‹ Dieu dans l'histoireChapitre 15 sur 157 · CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES ÉGYPTIENS (CIIAMITES · texte numérisé non relu

CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES ÉGYPTIENS (CIIAMITES

En parlant de l'idée de la création que se formaient les Hébreux, nous avons signalé une vieille tradition araméennc appartenant à la Chaldée. Nous voulons parler de ce mythe si profond qui nous montre les Élim (les puissances divines), façonnant Thomme en mêlant de la poussière et du sang qui avait dégoutté de la tête de Bel sur la terre. Bel, le Seigneur, s'était coupé la tête à lui-même pour en former l'homme. Les rapports de cette légende avec le récit encore plus sublime de la création que nous offre la Genèse, ressortent assez d'eux-mêmes. Mais il n'est pas probable que les Babyloniens primitifs l'aient emprunté aux Hébreux,

relativement modernes. Il ne l'est pas davantage que ces derniers l'aient emprunté aux Babyloniens. Abraham était un Chaldéen qui repoussa la mythologie chaldécnne et fut naturellement entraîné, par cette réforme, à adopter de préférence les anciennes traditions des Chaldéens de la Montagne. C*est ce qui explique Tintime parenté des expressions et des conceptions bibliques avec celles du paganisme sémitique et, en particulier, des Babyloniens et des Phéniciens. La tradition hébraïque traverse donc de ses racines TAram, la Mésopotamie, et va se rattacher à la terre qui fut le berceau du genre humain. Et ce n*est pas non plus par lambeaux isolés, par quelques traits épars, qu'éclate la croyance des Babyloniens à Tordre moral du monde et aux rapports immédiats de Thomme avec l'Éternel. Bel est l'association des sept éléments cosmiques représentés par les planètes ; il est en soi l'Unique, le Maître, le Premier: mais, par rapport au Monde, il est le huitième ; c'est-à-dire qu'il constitue l'Unité abstraite qui réside sous les sept éléments et sous les mille manifestations de la vie terrestre. Outre la conception du déluge, comme châtiment infligé par Dieu à l'humanité corrompue, nous rencontrons encore, dans les plus anciennes légeudes de la Chaldée, des hommes inspirés par la Divinité, des prophètes; ainsi, pour ces peuples, c'est TEsprit qui est l'organe de la Divinité, et non pas des signes, des phénomènes physiques.

Tout cela nous montre de profondes racines qui remontent, à travers des couches innombrables de légendes et de traditions, jusqu'aux régions primitives de TAsie centrale. L'essence et, pour ainsi dire, le résidu de cette époque reculée sont contenus dans la langue et les monuments égyptiens, et la science hiéroglyphique nous en rend aujourd'hui la connaissance accessible. Voici les faits principaux qu'il importe de constater.

1*" Le centre de la Conscience de Dieu chez les Egyptiens

est le culte d'Osiris, le culte le phis ancien ^ elle plus vénère de rÉgypte, où Tadoration des puissances divines sous les formes animales ne fut guère introduite que sous la seconde dynastie , deux siècles après Menés , il y a un peu plus de 5000 ans. Osiris est le maitre, le Uieu, le père de chaque âme, le juge des hommes, qui observe en tout le droit le plus rigoureux, récompense la vertu et punit le mal. S'il est à la tète du monde des Esprits, de la vie de Vâme, il est aussi llélios, le dieu solaire, qui, du haut de sa carrière lumineuse, dirige le travail et l'activité des humains. C'est à quoi fait allusion un texte sacré, inscrit sur le tombeau de Rhamsès, en l'honneur des hommes vertueux :

« Ce grand Dieu leur ajjresse la parole, et ils lui répondent ; Téclat de son disque les éclaire et domine leur route qu*il inonde de sa lumière. »

Voici, au contraire, qui se rapporteà Pâmedes méchants :

« Us ne voient pas ce grand Dieu ; les rayons de son disque ne Qattent pas leur regard ; leurs âmes errent sans lumière par le monde ; ils n'entendent pas la voix du grand Dieu qui se lève sur leur tête.

