grammaire ou une surveillance d'étude. Le Père Sengler courba la tête sous la conduite de Dieu : c( Qu'il est donc bon de se laisser conduire par la divine Providence! écrivit-il dans la mémorable retraite qui l'y prépara. Gomme elle m'a bien mené, et à mon insu, au collège d'abord, puis au petit séminaire, et ensuite dans la Compagnie; et dans cette même Compagnie, à travers le noviciat, le juvénat, la surveillance, la régence, la philosophie, la théologie, jusqu'à Rome; de Rome à Saint- Acheul, de Saint- Acheul à Metz... Courage donc pour l'avenir. Je la retrouverai à Lille, aussi amoureuse que parle passé; qu'elle me retrouve aussi docile! »
C'est bien envers vous surtout qu'elle se montra amoureuse, la Providence qui vous le donna, enfants et familles de Lille. A peine cet homme de petite taille, et qui, comme saint Paul, pouvait dire de lui-même: prsesentia autem corporis infirma, a-t-il paru dans l'externat de la rue de la Barre, qu'on sent
que l'autorité, l'ordre, la discipline, l'esprit de piété, le travail y régneront avec lui. Le collège, sous son impulsion , prend bientôt de tels accroissements, qu'une seule maison ne suffit plus , et l'on doit y joindre celle qu'occupait, presque en face, l'établissement des Dames religieuses de Saint-Maur. Le Père Sengler est l'âme cachée de ces entreprises pour la gloire de Dieu , et l'on commence à comprendre ce qu'il y a d'élan et d'ardente initiative dans cet homme timide.
Cependant l'enseignement traditionnel, en France, est menacé par des innovations révolutionnaires. A la fin de l'année 1872 , un nouveau plan d'études présenté et imposé par M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique, fait à l'esprit moderne le sacrifice du vers latin , du thème latin , de la dissertation latine , du discours latin dans les cours classiques, le tout dans l'intérêt prétendu des langues vivantes et des sciences positives ; et même , qui le croirait? de l'éducation nationale ! C'était un vrai coup d'État dans renseignement secondaire. Ainsi l'ont nommé d'ailleurs amis et ennemis; et sous ce titre, le Père Sengler écrit d'abord dans les Études de sa Compagnie, puis publie en brochure une cinquantaine de pages qui sont bien ce qu'on a dit de plus fort , de plus sensé et de mieux démontré sur ce sujet, d'une actualité sans cesse renaissante. Ce coup d'État, c'est le coup de la mort pour l'éducation littéraire en France, et, par contre -coup, la mort de toute éducation libérale. Il le prouve éner-
giquement dans une série de propositions solidement enchaînées, à savoir : qu'à toute société, et à celle de la France en particulier, il faut une aristocratie intellectuelle ; — que cette aristocratie intellectuelle ne se forme que par l'éducation libérale;
— que l'éducation libérale est essentiellement fondée sur les études littéraires et philosophiques;
— que la base de toute éducation littéraire et philosophique c'est l'étude des langues anciennes; — que l'étude des langues anciennes, pour être efficace, réclame avant tout l'exercice de la composition latine. La conclusion qu'il en tire est que, M. Jules Simon réduisant à néant la composition latine, cette réforme ruine l'étude des langues de l'antiquité, abaisse l'instruction littéraire, paralyse l'essor de l'éducation libérale, et empêche la formation de cette aristocratie des intelligences que la France réclame et quelle ne trouvera certes pas dans ces écoles amoindries. » S'il y avait à réformer, le Père Sengler indique en quoi il fallait le faire, et il l'indique en homme pratique et en homme supérieur. Nulle réplique n'était possible à cette démonstration, d'une rare vigueur de ton comme de raisonnement. La brochure, distribuée à tous les députés et à tous les membres du Conseil supérieur de l'Instruction publique, porta la conviction dans les esprits compétents, et le plan d'études ne put tenir devant cette défense si ferme et si calme de ce qui était la tradition , l'honneur et l'espérance intellectuelle de la France.
Les fêtes cependant s'entremêlent aux études dans le collège Saint- Joseph. Et comment ne pas mentionner cette magnifique procession de Notre- Dame-de-la-Treille du 21 juin 1874, dans laquelle , mes chers enfants, vos aînés firent une figure si remarquée. Des groupes historiques avaient été conçus et organisés par le Père Préfet, qui vous en expliqua l'ordonnance et le symbolisme dans une brochure qu'il vous dédiait et qui se terminait par cette exhortation : (c En faisant reparaître au milieu de votre cité tous ces grands hommes qui ont donné de si magnifiques preuves de leur piété envers Marie, vous aurez fait entendre, avec la voix des siècles, une voix plus éloquente : celle de votre exemple. »
Mais les deux maisons de la rue de la Barre ne suffisaient plus à contenir les élèves qui affluaient de plus en plus à l'externat placé sous cette main magistrale. Il fallait construire ailleurs, et construire grandement. Le choix et l'achat du terrain, les négociations avec les autorités , le plan des constructions, tout se concerte et s'exécute sous l'inspiration discrète, mais toujours écoutée, de cet homme modeste, en qui chaque nouvelle nécessité qui se produit révèle des connaissances et des aptitudes nouvelles. Rien ne coûte à son dévouement ; et on le vit une fois partir soudainement pour Florence auprès du R. P. Général de la Société de Jésus, afin de lui soumettre et expliquer les plans du futur édifice; puis repartir aussitôt, et, sans s'être arrêté
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nulle part, ni en Italie ni en France, rentrer à Lille, où il était de retour après quatre jours.
