A. LES PROPHÈTES, LES PR0PBÉTE88E8 ET LES ORACLES
Les noms de Calchas et de Tirésias suffisent pour prouver que les prophéties d'honunes ou de femmes inspirés étaient un des plus anciens éléments de la vie religieuse des Grecs. C'est là un des premiers témoignages de leur croyance à l'intervention de la Divinité dans les affaires humaines, et surtout de sa présence dans l'esprit même de Thomme. On pourrait prouver aussi que les sibylles remontaient aux temps les plus reculés. Le nom est grec : il signifie : Volonté de Jupiter, diaprés le dialecte éolien. Les Pisistratides firent faire et arrangèrent d'après leurs vues une collection de maximes sibyllines; nous aurons bientôt à invoquçr sur ce point l'autorité d'Heraclite, l'antique philosophe d'Éphèse. Ces maximes, empreintes d'un caractère historique^ sont écrites dans la langue et dans la forme métrique d'Homère. La langue et la versification ioniennes avaient envahi
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jusqu'au cercle des prophètes, des prêtres inspirés, qui, pourtant, n'avaient pas reçu Vesprit d'Homère avec ses formes ; c'est ce que nous prouvent les sentences, les paroles qui nous restent d'eux.
Les Germains avaient, eux aussi, des femmes inspirées et qui prédisaient l'avenir, comme cette Velléda qui vécut un peu avant Tacite et dont nous aurons à parler ailleurs. Les prophétesscs grecques se rattachaient toutes au culte d'Apollon. Ces sortes de prédictions ne procèdent pas plus de Pimposture que de la réflexion ; elles émanent de transports extatiques qui n'altèrent en rien les facultés et n'empêchent en aucune façon les inspirés de conserver un esprit sain et une âme en équilibre. Le plus souvent, les voyants, les extatiques, ont besoin d'être en rapport avec une personne qui garde la pleine conscience de ses facultés, qui mette l'extatique, par les procédés connus, dans l'état de clairvoyance ou d'extase, Tinterroge, et conserve dans sa mémoire les réponses obtenues. Néanmoins, des témoignages dignes de foi prouvent que l'état de clairvoyance peut se concilier avec la persistance de la mémoire, et que certains extatiques peuvent ainsi se passer d'intermédiaire; c'est ce qu'on peut appeler la vision^ degré supérieur à la simple clairvoyance.
La plus ancienne autorité que nous connaissions sur les sibylles est celle d^Héraclite. Le grand sceptique croyait aux sibylles. D'après Plutarque, il plaçait la Sibylle, c'est-à-dire les sentences sibyllines, mille ans et même davantage avant son époque, et lui attribuait une inspiration divine.
« La Sibylle, dont la houche ccumante prédit des événements sinistres, sans art et sans pitié, traverse, grâce au dieu, de sa voix puissante dix siècles entiers. »
D'après Clément d'Alexandrie, Heraclite dit expresse-
ment que les «prophéties de la Sibylle n'étaient pas huroaines, mais inspirées de Dieu.
Ces sibylles isolées s'évanouissent bientôt devant la Pythie, c'est-à-dire devant la prétresse extatique du sanctuaire de Delphes. La différence qui la sépare des anciennes sibylles ne consiste pas seulement en ce qu'elle est attachée à un temple (ainsi que Tétait la sibylle africaine du temple d'Âramon dans Toasis libyenne), mais aussi en ce que la Pythie a besoin, pour arriver à Tétat d'extase, d*une influence physique extérieure.
Les oracles remontent, comme nous l' avons vu, plus haut qu'Homère, et c'est Dodone qui était le siège du Jupiter pélasgique. Ceux qui transmettaient au dehors la réponse du dieu étaient inspirés par le murmure des chênes sacrés, ce qui n'exclut en aucune manière l'extase soit de la ximn^ soit de la clairvoyance.
