‹ Dieu dans l'écoleChapitre 30 sur 34 · VEILLE DE CETTE SOLENNITÉ · texte numérisé non relu

VEILLE DE CETTE SOLENNITÉ

Bellegarde {Loiret), ce 8 juin 1887.

Mes petits Enfants,

Je ne puis résister au désir de vous écrire, et c'est près du lit de mort de mon père que je le fais.

Je sais bien que les grandes douleurs sont muettes et doivent l'être ; mais si profondément absorbé que je sois par la mienne et par celle de ma famille , il m'est impossible, d'oublier cette autre famille qui m'est bien chère , elle aussi : ma famille spirituelle du collège de Lille. Je ne puis vous oublier, vous surtout, mes Benjamins, dont il a fallu m'éloigner inopinément à la veille du jour où vous seront données , dans la communion, les joies anticipées du royaume des Cieux. Je ne vous ai donc pas quittés par le cœur, mes petits enfants, et ici, à cent lieues de vous , mes yeux tout pleins de larmes s'en

vont de ce lit funèbre, où repose doucement ce vieillard de quatre-vingt-dix ans que j'ai tant vénéré et aimé, vers cet autel où nos soixante-huit enfants vont recevoir demain matin pour la première fois Celui qui est « la Résurrection et la Vie ».

C'est à peine, hélas! si j'ai pu seulement vous entrevoir un instant, lorsque lundi dernier, sur le seuil de votre retraite, je suis venu vous visiter et vous féhciter de la si bien commencer. Vous vous souvenez qu'alors je vous rappelais cette célèbre parole de Christophe Colomb à son équipage : (( Trois jours, et je vous donne un monde; » et l'apphquant à vous, je vous disais ensuite avec une plus haute espérance que lui : « Trois jours, et je vous donne un Dieu! » Ce Dieu que je vous promettais, vous le recevrez demain , mais ce ne sera pas moi qui aurai l'honneur de vous le distribuer; et votre père a dû laisser à un autre plus heureux le soin de rompre le Pain des anges , comme le pain de la parole, à ses petits enfants. Plaignez -moi !

Voici que déjà ce soir, veille du grand jour, une première grâce vous sera donnée. C'est l'heure où chaque année nos enfants de la retraite, après avoir reçu l'absolution, et avant de se retirer chacun dans sa famille, viennent, rangés en couronne, s'agenouiller devant nous , et nous demander de leur pardonner et de les bénir. Que de grand cœur ce pardon et cette bénédiction je vous les envoie, mes enfants! Mais je vous les envoie de loin , et un bonheur me manque : celui de les déposer moi-même sur vos

têtes ; celui aussi de lire dans vos yeux et sur vos fronts cette paix de l'absolution descendue dans vos âmes. Elle sera si parfaite, cette paix! Et j'aurais goûté tant de consolation à vous dire, comme Jésus aux premiers communiants du Cénacle : Vos mundi esiis.-c(Vous êtes purs ! » Mais, plus heureux que lui, j'aurais pu ajouter que vous du moins vous l'êtes tous, et que notre Cénacle ne connaît point de Judas.

Après cela, deux fois bénis et deux fois pardonnés par Notre -Seigneur Jésus -Christ et par votre Supérieur, je vous aurais remis à la bénédiction de vos pères et de vos mères , qui sont les prêtres et les prêtresses du foyer domestique. Ce que je vous aurais dit de vos devoirs envers eux, je ne le sais pas au juste, mes enfants; mais jamais et nulle part je n'ai senti le besoin de vous recommander de les aimer et de les honorer, comme je le sens aujourd'hui , devant les restes inanimés de celui qui jadis m'a béni, petit enfant comme vous, en pareil jour, et qui ne me bénira plus désormais en ce monde.

Ne l'oubliez donc jamais : après l'état de grâce de votre âme avec Dieu , il n'y a rien de plus précieux que ce que j'appellerais l'état de grâce de votre cœur avec ceux qui sont ses représentants auprès de vous. Restez dignes d'être bénis par eux chacun des jours de votre vie; et préparez à votre avenir la meilleure des satisfactions : celle de pouvoir vous dire, quand ils ne seront plus, que vous leur aurez fait l'existence douce et heureuse, si longue que Dieu la leur ait accordée , de sorte qu'à leur der-

nière heure ils n'auront eu que des actions de grâces à vous adresser, parmi leurs embrassements et leurs adieux.

Et demain, mes petits enfants, ce sera le beau lendemain de cette soirée de grâce , ce sera le grand jour, le jour inoubliable, le jeudi de la Fête-Dieu, deux fois Fête-Dieu pour vous, qui êtes invités à la fête et à la table de Dieu. Et tandis que moi, ici, bien loin, sur la lisière de la forêt d'Orléans, dans ma bourgade natale, je verrai le cortège funèbre s'arrêter à la porte d'une modeste maison, pour réciter sur celui qui va la quitter à jamais les suprêmes prières de l'Église; là- bas, au Collège, chez vous, un autre cortège, tout joyeux des joies du ciel et de la terre, s'avancera vers l'autel où s'accomplira la rencontre eucharistique des plus heureux des enfants avec un Père qui ne meurt pas !

J'y suis par la pensée. Il me semble vous voir arriver processionnellementau moment de la messe, vos cierges fleuris à la main , "et de nos vastes corridors tout inondés de lumière vous avancer vers la chapelle où se presse la foule de vos parents et de vos amis. Il me semble vous entendre chanter tous ensemble, de vos voix moins fraîches encore et moins pures que vos âmes , ce psaume du Laudate pueri Dominum qui, sur votre passage, retentira dans bien des cœurs.

Que j'aurais été heureux, à cette heure divine, d'aller au-devant de vous, avec vos prêtres et vos maîtres, comme les prêtres et les lévites allaient

jadis au-devant du jeune prince Joas, pour la fête de son sacre et de son couronnement ! Que de grand cœur je me serais associé à l'attendrissement de vos familles quand elles vous retrouveront là tout illuminés et transfigurés par les exercices de la retraite, comme Marie et Joseph retrouvèrent l'enfant J'ésus après trois jours passés dans le Temple au milieu des Docteurs! Que volontiers j'eusse laissé mon âme s'en aller tout entière vers les vôtres , dans quelques paroles que le bon Dieu m'aurait mises sur les lèvres pour vous présenter, comme le saint Précurseur, Celui qui a ôté le péché de ce monde : Ecce AgniisDei! Ecce qui tollit peccatum mundi!