A deux années de là s'élevait, au sein de terrains encore inoccupés, le premier de ces vastes établissements scolaires dont l'Université catholique de Lille a été le second, et qui ensemble, attirant autour d'eux de belles constructions alignées sur dft vastes avenues , font maintenant de ce quartier le plus magnifique et le plus monumental de la cité. Aux grandes lignes de l'édifice, à l'ampleur de ses proportions, à la symétrie de son ordonnance, à la sage prévoyance de ses distributions , à la lumière abondante de ses ouvertures, vous avez reconnu Tesprit large, ordonné, lumineux et pratique du Père Sengler : c'est l'image de son âme. L'entreprise était hardie , les temps étaient pleins de menaces : bâtir alors un collège libre n'était-ce pas. Messieurs, bâtir sur un volcan? Quelques-uns se le demandaient. Mais qu'est-ce que l'Église de France aurait fait depuis cent ans, qu'aurait fait surtout la Compagnie de Jésus, si elle eût attendu pour agir la faveur du pouvoir et le lever de jours prospères?
On s'installa à la rentrée de 1876, et c'est là que nous allons voir le Père Préfet se livrer en grand à ce ministère duquel il a écrit lui-même : « Je veux plus que jamais me dévouer à la gloire de Dieu, en me dépensant tout entier à mon office, en donnant à mes supérieurs, à mes inférieurs, à tous ceux qui me demandent appui , lumière et conseil , tout mon temps , toutes mes forces , tout mon savoir,
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toutes mes ressources, en ne gardant pour moi que les humiliations; afin que mon âme, dégagée de l'attache à tout bien terrestre , dégagée des satisfactions de l'amour- propre, croisse en humilité et soit tout entière à Dieu. Ah! si, comme le bienheureux André Bobola, je pouvais être saint Préfet!... »
Voilà son programme; l'a-t-il rempli? Nous a-t-il tout donné? Je vous le demande d'abord à vous, mes chers collaborateurs, pour qui sa direction était si précieuse et son commandement si honnête ? Soit qu'il vous adressât la parole en public dans ces inoubliables conférences pédagogiques éclairées par sa méditation et par son expérience , soit qu'il organisât l'enseignement et l'office de chacun de vous dans un ordre où il y avait une place pour chaque chose et chaque chose à sa place , soit qu'il vous communiquât ses observations d'un accent où le respect s'unissait à l'aff^ection, ne sentiez-vous pas que cet homme était à vous sans réserve ? N'entrevoyiez-vous pas dans sa personne l'idéal de l'éducateur chrétien ? Et votre vie de maître comme votre vie de prêtre n'avait -elle pas en lui constamment sous les yeux comme une page vivante de l'Évangile?
Ne se donnait- il pas à vous, parents qui veniez puiser auprès de lui les conseils d'une paternité qui éclairait la vôtre ou qui la fortifiait? « Ma porte, écrivait -il dans une de ses retraites, sera toujours ouverte aux maîtres et aux élèves. Pour les parents de même : je me rendrai au parloir sans retard , sauf impossibilité absolue. Tout à tous, pour Notre-
Seigneur et comme Notre -Seigneur ! » C'était à tous sans doute qu'il faisait ce bon accueil ; mais si, même aux heures de travail et de silence qu'il s'était réservées , et durant lesquelles il avait donné l'ordre de ne pas l'appeler, la visite qu'on lui annonçait était celle d'une personne qui, par son état moins fortuné, ses malheurs domestiques, ses difficultés dans l'éducation de ses enfants, ses revers de famille ou les insuccès scolaires de ses fils, se recommandait spécialement à la charité du prêtre , la consigne donnée était levée en sa faveur, et tout était aussitôt quitté pour la recevoir. Qui que vous soyez d'ailleurs, vous l'avez vu entrer pour vous dans ce parloir oîi il portait tant de gravité religieuse dans son maintien, tant de sûreté dans sa parole. Là il vous écoutait, puis il vous répondait au sujet de votre enfant, sur ses notes, ses places, sa conduite , ses dispositions , avec une telle précision comme avec un tel intérêt, que vous eussiez cru qu'il n'avait à s'occuper que de ce seul et unique élève dans la maison. Il semblait impossible de rencontrer un pasteur qui connût aussi bien nominatim, distinctement chacune de ses brebis. Quand vous vous retiriez d'auprès de lui , souvent il avait proféré très peu de paroles , mais il avait dit tout ce qu'il fallait dire, et vous aviez senti qu'il vous avait parlé dans la lumière de Dieu.
