‹ Dieu dans l'histoireChapitre 22 sur 157 · DES VÉDAS · texte numérisé non relu

DES VÉDAS

qiions Tépilhète de Jumeau quî s'attache sads cesse à lui. Le soleil, qui nous éclaire ici, éclaire ailleurs les bienheureux. C'est là quMls sont assis autour delui, sous Tombre épaisse d'un arbre luxuriant, au bord de frais ruisseaux, dans une éternelle tranquillité. Ce tableau nous rappelle Cronos dans File des bienheureux, et un rapprochement de même nature se présente à nous à la lecture de Tode de Kasyapa :

Dans le monde immortel où brille Téclal impëiissable du soleil, Cest là, lama, qu*il faut me transporter; lÀ où règne lama, où sont les plus profondes retraites du ciel, Où dorment les fleuves majestueux, ohl permets-moi d'y vivre éternellement.

Dans h triple voûte du ciel, où Ton vit, où Ton s'agite à plaisir, Oii sont les espaces inondés de lumière, ô laisse-moi y vivre éternellement.

Où résident le désir et le vœu, où demeure le soleil rayonnant. Où est le bonheur et la plénitude, oh ! laisse-moi y vivre éternellement. Où règne le plaisir et la joie, où la passion et le ravissement, Où tous les vœux sont exaucés, oh ! laisse-moi y vivre éternellement.

Les ancêtres qui y vivent bénissent et protègent Vhommc pieux, lui donnent la richesse, la force et la puissance, comme les génies des anciens Étrusques, comme les dieux Pénates des vieux Romains.

Ce sont deux chiens tachetés, ayant chacun deux têtes, qui conduisent les âmes sur la sombre voie, ce sont les chiens de Sarama. Le coupable doit redouter leurs morsures, mais ils conduisent l'homme juste vers lama, sous la protection des dieux. Nous reconnaissons, dans ces deux chiens, le crépuscule du matin et du soir, cette obscure clarté qui flotte entre le jour et la nuit, la transition entre la sereine lumière qui règne sur la terre et la sombre obscurité des enfers.

Cest ainsi que s'explique la double pensée que nous rencontrons sans cesse dans ces chants des sacrifices. Les sacrificateurs disent au mort :

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ÉWte sur la droite les deux chiens, couvée de Saraïua, et avance sans crainte vers nos sages aïeux, qui. réunis k lama, vivent dans une heureuse gaieté ! lama, protégc-le, défends-le contre la dent des chiens, tes gardiens vigilants; sauve-lui la vie et donne-lui le bonheur.

Quel est donc le charme secret qui a pu retenir dans les liens du naturalisme un peuple aussi spiritualiste, d*une piété si élevée, d*une foi si pure? Qu'est-^^e qui a pu, durant de longs siècles, l'assujétir à une oisiveté honteuse? Qu'est-ce qui a produit la décadence profonde de sa conscience religieuse, de toute sa vie sociale et domestique?

Ce ne sont certainement pas les seules influences physiques : le passage du Sulledje, Tentrce dans une région plus méridionale, dans un climal amollissant. Quoique nous ne puissions nier Taction énervante des climats chauds sur les races aryennes, nous n'en somnoes pas réduits à attribuer exclusivement à une cause tout extérieure Taffaissement de ce qu'il ; a de plus élevé dans l'homme. Nous avons devant- nous trois faits capitaux dont le concours devait fatalement amener cette ruine morale de l'Inde : ce sont le nihilisme spirituel où Sakhya-Mouni (Bouddha) trouva son peuple, la superstition ridicule où était tombée la religion, l'effacement du sentiment de la personnalité, de la responsabilité morale ; en d'autres termes, le panthéisme, la théocratie, le despotisme.