2*^ La métempsycose et le jugement final sur les âmes ne sont qu'un double reflet de cette conception qui fait triompher le bien dans les luttes successives du monde dVn bas, et qui ne voit dans le mal qu'une force qui s'épuise et se consume elle-même. Toute la doctrine de lu migration des âmes repose avant tout sur une base morale, et non sur un principe abstrait et spéculatif. La croyance à la métempsycose est, pour ainsi dire, le Juif errant de la Conscience de Dieu dans T histoire. Elle reconnaît, d'une manière éclatante, que le problème dé l'existence n'est pas résolu dans cette vie, et qu'on doit chercher ailleurs la

* L'osirisme n'a-t-il pas élc précède par le cabirisme primitif, résumé dans Phtah ? Nous ne ferons ici que poser la question. \JSoic de Uédileiir.)

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solution qu'il exige. Toute faute doit élre oypiée; mais, à la On des épreuves, c'est le bien qui triomphera ; une série d'expiations successives aura purifié Tâme et Taura préparée à \ivre en Dieu, qui est l'éternel apanage de Tàme.

Là est la pensée qui pénètre et respire dans tout ce qui nous est parvenu sur le jugement Gnal que doit subir l'âme après la moil. Le fond de ce mystère de la leligion égyptienne, c'est la Toi sincère à l'existence de ces deux principes de toute Conscience de Dieu : l'unité de la raison humaine dans la Conscience, la personnalité indestructible. Tous les hommes sont dirigés par Osiris vers un but qui est le Bien ; l'homme pieux, le fils de Dieu, s'identifie, quand il est parvenu à sa perfection, avec Osiris lui-méme^ L'âme de l'homme est immortelle virtuellement, mais ce n'est qu^après avoir passé par une suite d'épreuves et de perfectionnements, au moyen de la métempsycose, qu'elle devient immortelle en réalité ; elle ne peut arriver autrement au terme de sa carrière, c'est-à-dire à la vie bienheureuse en Dieu.

Il existe donc un rapport immédiat entre l'âme humaine et la divinité; ce rapport, c'est la piété qui l'établit ; c'est le respect d'un Dieu à la fois rémunérateur et vengeur. Ce Dieu est à l'abri de toute illusion ; il n'y a auprès de lui que des juges infaillibles, incorruptibles ; à son tribunal viennent se confondre les deux vérités : la divine et l'humaine. Ce respect religieux éclate surtout dans la vénération dont les lois et les mœurs de la patrie sont l'objet. Toute l'administration du pays est le reflet du gouvernement divin. Toutes les questions où il appartient à la conscience de prononcer un arrêt, sont subordonnées à cette loi suprême. La

* H ne faudrait pas prendre ceci au pied de la lellre. Il ne s'agit pas de rancantissemeht en Dieu, à la façon du panthéisme brahmanique, mnis de raasociatioo morale de l'homme avec Dieu. L'âme immortelle devient le soldat d'Odiris, dans la lutte éternelle contre le mai.

(Note de Véditenr.)

communauté ne consulte que sa conscience quand il s'agit (le juger le roi dérunt. La crainte qu'inspirait aux rois ce jugement qui les menaçait, jugement qui pouvait éclater après des siècles par des violences infligées à la momie royale, poussa d'orgueilleux tyrans à construire les Pyramides : ils s'imaginaient que la migration de l'âme était interrompue et sa destinée troublée par la destruction de sa demeure, de son séjour posthume, et voulaient s'assurer des habitations indestructibles.

Cette volonté des dieux, que les hommes réglassent leur vie diaprés les lois divines, avait été depuis longtemps communiquée aux mortels par un Dieu manifesté sur terre, par Tel (Thoth, l'Hermès des Grecs), et par ses disciples et ses prophètes. Il avait lui-même composé les livres sacres; ses élèves les avaient commentés et développés. Tet signifie en égyptien le verbe, la parole, par conséquent la raison. On trouve chez les Phéniciens la même doctrine exprimée par les mêmes termes; mais là le nom de Thoth n'a plus sa racine dans la langue du pays; l'altéralion, amenée par le développement sémitique, l'a fait disparaître du vocabulaire phénicien.

