DÉDICACE ET INAUGURATION
DISCOURS
Prononcé dans la nouvelle église, le 20 mars 1888.
Messieurs ,
Mes révérends Pères,
Mes chers Fils,
Que Dieu est bon pour nous! C'était le cri d'amour et de reconnaissance de l'ancien peuple de Dieu , lorsqu'il montait, par tribus, les degrés de son Temple, au chant des miséricordes éternelles : Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in iBtemum misericordia ejus ! Et nous qui venons de franchir pour la première fois le seuil d'un sanctuaire qui achève si magnifiquement l'œuvre commencée ici il y a plus de quinze ans, nous aussi nous ne trouvons sur nos lèvres et dans nos cœurs que ce cri d'action de grâces : « Que Dieu est bon! »
Il y a donc quinze ans passés qu'une grande fon-
dation se faisait en ces lieux, au sein d'une sorte de solitude, forte de la seule espérance et de la confiance en Dieu. C'était en des jours déjà pleins d'incertitudes et de menaces, comme vous vous en souvenez. Aussi, dès qu'on vint à connaître qu'en dépit de la malice des temps, la Compagnie de Jésus allait placer ici un établissement qui surpasserait encore par ses proportions celui du siècle dernier, ce fut un branlement de tête général parmi ceux qui ne voient les choses de Dieu que du côté de la terre. Comme aux jours où Néhémie rebâtissait Jérusalem , on se récria en disant : « Et que veulentils donc faire, ces aveugles, ces insensés? Quid faciunt Judsei imhecilles ? Croient -ils que la société moderne va les laisser en paix : Num dhnittent eos gentes? Sont -ils sûrs du lendemain? car enfin est-ce là une entreprise d'un jour? Nwn sacrificahunt et complehunt una die? » D'autres disaient encore, comme on lit au même livre : « Laissez-les faire ; qu'ils bâtissent! Puis, quand ils auront terminé, les renards, c'est-à-dire les habiles, viendront et passeront par-dessus tout, s'empareront de l'ouvrage. » yEdificent : si ascenderit vulpes , transiliet murum eoi'um lapideum.
Cependant eux laissaient dire, mais ils se confiaient dans le Seigneur. C'est la grâce particulière de la Compagnie dont je parle d'espérer contre toute espérance, et de marcher toujours, même au rebours des temps, en ne s'appuyant que sur Dieu, dont elle cherche la gloire par-dessus tout le reste.
« Parce qu'on se moquait de nous, est-il écrit au même livre, nous avons prié le Seigneur, et nous nous sommes dit : « Dieu combattra pour nous, tra- « vaillons donc pour Lui. » Deus noster pugnahit pro nohis; et nos ipsi faciamus opus!
Finalement, Messieurs, la confiance eut raison, et je n'en suis pas surpris, car la confiance en Dieu met l'homme en possession de la toute -puissance de Dieu. Pendant quinze années d'orages, l'arbre grandit, s'enracina, porta des fleurs et des fruits; et je ne sais combien d'oiseaux, qui sont les âmes des enfants, vinrent faire leurs nids sur ses branches. N'en cherchons pas l'explication dans la prudence des hommes : les hommes ne sont rien ici. Au contraire, c'était miracle que, n'étant portée par rien de ce qui d'ordinaire porte les œuvres d'ici-bas, cette institution vécût, s'accrût et prospérât dans ce vide absolu de tout soutien terrestre. Vous le dirai-je? A cet égard, notre collège Saint -Joseph me fit souvenir plus» d'une fois de cette première maison de saint Joseph, sa maison de Nazareth, dont il est raconté qu'un jour, au moyen âge, arrachée de ses fondements, elle se trouva soulevée et transportée dans les airs par des mains invisibles. C'était la main des anges qui la soutenait ainsi. Et nous, pour soutenir cette Ecole , n'avions-nous pas la main des puissances célestes? N'avions-nous pas, pour nous porter, des anges invisibles , pieux enfants , saints religieux, prêtres fervents, ou grands hommes de bien qui, remontés au Ciel, avaient pris sous leur
garde cette maison d'une famille qui avait été la leur? Il me semble, mes chers fils, que vous les pourriez nommer.