Ne vous a-t-il pas tout donné, surtout à vous, mes enfants? Ne vous a-t-il pas prodigué tous les trésors de son esprit, de son temps, de son cœur?
Cet esprit si étendu, si clair, si méthodique, si solide surtout, ne vous l'a-t-il pas donné dans ses ouvrages scolaires : grammaires des langues anciennes, grammaire historique française , éditions classiques dont les annotations témoignent moins encore de l'excellence de son goût que de son souci de votre foi et de votre vertu? Cet esprit, qui était ouvert à tous les rayons des connaissances humaines, ne l'employait-il pas dans le travail incessant de vos examens, de vos concertations, de vos compositions, se faisant petit avec les petits et grand avec les grands, et, de la classe de dixième à celle de philosophie , se trouvant partout à l'aise et partout chez lui?
Et son cœur? Ah! il est possible que vous n'en ayez pas senti les battements qu'il comprimait; car son affection, à lui, se défendait de l'efïusion. II en était de son cœur comme du foyer d'une machine, lequel met tout en mouvement, mais en demeurant caché. Il vous aimait plus et mieux que vous ne serez jamais aimés; mais ce qu'il aimait en vous, c'était ce qui ne se voit pas : l'immortel agrément de la vertu; ce qu'il exigeait de vous, c'était ce qui ne plaît pas : l'accomplissement du devoir et l'exactitude de la discipline. Aimer, pour lui , c'était servir. Il vous prodiguait ses soins, et quant à ses tendresses , il les gardait pour les heures où il portait vos âmes dans ses prières devant Dieu.
Mais là, quel élan de cœur! quelle abondance de charité! Écoutez cette prière; elle est du dO sep-
tembre 1877, à la veille de la rentrée pour la sixième année du collège Saint- Joseph : >< 0 Dieu, je vous la consacre, cette année, en mon nom, et, autant que je puis, au nom de tout le collège. Vous voyez avec quelle ardeur et quel dévouement tous nos maîtres et frères s'apprêtent à entrer bientôt dans la carrière. Soutenez, développez, sanctifiez cette noble ardeur et ce beau dévouement; couronnez- les par des grâces de sainteté répandues en abondance sur tous nos compagnons d'armes qui combattent dans ce collège, et sur tous les enfants que vous allez nous confier. Que tous, les plus grands surtout, s'affermissent dans votre foi et dans votre saint amour. Allumez dans plusieurs la sainte flamme du dévouement apostolique; choisissez parmi eux des prêtres, des religieux; choisissez parmi eux des apôtres dans le monde, et qu'ils soient en grand nombre et tous selon votre cœur ! » Ce qu'il demande à la fin de la même prière , c'est que les deux tiers au moins des élèves de rhétorique et de philosophie soient reçus bacheliers : « Si vous m'accordez tout cela, je m'engage à célébrer trente -trois messes en l'honneur des trente -trois années durant lesquelles votre divin Cœur a battu d'amour ici -bas; et puis moi- .même, de plus en plus dévoué à votre service! » Voilà son amour, à lui : le zèle et le sacrifice.