Et puis quels spectacles pour qui les voit avec des yeux chrétiens ! L'ineffable mystère s'accomplissant en vous : la sainte Communion, et « le Corps de Notre- Seigneur Jésus- Christ venant garder votre âme pour la vie éternelle ». Et vous, entrant déjà en possession de cette vie par un pacte immortel avec la vertu et la grâce. Et vos parents qui prient comme on prie pour son enfant , et à qui Dieu répond cette parole de son Évangile : « Si vous ne devenez semblables à ces petits, en faisant ce qu'ils font, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. » Et eux, venant, en effet, se presser alors aux sources de la vie , mais cette fois ne s'y présentant qu'après vous , pour honorer votre préséance de jeunes rois de cette journée : Talium est enim reynum cœlorum. Et puis vos condisciples se succédant au même banquet , oîi ils forment votre suite,

comme ces frères de Joseph dont les gerbes devaient s'incliner devant la gerbe glorieuse de leur plus jeune frère. Et quoi encore? Au-dessus de vos têtes, l'assemblée invisible, mais réelle de ceux qui ne sont plus, vos ancêtres, vos aïeux, votre père ou votre mère peut-être, vos maîtres disparus, et en particulier celui dont la mort récente aura été pour moi le premier grand deuil d'une année qui m'aura enlevé coup sur coup un si vénérable ami et un si bon père. Je vois tout cela d'ici , mes chers enfants de Lille : vos agapes du matin , vos serments du soir, les anges qui les entendent , Marie qui les reçoit; et jusqu'à ces cachets de première communion que je me réserve de signer et de vous distribuer à mon retour, heureux d'être le notaire de l'acte solennel, du contrat de la nouvelle alUance qui constate vos droits à l'héritage du royaume des Gieux.

Tous ces souvenirs m'entraînent; et pourtant il faut que je m'arrête, car je sens que mon cœur n'est plus maître de lui. Pardonnez-moi si , devant ces images sacrées, je sens venir des larmes. Je me reproche presque de les laisser tomber sur un autre objet de tendresse que celui qui est là étendu près de moi. Et toutefois , j'en suis sûr, il ne m'en voudra pas, mes petits enfants, de m'attendrir sur vous, même à côté de lui ou de ce qui reste de lui; car j'ai lieu de croire que maintenant lui-même prie làhaut pour vous. Il menait une vie si droite, cet homme de travail et de résignation, qui à tout événement et contre tous les coups du sort n'avait qu'une

réponse : A la volonté du bon Dieu! Il a fait une fin si pieuse, il a tant de fois redemandé le crucifix, qu'il ne se lassait pas de baiser, priant des lèvres , pendant que l'on récitait le chapelet près de lui, répétant le nom de Jésus, jusqu'à ce que, joignant les mains en silence, il rendit à son Dieu l'âme du plus honnête homme et du plus humble chrétien que j'aie connu.

Et puis vous ne lui étiez pas étrangers, loin de là; il vous aimait déjà à travers le cœur de son fils aîné devenu votre père; et il n'y avait pas une semaine oi^i dans notre fidèle correspondance de tant d'années , il ne s'informât de tout ce qui concernait ma famille de Saint-Joseph , dont il avait fait la sienne par son affection. Mais combien plus ne doit-il pas vous aimer aujourd'hui qu'il se sent redevable à vos prières! Car quand même, au départ, je n'en aurais pas reçu la promesse écrite de plusieurs d'entre vous, je vous connais assez bons fils pour me tenir assuré qu'aucun de vous n'a oubUé l'âme de mon père devant Dieu. Ce m'est un grand sujet de confiance, mes très chers enfants; et, puisque je devais avoir la grande douleur de le perdre, du moins faut- il que je regarde comme une consolation miséricordieuse qu'il se soit endormi l'avant-veille du jour où tant de bons cœurs vont porter son souvenir dans leur communion , comme l'âme du pauvre Lazare fut portée dans le sein d'Abraham par les Anges.

Mes chers fils, je vous quitte pour me rendre auprès de ma mère , alitée de fatigue dans la pièce

ir

voisine. Elle a quatre-vingt-six ans, et la vieillesse , qui lui a laissé toute sa tête et tout son cœur, a affaibli presque tout le reste. Le brisement qui vient de rompre une union de soixante-trois années n'est guère fait pour ranimer ce petit souffle d'une vie à laquelle d'ailleurs elle n'est plus guère attachée. Je vous dis cela comme à mes enfants bien-aimés , afin que vous priiez pour elle : ce sera comme si vous le faisiez pour moi , qui vous en bénis par avance. Et vous, soyez heureux, mes petits enfants, soyez-le longtemps! Gardez longtemps les joies de l'innocence et de la première communion; gardez longtemps aussi les joies de la famille, en conservant ceux qui vous la rendent si aimable. On se sent devenir soudainement si vieux le jour où, dans ce monde, il n'y a plus personne qui vous appelle encore mon enfant! Cela veut dire que je suis triste, très triste , et qu'il faut avoir une pieuse compassion de ma tristesse. Vous en êtes la meilleure consolation, vous tous tant que vous êtes, petits et grands, parce que vous m'êtes une affection qui me rajeunit sans cesse de votre propre jeunesse. Aussi m'est-elle devenue une nécessité, comme l'antiquité appelait ces nobles attachements; et à mesure que les liens se brisent ou se dénouent au foyer de ma famille, je sens davantage le besoin de resserrer ceux par lesquels Jésus- Christ a daigné m'attacher au foyer de son Église , particulièrement en vous donnant à moi et en me donnant à vous ad convivendum et commoriendum , à la vie, à la mort!

Rêve et espoir. — " Messieurs, quel rêve saisit l'esprit, quand on songe à ces jours de 1789!

« Supposez qu'au milieu de cette universelle décadence du xviii» siècle, au sein de cette société livrée au plaisir et à l'incrédulité, en face de ce peuple rongé par la souffrance ; supposez que quelques hommes se soient levés, jeunes, brillants par le rang, l'intelligence et la fortune, capables d'exercer autour d'eux une juste influence, qui, frappés des signes avant-coureurs d'une catastrophe prochaine, émus de pitié pour tant de misères et sentant bouillonner dans leurs veines le vieux sang des croisés , se soient jetés tout à coup entre les grands et les petits, montrant la croix de Jésus- Christ, et demandant en son nom la justice, la paix et la charité. Écoulez- les parler au peuple :

" J'ai posé la main sur ton cœur, et j'en ai compté les batte- « ments. J'ai connu l'injustice qui pèse sur toi ; mais je me suis « détourné d'elle et je t'en délivrerai; car je sais le secret de « ton salut, c'est mon Dieu et le tien qui me l'a révélé. Viens, <i mets ta main dans la mienne, et retournons ensemble à sa « loi méconnue. »