Lorsque l'esprit a conquis la conscience des rapports directs qui l'unissent à Dieu, il a besoin de voir sa croyance prendre un corps, se réaliser autrement que par des symboles officiels, que par des rites sacrés. Il faut qu il voie le divin sur la terre, ou bien, après quelques générations, sa foi s'égare et s'éteint. La forme la plus vive, la plus séduisante de cette irréligion, c'est un panthéisme spéculatif effréné. Ce panthéisme ôte nécessairement tout corps à la réalité, paralyse la force morale, la volonté d'exé* cuter le bien, de combattre le mal.

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Cest dans un panthéisme de cette sorte que devait inévitablement tomber une nation aussi intelligente, si on la retenait trop longtemps dans ce naturalisme que Zoroastre s'était efforcé d'étouffer au nord des montagnes hindoues. Mais pourquoi a-t-elle permis qu'on Ty retint? Les nations sont responsables d'elles-mêmes, quand elles se laissent détourner de leur mission par les despotes sacerdotaux et mililaires, auxquels toute religion de Tesprit répugne et doit naturellement répugner. Quoi qu'il en soit, c'est ce despotisme, imposé pendant des milliers d'années à la conscience humaine, qui explique la gigantesque tragédie dont Tlnde a été le théâtre.

Les chantres aryens formèrent peu à peu une corporation, une caste sacerdotale ; les Voyants portèrent bien encore leur nom, mais, d'inspirés qu'ils étaient d'abord, ils étaient devenus des sacrificateurs, et plus ou moins des jongleurs. C'est être jongleur, en effet, que d'attribuer à des pratiques extérieures une verlu magique, et dix fois jongleur, que de prêcher la foi à ces pratiques comme l'essence de la religion. Ces jongleurs imposaient leurs inventions, leurs mensonges, à la conscience populaire ^ L'histoire des Hindous se partage (ils l'ont eux-mêmes trcs-judicicusement remarqué) en quatre dynasties princières, dont les trois dernières disputent aux brahmanes la domination de l'esprit public, et en trois interrègnes de plusieurs siècles, pendant lesquels l'esprit recouvre quelque liberté.

Nul doute qu'un panthéisme rêveur ne se trouvât déjà en germe dans la foi des premiers temps, de ces temps passés aux bords du fleuve sacré, et dont les Yédas sont le monument authentique : je n'en veux pour preuve que ce chant d'une si grande beauté poétique :

* Ceci est pcut-H^tre sévère ; car le genre humain a cru sincèrement A la VfrtUf à V efficace des paroles, des formules, en un mol, à la magie.

{Note de l'éditeur.)

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' ?1i CONSCIENCE DE DIEU

U QUESTION DU PERSEQA.

Il n'y avait ni être, ni néant, ni éther,

Ni cette tente du ciel.

Qu'est-ce qui aurait enveloppé (ce qui n existait pas) ? Où se cachait ce

qui est caché ?

Était-ce dans les flots? était-ce dans rabîme?

Il n'y avait ni mort, ni immortalité,

Ilicn ne séparait la nuit obscure du jour lumineux :

Le Tout, indivisé, respirait seul; en lui rien ne respirait.

C'est là tout ce qui était.

Les ténèbres le couvraient, semblable à un océan que lien n'éclaire : Ainsi le Tout était profondément caché dans le commencement. Enveloppé en lui-même, Il naquit, grandit par la vertu de sa propre clialeur.

L'Amour, le premier, pénétra le tout, L'Amour, ce premier germe de l'ardeur intellectuelle : Aiéditant dans leur esprit, de sages Voyants Sentirent cet antique lien qui rattache l'être au Aéant.

Ce rayon que les Voyants virent partout,

Ëtail-il dans Tabime, était-il sur les hauteurs?

Le semence fut jetée, des forces na(|uirent;

La nature gisait ici-bas, la-haut était l'acte et la volonté.

Qui donc le sait? qui donc l'a jamais proclamé, Le point d'où jaiUit la vaste création ? Les dieux vinrent plus tard qu'elle.

Qui donc peut savoir d'où elle vint?

Lui seul de qui elle vint, la vaste création. Soit qu'il la créât lui-même, soit qu'il ne le fit point, . Lui qui regarde du haut du ciel.