Il vous a donné son temps , son plus riche trésor. Et vous savez, mes enfants, s'il en était avare. Par une distribution qui tenait compte non seulement des heures, mais des minutes, il en trouvait pour
tout : pour l'étude, pour la lecture, pour la correspondance, pour la composition de ses savants ouvrages, et même, je ne puis l'oublier, pour la correction des ouvrages des autres. Il en avait pour les conseils administratifs de nos Facultés catholiques , dont il était un des membres à la fois les plus discrets et les plus écoutés , et auxquels il apportait cette lumière et cette paix qui étaient comme l'atmosphère de cet homme de Dieu. Mais il en avait spécialement pour vous, ses chers élèves du collège; et si vous voulez savoir avec quelle générosité il vous le livrait à tous, hsez ces lignes de ses retraites : (( Le sacrifice prompt et généreux de mon temps en général, et de chaque parcelle en particulier, pour le service de mes frères, a toujours été pour moi un des plus pénibles , à cause d'un amour excessif sans doute que j'ai pour le travail. Mais depuis que j'ai terminé mes études et que je me trouve engagé dans ma charge , à chaque instant , pour ainsi dire , j'ai à faire le même sacrifice , me tenant toujours prêt et prompt à être à la disposition de tous et de chacun. . Ego autem Ubentissime impendam, et superimpendar ipse pro animabus vestris. »
Cependant un moment vint où il ne s'agit plus seulement d'élever les enfants chrétiens, mais où il fallut les défendre. Vous vous souvenez de la néfaste époque de l'exécution des Décrets contre les religieux. Un matin du mois de décembre 1880, le Père Sengler s'étant rendu, comme à l'ordinaire, auprès
du Père Recteur afin de prendre ses ordres , le Père Pillon lui dit, en lui montrant un papier : « Aujourd'hui, jour de sa fête, saint François Xavier vient de m'envoyer une grande grâce : je suis cité à comparaître devant le Conseil académique de Douai. » Déjà le Père Préfet, assisté d'un comité d'éminents jurisconsultes, avait tout employé pour aider à la défense juridique du Père Recteur. Il y avait même tellement dépensé sa santé, qu'un moment, en octobre, contraint de s'aliter, il avait inspiré de sérieuses alarmes pour ses jours. Mais Dieu savait que nous avions encore besoin de ses services; et vous pûtes le voir à l'œuvre , lorsque , frappé dans son chef, le collège dut se transférer immédiatement au boulevard Vauban , en même temps qu'il demandait à cette église du Sacré-Cœur une hospitalité dont le souvenir reste éternel dans notre reconnaissance.
Ah ! sans doute ce sera votre immortel honneur, parents catholiques de Lille, de n'avoir pas voulu qu'un seul de vos fils manquât à notre appel. Et avec quelle courageuse unanimité nous vous vîmes alors , bravant les frimas d'un rigoureux hiver, nous arriver chaque matin nous amenant vos enfants, dans la neige , sur la glace , et parfois même portant les plus jeunes dans vos bras ! Mais cet honneur sera aussi et par-dessus tout celui de l'homme intrépide et imperturbable qui, aidé de notre Père Ministre, improvisait en trois jours un asile à plus de cinq cents écohers , y faisait transporter pupitres , livres et
cahiers par les élèves eux-mêmes marchant en rang sous ses ordres , trouvait place pour tous les services comme pour toutes les personnes, recrutait et formait un personnel dirigeant, enseignant et surveillant, presque tout entier nouveau, mettait partout l'exactitude, la discipline, le travail, sans exclure la gaieté, et finalement déconcertait, par le miracle de cette surhumaine opiniâtreté, l'administration académique elle-même, qui, sans doute embarrassée devant toute une ville d'un coup duquel elle tirait si peu de profit et si peu de gloire , vint nous suggérer elle-même de rentrer dans ce grand collège dont la solitude forcée lui était un reproche, je n'ose dire un remords.
Maintenant voulez -vous savoir où le modeste héros de cette campagne pour Dieu va demander un peu de repos, après cette année de combat? Du 22 uu 29 août 1881, on ie trouve, comme saint Jean, sur le Cœur de Jésus, dans une retraite qui l'inonde de joies surnaturelles dont il fait le sujet de « mille actions de grâces ». Écoutez, et apprenez les miséricordes de Dieu pour ceux qui le servent ; « Il me semble, ô mon Dieu, témoignent les Notes spirituelles, que, pendant ces huit jours de solitude et de prière , vous ayez voulu me faire oubUer toutes les fatigues de l'année par vos divines consolations. Quelles douces larmes jaillissant sans effort sous la §eule pression de votre amour! Quelle vigueur nouvelle vous avez peu à peu fait couler dans mon âme épuisée et presque défaillante! 0 heures bénies où
mon cœur, admis à converser avec votre Cœur sacré, ô mon Sauveur, y épanchait ses douleurs, ses craintes, ses espérances, ses désirs! Heures trop tôt finies , du moins vous me laissez un goût du Ciel tel que je ne l'avais pas encore connu jusqu'ici. Vous me laissez un amour de mon divin Maître qui, ce me semble, à l'heure qu'il est, loin de craindre les dangers et les fatigues, les appelle de tous ses désirs. Tout entier à vous, ô Verbe bien-aimé, mon Dieu et mon Roi, et au poste que vous voudrez, au poste où je suis ou à tout autre, et tant que vous voudrez , avec votre grâce je resterai, je travaillerai, je lutterai, je succomberai, s'il le faut , mais pour vaincre et triompher avec vous dans les siècles des siècles. Ainsi soit -il, ô mon roi Jésus! »
Le caractère de cet homme vraiment rare était la force : la force dans l'amour de Dieu et le sacrifice à Dieu; la force dans l'action et le dévouement, comme nous venons de le voir; mais aussi la force dans le renoncement et l'abnégation. C'est un autre côté de son âme.