« Écoutez, écoutez encore. « Amis, parents, compagnons de <i jeunesse, que faites-vous de votre temps, de votre fortune et » de votre autorité? Regardez ce peuple, comme il est loin de " vous! Ne savez-vous pas que vous n'avez reçu tous ces dons « de Dieu qu'en échange d'une charge à remplir, charge de « justice, de patronage et de protection? Oubliez-vous de quel « sang vous sortez et quelles traditions vous ont faits ce que « vous êtes? Et si le nom de votre Dieu et le souvenir de vos <i pères ne suffisent plus pour vous rendre à vous-mêmes, n'en- » tendez -vous pas l'orage qui menace, et ce flot montant de <i colère et de vengeance qui va tout à l'heure vous atteindre et <i vous briser?... "

« Supposez que les hommes passionnés, serviteurs enthousiastes de la vérité et de la patrie qui tenaient ce langage, se soient levés pour le confirmer par l'autorité de leur exemple et l'ardeur de leur dévouement ; supposez qu'ils aient entraîné dans leur œuvre tout ce qui gardait au cœur l'amour de Dieu et le culte de l'idéal, écrivains, orateurs et poètes dégoûtés de ce siècle abaissé et avides de nobles sentiments, et dites -moi ce qu'aurait pu être leur influence, dites -moi quel cours aurait pu prendre ce mouvement de générosité qui emportait les âmes, et ce qu'aurait pu devenir l'assemblée de la nation convoquée au milieu de cet enthousiasme ? »

(1 Quel rêve, Messieurs, et quel siècle que celui qui aurait pu s'appeler, au lieu du siècle de la Révolution, le siècle de la restauration du règne de Dieu.

Il Eh bien, ce rêve, c'est le nôtre! »

M. le comte Albert de Mun, au Congrès de Liège, octobre 1886.

DISCOURS

Prononcé à la distribution solennelle des Prix de l'école libre Saint- Joseph de Lille, le samedi 30 juillet 1887.

Monsieur l'Arghiprêtre ' ,

Votre présence à ce siège , en une pareille fête , nous apporte et un honneur dont nous nous félicitons et une joie dont nous vous remercions. Vous étiez particulièrement désigné pour l'occuper, monsieur l'Archiprêtre , parle souvenir des beaux jours durant lesquels vous dirigiez avec une si haute sagesse une de nos plus grandes écoles ecclésiastiques. Permettez cependant que nous y attachions une signification d'un ordre supérieur, et que nous y voyions l'expression d'une pensée qui ne cesse de présider à notre œuvre scolaire. C'est la pensée de

1 M. le chanoine Lasne, archiprètre, curé -doyen de Saint- Maurice à Lille, ancien supérieur du collège Notre-Dame à Valenciennes, président de la distribution solennelle des prix.

l'étroite solidarité qui unit notre ministère d'éducateurs de la jeunesse au ministère des vénérés pasteurs de nos paroisses. Aussi bien estimons -nous n*avoir d'autre mission, messieurs les Curés, que celle d'être vos précurseurs et vos auxiliaires auprès de l'élite de vos troupeaux, vous préparant de notre mieux des hommes de zèle comme de foi qui non seulement suivront votre direction, mais encore seconderont votre action parmi leurs frères. C'est à quoi je les exhorterai spécialement aujourd'hui , et tel est le fond même du discours dont, à ce titre, je vous devais l'hommage.

Messieurs , Mesdames , Mes chers Enfants ,

Demain, les aînés d'entre vous seront sortis du collège , et en tête des devoirs dont ils devront être les modèles dans le monde, il en est un dont je me reprocherais de ne pas les instruire. Ce devoir, qu'on médite trop peu , porte un nom qui peut-être vous paraîtra insolite ; mais, dût -il vous surprendre par sa nouveauté , je l'appellerai tout de suite par son vrai nom : Le Service .

Je sais à qui je parle, et, certes, ce n'est pas vous, jeunes fils de l'Évangile, qui serez tentés d'attacher l'idée de quoi que ce soit de bas et d'humiliant à un nom que l'Évangile a placé si haut dans l'hon-

neur. Le jour où le plus grand des maîtres a déclaré qu'il était venu dans le monde pour servir, que telle était sa mission propre, veni ministrare , ce jour-là le service devint non plus seulement chose noble , mais chose divine, et son nom prit rang définitivement parmi les plus beaux noms de la langue chrétienne. Entendez comme elle s'exprime. Dans la* société spirituelle, l'exercice du sacerdoce s'appelle le ministère , c'est-à-dire le service de Dieu et de l'humanité ; et le plus élevé des ministres dans la hiérarchie ecclésiastique s'appelle lui-même « le serviteur des serviteurs de Dieu. » Dans l'ordre militaire, l'exercice d'un dévouement qui va jusqu'au sacrifice de son sang et de sa vie s'appelle simplement et excellemment « le service ». Dans l'ordre civil et administratif, les fonctions diverses qui en constituent l'organisme vivant portent dans leur ensemble le nom de « services publics ». Enfin, au faîte du pouvoir, ce qui touche de plus près à la souveraineté, c'est encore le « ministère »; les premiers dignitaires d'un pays sont « ses ministres » , c'est-à-dire ses serviteurs, les serviteurs de ses intérêts avant de l'être des leurs; et ceux-là seuls sont dignes d'en recevoir le mandat et d'en porter le nom qui l'entendent dans ce sens.

Ce n'est d'aucun de ces services ou fonctions officielles de l'ordre ecclésiastique, militaire, civil, administratif ou politique que j'entends vous parler ici, comme vous le pensez bien. Mais il en est un autre que ne vous imposera aucune loi positive,

dont vous ne recevrez le mandat que de votre propre volonté , mais dont vous n'avez pas moins contracté l'obligation au regard de votre conscience et de Celui dont elle est l'organe auprès de vous. C'est le service public de vos frères , par le dévouement effectif aux œuvres du bien et du vrai dans la société. Et quand je dis service public, je veux déjà par ce mot vous faire entendre qu'il ne suffit pas de l'exercer seulement dans votre for intérieur, soit le for domestique , soit même le for professionnel. Cela c'est le devoir privé, et à celui-là je suppose avec une juste confiance que vous serez et demeurerez premièrement fidèles. Oui, sans doute, là, au foyer, vous serez de bons fils, de bons pères, de bons maîtres, de bons chrétiens même, si, pour l'être réellement, il suffit à chacun de l'être pour son seul compte. Mais ne devez -vous pas l'être aussi pour le compte des autres? Pouvez -vous en conscience vous soustraire à la part d'action et d'influence qui est requise de vous par la patrie catholique comme par la patrie française? Et, non contents de faire votre salut et vos affaires , n'avez ■ vous pas , dans la mesure de vos ressources et de vos forces, à prendre en main les affaires de la vérité et de la justice en ce siècle? Enfin, ce qui revient au même, en outre et au-dessus de vos intérêts propres, n'avez-vous pas à pourvoir à de plus généraux : les intérêts sociaux , moraux et religieux du milieu et du temps où Dieu vous a fait vivre? Telle est , mes chers fils , la question capitale qui se

LE SERVICE AOl

dresse devant vous, sur le seuil de la carrière où vous entrez demain.

