ZOROASTRE
. Le phénomène que nous avons rencontré, quand il s'agissait de retrouver en Egypte la même Conscience de Dieu qu'en Mésopotamie, se présente aussi dans la haute Asie. II est certain aujourd'hui que le développement aryen de la langue et de la Conscience de Dieu dont Tlnde nous offre le spectacle, n'est que la croissance d'un rejeton transplanté de riran, de la Bactriane, quia poussé de profondes racines et s'est acclimaté sur les rives de Tlndus, absolument comme la Mésopotamie a produit dans la vallée du Nil une civilisation, une religion tout asiatiques. Il est tout aussi sûr que les monuments religieux qui nous restent sous la forme et dans la langue bactrienne primitives, nous ont conservé la plus ancienne croyance de ce pays. C'était un naturalisme sans mélange; ses monuments sont les Védas éclos dans le pays des Cinq Fleuves. Le premier événement authentique, dans la Bactriane même, est le refoulement de ce naturalisme par une religion morale ; les dualités, les contrastes naturels, formés par la lumière et les ténèbres, le soleil et l'orage, se convertissent en antithèses morales, et deviennent Topposition du bien et du mal. L'ancien vocabulaire religieux des Âryas est violemment refondu; les mots restent, mais revêtent un sens contraire à leur première signification, et le nom qui désignait les génies favorables sert désormais à qualifier les mauvais génies. Zoroastre donne aux génies du mal le nom des anciens dieux aryens, qui s'appelaient Devas, d'où le latin Deus, le grec Zeus, rÉtlier^; les divinités propices de ranti<|ue religion
* Et le celtique Din, Doué, Duw. [Soie de l'éditeur.)
CHEZ LES BACTRIENS DE ZOllOASTRE. 115
sont devenues les démons, et le nom du Voyant, du chantre sacré, du Kavis, signifie désormais menteur, histrion et jongleur.
Des légendes théogoniques de Tancienne Bactriane, il ne reste plus, dans la partie authentique du Yendidad, que l'histoire d'Ima (Yama, dans la langue des Yedas), le Soleil du soir, qui se transforme en Djemschid,le premier roi mythique de l'Iran.
L'émigration des Bactriens dans l'Inde remonte, comme ,% nous le verrons, beaucoup plus haut que la réforme de la croyance bactrienne par Zoroastre. Les chants védiques euxmêmes peuvent être en partie contemporains de cette réforme, mais, en général, ils sont les hymnes de l'ancienne foi, que repoussa Zoroastre ; la langue des Yedas est le plus antique monument de la conscience bactrienne ; si néanmoins nous commençons par Tétude de la religion de Zoroastre, c'est que le développement indien possède une harmonie, une unité qu^il faut se garder de détruire. La religion des pays de l'Indus en effet, se fond, pour ainsi dire, dans celle des régions du Gange et forme le brahmanisme, la véritable religion de l'Inde. Du brahmanisme sort Bouddha et tout le développement de sa doctrine, par Tétudc de laquelle nous terminerons notre travail sur la conscience de Dieu des Aryas asiatiques.