J'ai dit qu'il y avait chez lui quelque chose qui marchait de pair avec le don de soi, c'était l'oubli de soi; et, en effet, je n'ai jamais connu personne qui fit moins de bruit en faisant plus de bien. Il effaçait son action derrière l'obéissance qui avait été son attrait presque originel, comme il nous le révèle lui-même : « J'ai été, écrit-il, porté à témoigner
vivement ma reconnaissance au bon Dieu de l'esprit d'obéissance que, depuis mon enfance, sa grâce a profondément gravé dans mon cœur; du respect de l'autorité qu'il m'a donné et qu'il avait déjà si fort développé en moi, du temps que j'étais dans le monde, pour ma mère et mes supérieurs spirituels, et surtout, depuis que je suis dans la Compagnie, pour mes supérieurs religieux, pour notre saint-père le Pape par-dessus tous les autres. Quelle grâce insigne ! De là , en grande partie , ma paix , ma sécurité et mon bonheur dans ma vocation. »
Ce respect et cette obéissance qui, comme il l'écrit encore, s'appliquaient à voir Dieu dans ses supérieurs, prenaient les traits de la piété la plus tendrement filiale envers le R. P. Pillon : ce Je m'étudierai, écrit-il, à faire plaisir en tout au R. P. Recteur, l'entourant de mes soins et cherchant à lui rendre sa tâche facile. Sa charge, son âge, sa santé , ses bienfaits , tout m'en fait un devoir impérieux. De plus, n'est-il pas pour nous Notre- Seigneur Jésus -Christ? Ce que je ferais pour Notre- Seigneur, je le ferai pour un si bon Père Recteur, «
Le même esprit de déférence et d'humble soumission le faisait courir au-devant des observations, des remontrances même. Un jour, par exemple, à la fm d'une retraite, ayant demandé au Père Recteur de lui écrire ses remarques sur sa manière d'agir, il les reçut et leur fit ce religieux accueil : « J'ai ouvert la réponse de mon supérieur comme une lettre envoyée par Notre- Seigneur Jésus- Christ lui-
même , à genoux , en la baisant avec respect et en protestant d'avance de ma soumission entière et de ma filiale reconnaissance , quel qu'en fût le contenu. » Et comme, dans ce contenu, on en avait usé vigoureusement avec lui, comme il convenait d'agir avec un religieux si avide de vérité et de perfection : « Le coup a été dur, écrit -il dans ses Notes, mais c'est la main d'un père, d'un vrai père. Je lui en ai une profonde et éternelle reconnaissance. Bénie soit la Compagnie qui sait donner aux supérieurs une franchise aussi forte et aussi efficace pour la guérison de ses enfants! >i Goûte que coûte, il fit donc immédiatement le sacrifice demandé. Puis, présentant au Seigneur son cœur ainsi broyé pour l'amour de lui : « Êtes -vous content, maintenant, ô mon doux Jésus? Il me semble que c'est là tout, absolument tout. Bénissez - moi , et ces résolutions avec moi. »
Mais si ces sentiments d'obéissance sans réserve se légitimaient parfaitement envers un homme tel qu'était le R. P. Pillon, ils ne s'imposaient pas pareillement , loin de là, envers un autre supérieur qui ne lui était pas préposé par son Institut , que lui avait donné l'infortune des temps, et que d'ailleurs ses dispositions personnelles, le respect des droits acquis, le sentiment de la juste confiance dont jouissait à Lille la Compagnie de Jésus, et bientôt sa propre et croissante admiration pour la sagesse et la sainteté d'un si excellent Préfet , inclinaient envers lui à une déférence qui n'était que justice. Mais au regard de
l'autorité , le Père Sengler ne faisait pas acception de personnes, et il ne se prévalut de cette situation et de ces dispositions que pour exagérer les délicatesses d'une reconnaissance dont je ne cesserai de le bénir chacun des jours de ma vie. En toute chose il ne manquait jamais de consulter celui-là même qui reconnaissait avoir tout à apprendre de lui; et son initiative la plus déterminée se subordonnait toujours à une dépendance qui tenait à laisser aux autres tout l'honneur des résultats dont il avait le premier mérite devant Dieu. Si je n'étais ici personnellement trop en cause , j'aimerais à vous raconter cet effacement de lui -même, cette obligeance secourable, cette charitable indulgence, ce désintéressement de toute estime humaine qui ne permettait pas même à la reconnaissance de lui payer sa dette sous une forme quelconque. Il avait la louange en horreur; et si, dans l'inaltérable unanimité de pensée et de sentiment qui , pendant six années , a été notre force et notre consolation , un jour fut où une dissonance vint déranger ce concert, ce fut celui où, dans quelqu'une de nos séances publiques, je laissai aller mon cœur aune allusion aux services de cet homme , « qui n'ignorait rien , qui n'omettait rien, qui n'oubliait rien, qui n'oubliait que luimême. » Encore eut -il bientôt raison de moi sur ce point; car lorsque ensuite il vint, confus et suppliant, me trouver pour se plaindre et de mes paroles et de vos applaudissements , et que je vis dans ses yeux une larme prête à tomber sur son visage rougissant,
je sentis liien que j'avais été coupable envers lui, coupable de lèse -modestie, et désormais le respect me commanda le silence.