Je vous avoue que je n'en connais guère de plus grave que celle-là, et voilà pourquoi sans doute je la retrouve partout sur les lèvres ou sous la plume des catholiques les plus éminents de notre époque. « Cela est triste à dire, écrivait un jour mélancoliquement le cardinal Pie. Depuis le temps que nous avons des collèges catholiques, des cercles catholiques, de conférences de Saint -Vincent- de- Paul, qu'est- il sorti de là? Des jeunes chrétiens sans doute, et en assez grand nombre, qui opèrent leur salut en se comportant bien, je l'espère, du moins. Mais des esprits fermes, mais des caractères mâles, mais des hommes pratiques qui prennent en main les affaires et qui mènent les hommes... qui nous en donnera?

Eh bien , s'il plait à Dieu , nous en donnerons au pays, nous en donnerons à l'Église. Et vous serez de ceux-là , vous nos chers enfants , si vous voulez comprendre que ce service pubUc,tout volontaire qu'ilest, vous crée une obligation qui vous étreint de toutes parts; et que vous y soustraire par mollesse, par égoïsme ou par indifférence , c'est manquer à l'honneur de votre tradition, aux lois de votre religion, aux devoirs de votre éducation et de votre position, à l'intérêt moral de votre préservation , et enfin à la noble tâche de régénération qui doit être l'ouvrage de la jeunesse chrétienne, et dont un compte rigoureux vous sera demandé par Dieu et par la société .

Et d'abord, Messieurs, lorsque je considère tout ce qui se fait parmi vous, tout ce que j'ai ici sous les yeux depuis dix ans, le double sentiment qui s'empare de moi c'est celui de l'admiration , puis celui de l'épouvante : de l'admiration pour le présent, de l'épouvante pour l'avenir; de l'admiration pour vous et de l'épouvante pour vos fils , en vue de la réputation qu'ils auront à soutenir et de la succession qu'ils auront à recueillir et à faire valoir. C'est qu'en effet. Messieurs, une rare fortune d'honneur est échue à votre province et à votre cité ; et celui-là peut-être est mieux placé qu'un autre pour en parler avec désintéressement qui , étranger par sa naissance à votre belle contrée, n'est ensuite devenu vôtre que par le bienfait de votre adoption et par le lien sacré de son affection.

Du reste, que pourrais-je dire qu'on ne proclame en tout lieu ? et qui ne sait la place à part que vous occupez sur la carte delà France catholique? Oui, il y a dans cette France une frontière dont le nom, déjà grand dans l'ordre des choses matérielles, devient de jour en jour plus grand dans l'ordre des choses morales. Il y a entre la patrie de Pierre l'Ermite et celle de Godefroy de Bouillon, dans le pays même de cette dynastie des Baudouin , conquérants et empereurs latins de Constantinople, une terre où persiste toujours l'esprit des antiques croisades , et où le cri « Dieu le veut! » éveille toujours les mêmes ardeurs contre l'infidélité , sinon contre l'infidèle. Il y a, au sein de ses plaines profondes , riches d'hommes et

de moissons, qui n'ont pour bornes que l'horizon sans -bornes de l'Océan , un rempart religieux sur lequel le drapeau de Jésus-Christ se tient toujours debout. C'est là, c'est de ce côté qu'aux heures douloureuses ou anxieuses de la patrie chrétienne , on se tourne comme vers le lieu des fortes initiatives , des fières et sages résistances, des revendications ardentes de la foi et du droit, dont le règne, s'il doit nous revenir, nous reviendra de là. Là, dans l'esprit public, un besoin de rénovation sociale et catholique qui semble devancer et déjà préparer le mouvement régénérateur de l'avenir. Là d'immenses associations de foi et de charité, de vastes institutions d'enseignement de tout degré, des œuvres qui font l'édification et l'étonnement des hommes, sans compter celles plus nombreuses qui ne sont permises en spectacle qu'à Dieu et à ses anges. Là surtout des hommes de foi qui sont des hommes de zèle , pour qui l'honneur d'être chrétien est tenu pour inséparable du devoir d'être apôtre , chez qui le légitime et intelligent souci de la chose privée n'a pas étouffé la sollicitude de la chose publique , et qui, ayant cherché premièrement le règne de Dieu et sa justice, ont montré visiblement comment Dieu savait ajouter le reste comme par surcroît.

Or maintenant, mes chers fils, qu'allez-vous faire de ces exemples, de ces œuvres, de ces traditions, de tout ce patrimoine spirituel de vos pères , duquel vous hériterez demain? Lorsque demain « ce poids immense de gloire », selon l'expression de l'Apôtre,

suspendu sur vos têtes, y descendra comme une couronne qui sera en même temps une charge, comment la porterez -vous? Aussi bien, quoi qu'il arrive , une chose est certaine : c'est que ces grandes choses ne vivront que si vous les faites vivre. Le tout est donc de savoir si vous serez les dignes fils de ceux qui ont fait votre race si grande et si honorée , ou si vous serez de ces fils qui aiment mieux renoncer à une succession qui leur pèse que de faire honneur à leur nom, au prix de généreux sacrifices. Le tout est de savoir si , dans cette interminable bataille pour Dieu et la patrie , les troupes d'aujourd'hui, bientôt arrivées au soir de leur chaude journée, seront demain, grâce à vous, remplacées par des troupes fraîches qui décideront du succès. Le tout est de savoir si vous avez compris pratiquement que (( noblesse oblige », et si vous saurez garder ou même relever le rang que l'opinion a décerné à votre blason régional. Il est beau entre tous votre blason, à vous : sur votre écusson de Flandre, vos pères ont placé un lion. C'est bien ! et autrefois les rugissements de ce lion ont rempli l'Occident et fait trembler l'Orient. Mais le tout, vous dis-je, est de savoir si vous voulez être de ces lions au cœur vaillant, auxquels les Livres saints comparent ce Macchabée qui fut le sauveur de son peuple : Similis factus est leoni in operihus suis; ou bien si vous vous résignerez à n'être que de ces lionceaux dont Job a dit que la vue du combat leur fait peur et les met en déroute : Catuli leonis dissipati sunt.

Je viens de m'adresser à votre honneur; mais j'aime mieux m'adresser maintenant à votre religion, car je sais qui vous êtes. Assurément, — et ce m'est une grande douceur de le dire, — votre religion est profonde , votre foi éclairée , votre piété fervente, mais nous entendons bien que ce ne soit pas une religion inerte ou égoïste. La foi que nous vous enseignons, c'est le principe de l'action; la piété que nous vous inspirons, c'est le mobile de l'action. Mais l'action elle-même, l'action dans le service des hommes comme dans le service de Dieu , voilà le terme oîi nous attendons votre christianisme pour y reconnaître cette religion de laquelle saint Paul a dit que « le royaume de Dieu n'est pas dans la parole, mais dans la vertu et les œuvres ».