L'action de Zoroastre, par la hauteur de son but, par l'importance de ses résultats, ne le cède en rien ù celle d'Abraham ; c'est le grand pas que doivent faire tous les peuples imbus de légendes, de traditions mythologiques, s'ils ne veulent périr ; c'est la transition qui fait passer l'humanité du naturalisme primitif, de l'adoration du monde physique, au culte de l'Esprit, du monde spirituel et moral. Dans la religion naturaliste en question, la croyance se résume en ce que, reconnaissantes d'un culte fidèle et sincère, les puissances bienfaisantes de la lumière et du
jour, les divinités qui président à la révolution périodique des saisons, qui donnent la pluie et le soleil, sont fidèles à leur tour et propices à l'homme, et lui accordent une vie longue et prospère. Par la vertu de la conscience religieuse qui est innée à Thomme, des idées morales peuvent se rattacher à ce culte matériel, à celte adoration des forces physiques. La lumière et les dieux de la clarté sereine peuvent devenir des symboles du bien, du beau moral; Tordre immuable, la logique rigoureuse qui règne dans le monde visible peuvent être l'emblème du vrai. Toutelois, il reste encore un pas à faire, car jusque-là c'est le symbole qui a passé pour la réalité, qui a reçu les honneurs divins, tandis que la réalité, qui est Tesprit et la vie interne, n'a eu qu'un rôle accessoire et a été considérée tout au plus comme un reflet du symbole. Tant que cette erreur subsistera, tant qu'on proclamera la toute-puissance de la nature, au lieu de voir en elle le principe négatif, le principe qui s'oppose aux progrès ou même à l'avènement de la conscience spirituelle et morale, tant 4U<^ cet état de choses durera, l'homme, pour employer l'expression de l'apôlre, restera Pesclave des éléments aveugles, des forces brutes de la nature. L'esprit lui dit au contraire qu'il doit devenir le maître de ces puissances inconscientes, de cette nécessité sensuelle, qui l'obsèdent et cherchent à s'emparer de lui. Le bien et le mal, ce sont précisément la victoire ou la défaite de l'homme dans sa lutte avec ces éléments inférieurs. C'est là qu'éclatent ces durs combats, qui partagent Tâme humaine entre le respect craintif de la tradition naturaliste et les aspirations à la religion de l'Esprit. C'est ici que commencent les cruautés de Moloch, qui voit ses autels menacés d'abandon et en lave les affronts dans des flots de sang. C'est alors que se présentent, à l'esprit philosophique et réfléchi de l'Arya, les grands problèmes de l'humanité : d'où vient le mal, si c'est un Dieu
bon qui régit le inonde? comment le mal peut-il sortir de Dieu? comment le mal peut-il naitre sans Dieu? comment peut-il se maintenir contre Dieu?
Telles furent les pensées qui, sous le règne d'un prince historique du nom de Vistaspa, règne marqué au coin de la plus incontestable authenticité, entre vingt-cinq et plus probablement trente siècles avant notre ère, s'offrirent à un des esprits les plus puissants, à un des plus grands hommes que la terre ait portés, à Zarathustra (Zoroastre). Regardé par ses contemporains comme un impie, comme un athée, comme un factieux digne de mort, considéré, après quelques siècles, par ses propres sectateurs, comme le fondateur de la magie, par ses ennemis comme un sorcier et un jongleur, il fut cependant mis par Hippocrate au rang des grands penseurs ; Eudoxe, Platon, Aristote, virent eu lui le premier des sages de l'antiquité. L'indifférence dédaigneuse du siècle dernier le traitait de rêveur chimérique ou d'imposteur éhonté, lorsqu'un Français enthousiaste se mit, il y a quatre-vingts ans, à rechercher ses traces avec un éclatant succès. Il le prit pour un Persan contemporain du grand Darius, (ils d'Hystaspe, à cause du nom de Vistaspa. Cette confusion, causée par Tanalogie de deux personnages fort différents, ne s'est éclaircie que grâce aux recherches approfondies de la critique contemporaine.
La clef du rôle et des idées de Zoroastre nous est donnée, à ce qu'il semble, par un chant de onze strophes de trois vers chacune, qui est une profession de foi ollicielle et qui contient, si nous ne nous trompons, le premier exposé que fit de sa doctrine le réformateur, lorsqu'il parut devant les grands de son pays, rassemblés en réunion solennelle ; ce sont les quatre-vingt-quinze propositions de Luther affichées à la porte de Téglise de Wittemberg '.
* Ce chaiil est, à vrai dire, inconnu jusqu'à présent, biou que le texte on ail uté publié, accompagne de notes critiqucï( et de nombreux éclaircisse-
Figurons-nous une de ces collines consacrées aux solennités religieuses jdans le voisinage de Tantique cite de Bacira la Glorieuse, aujourd'hui Baikh, la Mère des villes.
