‹ Dieu dans l'écoleChapitre 8 sur 34 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

C'est donc ici, mes enfants, que je vous ai donné notre premier rendez -vous. C'est dans cette église dédiée au sacré Cœur de Jésus que vous trouverez chaque matin une hospitalité dont je ne saurais assez remercier la charité courageuse de notre vénéré pasteur. Que ce divin Cœur vous accueille aujourd'hui et vous abrite dans la crise présente ! Que le Saint- Esprit, que nous sommes venus invoquer en ce jour, l'Esprit de lumière et de force, « nous couvre de son ombre » et « nous protège de ses ailes » , car le nid est dispersé et un violent orage le secoue de toutes

parts : Siih nmhra alarum tuarum, Domine, protège nos!

Ce premier cri d'alarme ne vous étonnera pas, car, vous le comprenez, mes chers fils, notre tristesse est grande. Comment ne le serait-elle pas, envoyant l'extrémité où vous êtes réduits de quitter la maison de vos « Pères », au sens littéral de ce nom? Mais il y a quelque chose de plus grand que notre tristesse, c'est notre invincible confiance en Celui dont il est écrit « qu'il juge les justices »; et aussi notre reconnaissance envers Celui qui déjà nous a donné des gages de sa miséricorde. Aussi ne suis -je point venu ici pour me plaindre ou pour récriminer, mais seulement pour remercier; remercier Dieu d'abord, remercier vos parents, et vous remercier vousmêmes.

« Qu'il soit donc béni, dirai-je d'abord avec l'Apôtre, qu'il soit béni le Dieu père de Notre-Seigneur Jésus- Christ, Dieu de toute consolation, parce que cette consolation s'est fait sentir au sein de la tribulation de toute sorte qui nous accable. » Quelle était donc pour saint Paul la grande consolation dont il parlait en ces termes? C'était, explique-t-il ensuite, celle de pouvoir consoler ceux qui souffraient l'oppression et de leur apporter l'encouragement que luimême puisait dans le sein de Dieu : Ut possimus et ipsi consolare eos qui in omni pressura sunt, per exhortationem qua ipsi exhortamur a Deo. Et moi aussi, mes chers fils, moi à qui il est donné pa-

reillement d'apporter en ce jour quelque assistance à des pères et des enfants d'élite si étrangement frappés, je veux déclarer d'abord que ce m'est une grande joie et un insigne honneur. Et puisque Dieu, dans sa bonté, m'appelle à partager les combats^ de ses saints, laissez-moi l'en bénir comme d'une grâce de choix. On a si peu d'occasions, dans une pauvre vie d'homme, même dans une vie de prêtre , de témoigner solennellement son amour à Jésus- Christ, et à Jésus -Christ crucifié, qu'on doit s'estimer heureux qu'il veuille bien nous permettre, en un jour de péril, d'essayer du moins de faire quelque chose pour lui.

Un autre sujet de consolation et d'action de grâces pour saint Paul , était la ferme espérance que ses fils bien- aimés sortiraient de cette angoisse et se sauveraient de leurs maux : Ut spes nostra firma sit pro vohis et pro vestra sainte. Cette confiance apostolique, je vous l'apporte, moi aussi ; et pour qu'elle soit plus assurée, ce n'est pas uniquement dans mon propre cœur que je l'ai puisée, je la puise dans le cœur affligé mais invincible du noble vieillard dont je tiens ici la place; lui que nous entendions encore, ces jours derniers, nous dire tranquillement et magnanimement : « Les tempêtes de la terre, comme celles de la mer, obéissent à Dieu. » Je la puise surtout, cette confiance surhumaine, dans le sacré Cœur de Jésus, qui là, du haut de cet autel où règne son image , et de ce tabernacle où se cache sa présence , nous adresse ces paroles qu'on croirait

dites exprès pour cette circonstance : « Venez à moi , vous tous qui êtes dans la peine et dans l'accablement, et je vous referai. » Oui, Jésus, vous nous referez. Vous nous referez notre ancienne vie, notre vie de travail , de régularité , de piété surtout et de tranquillité. Vous nous rendrez notre bercail , car, vous le savez bien, si nous vous le redemandons, c'est pour y vivre docilement sous votre houlette aimée , ô notre bon Pasteur !