Regardez-en une image, et souvenez-vous d'une parole divine qui l'explique. Lorsque, il y a quelques années , nous avons placé , à chaque extrémité de la galerie par laquelle vous nous arrivez chaque jour, une verrière qui, dès votre entrée, vous rappelât vos devoirs, nous avons bien mis d'un côté Jésus bénissant les enfants, comme une vive et charmante représentation de vos communications de piété avec lui ; mais de l'autre côté nous avons tenu à représenter Jésus assis , dès l'âge de douze ans , au milieu des docteurs, les écoutant discuter et expliquant lui-même les choses de la loi, les préparant à la prochaine rédemption d'Israël , et répondant à Marie que désormais, pour lui, la grande, la souveraine affaire sera de s'occuper des intérêts

de son Père. Oportet, il le faut : c'est le mot de votre divin modèle. Oportet, vous l'entendez : il y a donc obligation pour vous comme pour lui de vous mettre de bonne heure au travail du salut public. Si pieux que soit l'intérieur de votre Nazareth , si parfaite que soit chez vous l'édification de la sainte Famille, une heure vient où il faut sortir de ce milieu de douce paix et porter le témoignage de la parole et des œuvres dans l'assemblée des hommes. Oportet, il le faut; et de toutes les illusions la plus funeste serait celle qui consisterait à reléguer sa prétendue religion dans le secret de sa conscience ou dans le secret de son foyer, en se faisant je ne sais quelle quiétude mystique de ne se point occuper de tout le reste, quand ce reste c'est le salut de l'Église et de la société !

Ah! sans doute l'Église réprouve une initiative qui ne serait pas réglée par une juste obéissance à la direction de ses chefs ; mais d'autre part elle requiert le concours de toutes les vaillances, quel que soit l'habit qu'elles revêtent , pourvu qu'elles soient disciplinées et rangées sous la loi. Car enfin le christianisme n'est pas l'abstentionisme; et nous aurons toujours trop de ces chrétiens de nom qui ont de bons sentiments, même de pieuses habitudes, mais qui se désintéressent de toute action publique par une prudence dans laquelle il nous est impossible de voir autre chose que la méconnaissance de notre grande religion. Nous la comprenons d'autre sorte, cette religion de Jésus. C'est la forte

religion du dévouement et du sacrifice, la religion de Celui qui « s'est livré pour nous par amour, qui s'est anéanti en prenant la forme d'esclave » : nous ne reconnaissons donc pour ses vrais disciples que ceux qui s'oublient eux-mêmes pour se donner aux autres. C'est la religion de la compassion miséricordieuse et secourable, la religion de Celui qui « a pitié de la foule » et qui nourrit les affamés, qui ouvre ses deux bras à tous ceux qui travaillent et qui sont affligés, et qui leur dit : « Venez à moi ! » Nous ne reconnaissons donc pour ses vrais disciples que ceux qui, à son exemple, ouvrent leurs bras aux travailleurs, aux opprimés, aux pauvres, aux enfants, aux ignorants, aux infirmes, aux malheureux, aux pécheurs, pour leur refaire une vie qui mérite ce nom. Que si elle est la religion de la patrie céleste, elle n'en est pas moins celle de la patrie terrestre ; la religion de Celui qui a pleuré sur Jérusalem, et qui eût voulu rassembler ses enfants sous ses ailes pour les abriter contre les aigles romaines qu'il voyait déjà venir. Nous ne reconnaissons donc pour ses vrais disciples que ceux qui, sur les maux de la France comme de l'Église, versent, eux aussi, des larmes, et plus que des larmes, des remèdes. J'ajoute que c'est dès lors la religion du combat, la rehgion de Celui « qui est venu apporter non la paix, mais le glaive ». Et voilà pourquoi nous voulons que la nation que nous essayons de préparer en vue de l'avenir soit une nation armée pour la défense de sa cause. Quand nos jeunes gens quittent l'école, ils

emportent d'auprès de nous, comme les soldats de Gédéon , une épée au côté , une trompette dans une main et un flambeau dans l'autre. Mais encore faut-il qu'ils veuillent et sachent s'en servir, que l'épée ne demeure pas consignée au fourreau , que la trompette ne demeure pas perpétuellement muette, ni le flambeau caché dans son enveloppe d'argile. Brisez l'argile, faites la lumière, sonnez la charge, tirez l'épée : « Le glaive de Dieu et de Gédéon ! » tel est notre mot d'ordre. Il y va de votre salut et de celui de votre peuple.

Des hommes de cœur, des hommes de bien, des hommes de dévouement , des hommes d'action et de sacrifice : voilà donc, mes chers fils, les chrétiens que vous serez. Même vous le serez plus que d'autres; et si vous désirez savoir ce que nous attendons de vous, je vous dirai, avec saint Paul, que nous voudrions vous voir à la tête de tout ce qu'il y a de plus excellent dans ce siècle : de tout ce qu'il y a de vrai, quxcumque vera, de tout ce qu'il y a de respectable et d'adorable, qusecumque sancta, de tout ce qu'il y a d'aimable aussi, quxcumque amahilia, de tout ce qu'il y a d'honorable, qusecumque honse famse , de tout ce qui fait la gloire soit de l'homme de mérite, soit de l'homme bien élevé, si qua virtus, si qua laùs disciplinse^ hsec cogitate. Vous l'avouerai -je, mes enfants? je me sens parfois à votre endroit des ambitions de mère ; l'ambition de cette mère de l'Évangile qui voulait voir ses deux fils à la première place dans le royaume

du Maître. Je voudrais, moi aussi, que nos jeunes catholiques fussent non seulement les plus pieux, mais encore les plus instruits, les plus distingués, les plus considérés, les plus puissants des hommes de leur pays et de leur âge , non pour qu'ils en soient plus vains, mais pour qu'ils en soient plus utiles; car j'espérerais ainsi que, leur mérite en tout genre forçant l'entrée de tous les centres d'action ou d'influence, cercles, corporations, conseils publics, corps savants, grandes associations, ils y porteraient, plus haut encore que l'honneur de leur propre nom, l'honneur du nom de Jésus et l'avancement de son règne dans notre société.

Maintenant je ne m'adresse plus à votre foi de chrétiens; je considère, mes chers fils, votre condition sociale; et, je vous le demande, pourquoi Dieu vous a-t-il fait une position privilégiée de naissance, d'honneur, de fortune ou d'influence, si ce n'est pour que vous exerciez sur les hommes une action qui pût porter plus loin en descendant de plus haut? Pourquoi surtout Dieu vous a-t-il donné cette éducation, cette instruction de choix qui, pendant huit à dix ans, vous a fait passer par tous les degrés de la connaissance littéraire et scientifique, sinon pour que sur ce faîte vous allumiez un phare ?