De cette hauteur, nous dominons un plateau fameux, élevé de près de 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ce plateau va s'abaissant vers le nord et se termine en un désert de sable, dont Tincroyable sécheresse ne permet pas au fleuve du Bactre de se jeter dans TOxus, pourtant si voisin de lui; au sud, les rameaux de THindoukousch, ou du Caucase indien, élèvent vers le ciel leurs sommets, quelquefois hauts de 15,000 pieds. C'est de ces montagnes du Paropamise ou de lllindoukousch que sort le fleuve du pays, le Bactre ou Dehas, qui, dans le voisinage de la ville, se partage en des centaines de canaux et fait du pays tantôt un jardin fleuri, tantôt un champ fertile. €*est là le rendez-vous des caravanes qui viennent des montagnes ou y retournent. D'après une fort ancienne tradition, Bactra était un des trois centres où s'étaient établis les Aryas émigrés des régions du nord, et, grâce à la stabilité de son gouvernement, cette ville était devenue un foyer de lumières. C'est là que Zarathustra avait convoqué les grands du pays, afin de donner à la réforme qu'il avait conçue une sanction officielle dans le sanctuaire même de la foi nationale. C'est là qu'à la tête de ses prosélytes, de ses voyants, de ses prêtres, il somme les grands de s'approcher et de choisir entre la vraie croyance et l'erreur. D'après le chant auquel nous faisons allusion, Zoroastre se déclare disposé à conserver l'ancien symbolisme religieux, mais il ne consent à reconnaître à ce culte qu'une
mcnls. La prétendue traduction dWnquetil est un contre-sens perpétuel; elle n'a évidemment pas élé faite sur Toriginal, mais sur une traduction de l'originai dans la langue des Parsis; et Je traducteur parsi n'entendait, à n'en pas douter, absolument rien ni à l'ancienne langue de la Bactriane, ni au sens de cet hymne.
valeur emblématique; car le seul Dieu, pour lui, c est le Dieu du bien et du vrai, et le seul culte dont il puisse êlre l'objet, c'est celui de la pensée, de la parole, de l'action, c'est-à-dire de la pureté morale, de la véracité, de la vertu. Cette sorte de transaction ne doit pas nous étonner ; nous voyons, dans le même esprit, Fhymne d'ouverture du Rig-Veda décerner le titre de pontife suprême de la Divinité à Âgni, le Dieu du feu.
La tentative de Zoroastre fut donc de concilier le natu. ralisroe antique avec le spiritualisme nouveau ; de laisser au peuple les usages, les rites consacrés par la tradition, et, grâce à ces ménagements habiles, d'inoculer peu à peu à l'ancien symbolisme les germes d'une foi plus morale. Ces sortes de compromis ont souvent de fâcheuses conséquences ; Zoroastre ne les évita pas entièrement; là est la dllférence essentielle qui sépare Zoroastre d'Abraham. Abraham déclare une guerre impitoyable au naturalisme ; il refuse de capituler avec lui ; tous ses eiîorts tendent à le proscrire à jamais, et c'est ce qui lui assure une incontestable supériorité sur le prophète aryen. Mais ce n'est pas une raison qui doive nous faire douter de la probité religieuse de Zoroastre. Le contraste qui nous frappe entre sa doctrine et le naturalisme, témoigne de l'élévation de son esprit, et, ce qui est plus décisif encore, c'est Timporlonce qu'il attache à la véracité, signe infaillible à ses yenx do la vraie piété. Les résultats de sa doctrine parlent d'ailleurs assez haut ; la puissance et la gloire auxquelles l'Iran est parvenu, grâce à lui, déposent avec assez d'éclat en faveur de son œuvre.
Choisissez, s' écrie-t-il; autour de l'homme s'agite tout un monde de génies, les uns bons, les autres méchants : sans doute l'homme est comblé de tous les dons, de toutes les faireurs du ciel ; sans doute son esprit est entre les mains du Très-Haut, du Père des êtres purs, du Maître du monde.
qui est le seul Dieu. Mais le mal est aussi dans ce inonde un principe libre, indépendant ; il doit être dompté, il le sera ; mais ce triomphe du bien ne peut être assuré que par une rupture radicale avec le mal, que par l'adhésion de chacun au bon et au vrai. Choisissez donc la perdition ou le salut.