Tandis que, ferme sur ces appuis, l'édifice spirituel, quoique bâti sur un volcan, ne cessait de monter, l'édifice matériel restait encore inachevé. Je vous ai dit, l'an dernier, à la bénédiction de la première pierre, nos douleurs de père, nos répugnances de prêtre, lorsqu'à chacun de nos exercices publics nous étions condamnés à voir la même chambre haute servir de chapelle le matin et de salle de séance littéraire le soir. On ne pourra pas croire plus tard, et dès aujourd'hui on a peine à se figurer, que nous ayons pu faire ainsi pendant quinze ans! Et puis, dans cet intervalle, nous avions grandi en nombre , et il fallait trouver de la place pour toutes ces jeunes âmes , qui n'étaient pas que des âmes...
On y pensait, mes chers fils; un homme surtout y pensait : celui qui pensait à tout , vous vous en souvenez. Il ne devait pas y penser inefficacement , car c'était un homme de Dieu , et il y pensait devant Dieu. Messieurs nos vénérés et chers administrateurs se rappellent le jour où, de concert avec lui, nous leur fîmes à ce sujet notre première ouverture et notre proposition. Ce que nous leur dîmes alors , c'était à peu près ce que Néhémie disait aux chefs du peuple de Dieu pour les engager à bâtir leurs remparts au lendemain de la dispersion : « Il est clair que la main du Seigneur est avec nous, et c'est
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une bonne main que la sienne. Levons-nous donc et bâtissons! Le Dieu du Ciel lui-même se mettant de la partie , nous n'avons plus qu'à lui apporter nos services. Ainsi , à l'œuvre, et commençons! » Et indicavi eis manum Dei quod esset 'hona mecuin. Et aio : Siirgamus et œdificemus! Deus cœli ipse nos juvat, et nos servi ipsi sumus... L'Écriture ajoute qu'à ce discours les fidèles d'Israël se résolurent à l'entreprise. Et confortatx sunt tnanus eoriim in hono\ Il n'en fallut pas tant pour décider les hommes dont nous attendions les ordres : ne sontils pas les hommes de bien que vous savez?
Maintenant la chose est faite. Et que l'action de grâces en remonte d'abord à vous, pères et mères de famille , religieux et religieuses , anciens élèves, femmes chrétiennes et charitables, bienfaiteurs et bienfaitrices de toute fortune et de tout rang , qui , par vos largesses, petites ou grandes, avez voulu honorer Dieu en vous honorant vous-mêmes. Ces murs, qui d'âge en âge porteront témoignage de votre charité, porteront pareillement témoignage de votre foi. Ils attesteront que pour vous le mot d'éducation signifie premièrement religion. Ainsi avezvous compris la formation de vos fils; et si vous avez voulu , au prix de vos sacrifices , que de tout cet établissement la chapelle fût l'édifice et le plus haut, et le plus grand, et le plus beau, c'est que vous savez et vous voulez faire savoir aussi à vos
• 1 II. Esdr. II, 18, 20.
enfants que le plus grand des êtres et le plus saint c'est Dieu : D. 0. M.
Puis, grâces soient rendues ensuite à ceux qui ont employé leur travail à cette oeuvre et qui l'ont faite si belle! Ah! je sais bien, mes Pères, que si j'en veux trouver le premier inspirateur, là où il est maintenant, c'est du côté du Ciel qu'il me faut lever les yeux. Hélas! ce seraient pour moi des yeux mouillés de larmes!... Que n'est -il ici celui dont toutes ces pierres chantent le nom , et combien il manque à nos cœurs! Quelle digne récompense lui eût apportée ce jour dont il aurait accepté une part de joie pour lui , mais dont , suivant son habitude, il eût réservé toute la gloire pour d'autres. 0 Seigneur, il est donc vrai que vos vraies récompenses sont plus haut que ce monde, et qu'ici-bas il y a quelque chose de plus grand que de triompher : c'est de préparer des triomphes qu'on ne voit pas et qu'on ne partage pas !
Les triomphes de ce jour, volontiers et justement l'ami que nous pleurons vous les eût-il décernés, à vous, messieurs les architectes, entrepreneurs et patrons qui avez été soit la tête , soit le bras de cette grande construction. Les Livres saints nous montrent, l'un à côté de l'autre, l'artiste et l'architecte, passant le jour et la nuit à méditer leur ouvrage, dessinant chaque Sculpture , ne se lassant pas de faire et de refaire leurs plans , mettant leur cœur tout entier à reproduire un beau type, et finissant, à force de veilles, par enfanter un chef-d'œuvre : Sic omnis
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faher et architectus noctcin tanquain diemtransigit, sculpit signacula sculptilia, et assidiiitas ejus variai picturatri. Cor suimi dabit in similitudinem picturœ , et vigilia sua perficiet opiis ^ .