Car enfin vous n'avez pas la présomption de croire que tous ces dons gratuits d'une Providence libérale , ces trésors de savoir humain et de grâces divines , de loisirs et de richesses , de consi-

dération et d'estime toutes faites , vous ont été départis comme un simple ornement destiné à la parure de votre propre personne. Encore moins êtes-vous tentés, je pense, d'y voir seulement un instrument d'ambition , d'orgueil et de plaisir. Ah ! connaissez mieux la beauté de votre mission. Bossuet, je crois, compare quelque part les rois et les grands à des fontaines publiques qui doivent répandre leurs eaux bienfaisantes autour d'elles. Je ne vous désobligerai pas, je pense, en vous comparant aux princes, et en vous disant que, vous aussi, vous n'êtes fontaines que pour devenir ruisseaux. De par votre' position comme de par votre religion, vous avez charge d'âmes, et vous n'êtes pas plus libres de vous soustraire à cette charge que ne l'est un soldat de quitter sa faction ou un magistrat son siège. C'est la consigne de Dieu.

J'ai hâte d'ajouter que c'est la consigne pour tous, et que ce devoir d'état est votre devoir à tous. Aussi bien, tous tant que vous êtes, par là même que vous êtes ici ou que vous en serez sortis , vous constituerez ce qu'un grand économiste de nos jours a nommé a les autorités sociales ». Et ne vous imaginez pas, par exemple, qu'un tel titre n'appartienne qu'à ceux qui l'ont reçu de leur nom, de leur race ou de la considération du passé de leurs pères. Dans un temps et dans un pays d'égalité comme le nôtre, l'autorité devient de plus en plus personnelle; et c'est par droit de conquête qu'il faut regagner aujourd'hui ce qui ne vous arrivera plus transmis

LE SERVICE Ail

par droit de naissance. Ne croyez pas davantage que cette mission , avec les devoirs qui y sont attachés , ne regarde que ceux pour lesquels elle revêt un caractère officiel et professionnel, littérateurs, publicistes, orateurs et savants; mais elle incombe à tous ceux qui, à un titre quelconque, sont préposés à leurs frères, dans le monde des affaires comme dans celui des lettres, et elle s'impose au négociant et à l'industriel aussi bien qu'à l'avocat et au professeur. N'allez pas vous dire non plus que cela ne concerne que les riches, et que pour y réussir il faut une grande fortune. Non, et j'aime sur ce sujet cette parole d'un contemporain, philosophe et homme public , qui quelquefois exprime des vérités chrétiennes comme s'il était chrétien : « C'est un dicton populaire que pour donner il faut avoir, écrit M. Jules Simon. C'est là un faux proverbe, un proverbe sans vérité et sans cœur. Il ne devrait pas avoir cours dans la patrie de saint Vincent de Paul. Pous donner il ne faut qu'aimer. Peut-être aussi pour savoir donner faut-il avoir souffert. » Si à ces paroles , Messieurs, vous me permettez d'ajouter que pour aimer et pour donner il faut espérer et croire, le philosophe aura raison sur tout le reste. Enfin ne vous faites pas cette autre illusion de penser que l'autorité dont je parle ne procède que des qualités supérieures de l'esprit, et qu'il faille du génie pour faire du bien aux hommes. Combien ce serait.se tromper ! Une telle puissance est bien plus l'ouvrage du dévouement que celui de l'intelligence; car, en

définitive , les hommes ne se donnent qu'à ceux qui se sont donnés à eux. Là est toujours la grande supériorité, parce que c'est celle du cœur.

Eh bien , mes chers fils, ne voulez-vous pas qu'elle devienne la vôtre? Et vous qui savez comprendre, penser, vouloir, parler, ne saurez -vous pas aimer? Vous vous honorez d'appartenir à ce que l'on appelle « les classes dirigeantes ». Je vous en félicite; mais, je vous le demande, serait-ce pour diriger un cheval, une meute, un canot, un bal, une mascarade, que ce grand titre vous est conféré? Non, jeunes hommes du monde, vous n'êtes pas, vous ne devez pas être une troupe de parade : vous devez être l'état -major de l'armée du salut. Derrière vous il y a des milliers et des milHers de vos frères qui , n'ayant ni le savoir, ni le temps , ni la puissance que vous avez reçus, non pour vous, mais pour eux, attendent de vous une direction de laquelle dépend la victoire ou la défaite dans la grande bataille morale dont vous êtes les chefs. Mais si les chefs ne sont pas là, si cette armée n'a personne qui se mette à sa tête, comme j'entends qu'on s'en plaint quelquefois ; si , au lieu d'être à votre poste , vous êtes à vos plaisirs, à votre luxe, à vos courses, à vos chasses, à vos jeux, à vos festins, à votre égoïsme de jouissance et de fortune, votre déchéance est décrétée : commencée par le mépris, elle se consommera par la sécession ; on se retirera de vous ; ce sera la séparation sociale en attendant la guerre sociale. Et alors à qui pourrez-vous vous en prendre ?

Mais non, laissons ces choses. Je ne veux plus voir, en tout ce sujet, que votre âme que j'aime; et parce que je l'aime et que je veux son salut , je me sens pressé de vous dire que le moyen peut-être le plus efficace de vous sauver vous-mêmes, c'est encore de vous employer beaucoup à sauver les autres. Dans un siècle comme le nôtre on ne se sauve pas plus seul qu'on ne se perd seul : c'est un entraînement dans un sens ou dans l'autre; il faut prendre parti , et si vous ne vous enrôlez pas au service du bien, j'ose vous prédire qu'hélas! vous subirez bientôt la servitude du mal.

J'affirme, d'autre part, que rien n'est plus capable d'assurer votre persévérance que cette action publique, parce que d'abord elle vous engage, parce qu'ensuite elle vous soutient, parce qu'enfin elle vous aguerrit; et je dois ajouter : parce que ce service de la cause de Dieu est devant Dieu un mérite qui vous apporte une grâce de force et de résistance dont aucun âge , surtout le vôtre , ne saurait se passer. De plus, c'est là, c'est dans cette palestre sacrée qu'au contact des hommes, de leurs besoins, de leurs souffrances, de leurs ignorances, de leurs fautes même, les intelligences s'instruisent, les caractères se trempent, les petits intérêts s'abdiquent, les petits orgueils s'abaissent, les cœurs s'élèvent et s'épurent , et l'homme se façonne pratiquement à cette virilité d'esprit et de conduite, d'où la vertu elle-même tire son nom : virtus.