1 . Je communique à ceux qui s'approchent les sages maximes de l'Omni-Scient; je chante les éloges du Dieu vivant; je célèbre le culte du bon Génie, et je vois b vérité sortir de la flamme sacrée et prendre son essor élevé.
2. Écoutez la voix de la terre ; jetez sur le feu un pieux regard ; hommes et femmes, il nous appartient h tous de nous créer notre foi ! Réveillez- vous, anciens païens, et réunissez-vous à notre croyance.
3. 11 est deux Génies ; également libres, ils régnent sur la pensée, la parole et Taction; ce sont le bon et le méchant. Entre eux deux il faut choisir; choisissez donc le bon Génie.
4. Ce sont eux qui produisent, par leur opposition, toutes les actions humaines ; l'être et le non-être, le premier et le dernier, sont les effets de c.es deux. Les menteurs seront malheureux ; les véridiques seront sauvés.
5. Choisissez; vous vous préparez le plus terrible sort en prenant le Génie menteur et méchant ; ceux qui sont pour Âhoura-Masda, le dieu saint et vrai, doivent fidèlement Thonorer par la vérité et par de saintes actions.
6. Vous ne pouvez pas servir les deux Génies. Ceux qui doutent sont la proie d'un ennemi terrible. Choisissez le mauvais chemin, leur crie le Déva, et aussitôt la troupe des méchants génies se précipite et vient troubler cette vie de bonheur que les voyants vantent si haut.
7. C'est Armaiti, la mère du monde des corps, qui protège cette vie; elle la défend avec puissance, vérité et piété ; quant au génie premierné de la création, c'est toi, Masda.
8. Masda, lorsque la vertu tombe dans le malheur sur la terre, c'est toi qui viens à son secours ; tu donnes a l'homme pieux l'empire de la terre; tu punis l'homme sans parole dont la promesse n'est que mensonge.
9. Cherchons par d'assidus efforts k mériter cette vie bienheureuse ; ce sont les hommes pieux sur les traces desquels il faut marclier ; ce n'est que là où réside la vérité qu'il faut chercher le bonheur.
10. La sincérité seule défend l'homme du mal, déjoue les complots coupables; la perfection n'habite que sous le toit de la piété, de l'homme sage et véridique, dont la renommée proclame la vertu.
1 1 . Pratiquez donc les enseignements sortis de la Iwucho même de
Nasda, enseignements mortels aux menteurs , favorables à Thomme sincère ; c'est dans ces enseignements qu'il &ut chercher votre salut.
L'histoire et le sujet de ce chant s'expliquent facilement et sont indépendants de quelques difficultés de détail, de quelques débats entre traducteurs. La pensée exige quelques éclaircissements. C'est à un esprit aryen que nous avons affaire, à un esprit qui ne peut consentir à séparer le bien dp vrai, et qui, comme en témoignent toute la tendance et tout le développement de la doctrine de Zoroaslre, trouve ûe nouvelles formes pour les pensées les plus primitives.
L'exposition de la doctrine commence à la troisième strophe. Le mal est dans l'univers un principe primitif, une force qui ne relève d'aucune autre; il n'est question ici que de Thumanité ; mais l'expression est générale, et la croyance à un principe d'imperfection, de désordre, qui trouble l'harmonie de la nature entière, éclate dans les plus anciennes maximes de Zoroastre. Mais Âhriman n'est pas nommé: ce n'est pas une personne, c'est-à-dire que ce n'est pas une force éternelle. Il n'est que la puissance du nonétre dans les limites de Fétre fini ; il est donc destiné à succomber sous les progrès toujours croissants de l'être. Comme le dit la quatrième strophe, les deux Esprits se rencontrent et produisent l'Être et le Non-être, le Premier et le Dernier.