Par tous ces dons et ces services rendus depuis quinze ans au collège et à la ville, l'autorité lui avait été donnée immense, incontestée, au dedans comme au dehors : « Le Père Préfet l'a dit! » On ne se fût pas même avisé de discuter sa parole. Dans cet intervalle , de grandes œuvres avaient été accomplies : le collège s'était enrichi de prêtres et maîtres distingués; l'unité s'était établie et fortifiée chaque jour; la famille de nos enfants n'avait cessé de grandir ; une succursale avait été fondée pour les classes des petits , et ainsi le nombre de nos élèves avait dépassé six cents. C'était, semble-t-il, pour le Père l'heure, sinon de se reposer, du moins de jouir de son œuvre; mais Dieu lui préparait alors d'autre destinées.
Vous m'excuserez , mes Révérends Pères , si , par mes insistances auprès de votre très vénéré Père Général, j'ai retardé d'une année le bonheur que vous eûtes de voir notre Père Préfet placé à la tête de votre province religieuse. Vous me le pardonnerez facilement, vous, mes chers fils, quand vous vous souviendrez que c'est durant cette année qu'il prépara , avec le concours de notre conseil d'administration, la construction de notre chapelle, de notre salle de séances , et mit ainsi la dernière main à l'édifice de ce collège qui du commencement à la fin est entièrement de lui.
Mais enfin, le 30 juin dernier, je reçus la lettre suivante qu'il m'écrivait d'Amiens, et où vous reconnaîtrez son âme tout entière : « Le bon Dieu m'a appelé aujourd'hui à Amiens pour me donner une bien lourde croix. Je ne puis la refuser de sa main. Ce qui me la rend plus douloureuse encore, c'est que je me vois obligé de vous demander de m'aider à la porter. La séparation que nous redoutions l'année dernière paraît inévitable, et je suis réduit, — telle est la disposition de la Providence, — à me faire votre suppliant , à vous prier, au nom de votre amour pour Notre -Seigneur, de votre amour pour notre chère Compagnie, de votre amour pour la bonne ville de Lille et de ses si chers enfants, d'accepter aussi cette part de la croix qui me vient du Ciel. Quel déchirement pour moi ! Je redoute le moment du retour, et néanmoins je dois le désirer. Dieu le veut ainsi, et il nous aidera à tout arranger pour sa plus grande gloire. Pardon de la grande peine que je ne puis vous épargner, et conservezmoi votre bonté et tout votre affectueux attachement. Je suis à vous , plus que jamais et plus que je ne saurais dire, en Notre- Seigneur qui adoucira vos peines , je l'espère. )>
Notre Père Préfet était nommé Provincial de sa Compagnie pour la province de Champagne. C'était inéluctable. Il me suppliait d'être son Simon le Cyrénéen; je courbai, ainsi que lui, ma tête sous la croix.
La chose était secrète encore et ne devait être
portée à la connaissance des Pères qu'au dernier jour de la congrégation provinciale, qui se réunit à Lille. Ce jour-là, 10 août, le Père Préfet, avant de se rendre à cette assemblée, alla se mettre à genoux devant le Supérieur de sa Résidence, le vénéré Père Braun : « Vous êtes instruit, lui dit-il, de ce qui va avoir lieu pour moi dans un instant. Vous n'ignorez pas non plus ce que je suis et combien j'ai besoin de la grâce de Dieu. Je vous prie de daigner me donner votre bénédiction. »
Vous savez le reste, Messieurs. Vous savez les regrets unanimes des familles , des maîtres et des enfants, à la nouvelle de ce départ; vous savez le don que notre Père , avant de nous quitter, nous fit d'un homme de sa droite et d'un fils de son cœur pour le remplacer ; vous savez ses dernières sollicitudes pour nous , l'organisation de notre rentrée scolaire, l'ordonnance suprême de nos constructions, et d'autres choses encore. Il nous suivait de loin avec prédilection : c'était son repos et déjà son allégresse de penser qu'il se retrouverait parmi nous aux fêtes pascales. Pâques devait être pour lui le grand passage du temps à l'éternité.