Je ne dis rien là qu'on ne sache : l'expérience en

est faite ; et s'il y a, à Lille comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, une jeunesse qui grandit au milieu des périls et des séductions, dans l'honneur immaculé d'une conscience pudique, c'est que, selon la parole de saint Vincent de Paul, « mettant sa chasteté sous la garde de sa charité, » elle s'est livrée au service de toutes les œuvres catholiques ; et que , forte contre elle-même de toute la force de l'amour qu'elle a voué à Jésus- Christ, à ses pauvres, à ses enfants, à son Église, à ses ministres, à ses autels, elle a trouvé là le secret de présenter au monde, qui s'en étonne, l'intégrité d'une vie consacrée par l'effet de cette action purifiante comme celle d'un sacerdoce. Que si , à côté de cette jeunesse vaillante et militante, il s'en rencontre une autre qui mène ce que son euphémisme appelle la vie élégante, et ce que nous appelons, nous, la vie fainéante et pire encore, vous savez bien. Messieurs, que ce n'est pas dans nos conférences, nos comités, nos congrès, nos églises, que vous la rencontrez. Mais aussi, par contre, qu'a- 1- elle fait de cette fleur de l'âme qui faisait dire à Rousseau lui-même qu'un « jeune homme qui, à vingt ans, a conservé son innocence, est, à cet âge, le meilleur, le plus aimable et le plus heureux des hommes? » Qu'a-t-elle gagné à rejeter le bouclier tutélaire de la charité au plus fort du combat? Pauvres désœuvrés qui sont, hélas! des vaincus en déroute. Vous voyez leur oisiveté , et vous dites , en parlant d'eux, qu'ils foulent du matin au soir la poussière de vos boulevards; mais nous, nous

voyons autre chose, et nous disons d'un trop grand nombre qu'ils piétinent dans la boue... Mais laissons ces secrets aux larmes inconsolables de ceux qui aiment les âmes.

Entre les deuxjeunessesqueje viens de dépeindre, y en a-t-il une troisième, qui, se prétendant chrétienne dans la vie privée, se dispense de l'être dans la vie publique, et qui, se défendant de se mêler à l'action , trouve plus commode et plus sage de garder vis-à-vis des œuvres sociales et religieuses une sorte de neutralité? — la neutralité sur un champ de bataille! — Je ne sais; mais, en vérité, si de tels chrétiens existent, que voulez-vous que j'en dise et quelle place leur assignerai -je dans la mémoire des hommes? Cette place, je l'ai trouvée dans le grand poème du Dante. Je l'ai trouvée dans ce troisième chant de son Enfer, où il représente, gémissant sourdement sous un ciel lourd et éternellement brumeux, qui n'est ni le jour ni la nuit, ces neutres dont il dit avec un amer dédain : « Tel est le sort des tristes âmes de ceux qui ont vécu sans mériter le mépris et sans mériter la louange. Elles sont mêlées au chœur de ces anges qui ne surent ni être rebelles à Dieu ni lui être fidèles , mais qui ne furent que pour eux seuls. Le Ciel les a chassés, parce qu'avec eux il eût été moins beau ; et le profond enfer ne les reçoit point, parce que les coupables en auraient quelque gloire... Le monde qui les a vus n'en a gardé aucun souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent

également. N'en parlons plus , mais regarde et passe K »

Mais vous, mes chers fils, vous ne serez pas de ceux-là; vous appartenez, grâces à Dieu, à cette noble jeunesse catholique française qui a déjà fait ses preuves , en inscrivant son nom sur plus d'une page illustre de l'histoire moderne. C'est la page des premières conférences de Saint-Vincent-de-Paul; c'est la page des conférences de Notre-Dame de Paris; c'est la page des zouaves du Pape et des volontaires de l'Ouest; c'est aujourd'hui la page des Cercles catholiques et des associations ouvrières. De grands efforts ont donc été faits de nos jours : qu'on en fasse de plus grands encore. Qu'au lieu de rester isolés , ces efforts se généralisent , et que chaque chrétien comprenne et remplisse son devoir public comme il remplit son devoir privé: alors quel avenir nous serait réservé , et de quelle régénération le spectacle nous serait donné !

C'était , Messieurs , le tableau qu'en octobre dernier notre grand orateur catholique français , M. le comte de Mun , présentait éloquemment au Congrès des œuvres à Liège. Se reportant en imagination à un siècle en arrière, il supposait, au sein de la société décrépite du xviii" siècle, quelques jeunes chrétiens comme vous, se jetant généreusement entre les grands et les petits , montrant aux uns et aux autres la croix de Jésus-Christ, demandant en

1 Inferno, Caoto 111, 8 et seq.

son nom la justice, la paix et la charité, et par l'entraînement d'une parole rendue irrésistible par l'exemple, parvenant à refouler ce flot impur d'impiété et d'immoralité pour faire prendre un cours nouveau aux idées et aux choses , et cela vers l'année 1789, à l'heure décisive oii la nation était convoquée dans ses comices, pour décider de la marche et de la destinée de la France et du monde !

« Quel rêve! » disait l'orateur qui, lui, pratique "Si magnifiquement ce qu'il dit. Eh bien, mes jeunes amis, ce qui n'a été qu'un rêve et n'a laissé qu'un regret pour le xviii° siècle , il ne tient qu'à vous et à d'autres d'en faire une splendide réalité pour ce xx« siècle qui va se lever bientôt , et qui recevra de vous sa physionomie et son caractère propre. Pour cela, que faudra-t-il faire'? Je n'ai plus qu'à vous le rappeler, ce sera ma conclusion.

Jeunes chrétiens, vous dirai-je, tout en étant et demeurant les hommes du devoir privé, du devoir domestique, du devoir professionnel, soyez encore et toujours des hommes du devoir public. Ne croyez pas toutefois l'avoir rempli suffisamment, même lorsque vous aurez payé de votre, bien , si vous n'avez payé en même temps de votre personne. Soyez des hommes d'œuvres , en commençant par celles qui sont de votre âge, de vos forces et de votre position. Allez d'abord aux plus proches, à celles de votre paroisse , de votre quartier, de votre commune et de votre cité : il y a tant d'institutions de charité, de religion, d'enseignement, de propa-

gande , de conservation sociale qui se réclament de vous ! Ce seront ensuite , si vous le pouvez , les œuvres de votre belle province et de votre région qu'il faut rendre de plus en plus compacte dans la défense de la justice, de la foi et de la société. Ce seront enfin, si Dieu le veut, les œuvres de l;i patrie; car vous vous ferez une règle de ne jamais refuser de prendre votre part de service de la chose publique dans le conseil ou dans l'action, soit qu'il s'agisse d'administrer ou de représenter un village ' soit qu'il s'agisse de délibérer des lois dans le parlement, si le mandat de vos compatriotes vous en confère le lourd et périlleux honneur.