Ainsi la foi aux oracles de la Divinité commence avant Homère, se fortifie et s'affermit avant Solon, rapproche, surtout dans le sanctuaire d'Apollon, les Grecs les uns des autres et les rapproche même des barbares* Elle survit à Socrate et à Démosthènes, et s*éteint à la chute de la république romaine, pour retrouver, sous Adrien et les Antonins, une renaissance factice ; puis enfin les oracles s'évanouissent à jamais.
11 est arrivé à la plupart des érudits modernes, à ceux du dernier siècle en particulier, ce qui est arrivé aux rationalistes de la même époque dans leur critique des prédictions de l'Ancien Testament. Inférieurs à leurs adversaires dans Tintelligence du livre qu'ils étudiaient, ils durent, pour être conséquents avec eux-mêmes, rejeter les témoignages irrécusables de l'antiquité tout entière et de ses plus sublimes génies. L'étude sérieuse et approfondie de cette question ne jetterait pas seulement sur cette face si importante la Conscience de Dieu chez les Grecs une plus vive
luinière, mais fournirait peut-être un terrain pour d'autres obserratioDS du fflême genre et dissiperait l'ignorance profonde qui règne sur ces matières. Nous nous contenterons de poser ici en principe que le don de la clairvoyance ou intuition a été incontestablement accordé à Thomme. Cette faculté, profondément distincte de la pensée réQéchie, n'est pas en contradiction avec elle, et', si, le plus souvent, elle n'apparaît que sous une forme maladive, au plus bas degré de notre vie animale et dans les rapports inconscients de notre âme avec les influences favorables ou hostiles du monde extérieur, on ne saurait cependant borner à une sphère si restreinte les phénomènes de clairvoyance, ni en rendre compte par ce procédé.
La foi aux prophètes naquit en Grèce peu de temps après Homère, et certainement avant. la période des Olympiades. Cette croyance s'éleva et s'ennoblit encore par le culte tout spiritualiste d'Apollon et par l'importance qu'obtint Delphes comme siège des Amphictyons. Nous devons, avant tout, établir que le sanctuaire primitif de Delphes était primitivement une institution expiatoire, destinée à purifier par des solennités sacrées les coupables d'homicide ou d'autres crimes. Ces cérémonies commençaient par un bain dans la source de CastaHe ; mais, sans aucun doute, cette purification extérieure et physique symbolisait une purification morale, une réconciliation avec la Divinité, opérée par l'aveu et le repentir du crime. C'étaient des femmes douées de clairvoyance qui prédisaient l'avenir. Des exhaaisons, qui sortaient de terre sous le trépied de la Pythie, la jetaient dans des convulsions violentes et opéraient ou facilitaient du moins la vision de Tavenir chez les personnes susceptibles de subi^* cette influence. Ces transports singuliers, éclatant spontanément et sans Tintervcntion de personne, devaient d'autant plus apparaître aux visiteurs comme une action exercée par la Divinité. C'est une erreur de croire
que la charge de Pytlne fût le monopole de certaines familles, et que Ton ne consultât point les aptitudes naturelles de la Sibylle. Les témoignages de l'antiquité nous affirment précisément le contraire. Le prophète interprète, ou hypophète^ se tenait à côté de la Pythie, et, sans doute, elle était mise par le magnétisme en rapport avec le visiteur qui l'interrogeait (ne fût-ce que par le contact du prosent qu'il devait faire) ; cependant nous n'en trouvons nulle part rindice positif.