Le R. Père Sengler pressentait qu'il dépasserait peu sa cinquantième année. Il en était averti d'abord par l'état de sa frêle santé , laquelle , au contraire , nous pouvions croire très robuste, en la voyant suffire à un si énorme travail, et résister à tant de secrètes mortifications. Mais il n'en était rien; et on lit dans une de ses méditations de 1876, sur le
mystère de la croix : a Pendant ma contemplation du soir sur Jésus chez Gaïphe, j'ai senti des douleurs incroyables : mon corps était tout brisé , dans les articulations surtout. J'ai tâché d'unir cela aux soufTrances de Jésus mon Sauveur. . . Il y a si longtemps que j'apprends à souffrir, et je le sais encore si peu ! Depuis mes premières années de collège , il n'y a presque pas de jour où je n'aie eu ou la tête, ou la poitrine, ou la gorge, ou les dents, ou le corps tout entier en proie à la douleur, et le bon Dieu sait avec quelle violence souvent!... Puisqu'il me faut me résoudre à souffrir, à porter jusqu'à la tombe mon pauvre corps déjà tout cousu d'infirmités et en proie à toutes les atteintes de la douleur, je veux au moins le faire de tout cœur pour le bon Dieu , souffrant de bonne grâce et joyeusement avec mon divin Sauveur couronné d'épines et cloué à la croix pour l'amour de moi... »
Un autre avertissement lui venait du peu de temps qu'avaient vécu ses frères et sœurs , lesquels avaient quitté successivement cette terre à quarante -cinq, à quarante- sept, à cinquante -trois ans. « Or voici, se disait-il en 4876, que j'en ai quarante et un passés. Soit donc dix ou vingt ans encore. Qu'est-ce que cela? Et puis l'éternité! 0 bienheureuse éternité! Quoi! sitôt! Courage, mon âme, va de l'avant! Commande au corps, dompte-toi, dépense-toi. Ne vois -tu pas Jésus debout à la droite de son Père et agitant déjà la couronne au-dessus de ta tête? » En 1880, dans une autre retraite, faite au boulevard
Vauban durant la dispersion : « J'ai déjà quarantecinq ans, écrit -il. Ces dernières années qui me restent, que sont-elles en comparaison de l'éternité? Courage, mon âme, sers ton Dieu avec générosité! Fallût-il pour cela marcher à travers le fer et le feu , la prison ou la mort, le Ciel en vaut la peine. »
Quand le Ciel l'appela il était prêt. Revenu malade de Clîâlons, il s'alita le 29 mars, soudainement arrêté dans ses travaux incessants pour le gouvernement de sa province. Bientôt une fluxion de poitrine se déclara avec une violence qui ne permit plus l'espoir.
On entrait dans les jours de la semaine sainte. Le malade, d'abord trompé sur la gravité du mal, comprit bientôt qu'il fallait mourir. Il mena cette dernière affaire doucement et simplement comme les autres. «. La maladie, la mort, écrivait-il un jour, viennent à nous avec un visage d'ami. Oh! si je pouvais m'habituer à les recevoir de même avec un visage d'ami! Ce serait bien juste, puisque le bon Dieu me les envoie pour me tendre la main et m'élever à Lui ! »
Durant ces journées de souffrance, uni constamment à Dieu, il priait à haute voix quand personne n'était là ; mais il se contentait de prier des lèvres et à voix basse dès qu'on s'approchait de son lit. Ses yeux étaient levés au ciel. Durant quelques instants de délire, les mots de communion et d'Immaculée Conception furent entendus. Le jeudi saint,
8 avril, le saint Viatique et l'Extrême -Onction lui furent apportés. Il enveloppa de son regard la sainte Eucharistie, qu'il reçut en pleine connaissance et avec une grande ardeur. Il était onze heures du matin, l'heure où ici, mes enfants, notre procession se rendait de cette chapelle au reposoir du très saint Sacrement. Le mourant priait toujours; ses traits avaient revêtu une expression angélique. Sentant la fin approcher, il fit effort pour joindre ses mains , qui restèrent ainsi unies jusqu'après son trépas. Puis, vers midi et demi, premières Vêpres du vendredi saint, il s'éteignait sans agonie : son âme était avec Dieu.
Auprès de son lit se dressait, depuis cinq jours, une belle et grande palme qu'on lui avait apportée , le jour des Rameaux , à l'issue de la messe. Il l'avait reçue avec allégresse et l'avait fait placer dans sa chambre près de lui. Elle y resta durant sa courte maladie; puis, quand on l'enseveht, on la déposa fidèlement à sa droite; elle repose dans son cercueil. Il entrait donc dans l'autre vie, emportant avec lui le corps de Jésus -Christ qu'il venait de recevoir, et la palme du triomphe de son divin Roi.