Ainsi votre éducation aura porté ses fruits. Ainsi vos traditions, votre religion, votre situation, votre conscience morale auront fait sur tous les points une réponse digne d'elles. Ainsi aurons-nous formé des hommes complets, qui en même temps seront des hommes utiles. Ainsi pourrons -nous fonder sur les fils l'espérance du salut qui a si longtemps déçu les vœux de leurs pères.

C'est à cet avenir, mes enfants, que tous vous vous préparerez ici, dès votre jeune âge, par le double travail de la culture de votre cœur et de la culture de votre esprit. Vous comprendrez, en effet, que pour être appelés à l'honneur de rétablir le règne de Jésus -Christ dans la société, la première condition est de commencer par l'établir fortement en vousmêmes par la fidélité à sa foi et à sa loi. Vous comprendrez , en second lieu , que pour combattre les

ignorances, rectifier les erreurs, dissiper les préjugés, la condition nécessaire est d'être soi-même au courant des principales questions de l'ordre religieux, historique, moral et social; et que savoir raisonner, savoir parler, savoir écrire, c'est avoir revêtu l'armure indispensable à tout bon soldat de Dieu, de l'Église et de l'humanité.

Dirigez vers cette noble fm toute la conduite de votre vie d'études et de vertus, et laissez-nioi, en finissant, vous en présenter un exemple qui vous touche de près.

Mes chers fils, il y a cent ans bientôt, un jeune écolier comme vous étudiait près d'ici, à Saint-Omer, puis à Douai , dans un collège des Jésuites , et il s'y faisait honneur par la force et l'éclat de ses premières études. C'était un jeune Irlandais, fils d'une famille catholique qui comptait dix- sept enfants, et il était venu chercher sur le continent français l'enseignement orthodoxe que lui refusait le despotisme anglican qui pesait sur son cher et infortuné pays. Nous n'étions guère plus heureux en France à cette époque : c'était en 91 et 92. Ce double poids de l'oppression de sa patrie et de la nôtre , en tombant sur cette jeune âme, en faisait parfois jaillir des éclats de cette éloquence véhémente et entraînante dont cet homme devait être le prince dans ce siècle; et il se disait déjà que la parole, dont le don lui était visiblement octroyé de Dieu , serait entre ses mains la massue d'Hercule dont il briserait un jour les entraves de son peuple. Ce

souci de la chose publique, on le sentait dès lors sî généreux et si puissant dans ce jeune homme d'espérance , que le recteur du collège , le docteur Stapylton , écrivait en ce temps-là à l'oncle de son élève : « Si Daniel ne joue pas un grand rôle dans le monde, jamais de ma vie je n'aurai été plus trompé que cette fois. »

Ce fut à la date lugubre du 21 janvier 1793, qu'à Vlkge de dix-huit ans, l'âge de nos bacheliers, l'adolescent quitta la France et reprit à Calais la route de l'Irlande. Or, à trente années de là, l'écolier du collège de Douai, devenu « le grand agitateur, le roi mendiant de l'Irlande, » ainsi qu'on l'appelait, arrachait à l'Angleterre le bill d'émancipation de sa pauvre patrie. C'était le 25 mai 1829 que le député de comté de Clare faisait entrer enfin l'Irlande en sa personne dans ce parlement de la Grande-Bretagne, qui était fermé à tout député catholique depuis trois cents ans. C'était dans ce même jour que, refusant le serment aux trente-neuf articles de l'Église établie, il fondait du même coup la liberté reUgieuse et la liberté politique de ses compatriotes. Et tandis que la Chambre, encore palpitante sous le coup de sa parole, délibérait sur le sort de l'Irlande et le sien, lui, retiré dans un angle de cette salle du palais dont sa voix venait d'ébranler la coupole, égrenait son chapelet et négociait la victoire avec la Reine du Ciel. Mais déjà la victoire lui était assurée; et, acclamé du nom immortel de libérateur, il pouvait aller redire à l'as-

semblée unanime de ses électeurs cet hymne de la délivrance : « Hommes de Clare , vous savez que la seule base de la liberté est la religion; vous avez triomphé, parce que votre voix, qui s'est élevée pour la patrie, s'était d'abord exhalée en prières vers le Seigneur. Maintenant les chants de liberté se font entendre dans nos campagnes ; ces sons parcourent les vallées, remplissent nos coUines, murmurent dans les eaux de nos fleuves ; et nos plaines , d'une voix de tonnerre, crient aux échos de nos montagnes : L'Irlande est libre ! »

Mes chers fils, heureux mille fois qui peut sauver un peuple! Mais ne puissiez- vous sauver qu'un village, qu'une famille, qu'une âme enfin, ce serait encore chose si grande, que pour elle il faudrait donner sa vie sans regret comme une goutte d'eau.

La chapelle ou église du collège Saint-Joseph est un édifice de style roman, à trois nefs, d'un grand aspect et d'une très belle harmonie de proportions.

Elle forme une des ailes de l'établissement dans le sens du boulevard Vauban. Des jardins, une cour plantée, un petit bois l'entourent dans toute son étendue.

Elle mesure 17 mètres de largeur et 43 mètres de longueur. Un vaste vestibule y donne entrée par l'intérieur du collège. Elle est desservie par une double sacristie très vaste, qui communique au sanctueire par un passage sous le campanile, au chevet de l'église.

La hauteur de la grande nef est de 24 mètres sous toit et de 21 mètres sous voûte. Cette nef et les deux nefs latérales sont éclairées par 43 grandes fenêtres.

Un triforium à arcades géminées règne autour de la partie supérieure de l'abside, et se continue extérieurement par une galerie de même style faisant communiquer la chapelle et les sacristies avec le premier étage de la maison.

Deux tribunes superposées, très profondes, occupent le fond de l'église, qui peut donner facilement place à deux mille personnes dans les solennités publiques.

Un rayonnement de huit chapelles demi -circulaires, avec leurs autels, règne autour de l'abside.

Dans le sanctuaire, pavé de beaux marbres, s'élève le maître autel en pierre sculptée; c'est un ouvrage monumental et d'un beau travail. Au-dessous de la table de l'autel est représentée en haut relief la sainte Cène, d'après Léonard de Vinci. Le retable porte deux sujets : d'un côlé saint Joseph à Nazareth, de l'autre saint Joseph mourant. Enfin, au-dessus, les saints patrons de la jeunesse aux pieds de la mère de Dieu.

La bénédiction de la chapelle fut faite le dimanche 18 mars, par M. le supérieur, délégué à cet effet par Me^ l'archevêque de Cambrai. La cérémonie de l'inauguration fut remise au surlendemain 20 mars. Elle fut sanctifiée le malin de ce jour par la communion générale des élèves à une première messe, puis solennisée par une grand'messe symphonique, à laquelle assistèrent MM. les administrateurs, plusieurs doyens de la ville, les principaux pères de la Compagnie de Jésus et un grand nombre de familles.

A l'évangile, M. le Supérieur prononça les paroles suivantes:

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