Certes, vous ne retrancherez rien de ce dernier éloge, perficiet opus , vous qui aujourd'hui pouvez juger de l'édifice que vous avez sous les yeux. Est-ce que ces lignes harmonieuses ne montent pas vers le Ciel? Est-ce que ces courbes de l'abside ne semblent pas se rejoindre pour couronner le Très-Haut? Est-ce que ces voûtes élancées ne chantent pas le Gloria in excelsis Deo? Est-ce que ces quarante fenêtres et davantage ne versent pas la lumière de tout le firmament sur Celui « qui a placé sa tente dans le soleil? » Est-ce que cet aytel d'une structure si belle, si noble, si riche, si délicate, où le ciseau a fait revivre les scènes évangéliques les plus émouvantes, ne vous semble pas ce trône céleste de l'Agneau où Jésus -Christ habite in splendoribus sanctorum? Enfin ces murailles éclatantes d'une virginale blancheur, du pavé à la voûte , ne vous apparaissent -elles pas comme la robe de l'Épouse mystique dont parle l'Apocalypse : Venerunt nuptise Agni, et iixor prœparavit se, et datuni est ei ut cooperiat se hyssino candenti et splendido? Et cette journée où Jésus vient habiter sous ce toit, n'est-elle pas celle de la solennelle célébration de ces noces?
Mais un autre jour viendra qui lui apportera une
' Eccli. xxxviii, 28.
nouvelle parure; et ce sera alors cette Reine glorieuse que le Psalmiste a représentée in vestitu deaurato, circumdata varietate. Percez le voile de l'avenir, devancez des temps qui peuvent être des temps encore éloignés , mais dont votre charité peut faire des temps plus prochains, et admirez la riche transfiguration que la main de l'art a opérée dans ces lieux.
A cette première tribune, voyez se dresser un grand orgue dont la voix puissante, proportionnée à l'édifice, va pouvoir pénétrer dans la profondeur de ces nefs , remplir la hauteur de ces voûtes.
Anticipez sur les années, et voyez les fenêtres, les quarante-trois fenêtres de cette église , présenter au soleil leurs vitraux étincelants, où sont écrits , avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, les chants variés d'un vaste poème qui se déroule à tous les étages de l'édifice.
Dans ces hautes baies de l'abside, supérieure qui s'inchne si gracieusement au-dessus de l'autel du sacrifice, hsez, sur autant de verrières, l'histoire du sacrifice dans la succession des temps. D'un côté les sacrifices prophétiques de l'ancienne loi : ceux d'Abel, d'Abraham et de Melchisédech ; de l'autre côté l'unique sacrifice de la nouvelle loi dans ses expressions diverses : la cène, la messe, le triomphe céleste de l'Agneau mystique. Et, au centre de tout, le sacrifice central de Jésus -Christ en croix, rehant entre eux le passé, le présent, l'avenir.
Mais voici un sujet immense qui va se déployer sur les vingt-huit fenêtres de la grande nef et des nefs latérales. C'est l'histoire de tous les enfants et adolescents glorifiés dans la Bible, l'Évangile et les annales de l'Église. En haut d'abord, d'un côté, est la galerie des enfants de l'ancien Testament : Joseph berger, Samuel dans le temple, David vainqueur du géant, Joas couronné roi, le fils de la Sunamite ressuscité, Daniel expliquant les songes, le jeune Macchabée martyr. De l'autre côté, ce sont les enfants et adolescents de l'Évangile, à la suite du divin Enfant de Betbléhem , de Nazareth et du Temple de Jérusalem : l'enfant que Jésus place au milieu des apôtres, le fils de la veuve de Naïm qu'il ressuscite, l'enfant dont il bénit les pains et les poissons, l'adolescent qu'il regarde et qu'il aime, saint Jean qu'il fait reposer sur son cœur, les enfants du Temple qui lui chantent Hosanna... Je ne sais si je m'abuse. Messieurs, mais dans ces têtes d'enfants et de jeunes gens que déjà mon espérance voit se détacher sur ces hauteurs, ne reconnaissezvous pas les types les plus aimables qu'a consacrés le pinceau de Raphaël et des grands maîtres? Et ne pouvons-nous espérer qu'en nous effoççant de les reproduire fidèlement, nous pourrons approcher de l'idéal de beauté où ces princes de l'art se sont élevés?