Les questions adressées à l'oracle portaient d'ordinaire sur l'issue de quelque projet, par conséquent sur un événement à venir, et non sur la justice ou l'injustice d'une action commise. C'est ce que prouvent les réponses que l'histoire nous a conservées. C'est une demande de ce genre qu'adresse, sur les conseils de Socrate, Xénophon à la Pythie. Le sage connaissait la médiocre portée d'esprit philosophique de ce disciple, qui n'a jamais compris, dans l'œuvre de son maître, que les dialogues tout élémentaires où Socrate commei^ce par attaquer les principes des écoles qu'il combat pour les réfuter par elles-mêmes, c'est-àdire par la contradiction qu'elles impliquent. Xénophon, comme lui-même le rapporte, ne demanda pas à la Pythie, ainsi que Socrate le lui avait conseillé, s'il devait entreprendre la campagne en faveur de Cyrus. Il lui demanda de quelle manière il fallait le faire. Là dessus, il reçut une réponse détaillée. Socrate se moqua de lui, mais lui conseilla de partir. Ainsi les prédictions que contenaient les oracles étaient du domaine de la clairvoyance ; comme voyante, la Pythie ne pouvait voir et annoncer que des phénomènes extérieurs ; quand on lui demandait une impression morale, ce n'était plus chez cWe- clairvoyance^ mais conseil réfléchi. Dans le malheur, les cités grecques, lorsqu'elles n'obéissaient pas à leurs passions, suivaient l'exemple de l'Hector d'Homère et ne consultaient que le patrio-
lisme. Ce ne fui pas cel oracle à demi discrédité, qu'avaient corrompu les Pisistratides et leurs partisans; ce fut le dévouement à la liberté et à la patrie qui inspira aux Athéniens la résolution héroïque de résister aux exigences du despote perse et qui les conduisit à la victoire, à Marathon et à Salamine.
Nous devons reconnaître que la Conscience de Dieu a fait^ dans cette voie du moins, un incontestable progrès. Aux anciens présages tirés des entrailles des victimes, du vol des oiseaux, du tonnerre, phénomènes dans l'interprétation desquels on laissait d'ailleurs aux pontifes une certaine liberté, a succédé la prédiction intuitive qui sort immédiatement de Tcsprit ; Tàme humaine est désormais regardée comme Torgane d*une science de Tavenir cachée dans ses profondeurs, et le ministère d'un Tirésias est devenu cehii d'un vrai voyant. C'est ainsi que les prophéties hébraïques ont succédé aux présages tirés de la rencontre d'une âncssc perdue. L'élément moral avait triomphé; l'ancienne conception pélasgique avait dû céder devant lui, et le germe déposé par Homère avait mûri. Tout ce qui dans le culte grec a trait à la morale ou à l'esprit se rattache aux sacrifices de l'époque homérique et aux prières qui les accompagnent.
Telle était la tendance du culte d'Apollon et des traditions delphiques, comme nous le montrent les maximes inscrites dans le temple. Sans compter les sentences des Sept Sages, dont la première était : Rien de trop I on y trouvait d'autres pensées originales, exprimées sous une forme énigmatique, mais dont la portée morale n'est pas méconnaissable. C'est là que nous rencontrons cette maxime :
Promcls, mais la Yengeanco de Dieu t'accompagne.
C'est-à-dire : a Quand tu fais une promesse, sache que la vengeance de Dieu ne t'épargnera pas si tu y manques. x>
CeIlo*ci :
Refonds ton argent;
doit, elle aussi, avoir un sens moral, tel que : ce Deviens un autre homme; réforme-toi. »
Mous ne devons pas accorder moins d'importance aux purifications delphiques. Elles étaient évidemment le plus ancien élément du culte. Apollon lui-même, d'après une énigme astronomique (que l'on n'a pas, il me semble, suffisamment étudiée jusqu'à ce jour), s'était ici tout le premier purifié du meurtre qu'il avait commis en tuant le serpent Python. Lobeck nous montre qu'Homère ne sait absolument rien de cette purification religieuse du divin meurtrier, mais qu'il en est fait mention dans une œuvre aujourd'hui per* due d'Hésiode, dans les Cycliques et dans les chants plus récents sur la ruine de Troie, comme dans les plus anciens Orphiques connus, ceux qui avoisinent l'époque de Pisistrate.