Mon second remerciement sera pour les parents , pères et mères de famille, que je vois se presser ici autour de leurs enfants comme pour leur faire une garde contre un ennemi invisible. Je les remercie de n'avoir pas désespéré de l'avenir et de s'être obstinés, envers et contre tous, à ne vouloir pour leurs fils que l'éducation catholique donnée par la main de leurs prêtres. Je les remercie d'être venus fidèlement, et un à un, les faire inscrire tous à la nouvelle école comme ils l'étaient à l'ancienne ; tous jusqu'au dernier, sans qu'un seul nom, un seul sur plus de cinq cents noms, ait fait défaut à l'appel, sans qu'il y ait à regretter une seule défection.

Et pourtant leur sollicitude paternelle et maternelle n'avait- elle pas quelque raison de concevoir des alarmes sur ce qu'allait devenir l'œuvre d'une éducation dont l'exercice était entravé par de tels coups ? Et puis les maîtres éminents à qui on vient d'interdire d'élever vos enfants avaient droit à tant de regrets! Ajoutons aussitôt : Et celui à qui leur chef.

en s'éloignant de cette école , a transmis son pouvoir, VOUS était si inconnu! Mais qu'importe! et ce sera là, chrétiens et chrétiennes de Lille, votre grand acte de foi, vous n'avez nullement considéré la personne; et, ne voyant que le prêtre de Dieu, choisi par des hommes de Dieu , vous êtes venus à lui comme au mandataire de Dieu. Que ce Dieu vous en bénisse !

Il est vrai que quelques-uns parmi vous ont pu savoir que le nouveau supérieur qui leur était donné par le malheur des temps avait servi la jeunesse, et que son cœur ne s'était pas retiré d'auprès d'elle. On a pu leur dire aussi en quelles révérence et affection il tenait ceux qu'au collège les enfants appellent « les Pères » ; et ils ont pu en conclure que, lui aussi, serait un père pour sa nouvelle famille. Vous l'avouerai-je? il n'est rien dont je leur sache plus de gré que de cette confiance, et il n'est rien que j'aie plus à cœur de justifier. Y parviendrai -je? je l'espère; car s'il me reste beaucoup à apprendre pour vous conduire, je n'ai absolument rien à apprendre pour vous aimer, mes très chers fils. Si donc c'est là le premier signe de la paternité, la mienne peut dès aujourd'hui vous donner l'assurance qu'elle vous est acquise, et que vous ne resterez pas orphelins : Non relinquam vos orphanos.

Certes, vous le méritez bien, car je vous connais à peine, et voici que déjà j'ai à vous remercier,

VOUS aussi, jeunes enfants, et à vous féliciter. Je vous félicite donc et je vous remercie des larmes que vous avez versées, lorsqu'il y a quatre jours, réunis tous ensemble devant le saint Sacrement , vous avez reçu les adieux, temporaires je l'espère , de celui que cette unanime explosion de votre douleur eût suffi à justifier, s'il en avait eu besoin auprès des honnêtes gens. Je vous remercie pareillement de votre fidélité à tous vos anciens maîtres , parce qu'elle vous honore et parce qu'elle honore la personne même de Notre-Seigneur Jésus, dont ces glorieux expulsés portent le nom. Enfin je vous remercie de ce que, depuis trois jours, occupés à prendre à l'improviste possession de votre nouvel asile , aucun labeur, aucune intempérie n'a pu effrayer votre joyeuse vaillance au milieu des neiges et des frimas. Ah! volontiers je vous eusse souhaité, comme le Seigneur à ses disciples, que « votre fuite, mes chers fils, n'arrivât pas en hiver ». Mais, puisqu'il en a été ordonné autrement par ceux qui ne vous aiment point, vous avez su leur montrer que votre intrépidité n'était pas au-dessous de leur rigueur. Et quant à moi , en vous voyant le matin et le soir à l'œuvre , si pleins de confiance et d'allégresse , j'ai bien compris alors que courage vient de cœur, la chose aussi bien que le mot ; j'ai senti que ces enfants étaient déjà des soldats, et j'en ai tiré un présage de victoire.

