Philosophie 8a\kht
Lo seul document authentique que nous ayons sur ce système, est jusqu'à présent le Sankhya-Karika, publié en original et commenté par Colebrooke, ensuite traduit par Windischmann, Lassen et Wilson. C/est un résumé trèsconcis, très-condensé, mais très-fidèle des œuvres des premiers disciples et apôtres de Kapila, le fondateur.
Pour saisir la conception fondamentale de cet étonnanl petit livre, il faut bien constater les quatre points suivants :
L'esprit individuel (Pouroucha), l'homme, se distingue de la nature. Or, la nature a une double face; soit qu'on la considère comme forme, comme apparence (Prakriti), soit qu'on la regarde comme la racine, comme le fond c^chc sous cette forme (Mouia-Prakriti). Chaque esprit taille dans la nature ce qui lui agrée et se forme ainsi un corps. La tic coRsiste dans Talliance du corps et de Pâme. Mais cette alliance est, à vrai dire, l'association du paralytique et de l'aveugle, car Tesprit ne saurait pénétrer directement le fond (le la nature, et n'entre en rapport avec elle que par la forme dont un lambeau l'enveloppe. La nature est sans conscience, sans.connaissance; elle n'a pas de but personnel; elle ne fait que servir à l'esprit, sans savoir à quoi elle sei*t. Cependant toute la création repose sur cette combinaison, sur cette coopération. La fin de la vie et de toute activité de la créature, c'est le perfectionnement de l'esprit^ c'est la délivrance de la nature par l'esprit. L'esprit assiste comme témoin à toute la vie de la nature ; son action n'est qu'appa-
DU BRAHNAMSME. 155
rente, son instinct est de jouir de la nature, puis d'en reconnaître le néant. Ce sentiment est le seul vrai ; il mène à la délivrance ; grâce à lui, les facultés raisonnables arrivent à Pempire. Dès que le néant de la nature est reconnu, le but de la vie est atteint. L^alliancede Tespritet de la nature peut subsister quelque temps encore, mais la nature n'a plus d'attraits, plus de puissance, et laisse Tes- [irit en paix ; elle se retire comme la danseuse après le spectacle. Ainsi, la fin de Tesprit, c^est de se délivrer de la nature et de délivrer en même temps la nature elle-même. Cette fin doit terminer la série des existences; Tesprit, arrivf'* à sa perfection, n^est plus assujetti à renaître.
Il est évident que le principe moral est ici singulièrement effacé, ainsi que la conscience du monde moral. Ce principe n'a pas totalement disparu : parmi les facultés qui se développent dans Thomme, grâce à Talliance de la nature et de Tesprit, la faculté morale est expressément iiidi(|uée ; la justice et Tinjustice forment la première des antinomies qui s'y rapportent. Mais on fait, dans ce système, une beaucoup plus large part à la connaissance du vrai qu au sentiment du bien ; la conscience morale n'y apparaît que sur l'arrière- plan.
C'est la capitale, mais unique objection à faire à la philosophie Sankhya, du moins d'après ce que nous en connaissons jusqu'à ce jour. Elle est tout aussi peu athée que la doctrine de Bouddha. Elle nie, aussi peu que la philosophie Védanta, l'existence de l'esprit, qu'elle reconnaît conune distinct de la nature.
Elle reconnaît même d'une manière éclatante Tunité de Tesprit humain , puisqu'elle fixe pour tous les esprits un seul et même but, la justice et la connaissance. Le document dont nous parlons proclame même explicitement cette unité et lui oppose la diversité de la création dans tout ce qui n'est pas humain. Nous, soutenons donc que ce système.
loin d'enseigner le néant de Tesprit, proclame au contraire son éternelle durée et fait de lui le principe de la création tout entière. Comment peut-on qualifier d'alliée une philosophie qui traite l'esprit individuel comme une unité simple et indivisible? D'après l'idée fondamentale de celte philosophie, si Tesprit cessait d'exister, la création tout entière périrait, car la création n'a pas d'autre but que de réaliser l'esprit. La personnalité réside dans chaque esprit, et non dans ce que l'esprit emprunte au grand Tout, à la source commune des esprits. Il en résulte que tout ce qui n'est pas sorti de la nature ne peut périr ; or, comme Tesprit n'en émane pas, la vie de l'esprit n'est pas soumise à la loi de mort.
Nous avons dû réhabiliter la philosophie Sankhya du reproche d'athéisme qu'on lui a ftalà propos adressé. Est-ce à dire qu'elle soit irréprochable ? Nullement, et, si la partie spéculative du système nous semble à couvert contre toute attaque sous ce rapport, nous jugeons désespérant le côté pratique, renseignement moral. Suivre cette doctrine ferait de toute la vie une lutte amcre, une longue souffrance.
L'école dont nous parlons a sans aucun doute précédé le bouddhisme. Elle contient, en efTet, tout le fondement spéculatif de la religion de Bouddha. Ceci nous prouve déjà la fausseté de l'opinion accréditée sur Bouddha, opinion complètement inconciliable, comme nous espérons le prouver plus loin, avec les documents les plus authentiques qui nous restent du bouddhisme. Kapila, du reste, était un philosophe, Bouddha un saint contemplatif. Enfin, pour ce qui concerne la forme de la doctrine Sankhya, à en juger par nos trop insuffisants monuments, elle est extrême* ment imparfaite. Bien qu'elle ait un peu plus de régularité que celle de la philosophie Védanta, la dialectique, la méthode rigoureuse, y font complètement défaut. Ce sont
des maximes, des sentences, ce n*est pas un corps de doctrine ; Téchafaudage logique n'y est pas.
Ceux qui font sortir la philosophie grecque de la philosophie indienne, qui traitent Platon et Aristote de plagiaires ou d'imitateurs, font preuve d'une grande- ignorance sur rbistoire du développement philosophique; mais, d*autre part, ceux qui traitent d'athée la philosophie indienne n*ont certainement pas approfondi les monuments qui nous en restent. Nous rencontrerons sur le terrain du bouddhisme des adversaires plus sérieux. Contentons-nous pour le moment d*établir que ceux qui interprètent le Nirvana mystique du bouddhisme par la doctrine du néant, doivent, s^ils veulent être conséquents, traiter de la même façon tous les mystiques du monde, jusqu'à f énelon et à madame Guyon * !