Le Premier et le Dernier constituent une formule qu'on retrouve sans cesse chez Zoroastre, et qui représente le contraste entre la vie terrestre, physique, et l'existence spirituelle, le commerce avec Dieu. Nous avons donc deux dualités, celle du physique et du moral, et celle de l'être et du non-élre. Cette dernière trouve sa solution dans Tantagonisme du bien et du mal; le mal, en effet, c'est le principe destructeur, c'est le non-être, c'est ce qui est pour ne pas ilurer, c'est ce qui forme la transition entre le fugitif et l'éternel. Même dans ce monde, le mal se relire progressive
mcnl devant le bien. C'est le moment de nous rappeler qu'aucun Ârya pur-sang ne peut séparer la n)orale pra* tique de la métapljysique spéculative; le bien et le vrai, la conscience et la raison sont pour lui synonymes, et la conscience trouve le bien en cherchant le vrai.
La strophe capitale est la septième.
Tout le monde connaît la prétendue doctrine de Zoroastre, c^ est-à-dire le magisme sous sa forme consacrée, la croyanfl^ à sept Âmschaspands, à sept saints immortels. D'où viem ce nombre mystique de sept? De ce qu'Âhoura-Masda, le dieu étemel et seul vivant, la source de toute vie, de tout être, ne serait qu'un être collectif, qu'une agglomération d'attributs. Une pareille conception est aussi absurde qu'étrangère au système de Zoroastre^ En effet, Âhoura-Masda est ridéal suprême de la personnalité de l'Être conscient, et en faire un composé multiple, un assemblage d'élémenls, c'est en détruire l'idée ; son essence est Tunité, incompatible avec toutes les personnifications d'attributs qui la mutilent. La vraie doctrine de Zoroastre, c'est que quatre génies assurent les pas de l'homme et le fortifient dans sa marche vers le but qu*Ahoura-Masda lui a fixé ; ce sont le Dévouement, la Puissance, la Vérité, la Noblesse du cœur. C'est d'abord Ârmaïti, un nom desYédas, et par conséquent plus ancien que Zoroastre, c'est TEspendarmad des Parses, qui a fini par se transformer en Sapandomad. Plus tard, celte divinité a pris le nom d'enfant, de fille d'Ahoura- Masda. Elle représente l'abnégation, le renoncement, la victoire sur l'égoïsme, l'adhésion à la volonté divine, adhésion qui nous fait nous oublier nous-mêmes, appeler de tous
' Nous croyons que les Amschaspands étaient originairement les sept Asouras des Aryas primiliCs, divinités antérieures aux Dévas, groupe de forces divines à la fois un et multiple, que Zoroastre concentre dans le gnmri Asoura ou Ahoura-Mazda, dans le Dieu vraiment un, en lui subordonnant les autres comme de simples archanges, ses créatures. {Noteâe Védileur,)
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nos vœux le triomphe de Dieu sur le principe du mal. Ce renoncement spontané, cette abnégation entière, sont la première condition de la vertu. De Tabnégalion vis-à-vis de Dieu on est arrivé à Tabnégation vis-à-vis des ministres de Dieu ; c'est ce qui explique comment les disciples de Zoroastre ont si passivement supporté le joug de la théocratie.
Comme c'est ce principe de dévouement qui explique la création, nous ne devons pas nous étonner si Armaïti est quelquefois conçue comme la matière. Descendons un degré plus bas, et nous arrivons à la conception qui fait d'Ârmaiti la terre, et c'est là l'origine du système qui transforme les Âmchaspands en éléments ; cette absurdité ne pouvait plus être dépassée que par Topinion des Parses et de quelques érudits modernes, qui fait durer la création sept jours personnifiés dans ces mêmes Amschaspands. Il va sans dire que toutes ces excentricités spéculatives sont étrangères à la doctrine de Zoroastre.
Voici maintenant les résultats fondés sur Tétude de la philologie et de l'histoire. Armaïti précède incontestablement les trois divinités sœurs, dans la société desquelles elle vient apporter sa protection aux hommes sincères et pieux. Ces trois divinités sont devenues le troisième, le quatrième, le cinquième Amcbaspand. IjCs noms ont gardé leurs radicaux et n'ont fait que modifier leur forme: mais quel est leur sens primitif?