Dans quelques instants nous allons nous transporter de cetts éghse dans notre maison d'emprunt.

à quelques pas d'ici, pour y ouvrir nos classes. Vous la trouverez, cette maison, bien petite pour votre grand nombre , surtout si vous la comparez au palais grandiose que vous venez de quitter. Mais ne l'oubliez pas, jeunes soldats de Jésus-Christ, vous faites campagne pour lui; et ce n'est pas un palais qu'habite le soldat en campagne, c'est une tente.

Cette nouvelle maison, à peine achevée aujourd'hui, nous lui avons donné pour patronne Notre- Dame, dont elle portera le nom. L'Université catholique, qui nous la prête pour le temps que durera notre exil, l'avait faite pour ce qu'elle nomme « une maison de famille ». Nous acceptons ce nom en l'élevant à la divine signification qu'elle eut à Nazareth. Nous n'en trouverions aucun autre qui dise mieux l'esprit que nous y ferons régner; et nous sommes heureux de penser qu'en passant, comme nous le faisons, de l'école Saint- Joseph à l'école Notre-Dame, nous demeurons toujours

dans « la sainte Famille ».

Maintenant continuez l'hymne sainte; invoquez l'Esprit créateur : il a tant à créer sur cette terre nouvelle où nous allons entrer! Qu'il en éloigne l'ennemi et ses hostilités : Hostem repellas longius ! Qu'il nous y donne la paix, et nous la donne au plus tôt : Pacemque doues protinus ! Qu'il nous fasse éviter tout mal et tout accident , du dedans au dehors : Ductore sic te prsevio, vitemus omne noxium. Qu'il nous garde surtout du péché : c'est là le seul mal qu'il faille craindre. Ah! si, dans cette maison de la

Vierge Immaculée, ce bonheur nous était donné que pas un péché grave, par un seul, n'ofîensât jamais ses regards de mère, que cette demeure d'exil deviendrait belle à nos yeux! Rien ne serait plus que cela capable de nous consoler de ces douloureux changements d'habitation sur la terre , et de nous faire attendre patiemment le séjour de la cité permanente, dans le Ciel. Ainsi soit-il!

Dans le mois de février, M. le Supérieur de Técole Notre-Dame fit la déclaration et remplit les formalités requises par la loi pour la translation de son école dans les bâtiments de l'ancien collège Saint-Joseph.

L'autorité académique elle-même, voyant l'unanime obstination des familles à rester fidèles à cette éducation, et, sans doute aussi, impressionnée par le sentiment public, très ému de ce douloureux entassement de plus de cinq cents enfants dans ce refuge improvisé en une telle saison, semblait disposée à suspendre ses rigueurs. MM, les inspecteurs, dans leurs visites réitérées, avaient demandé officieusement au Supérieur s'il n'y aurait pas lieu de penser au retour prochain dans le grand établissement, qui se dressait presque en face, de l'autre côté du boulevard, comme un regret pour les uns, un reproche pour les autres...

Au bout du délai réglementaire d'un mois après la déclaration, la translation se fit, à la grande joie universelle ; et l'on choisit pour celte rentrée la fête de TAn- Donciation, 25 mars 1881. Il y avait soleil dans le ciel et dans les cœurs ce jour-là.