Voilà ce qui explique le rôle qu'a joué, dans l'histoire du monde, cette vallée du Nil avec son sol béni du ciel. Entourée par sa langue et ses mœurs comme d'un rempart impénétrable; séparée des perpétuelles agitations de PAsie par la mer, par des côtes inhospitalières et sans ports, par un désert aride; protégée contre les invasions de l'Afrique parles déserts non moins sauvages de la Libye, l'Egypte est, dans les annales du genre humain, comme un merveilleux débris de l'antiquité. Pendant des siècles, on n'a pas déchiffré les mystères de cette société; mais le caractère était si nettement tracé, les traits si fortement accentués, que le Grec n'a jamais consenti à mettre les Égyptiens sur la même ligue que le reste des barbares.

De même que les Égyptiens enseignèrent les premiers rimmortalité de Tàme et sauvèrent ces hautes croyances qui s'étaient depuis longtemps éteintes, dans la patrie d'Abraham, sous les excès d'une sensualité et d'un despotisme effrénés, ils donnèrent aussi une sublime expression politique, du moins dans de certaines limites, à l'idée de Dieu. La circonscription du nomos est la famille sacrée de l'Égyptien. Là est la base, l'essence, le tout de sa vie politique. Les membres d'un nomos ont un seul Dieu, un seul culte, un seul centre de réunion dans le chef-lieu de leur circonscription, qui renferme le temple de la Divinité. C'est là que se tiennent les juges, c'est là qu^on dispense et qu'on fait respecter la justice. Ce qu^on trouve de liberté dans l'histoire d'Egypte, c'est à l'heureuse influence de l'antique instilution du nomos qu'il faut l'attribuer. On sait que ce n'est que sous Menés (vers 5650 avant J.-C.) que l'Egypte devint une seule monarchie par la réunion des deux royaumes de la haute et de la basse Egypte. Mais, avant de former deux subdivisions, TÉgypte avait commencé par être morcelée en districts innombrables, dont l'Eptanomide, avec Nemphis sa capitale, était le centre. — La liberté précéda le despotisme des rois ; elle précéda même la domination hiérarchique de la caste sacerdotale. La société égyptienne n'eût pas subsisté sans la formation de corporations puissantes, de castes. Sans doute les castes furent contraires au développement d^ine complète liberté et unité nationale; mais gardons-nous, cependant, d'oublier que ce furent ces castes mêmes qui conservèrent à TÉgypte une cer* laine liberté politique pendant des milliers d'années. Sans doute les prêtres arrêtèrent l'essor de la communauté populaire et constituèrent une théocratie; mais la réaction de la classe guerrière amena bientôt Tinstitulion de rois laïques électifs, et de tout cela sortit le système monarchique des Pharaons. C'était bien là une espèce de khalifat

africain ; mais il y avait, dans Tautorilé des prêtres et dans la perspective du jugement public qui menaçait le roi après sa mort, une garantie contre le despotisme, garantie plus puissante que toutes celles opposées par les Arabes et, en général, par toutes les races sémitiques, aux empiétements d'une dynastie souveraine. Plus tard, la conscience politique de rÉgyple s'assombrit; sa vieille science s'éclipse, son esprit s'empreint d*amertume, quand la conquête asservit le pays et Taccable de monstrueux impôts. De longs siècles de servitude brisent Tcsprit national, sans l'anéantir tout à fait. La fable satirique tempère le despotisme des Pharaons et flétrit la cupidité des prêtres qui se gorgent des richesses du pays, pendant que le paysan est condamné à la misère.

Ainsi la foi à Tordre moral du monde ne s'éteint pas complètement.