Un jour, étant à Rome, le Père Sengler, visitant les salles du Vatican , s'était extasié devant le chefd'œuvre de Raphaël, la Transfiguration. Le visage de Jésus glorieux l'avait ravi. Un an plus tard , dans sa grande retraite, il se le rappelait encore, et il écrivait : « Vous voir, ô mon Dieu , vous voir ! Ah ! si jamais, comme quelques saints, j'avais eu le
bonheur, l'ineffable bonheur de vous voir, de vous contempler un instant seulement! Mais j'en serais mort de bonheur... Que du moins, par votre grâce, la foi produise en moi ce que votre vue produisait en vos saints, en attendant le Ciel! L'attente sera longue, dure, accablante; mais je sais que vous y êtes, et je patienterai. Pour charmer et soutenir ma pauvre âme pendant le reste de mon pèlerinage, je lui remettrai devant les yeux la Transfiguration de Raphaël, où vous m'êtes apparu si beau, si divin. J'en suis encore dans le ravissement. Non, jamais plus sur la terre je ne verrai votre adorable visage si beau des glorieux reflets de votre âme bienheureuse, toute pénétrée elle-même des rayons de la divinité. Et si telle est l'image, quelle dut être la réalité! Et si telle fut votre transfiguration, quelle dut être votre résurrection : Beati qui viderunt; heati et qui videhuntt Par votre grâce. Seigneur, j'en serai, je verrai votre gloire. Maintenant déjà je le sais, je le crois, et ce m'est un commencement de bonheur. »
0 Père, oui, vous en serez de cette immortelle compagnie des heureux , et tout nous fait estimer que vous en êtes dès à présent. Sans doute nous prions et nous prierons encore pour votre béatitude; mais permettez- nous la confiance que déjà nous sommes exaucés, et que cette beauté divine dont l'image vous ravissait, vous la contemplez aujourd'hui face à face ! Vous prépariez parmi nous un temple à Jésus -Christ, et nous aimions à vous
voir en combiner vous-même toutes les proportions , semblable à cet ange que l'Apocalypse nous représente tenant en main un mètre d'or, dont il mesure les murailles delà cité de Dieu, Mais si Dieu ne vous a pas laissé le temps de voir s'élever dans les airs les colonnes de notre édifice terrestre, nous voulons croire que sa justice miséricordieuse vous a introduit dans ce temple éternel qu'illumine la clarté de sa face et dont « la lampe est l'Agneau » resplendissant de gloire.
Là vous aurez retrouvé tous ceux que vous avez aimés, honorés ou servis. Vous y aurez retrouvé vos religieuses sœurs, ces épouses du Christ, qui avaient, comme vous, choisi « cette bonne part qui ne leur sera pas enlevée ». Vous y aurez retrouvé vos pères et frères en religion, et, en particulier, ce vénéré Père Recteur dont le bonheur est complet, puisque, là-haut comme ici-bas, il vous a maintenant près de lui. Vous y aurez retrouvé ces jeunes et chers élèves du collège Saint- Joseph , aimables et pieux enfants qui, cueilhs dans la fleur de l'âge, de l'espérance et de la distinction , s'en sont allés orner les autels du Seigneur. Vous y aurez enfin retrouvé tant d'hommes de bien et de foi de cette ville de Lille qui , la semaine dernière encore , envoyait vers la patrie un de ceux dont vous me faisiez admirer davantage la belle âme et le grand cœur*.
Ah ! nous ne vous plaignons pas , car vous vous
^ M. Edouard Lefort. Tout Lille sait ce que ce nom rappelle d'aimable charité, de douce sagesse et de sainteté.
êtes enrichi de tout ce que nous avons perdu. Mais, ô Père, souffrez que d'un cœur affligé, quoique soumis, nous nous plaignions nous -même, nous à qui manquent aujourd'hui votre conseil, votre force, votre sagesse, votre profonde tendresse, et cette douceur de votre présence qui nous faisait comprendre combien il est bon de vivre auprès des amis de Dieu. Une consolation nous reste néanmoins : c'est d'abord la pensée que de là-haut vous veillerez encore sur notre famille; puis c'est la chère espérance que vous êtes allé nous y préparer une place , et que nous vous rejoindrons un jour dans ce beau paradis qui sera trouvé plus beau encore en l'immortelle société d'hommes tels que vous. Ainsi soit-il.
M. le Supérieur ayant reçu, le mardi 7 juin 1887, un télégramme lui annonçant la mort de son père, vieillard nonagénaire, décédé pieusement, le matin du même jour, avait dû se rendre immédiatement dans sa famille, à Bellegarde (Loiret).
C'est de là qu'il adressa à la hâte la lettre suivante aux enfants du collège qui se disposaient à faire, le jeudi suivant, leur première communion. Elle fut lue publiquement, en présence des parents et des enfants, le jour de cette solennité, dans la réunion de l'après-midi.
Que ceux qui la trouveront reproduite ici daignent se souvenir, dans leurs prières, de l'âme de M. André-Sebastien Baunard, afln que le Seigneur Jésus fasse miséricorde à son humble serviteur et lui donne le repos éternel.