Saint Joseph rentrait chez lui. « Joseph, dit l'Évangile, se levant alors et quittant la terre d'Israël, prit l'enfant et sa mère, et il revint dans la terre d'Israël , et il se fixa à Nazareth, » d'où il était sorti.

ALLOCUTION

Prononcée à la messe de la fête de l'Annonciation , dans la chapelle du collège, 25 mars 1881.

Mes chers enfants , Dieu soit béni ! Vous voici donc rentrés dans votre beau collège, après presque trois mois d'exil, ainsi que vous en receviez l'annonce dimanche dernier avec une grande joie : Lœtatus sum in his quse dicta stmt rnihi, in domum Domini ihimus.

C'est bien, en effet, la maison du Seigneur, que cette demeure royale que couronne la croix, et où la statue de Joseph tenant Jésus dans ses bras, placée au-dessus du portique , semblait vous presser de revenir. C'est aussi votre maison, à vous, mes chers enfants, qui allez y retrouver de si doux souvenirs, mais où, hélas ! vous chercherez vainement le Père vénéré qui vous l'avait bâtie, et qui, par un mystère que

VOS âmes honnêtes ne sauraient point comprendre , se trouve n'avoir plus le droit de demeurer chez lui. Vous y serez, vous du moins, complètement chez vous, et tout vous y dit : Entrez! Voici vos études, vos classes ornées du crucifix, de l'image de Marie et des blasons de votre chevalerie écolière. Voici vos vastes cours , qui tout à l'heure vont retentir de vos rires et de vos jeux. Voici vos jardins, qui commencent à reverdir aux premiers souffles du printemps. Et déjà j'ai pu voir, en me rendant ici , toute notre jeune famille qui nous arrive de tous les quartiers de la ville et d'au delà, qui se reconnaît, se dilate, s'épanouit dans ces vastes espaces où circule la lumière, se livrant tout entière à la joie de la délivrance et à la joie de l'espérance.

La chapelle s'est donc rouverte; et c'est surtout là que nous sommes chez nous, mes chers fils, puisque c'est là que nous sommes dans la maison de notre Père et de notre Mère des cieux. N'est-ce pas la main de Marie qui nous ramène auprès de Joseph , et n'est-il pas à la fois instructif et heureux que notre rapatriement se fasse en cette journée, qui est celle d'une fête de la Mère de Dieu : l'Annonciation de l'Ange à Marie et l'Incarnation du Verbe dans son sein virginal?

Que se passait -il alors à Nazareth, et que se passe-t-il en ce jour parmi nous?

En ce temps- là, dit l'Evangile , l'Ange salua Marie et lui dit : « Ne craignez rien , Marie , car vous avez trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que vous conce-

vrez et que vous enfanterez un fils que vous appellerez Jésus, et il sera le fils du Très -Haut..., et son règne n'aura point de fin. » Et quand, répondant à ces paroles , Marie eut prononcé son Fiat créateur : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole , » le Verbe de Dieu se fit chair et habita parmi nous.

Ainsi en fut-il encore tout à l'heure, mes chers fils. L'incarnation s'est continuée dans la consécration. Ce matin, à une première messe qui a précédé celle-ci, le Verbe de Dieu est descendu ici comme à Nazareth. Depuis trois mois bientôt le tabernacle était vide, ce sanctuaire était solitaire, ce temple était désolé, les lampes étaient éteintes, les hymnes saints étaient muets. Mais voici que depuis un instant la vie est revenue ici avec l'Auteur de la vie; le très saint Sacrement a repris sa place en ce lieu ; tout à l'heure l'hostie sainte rayonnera dans l'ostensoir; et je puis bien redire ici ce qu'un jour je lisais inscrit dans la Santa Casa de Lorette, où j'allais célébrer le sacrifice du Corps et du Sang du Dieu fait Homme : Hic verhum caro factwn est, et hahitavit in nohis.