C'est ce que témoigne avec spendeur l'art plastique de rÉgypte, dans lequel on découvre un développement organique des plus réguliers. C'est encore le règne animal qui joue ici le grand rôle, comme dans le culte officiel et dans la poésie populaire; mais ce n'est là qu'un masque, qu'un voile. Laformedevient sacrée pourrÉgyptien,parcequellecst l'interprète de la pensée qu'elle recouvre, et, le premier, il découvre le secret des proportions du corps humain. Un canon sacré fixait certains rapports, certaines dimensions auxquels l'artiste devait religieusement s'astreindre. L'observation rigoureuse de la mesure éclate aussi dans le mouvement, dans le jeu des muscles. L'harmonie, la cadence, dominent dans toutes les œuvres de Tart religieux d'Egypte. Ce qui leur fait défaut, c'est le caractère individuel du vi^ sage. Les images des dieux ont une figure, une stature nobles, mais uniformes. Phtah et Osiris seuls conservent les formes conventionnelles de la tradition barbare. Comment^ en effet, l'homme pouvait-il donner à ses dieux ce qui ne

pouvait se développer en lui-même? La complète liberté politique, telle qu'elle apparut en Grèce, a, seule, créé des divinités idéales, parce que, seule, elle a formé des hommes et des caractères vraiment divins. Les images des rois nous montrent qu'on savait parfaitement en Egypte reproduire un type, une personne; mais ce caractère d'originalité personnelle s*évanouissait quand il s'agissait de représenter un Dieu ; car Tidéal, en Egypte, ne revêtait jamais une forme personnelle.

L'art ne parait pas moins créateur en Egypte, quand on l'envisage dans le développement organique de ses diverses branches. La Conscience de Dieu exerce sur l'art son influence, d'abord comme sentiment du rapport, de l'ordre, de la proportion. Aussi l'architecture et la musique ont-elles précédé l'art plastique, la sculpture. C'est l'architecture qui prime les autres arts dans l'antiquité.

Après les découvertes si intéressantes de Térudition et de l'archéologie modernes, ce qui reste d'important et de capital à définir, c'est la conception générale d'où est sorti cet ensemble de civilisation. Les faits les plus curieux, comme la destitution^ si je puis ainsi parler, de Set ou Scheth, le Dieu primitif de TÉgypte septentrionale et de la Palestine, n'ont, en comparaison, qu'une valeur secondaire. Il est, cependant, assez remarquable que nous sachions aujourd'hui avec certitude comment le Typhon des Grecs (car c'est, les inscriptions nous l'attestent, le même personnage que Set) fut, jusqu'au treizième siècle avant J. C, un Dieu adoré dans toute l'Egypte, et qui communiquait aux rois des dix-huilièmc et dii-neuvième dynasties les insignes de leur puissance. Sethos, le prince le plus glorieux de la dix-neuvième, lui doit son nom. Mais voici que tout à coup, sous la vingtième dynastie, le Dieu Seth est traité comme un méchant démon, son image et son nom disparaissent de tous les monuments, de toutes

les inscriptions. Le mythe si connu de Typhon, que Plutarque expose avec détail, dans son traité sur Osiris et Isi:^, ne se rapporte donc qu*à une époque relativement moderne. Au temps de Moïse, Set brillait encore de tout son éclat. On pourrait croire que l'invasion sanglante des adorateurs sémitiques du Dieu Set, qui coïncide avec TémigratioQ des Israélites (1520 av. J. C), fut la cause de ceite dégradation d'un dieu si révéré : les monuments ne nous en donnent point de preuves , mais la légende égyptienne de Typhon nous raconte que Set s'était enfui avec les ennemis de TÉgypte, qu'on Tavait vu, sur un âne gris (c'était Tantique symbole de Set en Egypte), courir pour ne s^arrêter que le septième jour; qu'alors il avait engendre deux fils, Palestinus et Judœus. Cette transformation d'un Dieu favorable eu un Dieu destructeur ne semble donc être qu'une réaction contre l'invasion venue d'Asie. Set était le Dieu des Sémites asiatiques.

Comme Set est le frère d'Osiris et lui est uni par les plus intimes liens, il ne nous est pas permis de douter qu'il n'ait été, dés le temps de Menés, Tobjet d'un culte habituel. Les inscriptions qui célèbrent les victoires de Rhamsès le Grand, vers 1380 avant J. C, nous le montrent comme Dieu des Sémites. Nous le retrouvons aussi dans les traditions des Nabathéens, les descendants des anciens Chaldéens, traditions qui nous sont aujourd'hui connues et devenues intelligibles, grâce aux merveilleuses recherches de Chvrolson.