La trilogie se poursuit et s'achève sur les quatorze fenêtres inférieuses. Là ce sont les enfants et les adolescents dans l'histoire de l'Église : l'acolyte Tarcisius, Origène enfant, saint Basile et saint
Grégoire de Nazianze, saint Augustin, saint Benoît, l'École palatine de Charlemagne, Godefroy de Bouillon élevé par la bienheureuse Ida sa mère , saint Thomas d'Aquin recevant le cordon angélique, saint Louis et Blanche de Castille , saint François de Sales étudiant à Paris, saint Louis de Gonzague communié par saint Charles Borromée, saint Vincent de Paul précepteur des Gondi, le duc de Bourgogne avec Fénelon... Entre ces sujets et d'autres semblables, il nous faudra choisir, mais au sem de quels trésors!
Les six chapelles absidales, avec leurs six verrières, sont réservées aux saints de la compagnie de Jésus : Ignace, Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas Kostka, Rodriguez, Berchmans. Ce collège, déjà marqué par toute sa décoration du cachet général des collèges chrétiens, portera ainsi autour de son sanctuaire le cachet plus spécial de ceux qui en ont été les fondateurs et les pères. De la sorte toute justice sera accomplie.
La même pensée, — et ce fut originairement la vôtre. Messieurs nos anciens élèves, — nous commandera de placer de chaque côté du chœur deux marbres commémoratifs portant les noms vénérés du premier père Recteur et du premier père Préfet de cette maison : c'est une dette de cœur.
Enfin deux grandes compositions rempliront le transept de l'image du Roi et de la Reine de ce lieu. Le sacré Cœur d'un côté et la Vierge Marie de l'autre, ayant à leurs pieds nos enfants et
notre collège, régneront au-dessus des grands autels latéraux, dans deux verrières qui achèveront dignement une galerie tout illunninée par eux, si j'ose dire.
Messieurs , irai-je jusqu'au bout ? Cet « amour de la beauté de la maison de Dieu » dont se glorifiait le prophète, obtiendra- 1- il grâce pour moi auprès de vous? Et, après ces vitraux, un mot de désir et d'espérance me sera-t-il permis en faveur de cette longue frise qui, de la tribune au sanctuaire, court au-dessus de ces arcades? La nudité de ces murs ne vous invite- 1- elle pas à les revêtir quelque jour de peintures éloquentes qui donneront à cette église son caractère propre, sa signification et sa vie?
Nous n'en avons pas cherché le sujet bien loin de nous. Il y a moins de trois ans, nous célébrions solennellement à Lille le trois centième anniversaire de la fondation des Congrégations de la sainte Vierge; or, comme chacun sait, les Congrégations sont, dans notre collège, le plus puissant mobile de notre vie morale, disciplinaire, religieuse. Nous nous sommes donc dit : Plaçons ces trois siècles de l'histoire de la Congrégation sur les parois de cette église. Formons -en, par groupes successifs et continus, une longue procession qui s'en ira du xvi^ siècle à la fin du xix^ ; du pape Grégoire XIII , qui l'institua canoniquement,à Pie IX et à Léon XIII, qui se sont fait honneur de lui appartenir. Dans ce défilé des fils de Marie il y aura place pour les illus-
trations catholiques de tous les genres , de tous les âges, enrôlés dans l'innombrable association. Ce sera vraiment la fleur de l'humanité moderne, fleur de vertu , fleur de génie. On y verra, par ordre des temps, des papes comme Urbain VIII, Alexandre VII, Clément X, Innocent XI, Innocent XII et le grand Benoît XIV. Parmi les rois, on distinguera Ladislas IV, Jean-Casimir et Sigismond III , de Pologne. Parmi les empereurs , Ferdinand II et Ferdinand III d'Autriche; et combien d'archiducs et de princes du sang ! Le génie de la poésie y sera représenté par le Tasse, un des premiers admis dans l'association. Le génie de l'éloquence y paraîtra sous les traits de Bossuet et de Fénelon; le génie militaire, sous les traits du grand Gondé et de Villars; le génie de la peinture , dans la personne de Rubens ; le génie de la science, dans celles de Laennec, Cauchy, Récamier, Cruveilher, tous congréganistes. Parmi des centaines de cardinaux et d'évêques, on prendra les plus illustres, depuis le cardinal de Larochefoucauld jusqu'au dernier archevêque de Lyon, le cardinal Caverot. L'ordre du clergé y paraîtra dans ces hommes de Dieu qui s'appelèrent Olier, Émery, le Père Eudes, et de nos jours le saint curé Desgenettes. Notre siècle y reconnaîtra l'héroïque Pimodan et le saint homme de Tours.