Lui le sait en vérité, — ou lui-même ne le saurait-il pas?

Ces pensées ne furent point un fruit isolé de la contemplation poétique : nous les retrouvons sous forme métaphysique, comme réponse aux grandes questions de Torigine du monde, de rinlorvention de Dieu dans le monde, du rapport

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de la vie individuelle avec la vie universelle. Le passage suivant du Samavéda, qui appartient, comme le dixième livre du Rig-Véda, au dernier âge de Tlnde antique, mon* tre le passage du naturalisme primitif des Yédas à la philosophie indienne :

Le Brahma Fut enfanté le premier, avant le commencement des âges. C*est du Brahma que s'est déployée la brillante lumière. Le premier et le dernier échelon de Tètre lui appartiennent. L'esceoce de Téire et du non-être n^est révélée que par le Bralima.

Qu'avons-nous ici? Est-ce Brahrna, le dieu suprême des brahmanes, ses prêtres? Non, c'est seulement le Brahma (neutre), une abstraction qui appartient tout entière à la vie idéale, qui n'a pas ses racines dans la tradition historique, mais bien dans un ancien rite de la religion védique. û valeur de ce root est tout abstraite, et il finit par acquérir le sens d'absolu et d'éternel.

Le commencement de la période brahmanique est séparé par 1500 ans au moins de l'époque de Bouddha. Ce sont ces quinze siècles qui virent se former la littérature sanscrite, d'abord comme langue vivante, ensuite comme langue exclusivement savante, et c^est la même période' que signale l'entier développement du brahmanisme.

Kous voyons ce système, avec ses castes étroites, ses ablutions sans fin, ses expiations, ses sacrements, former peu à peu une religion toute nouvelle, puis s'engourdir insensiblement pour se relever encore une fois avec un fanatisme passager après le triomphe du bouddhisme. Une lutte sanglante s'engage au huitième siècle de notre ère; le brahmanisme remporte la victoire dans Tlnde proprement dite, pendant que le bouddhisme se maintient aux extrémités de rinde et devient, chez les populations touraoiennés de la haute Asie et de la Chine, la religion dominante de trois cent millions dMiommcs.

Quelle étail; la conception que se formaient de Tinter* vention de Dieu dans le monde les Indiens brahmaniques? C'est la seule queslion qui doive ici nous occuper. Mais il est impossible d^entrer dans cette étude avec succès, si Ton perd de vue les deux points que voici :

D*abord il faut savoir que le brahmanisme est plus encore le contre-pied que la continuation de la Conscience védique de Dieu. Ce sont des dieux (out nouveaux, d'une valeur métaphysique inconnue jusqu'alors ; nous voyons s'élever devant nous tout un panthéon, avec Brahma, Vischnou et Siva, sur la trinité une et indivisible desquels on a construit tant de systèmes chimériques. Pour dissiper tous ces fantômes, il faut, avant tout, rétablir le vrai cadre historique du développement indieu et nous efforcer d'en reconstruire la rigoureuse chronologie.

Ensuite il sera nécessaire de se rappeler ce que nous avons dit, dans Tintroduction de cet ouvrage, sur l'idée qu'il fallait se faire des rapports du panthéisme avec la Conscience de Dieu naturelle et saine. Le panthéisme proprement dit est entièrement inconciliable avec la personnalité morale. Mais, dans une période de décadence, il peut devenir pour les peuples un point d'appui et un refuge contre le matérialisme superstitieux dans lequel tombe fatalement toute rehgion bâtie sur des documents purement liistoriques, dès que la conscience de Tunité divine s'affaiblit et s'éteint.

Aussi, l'élément panthéiste, après la ruine de la liberté, après la décadence du sentiment de la personnaUté, devait prendre peu à peu le dessus dans l'Inde. L'entraînement vers le panthéisme signale toutes les époques d'abaissement, de dissolution sociale.