Nous avons donc, comme Marie, « trouvé grâce auprès de Dieu- » Cette grâce de recouvrer enfin votre collège, je sais ce qu'elle vous a coûté, mes chers enfants. Quelle lutte de près de trois mois contre le froid , la glace , la pluie , la neige battante ou la neige fondue, les chemins impraticables et qu'il fallait cependant pratiquer quotidiennement.

dès le matin avant la lumière et le soir déjà dans l'ombre; puis la gêne perpétuelle d'une maison trop exiguë, la difficulté des services, les menaces du dehors, les dérangements du dedans, sans compter les visites de ceux qui n'étaient pas précisément les anges de la bonne nouvelle. C'était bien le foris pugnse, intus timorés du livre de l'Imitation, Rien de tout cela n'a découragé ni votre bon esprit , ni votre amour de l'Église et de ses serviteurs. La grâce que nous avons trouvée aujourd'hui devant Dieu , vous l'aviez bien méritée, mes enfants, devant les hommes.

Vous n'oublierez jamais ces jours -là, je vous en conjure. Ils sont de ceux dont le souvenir a sa douceur, comme dit le poète; mais ils sont surtout de ceux dont le souvenir est une force , parce qu'ils retrempent l'âme dans l'idée du sacrifice , et remettent en mémoire l'austère image du devoir. Parfois , quand de vos fenêtres vous apercevrez, de l'autre côté du boulevard, cette maison à la façade architecturale que vous les premiers vous aurez habitée , vous n'oubherez pas non plus ceux qui vous l'ont prêtée, ni ceux qui prochainement vont l'habiter après vous. Il est dit dans l'Écriture que, l'Arche

d'alliance ayant reposé trois mois dans la demeure d'Obédedom, Dieu bénit Obédedom et sa maison tout entière, à cause du séjour que l'Arche y avait fait. C'est plus que l'Arche d'alliance que nous avons fait reposer dans cette maison de famille, c'est le corps et le sang divins de la nouvelle alliance que nous y

avons gardés dans une modeste chapelle; et si la présence réelle de Jésus -Christ n'y est plus, sa bénédiction y reste et y restera, j'espère, sur ceux qui nous succéderont.

- Un dernier mot, mes enfants. La maison change, mais le devoir reste ; et vous y êtes d'autant plus obligés maintenant dans ce collège que rien, j'aime à le croire, n'en entravera plus désormais l'accomplissement. L'Ange disait à Marie que Jésus son fils régnerait dans la maison de Jacob et que son règne n'aurait pas de fm. Qu'il règne de même à jamais dans cette maison de son peuple, qu'il abrite sous son sceptre cette jeune tribu de Benjamin , et que son règne ne connaisse pas de déclin parmi nous : Et regni ejus non erit finis.

C'est la persévérance que je vous demande, mes enfants, par ces paroles de l'Ange. Marie, dans ce même mystère, vous en montrera les sentiers; et elle vous apprendra à quel prix, ainsi qu'elle, vous achèterez Jésus, le trésor des cieux. Vous l'achèterez, comme elle, au prix de la pureté : Ecce, Virgo, concipies. Jésus est l'Agneau sans tache à qui les vierges font cortège. Vous l'achèterez, comme elle, au prix de l'humilité : Ecce ancUla Domini; moins vous serez pleins de vous-mêmes, plus il y aura de place en vous-mêmes pour Dieu. Vous l'achèterez enfin au prix de l'obéissance : Fiat mihi secundum verhimi tnum. L'obéissance , dit l'Écriture , assure des victoires ; et la victoire la plus grande dont je vous félicite , ce n'est pas celle

qui VOUS rend aujourd'hui cette patrie visible de vos âmes, c'est celle qui, ce matin, vous a rendu Jésus vivant en vous par sa grâce, en attendant qu'il y vive par sa gloire éternelle. Ainsi soit -il.

Quelques jours avant la translation du collège dans la maison Notre-Dame, le diocèse de Cambrai avait perdu son èminent archevêque, le cardinal Régnier, qui, dans les derniers mois de sa vie, avait donné de vive voix et par lettre à la future organisation de Fécole sa chaleureuse approbation, sa meilleure bénédiction et son encouragement le plus énergique.