Mais ceux qui brilleront entre tous les autres , comme des fleurs vivantes dans ce jardin de Marie, ce sont les saints canonisés que la Congrégation a fait germer en tout lieu. Vous les nommerai-je?
Charles Borromée, François de Sales, Camille de Lellis, François Solano, Pierre Fourrier de Mattaincourt, Alphonse de Liguori, Grignon de Montfort , Léonard de Port-Maurice, Jean-Baptiste Rossi, sans compter tous les saints modernes de la Compagnie de Jésus. Qu'un jour vienne oij , sous le pinceau de quelque nouvel Hippolyte Flandrin, cette procession se mette en marche ici , sur cette frise , avec sa Reine en tête; que tous « ces fils de la Femme forte, comme s'exprime J'Ecriture, se lèvent ici devant Elle et célèbrent ses louanges. » Alors rien ne manquera plus à la parure du temple, alors ces murs parleront, alors cette église vivra; et il nous sera montré quelque chose de semblable à ce qui apparut à saint Jean, lorsqu'il vit « la fiancée, l'épouse de l'Agneau », c'est-à-dire l'Église, la société des saints, « descendant du Ciel, revêtue d'un éclat divin. » Sponsam, uxorem Agni... civitatem sanctam Jérusalem , descendentem de cœlo a Deo habentem claritatem Dei.
Mais que vous ai -je dit, mes chers fils? Et cette beauté architecturale de l'édifice , et cette décoration artistique de ses murailles, qu'est-ce que tout cela, grand Dieu ! auprès du dfvin Trésor du ciel et de la terre qu'elle possède maintenant? Il y a trois jours encore, ce n'était qu'une construction comme une autre , que vous étiez en droit de traiter sans honneur, parce qu'elle était sans divinité. Mais ce matin, en votre présence, une grande chose s'y passa qui l'a transfigurée. Je montai à cet autel portant le
pain et le vin, et le mystère sacré s'accomplit là, entre mes mains , pour la première fois. A un moment solennel, vous tombâtes à genoux, je prononçai les paroles qui font ce qu'elles disent; moimême je me prosternai , et quand je me relevai ce lieu avait changé non de face, mais de caractère. C'était un lieu consacré. J'ouvris les yeux de la foi , et à cette clarté d'en haut que de merveilles m'apparurent et me ravirent à la fois d'épouvante et d'amour! Jésus -Christ était près de moi : il venait de descendre chez nous, pour se fixer parmi nous. Cette maison de pierre c'était le Cénacle, c'était déjà, presque le Ciel. Avec Jésus j'y vis entrer Marie, Joseph à ses côtés : c'était devenu la maison de la sainte Famille. Louis de Gonzague, Stanislas, Berchmans accoururent en frères se mêler à vos rangs. Les anges vinrent faire la garde du saint lieu, se voilant la face de leurs ailes et chantant le Sanctus autour du tabernacle. La majesté du Seigneur remplit ^ le sanctuaire , et alors , toute autre splendeur s'effaçant devant la lumière de son visage, je ne vis plus rien que Lui , et je ne sus plus que me dire avec le patriarche : « En vérité, que ce lieu est grand et redoutable! c'est la maison de Dieu et la porte du Ciel! »
Alors j'adorai, je priai le Seigneur. Je le priai comme Salomon , lorsque , au sein de la nuée qui remplissait le Temple au jour de sa dédicace, il eut introduit l'Arche d'alliance dans le Saint des saints qu'il venait de lui préparer. Je le priai
pour VOUS, bienfaiteurs et bienfaitrices, afin qu'un jour il vous reçoive dans une demeure autrement belle encore que celle que vous lui ouvrez en ce jour. Je le priai aussi pour vous, hommes d'art ou hommes de labeur, qui avez dépensé h cette œuvre plus d'une année de votre pensée ou de vos forces. Aussi bien, dans cette église du charpentier de Nazareth, devant cette représentation de Jésus ouvrier travaillant dans la boutique de Joseph son patron , comment vous eussé-je oubliés, chers ouvriers de toute profession, vous que j'ai vus ici porter si patiemment le poids du jour et de la chaleur?
Mais c'est surtout pour vous que j'ai prié, mes chers fils. Pour vous, je me suis souvenu de ces paroles qu'il y a deux jours la sainte liturgie mettait sur mes lèvres dans les prières de la bénédiction de cette église : «Seigneur, par votre grâce, purifiez ce temple de toute souillure, et conservez -le toujours pur, )) Per infusionem gratise tuas ah omni inquinamento purifica piirificatiimque conserva. Et si vous voulez savoir de quelle souillure j'ai demandé la préservation , et quelle requête principale j'ai déposée ce matin sur ce nouvel autel, entendezle, la voici : c'est que jamais, jamais, une communion sacrilège, une seule, ne vienne profaner ce sanctuaire , déshonorer cette table divine , et que ce nouveau Cénacle ne connaisse jamais de Judas!