Nous terminons ce tableau de la Conscience de Dieu en Egypte par cette phrase ingénieuse et profonde de Hegel, qui la caractérise parfaitement :

a Un mythe admirable et de haute portée nous montre le sphinx de l'Egypte frappé par la main d'un Grec, qui résout l'énigme et en trouve le mot dans l'homme, dans Tesprit qui a la conscience de sa liberté. »

Mais nous sommes bien loin encore de cette région et de ce temps où Pesprit s'élancera librement sur la route qui doit le conduire à la connaissance de sa force. Il nous faudra remonter d'abord à travers les âges jusqu'au moment où nous verrons poindre en Asie cette Conscience de Dieu que nous venons d'apercevoir sous sa première forme précise en Egypte. C'est là que nous saisirons dans tout son jour cette phase primordiale, qu'on pourrait appeler celle de la conscience voilée, par opposition à la phase où le développement religieux sera parvenu à la conscience claire de lui-même. Nous avons pu toutefois montrer déjà que la Conscience de Dieu, telle que la possèdent les Égyptiens, est le fondement de leurs institutions, de leurs usages, et doit servir de clef à ceux qui désirent comprendre le développement de leur civilisation.

r.ONSCTEMCE DE DIEU CHEZ LES TOURANIENS.

Lorsque nous découvrons, dans toutes les ramifications d*une langue primitive, certains caractères généraux qui en dominent la structure et la distinguent très-nettement de toutes les autres familles de langues, nous nous croyons autorisés à regarder ces particularités et ces traits originaux comme un indice, comme un enseignement sur la race qui a parlé cette langue.

La Conscience de Dieu rencontre dans la langue sa plus ancienne expression, et les conceptions mythologiques, en particulier, se trouvent déjà ébauchées dans les formes du langage, cette poésie primitive et compréhensive des peuples naissants.

Il n'en est pas de même du culte de la Divinité. Des influences si variées agissent sur cette manifestation du sentiment religieux, que des éléments complètement étrangers s'y glissent quelquefois. Sur ce terrain, un bien plus vaste champ est ouvert au hasard et à la convention.

Cependant, si nous constatons que certaines formes originales soient communes à toutes les branches d'une race dont Tunité historique est établie par les lois de la philologie comparée, nous pouvons sans témérité regarder cette communauté de rites religieux comme une conséquence immédiate, comme un effet naturel et direct de cette unité primitive.

Les familles, les races innombrables, dont le berceau est dans l'Asie orientale, qui confinent aux Sémites et surtout aux Aryas, et occupent une très-graude partie de TAsic centrale, presque tout le nord de l'Asie et l'extrême nord de l'Europe, renferment en elles la plus grande diversité de culture et de degrés de civilisation. 11 y a toute une échelle de développements à parcourir depuis le Thibétain, qui est à peine sorti de la concision monosyllabique et primitive, jusqu'au Tatar déjà plus avancé, et du Tatar lui-même au Turc, au Finnois, au Magyar, ces rejetons si cultivés de la même branche ^

Il n'y a pas moins de différences originales entre les diverses manifestations de la Conscience de Dieu qu'on rencontre dans cette immense famille, qui contient une si grande partie de Thumanilé. Ici, c*est le naturalisme le plus grossier qui s'otTre à nous; là, le caractère touranien a imprimé sa forme au bouddhisme, au christianisme, à la

* On sait que la philologie moderne distingue trois classes de langues : les monosyllabiques (le chinois, le malais, etc.} ; les agglutinantes ou touranienncs (turc, finnois, magyar, basque) ; les flexibles, qui appartiennent soit à la l'amille sémitique [hébreu, syriaque, arabe, elc.\ soit à la famille indo-euro* péenne ou aryenne [sanscrit, baclrien, grec, latin, celte, germain, slave, etc.).