Son vénérable successeur, M^"" Duquesnay, continua le même intérêt pastoral à celte œuvre de sauvetage , si décisive pour le maintien de l'éducation chrétienne dans la plus grande ville du Nord, Peu de temps après son installation, il accepta de venir présider la distribution solennelle des prix, à laquelle se porta toute Télite des familles catholiques de Lille.

Ce fut une grande journée. Cette assemblée de nos catholiques militants ressemblait à une revue passée par le général en chef le lendemain d'une bataille. C'était l'heure de lui présenter le Bulletin du combat.

DISCOURS

Prononcé par M. le Supérieur à la distribution des prix

présidée par Mgr Duquesnay, archevêque de Cambrai ,

l"'- août 1881.

Monseigneur ,

Que béni soit le jour qui vous amène parmi nous ! Il y a si longtemps que nous vous appelions de nos vœux! C'est que nous avons souffert une grande tribulation , Monseigneur. Il y a un an bientôt que nous sommes sur la brèche : Saint -Joseph fut assiégé; Saint -Joseph s'est défendu. Nous avons eu nos assauts , nos sorties , nos campements , notre garnison décimée, nos meilleurs chefs enlevés. Nous avons tenu quand même , et nous avons tenu tous. Pas un soldat n'a déserté , la place est encore entière; et puisque vous venez h elle, elle n'est pas près de se rendre.

Le grand cœur épiscopal qui, avant vous, Monseigneur, nous animait à ces luttes, nous criait de Cambrai : « Je suis avec vous, courage. Dussé-je me faire moi-même maître d'études chez vous , comptez sur moi ! »

Et voici qu'aujourd'hui, lui succédant au commandement en chef de ce diocèse , vous venez vousmême dans nos murs, qui se sentent désassiégés par votre seule présence. Et voici que, passant en revue notre petite armée , vous allez bénir ses drapeaux et récompenser ses braves. Ne vous étonnez donc pas si tout à l'heure , à votre entrée , les clairons vous saluaient, les tambours battaient aux champs : c'était l'espérance qui entrait , c'était déjà le salut, c'était l'envoyé de Dieu, c'était l'oint du Seigneur ; Béni soit donc celui que le Seigneur nous envoie : Benedictus qui venit in nomine Domini !

Que Votre Grandeur, Monseigneur, me permette de le lui rappeler : Dieu vous fit pour consoler ce genre de souffrances , en vous en faisant connaître de semblables à celles-là dès votre première jeunesse. C'était au mois d'août 1828; vous étiez à Blamont, succursale de Saint -Acheul. La liberté, en France, entrait en agonie; on la tuait à coups de décrets. Ceux que vous appeliez justement vos Pères étaient enlevés à leurs enfants : près de huit cents enfants venus de tous les points de la France !

Quel déchirement ce fut, vous pourriez nous le dire. Mais ce que vous avez oublié aujourd'hui , ce

que VOUS n'avez jamais su coinplùlement peut-être, ce sont les destinées qu'on présageait dès lors à l'un de ces jeunes enfants, sur lequel reposaient déjà les plus heureuses et les plus brillantes espérances. Il venait de faire à cette époque sa première communion. Quand il lui fallut quitter ces maîtres qu'on chassait de chez eux, il s'agenouilla en larmes pour recevoir de leurs mains une dernière bénédiction , et il leur fit le serment de ne les oublier jamais.

Cette bénédiction a fructifié sur sa tête , où Dieu

* a mis le sacre des successeurs d'Aaron. Son serment tient toujours; et aujourd'hui, devenu archevêque de Cambrai , le successeur de Fénelon s'est ressouvenu de la promesse du jeune enfant de Sainl- Acheul. Et lui qui fut béni, en ces jours de désastres, par ces hommes grands et bons qui s'appelaient le P. Loriquet et le P. Cellier, le P. Mollet et le P. Barthez, est venu nous consoler, en des jours trop semblables, de n'être plus bénis, hélas! par le R. P. Pillon.