Le premier des trois compagnons d'Armaïti se nomme Kschattra-Vairya, la puissance exti^aordinaire, qui est devenue le fameux Schah-River des Parses.
Le second s'appelle Acha, la Vérité ; c'est le Ardi-Behescht des Parses.
Le troisième est Vohu-Mano, d'où est sorti plus tard Bahman; ce mot signifie la bonté, l'honnêteté, la piété.
Ainsi, celui qui, déclarant la guerre à son égoïsmc.
m CONSCIENCE DE DIEU
s'abandonne à la volonté de Dieu, celui-là reçoit la puissance terrestre, la force, la propriété; cette terre, avec tous ses biens naturels, est ou sera l'apanage de Tbomme de bien. Cette conception respire à travers Toeuvre entière de Zoroastre, comme à travers TAncien-Testament : « Ils seront les maîtres du royaume de la terre. »
Armaïti et son cortège sont en quelque façon des médiateurs entre la vie terrestre et Texistcnce du ciel ; mais leur puissance serait incomplète, leur influence trop bornée, sUls ne s'associaient deux génies capables de suppléer à leur insuffisance : la Perfection et rimmortalité.
Ilaurvatat : le Tout, d'où est sorti le sixième Amschaspand des Parses : Khordad.
Ameretat, l'Immortalité; le septième Amschaspand des Parses : Amerdad.
Nous voyons ici que toute la doctrine des Amschaspands n'est qu'un malentendu. Le système de Zoroastre est d'une clarté qui n'a d'égale que sa profondeur morale ; c'est une conception originale, un fait capital dans l'histoire du développement aryen.
Bien que les Parses fondent, sur le neuvième vers do chant cité plus haut et sur les commentaires dont il a été Tobjet, la doctrine attribuée à Zoroastre sur la résurrection, il n'est pas le moins du monde question de cela chez Zoroastre. Ce qui se trouve dans ce chant, comme dans une infinité d'autres passages, c'est la doctrine qui proclame l'immorlahté de 1 esprit, c'est-à-dire de l'homme de bien. Dans Zoroastre, il n'y a qu'une contradiction, et encore n'est-elle qu'apparente ; les rapports de la matière et de l'esprit ne sont pas nettement établis. Ici l'esprit s'appelle le premier né, le premier vivant ; c'est le nom que lui donne un ancien psaume. Ailleurs, la vie de l'esprit, la yie céleste et divine, devient la vie dernière et définitive. Oui, en apparence, c'est bien la vie terrestre, avec ses luttes et ses sou-
cis, qui commence, et c*est au terme que se trouve la vie sans nuages et sans amertume; mais, dans le monde abstrait de la pensée, la création idéale de Tesprit précède la matérielle, parce que toute forme visible exprime, et par conséquent présuppose une pensée. Nous nous abstiendrons d'approfondir davantage cette question, car nous ne sommes pas aujourd'hui mieux préparés qu'à l'époque de Zoroastre pour en entreprendre la solution. On a entassé làdessus assez de rêves et de chimères : notre science consiste à savoir que ce ne sont que des rêves.
Quelque scrupule qu'on doive se l'aire d'attribuer à Zoroastre des maximes ou des doctrines émanées de ses élèves, il existe des fragments où Ton peut puiser des éclaircissements utiles sur le chant authentique que nous avons cité. Ils nous apprennent que ce chant a sans doute une importance essentielle, en ce sens qu'il proclame et résume nn grand événement public, mais que, comme profession de foi, il se perd entre mille autres de même valeur parmi les Gathaz. Que Zoroastre en soit Tauteur ou seulement l'inspirateur, ces hymnes sont empreints d'un commun cachet de grandeur originale; Zoroastre n'est pas un magicien téméraire, qui s'élève au-dessus de l'humanité ; c'est un voyant qui proclame la volonté de Dieu, instruit par d'infatigables réflexions, par l'activité sérieuse d'une longue vie. En voici un autre fragment :
Dieu vivant, réponds-moi, permets-moi de connaître la vérité.
<x>mment Dieu a-t-il mis au monde le premier nourrisson du ciel?