Après la période de la religion naturaliste, après l'ère des Védas, rinde aurait eu besoin d*une reUgion nouvelle plus spirilualiste, plus morale, d'une réforme semblable a celle

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de Zoroastre, sauf le magisme. A cctie seule condition le sentiment de runité de TEsprit pouvait s'c'purcr, s*éclaircir; sinon, devait commencer un dcvclopprment maladif, complexe el obscur. Tout ce que peut faire la philosophie en pareil cas, c'est de favoriser le développement de la mythologie, ou bien de recouvrir l'ancien culte d'une couche de panthéisme ou de théisme. Dans Tlnde, la philosophie de la plus grande partie des brahmanes a dérivé tout d'abord au panthéisme et s^est perdue dans un abinie de subtilités logiques et métaphysiques. Une autre école brahmanique, plus restreinte, neA arrivée qu'à un vague et vide déisme. Quant à la masse des populations de Tlndus, plongées dans une indifférence profonde ou dans une absurde superstition, leurs dieux sont une espèce de mélange, de compromis entre les anciennes divinités du naturalisme et les monstres confus de la philosophie brahmanique.

LE BRAHMANISME ET SA l'UI LOSU IMI I E

Ne méconnaissons pas la profondeur de l'idée d'où sort le brahmanisme, et qui se manifeste d^abord par le brillant essor de la mythologie, par un remarquable élan poétique, par des systèmes philosophiques abstraits. Mais gardonsnous toutefois d'assigner à ce vaste développement un rang élevé dans l'histoire du sentiment de Dieu dans le monde. lÀ où la réalité est considérée comme rien et l'existence comme un mal, IMiistoire de ce sentiment n'existe plus, à vrai dire. Les grandes pensées qui s^a^^'itent encore dans de pieux esprits appartiennent à Tnispiration de Tâgc antérieur. Tout le reste n'est que le jeu stérile des intelligences perdues dans un monde de chimères. Tel est Tétat de cette

grande période du brahmanisme, pour laquelle l'Allemagne a professé un enthousiasme sans bornes, tandis que l'Angleterre a le plus souvent méconnu la profondeur première de Vidée brahmanique. Tout cela n'est qu une ivresse mystique et qu'un vain rêve. — Oui, mais c'est le rêve d'un peuple noble et intelligent, qui, enfermé par une impitoyable théocratie dans les limites étroites d'une religion surannée et superstitieuse, dégradé par des dynasties voluptueuses et cupides, 6nit par perdre le sentiment de l'ordre moral, de l'intervention divine dans le monde, et tombe enfin, de la domination de ses deux tyrans, spirituel et temporel, sous le joug de la conquête mahométane.

Le panthéisme amena une double corruption. H corrompit, d'une part, l'esprit national del'aryanisme et tout ce qu'il y avait de primesautier, de naïf et de vigoureux dans Tancienne religion ; de Tautre, il énerva la saine philosophie. Il revêtit de formes polythéistes Tidée spiritualisle qui est au fond de cette philosophie, et, en même temps, pour flatter les instincts populaires, il consei'va les anciens hymnes adressés aux dieux du naturalisme, auxquels personne ne croyait moins que les inventeurs des nouvelles idoles panthéistiques. Il n'y a donc pas seulement erreur, il y a mensonge dans ces combinaisons hétérogènes du brahmanisme. Bientôt, les brahmanes n'entendirent plus rien à la langue des Yédas, qui avaitpassé, par une série de transformations, du sanscrit au pâli. Ils comprenaient encore moins désormais les idées qui étaient au fond des croyances instinctives des premiers Voyants,

La tendance de la race aryenne, restée profondement spiritualiste en dépit de tout, ne pouvait se contenter de ce culte barbare et abstrait à la fois^ de ces incarnations symboliques. Elle aspirait à une idéalité plus élevée ; elle provoqua la naissance d'une philosophie qui avait ses racines dans la période védique de la Conscience de Dieu . Cette philo-

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