(Note du traducteur,)

religion de Mahomet. Partout où nous rencontrons les Touranicns, nous trouvons aussi, comme moyen de relation entre l'homme et Dieu, le basoin d'une inspiration surnaturelle, qui, à son degré le plus élevé, devient Textase. Nous ne saurions mieux qualifier cet état de 1 ame humaine que par le mot indien de Chahmanisme. Les procédés employés afin de surexciter cette disposition extatique sont on ne peut plus variés ; mais c'est toujours par une influence physique qu'on agit sur Tesprit. Ainsi, chez les races indiennes (mongoliques) de l'Amérique septentrionale, on se privait, pour arriver à la vision, de foute nourriture : le même résultat s'obtenait aussi par des boissons enivrantes, par le bruit des tambours, et, en général, par le tumulte étourdissant de la musique et de la danse, expédient ordinaire des Touraniens dans les opérations de ce genre. On se propose, par des excitants tout matériels, de se mettre en état de connaître la volonté des dieux ou de pressentir les événements futurs.

Le Touranien voit partout dans l'univers, et dans Tordre moral en particulier, non pas des substances et des phénomènes, mais des forces et des esprits. Il a peur de ceux-ci; il est, dans le monde des esprits, ce que Hegel dit de la béte dans un sens moins élevé, la crainte incarnée, la crainte de l'invisible. Tout pour lui est plein d'esprits qui sont plus forts que lui, mais qu'il est pourtant assuré d'écarter quand son propre esprit vient à s'exalter. Il aspire donc à l'état extatique, parce que, dans Tétat normal, il ne se sent pas de force à résister aux esprits qui l'assiègent, ni au charme du mauvais œil. La croyance à ce charme est commune h tous les Touraniens ; on pourrait dire qu'elle est le sentiment physique qu'ils ont de Tinfmi. Ils se croient sujets au charme, mais ils se sentent aussi capables de le secouer, de dompter les forces hostiles que leur oppose la nature. Aussi l'usage des boissons enivrantes séduit naturellement

leur organisation fiévreuse ; l'ivresse, comme tous les excès contre nature, est un vice touranien.

Ainsi, partout où nous mettrons le doigt sur quelque coutume relative à ces exaltations physiques, à ces extases artificielles, nous sommes sûrs d'avoir affaire à une race touranienneou à quelque élément de la même famille. Dans Tlran nous trouvons le soma\ boisson défendue ici, permise ailleurs, partout connue. Dans la religion de Zoroastre et dans les Védas, nous rencontrons les incantations, les formules magiques. Dans l'ancien culte de Bacchus, les cérémonies orgiaques dominent, et des traits du même genre abondent dans les religions de l'Italie. Mais, chez les Iraniens, le Chahmanisme n'est qu'un épisode; la vie aryenne, fondée sur la réilexion, repousse, refoule l'élément de l'extase irréfléchie ; elle rompt le charme du dehors par la magie plus puissante de l'harmonie, de la mesure, de Tordre régnant dans l'art et dans la science. Là est aussi le principe réel de la différence qui sépare les langues des deux races '.

Le Touranien est parfaitement susceptible de culture, mais son esprit impatient s'emporte, perd la possession de lui-même, et ne reconnaît pas les bornes qui lui sont fixées. Cette remarque est souvent vraie de l'individu ; elle l'est toujours quand il s'agit d'une nation. Prenons, par exemple, la branche touranienne, le plus avancé, le Finnois, qui a un sentiment si fin, si exquis de la mesure et de Tharmonie; eh bien, Castren lui-même, dans ses récits de voyages parmi les nations touraniennes, nous montre, jusqu'à l'évidence, que la croyance au charme exercé ou subi est le trait commun de toutes ces populations, les Finnois compris.

^ Le soma n'enivre point : ses propriétés sont toutes mystiques et idéales.

["Sote de C éditeur.) ^ Il importe de ne pas confondre, avec Textase matérielle et artificielle dont parle ici Dunsen, Pcxlase spontanée et toute spirituelle des prophètes liébrcux, des bardes critiques, des mystiques, anciens et modernes, etc. V. ci-dessus, pajros 18-10. Note de léditettr.)