Maintenant disons adieu à cette ancienne chapelle de notre second étage que nous venons de quitter. Bientôt elle ne sera plus une maison de prière; mais
nous n'oublierons pas que, nous et nos aînés, nous y avons passé douze années de bénédiction devant la face du Seigneur. Pendant ce temps , combien de fois la miséricorde divine ne s'y est-elle pas signalée envers nous! Ce n'était sans doute qu'un humble et rustique Bethléhem ; mais pour combien d'entre nous ce Bethléhem n'a-t-il pas été la maison de Pain ! Que notre reconnaissance lui demeure donc fidèle, et gardons-lui à jamais cette mémoire attendrie qu'un cœur bien né aime à garder aux lieux de ses commencements et de sa pauvreté.
Mes chers fils, il y a juste sept ans, presque à pareil jour, que le 25 mars 1881 nous étions heureux de reprendre possession cette pauvre chapelle, après trois mois du douloureux éloignement que vous savez. Puissent de pareilles épreuves nous être désormais épargnées. J'en ai maintenant la confiance ; car le prophète Aggée nous apprend que le moyen de les écarter de nos têtes, c'est précisément le moyen que nous venons de prendre : rendre à Motre-Seigneur la gloire de son temple, pour que lui-même nous rende toutes ses faveurs d'autrefois ^
Qu'il nous rende donc la paix avec la liberté ; et alors quel fleuve de bénédictions va sortir de cet autel et se répandre au loin sur les générations de l'avenir! Que de saintes et que de grandes choses vont se passer ici ! Que de consciences redressées ! que de vertus inspirées! que d'intelligences éclairées ! que de vocations décidées ! que de carrières
^ Aggée, r. 4- H.
qui du pied de cet autel vont prendre leur direction à travers le temps jusqu'au rivage de l'éternité! Que de larmes de repentir, que de larmes de joie surtout vont couler sur ces dalles, de génération en génération !
Je les vois, ces générations, les unes après les autres, venir chaque année nous amener ici leurs enfants et petits- enfants, au jour solennel de la messe du Saint-Esprit. Je vois se succéder les premières communions , et les fils de vos fils venir former la couronne autour de cet autel, comme des rejetons de l'olivier autour de la table du Père. Je vois les confirmations nous apporter ici les dons de l'Esprit de Dieu, et vos arrière-neveux venir courber leurs fronts, avant le combat de la vie, sous la main pontificale qui fera de ces enfants des hommes et de ces chrétiens des soldats. Je vois les degrés de cet autel, se couvrir chaque année d'une moisson de couronnes déposées par de pacifiques vainqueurs aux pieds de Jésus-Hostie, à qui seul appartient gloire et bénédiction. Enfin je vois les prêtres succédant aux prêtres, monter chaque jour à ces autels, d'où, forts de la force de Dieu, ils descendront pour aller s'immoler, eux aussi, et se dévouer corps et âme à vous élever, à vous servir...
Douces et fortifiantes images! Laissez -moi, mes chers fils, en enchanter mes yeux et en consoler mon cœur; mon cœur en a besoin. N'y semez pas des nu£^ges qui les assombriraient par de tristes pré-
visions que toute mon âme repousse. Laissez-moi l'espérance que, moi aussi, bien longtemps je monterai à ces autels où je pourrai encore vous distribuer souvent le Pain de vie. Laissez-moi la confiance que longtemps, si Dieu le veut, je monterai à cette chaire où chaque dimanche je rompais pour vous le pain de la parole. J'avais toujours nourri dans mon cœur un désir, le désir du roi David : édifier pour ma part une maison qui fût la sienne : cogitavi ut sedificarem tihi domum. Ce désir de toute ma vie de prêtre est exaucé aujourd'hui. J'en conserve un second : comme David, moi aussi, « j'ai demandé au Seigneur la douceur d'habiter avec vous cette maison tous les jours de ma vie. » J'espère qu'il l'exaucera. Après cela, je n'aurai plus à former qu'un vœu suprême : celui d'entrer avec vous dans ce Temple éternel où « Dieu sera dans tous » , durant les siècles des siècles. Amen.