0 Dieu sacré, ô Masda, n'cs-tu pas le- siège de toute vérité ?
Dieu vivant, réponds-moi, permets-moi de connaître la vérité.
(Jui est le premier père de la vérité, qui créa le soleil et les étoiles ?
(^i préside à Paccroissement, h la décroissance de la lune? Masda, je
voudrais bien le savoir.
Dieu vivant, réponds-moi, permets-moi de connaître la vérité. Qui soutient la terre et les nuages au-dessus d'elle? qui créa IVau. les
arbres, les prairies ?
Qui donne des ailes aux vents et aux tempêtes, et qui couvre le
inonde de sa protection ?
Dieu vivant, réponds-moi, permets-moi de connaître la vérité. Qui créa la lumière et la chaleur sereine, le réveil et le sommeil ? Qui enseigne jour et nuit au sage à rester fidèle à son devoir ?
Nous y retrouvons la même conception. Les questions qu'y pose l'esprit inquiet de connaître son origine émanent d'une foi vive, et non du scepticisme. Le bon Génie a créé la terre ; c'est lui aussi qui la soutient, et dont la présence secourable dirige et gouverne Tunivers. Les ténèbres racontent sa gloire aussi bien que les astres ; le froid et le chaud célèbrent sa bonté.
Telle est la croyance de l'homme de bien, croyance qui lui est inspirée par l'Esprit tout-puissant. L'univers est à DieUf Dieu est dans l'univers ; l'homme de bien est la plus complète manifestation de Dieu.
Ainsi, dès la haute antiquité, dans l'aryanisme, l'Esprit est regardé comme un principe divin, seul digne d'adoration ; mais cet Esprit n'est pas seulement pour les Bactriens le principe du vrai ; il est aussi l'idéal du bien. Ce sont ces deux attributs qui font de lui le souverain sage, l'auteur de toute sagesse humaine. Or, le culte des dieux de la nature s'oppose à celte religion toute spiritualiste, et c'est ce qui fait regarder les dieux du naturalisme comme des génies hostiles qu'il faut combattre et dompter. La nature est le grand-prétre de Dieu, mais elle n'est pas Dieu ; ses symboles sont dignes de respect, mais en tant seulement que l'Esprit les spiritualise et leur attache une valeur, une portée morales. Ces symboles ne sont rien sans l'Esprit; c'est lui qui est le maître, le juge; à lui de les anéantir, si bon lui semble.
C'est le bien qui doit triompher en ce monde; il triomphera, mais non sans une lutte énergique. La vérité, soit dans nos rapports avec nos semblables, soit vis-à-vis de
CHEZ LFS BAGTRIËiNS DE ZOROASTRE. 125
nous-mêmes, est la pierre de touche de toute piété. Ainsi, déjà ici, la vraie piété se mesure à la vertu morale, à Tamour constant, à la passion inaltérable du bien, et non à des rites extérieurs oa aux œuvres accidentelles d'un enthousiasme passager.
Voilà bien l'esprit de Taryanisme, non-seulement dans son côté pratique, mais aussi au point de vue de la spéculation, de l'abstraction métaphysique. L'identité du vrai et du bien, de la conscience et de la raison, cette fusion puissante de la métaphysique et de la morale, expliquent Tinfluence capitale exercée par Zoroastre depuis bientôt cinq mille ans sur TÂsie orientale.
De la Bactriane, cetle doctrine passa en Médie. C'est là un fait incontestable ; les Mèdes ont eu la langue de la Bactriane et la religion de Zoroastre. Ils ont fait plus, ils ont propagé au loin cette religion. Suivant la tradition antique, un roi des Mèdes^ qui portait le nom de Zoroastre, conquit, en 2234, la capitale du monde sémitique, Babylone, où le vrai magisme se mêla bientôt avec la sagesse chaldéenne, et s'altéra par cet alliage S Ensuite nous voyons les Perses paraître sur la scène de l'histoire, grandir dans la croyance de Zoroastre, et mériter ainsi les éloges unanimes de l'antiquité. Gloire éclatante, plus que durable, car, un demi-siècle à peine après la fondation de l'empire des Perses, le despotisme et la corruption efféminée de l'Orient étouffaient déjà chez eux ces germes du spiritualisme primitif.