Ah! que n'est- il à cette place, le vénérable vieillard que je viens de nommer! Que ne retrouvezvous ici, pour vous ouvrir sa maison, celui qui vous connut jeune enfant dans une autre école, également chère à tous deux! C'eût été Saint -Acheul ressuscité dans Saint- Joseph à quarante ans d'intervalle.

Dieu ne nous a pas donné la consolation d'un pareil spectacle; et la seule qui me reste, dans ma confusion d'occuper la même place, c'est de me re-

tourner par le cœur vers ce père absent , et de lui dire la parole du Seigneur Jésus à son Père des Gieux : « 0 Père, je vous rends grâces de ce que, entre tant d'enfants que vous m'avez donnés, je n'en ai perdu aucun ! »

A qui en revient le mérite?

Ce serait justice d'abord d'en renvoyer l'honneur à ceux qui, avant moi, ont semé dans le champ où moi, ouvrier de la dernière heure, je n'ai eu ensuite qu'à recueillir la moisson. Mais ces semeurs ont fait le vœu de ne chercher d'autre gloire que « la plus grande gloire de Dieu ». Ne leur infligeons donc pas le témoignage d'une reconnaissance qui, du reste, est gravée ici dans tous les cœurs. Aussi bien ce serait maladroitement les aimer que de dénoncer publiquement leur mérite, dans un temps où ce mérite fait précisément le plus grand de leurs crimes.

Je suis plus à l'aise , Monseigneur, pour publier les services d'un corps de volontaires venus spontanément combler les vides que l'ennemi avait faits dans nos lignes.

Pour commencer par les jeunes , je m'en voudrais de ne pas mettre à l'ordre du jour ces courageux lévites de votre grand séminaire de Cambrai, qui, sur un seul mot , le mot de Jésus - Christ aux apôtres : Amas me? Amas me? ont quitté leurs études pour venir présider les nôtres, et à qui le Seigneur a fait soudain une âme de père et de pasteur pour paître nos agneaux: Pasce agnos meos.

Mais ce qu'il faut honorer ici au-dessus de tout,

c'est le dévouement sans nom de tous ces doyens et professeurs de nos Facultés catholiques, descendant de leurs hautes chaires pour balbutier avec nous le rudiment des lettres, des sciences, de la philosophie et de l'histoire. Avec quelle spontanéité, quelle persévérance, quel désintéressement!... Je ne puis dire ici tout ce que je sais.

Que c'est bien toujours là le pays qui jadis , dans un siège fameux, a vu s'improviser une artillerie volontaire pour la défense de la place! Seulement ici il se trouve que nos canonniers ne sont autres que des officiers supérieurs, se faisant simples soldats pour desservir nos pièces et reformer nos batteries une et deux fois démontées.

Ah! Messieurs des Facultés catholiques de Lille, l'Église pourrait décréter, elle aussi, que « vous avez bien mérité de la patrie » chrétienne !

C'est qu'eux et nous, Monseigneur, nous nous sentions appuyés par ce ban et cet arrière-ban des pères et mères de famille que vous voyez ici, où ils sont venus demander pour leurs fils et pour eux l'encouragement de votre parole et la grâce de votre bénédiction.

Sans doute , vous nous l'avez déjà déclaré éloquemment dès votre entrée parmi nous, et, ce qui est encore plus éloquent que votre parole, vous nous l'avez fait voir, vous vous regardez comme le débiteur de tous. Mais si, dans cette charité qui ne fait point acception de personnes, votre cœur de père a quelquefois souhaité de toucher de plus près

le cœur de sa ville de Lille ; si vous avez souhaité de sentir palpiter les forces catholiques de la grande cité, que vous êtes bien placé aujourd'hui pour cela, ici, entouré de nos nobles et vaillants administrateurs, au centre des intrépides souteneurs des droits de l'Église et de la liberté, tant qu'il sera permis en France d'en évoquer le souvenir et d'en prononcer le nom.