Les prêtres d'une pareille Conscience de Dieu sont, naturellement, les hommes les plus inspirés. Là, point de savants, point de maîtres, mais seulement des hommes dont la parole a je ne sais quoi de surnaturel, et qui sont capables de communiquer aux autres les elTets qu'ils ressentent. Là, l'histoire ne joue aucun rôle et ne saurait satisfaire les sens surexcités ; cependanl la tradition y conserve religieusement certaines légendes épiques. La poésie lyrique prend seule son essor, et le drame revêt lui-même la forme de Tode.

La conscience politique du Touranien est nécessairement moins élevée que celle du Sémite et que celle de TArya. l^ne excitation subite transporte les hommes et les réunit autour du drapeau; Tépuisemcnt qui succède à l'exaltation les disperse; le gouvernement n'est qu'un despotisme sanglant, tempéré tout au plus par la violente intervention de corporations de soldats.

Pour nous résumer, nous pouvons dire que le Touranien est l'ébauche de l'Arya. Ce qui manque, en effet, au Touranien, c'est, pour ainsi dire, la consistance. La conscience qu'il a de Dieu et du monde flotte incertaine; mais, une fois mis en mouvement, il devient le marteau qui façonne, lorsqu'il ne brise pas. Bien que profondément séparé du Sémite et de TArya , il est cependant malléable aux influences qu'exercent sur lui ces deux races; le mahomélisme lui a été inoculé par les Arabes, le christianisme par les Aryas d'Europe.

Les Touraniens ont été refoulés en grande partie par la civilisation plus avancée des races voisines vers les contrées les plus inhospitalières, où la plupart d'entre eux passent une vie misérable et grossière, plongés dans un rêve sans lin^; mais ib peuvent, par le contact et le mélange des Arjas,

* Il parle de ceux des Touraniens qui ont gardé leur langue.

acquérir dans rhisloire une place importante, surtout comme peuple mélangé. Les Turcs Osmanlis, et plus encore les Finnois et les Magyars, en sont d'excellents témoignages.

Les langues touraniennes , à leur première période de développement, présupposent l'antériorité du système linguistique de la Chine ; de même, le celtique, reste de la première période du système linguistique des Âryas, présuppose Tan ériorité des langues touraniennes. C'est dans cette transition formée par les Touraniens entre les Chinois et le monde aryen que consiste leur importance historique ; c'est là ce qui leur assigne une place dans une étude telle que la nôtre. La Conscience de Dieu, au Pérou et au Mexique, comme dans la Polynésie et l'Afrique , n'est, jusqu'à présent, qu'une ombre, qu'un débris muet, qu'un assemblage confus, où il est difiicile de distinguer ce qui est en voie de formation de ce qui tombe en dissolution. Nous croyons que toutes ces religions (à l'exception, toutefois, des Sémites-Berbères * de l'Afrique septentrionale) ne sont que le résidu d'un Touranisme mêlé d'Aryanisme, et nous avons ailleurs donné les raisons de notre opinion. Mais toutes ces manifestations du Touranisme ne sont pas susceptibles d'une étude sérieuse et d'une histoire authentique, tandis que le Touranisme d'Asie est un des échelons du développement historique de l'humanité.

Nous croyons avoir montré que le Touranisme n'est pas un vain mot, une apparence passagère et fugitive, mais un fait capital dans l'histoire. Dans le premier effort que fait, vers la liberté, la Conscience de Dieu, l'excitation extatique est un élément qui doit trouver sa place; il viendra un jour où cet élément se modifiera, se transformera, aspirera à la mesure et adoptera une forme réfléchie. Tous les progrès à venir des religions vers cet idéal élevé se trouvent déjà

' Les Berbères sont-ils Sémites? N'flppartiennent-ils pas plutôt à la race de Cbani ? (Note de V éditeur. >

comme ébauchés dans la langue des Touraniens. Mais le Toaranisme tout entier a son fondement organique dans la civilisation antérieure, dans le Sinisme ^, à Tétude duquel nous allons passer.

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