Ainsi s'abâtardit la religion de Zoroastre ; ainsi les ténèbres s'épaissirent autour de cette croyance à l'ordre moral. Comment une nation peut-elle réellement croire au triomphe du bien et du vrai sous le despotisme d'un Dcjo-
' Ce ii*esi pas seulement avec la sai^csse chaldéennc que le magisme se mêla lians Babylone, mais avec une Iradilion plus primitive, celle des Couschiles, de la Babylone de Nemrod et des Oannès. [Note de VédiUur.)
126 GONSGlËiNGE DE DIEU
ces OU d'un Xerxès? Aussi sous Artaxerxès voyons-nous tout à coup des cultes d'un esprit tout contraire à la doctrine de Zoroastre faire invasion dans la Perse.
Celte doctrine, nous l'avons dit, étjaiit pure ; mais elle avait eu ses faiblesses et ses ombres. Il eût été digue de cet apôtre de Tespnt de repousser loin de lui tout symbolisme naturaliste, tout mysticisme magique. Pour cela il fallait uu grand courage, le courage des premiers chrétiens. Abraham avait eu ce courage, et c'est ce qui l'élève au-dessus de son grand contemporain aryen. C*est ce qui a fait d* Abraham l'élu de Dieu, tandis que la religion de Zoroastre s^est absorbée dans le culte du feu et dans les formules de magie. Les concessions à la superstition populaire, après avoir altéré tout d'abord la pureté du système, ont fini par ruiner entièrement l'œuvre de Zoroastre'.
Nous ne connaissons pas exactement la part personnelle que prit Zoroastre au vaste développement de sa religion ; son histoire et sa destinée nous sont inconnues comme les luttes inlérieuresquil eut à soutenir. Nous savons seulement que sa secte, d^abord persécutée, s'étend déjà vers l'ouest avec une rapidité prodigieuse quelques années plus tard, probablement environ trente siècles avant notre ère, et fonde deux empires, le premier en Mcdie, le second, dans le cours du vingt-troisième siècle, à Babylone'.
C'est vers cette époque aussi que doit tomber l'émigration forcée des partisans du naturalisme antique vers le pays de rindus. Ils y trouvèrent les Aryas déjà en pleine possession du pays, car les plus anciens émigrés avaient quitté la Bactriane avec la bénédiction d'Ormuzd.
Les disciples de Zoroastre n'ont pas su résister au despotisme ni à la superstition, ces deux grands mensonges,
* Elle se relève noblement aujourd'hui parmi les restes de ses fidèles dans rinde. {Noie de rédileur.)
^ Cette conquête de Babylone est fort discutable. {Noie de l'éditeur,)
CHEZ LES DACTRIENS DE ZOROASTRE. l!27
fléaux de rhumanité, qui désolent PÂsie depuis des milliers d'années ; mais la personnalité de Zoroastre n*a rien à faire avec la dégénération de sa doctrine. Que les strophes suivantes nous servent de témoignage de son génie :
Gelai qui tout d'abord a créé de sa propre lumière la foule innombrable des astres célestes, celui-là tira de sa raison la yérité qui est le fondement de la vertu. 0 Génie sage, toi qui restes toujours le même, immuable, fais triompher la vérité.
Cest loi, sage Masda, toi le premier de tous, que je regarde comme le maître suprême de la nature et de Tesprit; oui, je t'ai aperçu avec les yeux de l*esprit, j'ai trouvé en toi le père de la vertu, c'est toi que je regarde comme l'essence du bien, comme le créateur, comme le passage de toute vie.
(Test en toi que repose la terre sacrée, en toi que s'est formé avec tant de sagesse le sein de la terre : Esprit vivant, ô Masda, la terre suit lu route que tu lui as le premier jour montrée ; elle récompense d'une large moisson le laboureur qui la travaille, et refuse ses faveurs à celui qui la néglige.