C'est ici , c'est dans ce sol des familles catholiques que la tradition chrétienne a des racines séculaires; on ne les arrachera pas. Et si, dernièrement encore, nous avons osé tant insister auprès de Votre Grandeur pour qu'elle daigniât envoyer à notre vigne des ouvriers de choix , c'est que nous sentions qu'il y avait ici pour la foi d'une grande ville une question de vie ou de mort. C'est qu'ayant accepté, témérairement peut-être, d'accomplir dans cette école une œuvre de salut, je ne puis me faire h l'idée, et certainement je ne me ferais jamais à la douleur de voir périr entre mes mains , si impuissantés que je les sache, cet héritage du passé et cette sauvegarde de l'avenir.

Heureusement, Messieurs, j'ai de quoi me rassurer et vous rassurer vous-mêmes. Nous avons lu, et aujourd'hui la France entière a lu l'admirable Lettre pastorale que le respect, Monseigneur, m'interdit de louer devant vous; mais dont tout cathohque a ie devoir de vous remercier.

' J'ai entendu ces paroles, et je les ai trouvées si fermes et si fières , qu'elles me semblaient un écho

de cet immortel discours prononcé ici même, il y a trois siècles, au sacre de l'Électeur de Cologne, dans notre collégiale de Saint -Pierre de Lille, par notre premier pasteur, lorsque ce premier pasteur s'appelait Fénelon.

J'étais là, à vos pieds, au pied de votre chaire de Cambrai , lorsque vous nous disiez : « Notre ambition serait qu'un jour on pût graver sur notre tombe cette épitaphe que nous avons lue sur la tombe d'un évêque : Nemo tam pater : Personne n'a été plus père que lui. » Nous n'aurons pas de sitôt, j'aime à croire. Monseigneur, à la graver sur votre tombe; mais nous n'avons pas attendu jusqu'à aujourd'hui pour la graver dans nos cœurs.

Et lorsque, il y a quatre jours, vous vouhez bien m'assurer que vous étiez entièrement dévoué à Saint- Joseph, dévoué jusqu'au sacrifice, j'ai compris cette paternité, et je me suis rappelé cette autre parole que Fénelon adressait aux pasteurs des âmes : (( Soyez pères; je ne dis pas assez : soyez mères! »

Confiance donc, mes chers enfants, vous n'êtes plus orphelins : Nolite timere, piisillus grex! En vous présentant à la bénédiction de l'Évêque de vos âmes, je vous place, vous et moi, sous une force qui nous couvrira de sa main.

Me sera-t-il permis d'ajouter, mes chers fils, que je vous en crois dignes?

Cette année de tribulation a été une année de sanctification : c'est le fruit de la divine fécondité de la croix. Que de fois , en vous voyant dans les mois

de notre campement, tous, les petits comme les grands, parmi la neige et la glace, plus compacts, plus ardents, plus joyeux que jamais, je me suis rappelé la parole d'un de vos poètes :

Qui juvenes! quantas ostentant aspice vires!

L'heure est venue de les renouveler, ces forces , dans le repos. Allez donc dans vos familles porter l'aimable exemple des vertus qu'ici même, durant cette année scolaire, je vous ai prêchées tant de fois.

Et vous, nos aînés, vous qui êtes parvenus au terme de la carrière scolaire, allez grossir dans notre province les rangs des hommes de foi et des hommes de bien qui en sont l'honneur et la force. Nous en avons tant besoin! Mais, avant de vous éloigner, venez recevoir la couronne de vos travaux de l'année. Ce fut une année de campagne ; les années de campagne comptent double pour l'avancement des soldats. Dieu fera ainsi pour vous.

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