C. LES MTSTiRES
Dans les mystères de la Grèce, et surtout dans ceux d'Êleusis, c'est aux Orphiques et aux anciens Pélasges qu'appartient l'élément spirituel et moral, ainsi que la représentation symbolique des migrations de l'âme. C*est aux Orphiques qu'il £aut attribuer la conception de Dionysus, comme Dieu- Esprit. Brandis, le premier, dans son Introduction à ïhistoire de la philosophie grecque, a établi que les Orphiques peuvent revendiquer les a maximes sacrées, » la conception de l'âme comme étant une étrangère dans cette vie, du corps comme étant la prison de l'âme, et d'autres pensées philosophiques citées dans le Phédon par Socrate,qui oppose leur vérité et leur sagesse à l'immoralité, à l'inanité des principes qu'il attaque. Les fragments orphiques publiés par Mai corroborent l'opinion de Brandis.
Ce caractère de Tancien orphisme et rinflueiice qu'il exerça sur le sentiment religieux des Grecs d'Europe, nous font voir que les mystères n'étaient pas seulement un tissu d'énigmes puériles, mais qu'ils renfermaient des enseignements moraux mis en action. On exposait aux yeux du peuple les supplices du Tartare et les plaisirs des justes ; on les lui montrait dans des formes plus en rapport avec la théorie platonicienne qu'avec Tépopée homérique ; toute la mythologie défilait devant les initiés.
D. ra^RÉCnifi ET PYTHACORG
A Texplication de ces mythes s'attacha bientôt une philosophie dorienne. Ce fut Phérécyde de Syra, le plus ancien maître de Pythagore, qui le premier essaya de développer ces mythes en prose, sous une forme allégorique. Son Jupiter n'est plus l'Kther, mais l'Être cternellement existant; après lui vient Chronos, le Temps ; pour créer le monde, Jupiter devient Eros, l'Amour; il rapproche, dans Tespace, Chronos du Feu, de l'Air et de l'Eau, et forme de cette alliance, sur le sein de la Terre, un univers qui s'étend et se développe toujours davantage . La forme est encore mythique, maisie sens qu'ellerecouvre n'est que légèrement voilé. Cette tentative risquait fort de ne produire qu'une théosophie associée aux mystères, ce qui arriva chez les Orphiques. Mais alors s'éleva un grand et puissant génie qui, en suivant cette voie anti-homérique, sinon anti-heliénique, parvint à une gloire immortelle, celle d'un fondateur de religion ; ce fut Pytliagore de Samos.
Il quitta sa patrie pour échapper à la tyrannie de Poljcrate, et s'établit à Crotone. De là il étendit son influence surj^la Grande-Grèce d'abord, puis sur la Grèce propre, et fonda des écoles nombreuses. C'était un homme essen-
licllcment pieux. Ciccron nous dit que Pylhagore regardait comme le plus beau temps de la vie, celui que l'homme consacre à la divinité.
Le conception pythagoricienne du monde, telle que nous la trouvons exposée chez Phîlolaûs et d'autres disciples, rentre dans la sphère de nos études et trouve ici sa place. Car, bien que Pythagore (550) soit venu environ 70 ans après TAthénien Selon, et 80 après Thaïes de Milet, dont nous ne parlerons que plus tard, cependant le point de départ de la philosophie pythagoricienne marque une phase moins avancée du développement hellénique, et appnrtientà Técole antérieure à Homère. Le fonds essentiel de cette philosophie touche de foil près aux systèmes orphiques et à tout le cercle d'idées dont nous nous occupons en ce moment. C'est au point de vue du développement philosophique de la Conscience de Dieu que Pythagore doit cire placé au premier rang des penseurs.
Ce fut Pythagore, le contemporain du dernier roi de Rome, qui, le premier dans l'histoire, prononça le grand mot de Cosmos, dans le sens que nous y attachons. Il regardait le Cosmos, TUnivers, comme un Tout plein d'ordre et d'harmonie, dont les parties sont unies entre elles par un majestueux accord, et dont les évolutions éternelles annoncent un principe spirituel et moral et manifestent une immuable idée divine.
Cet Univers, selon lui, est la combinaison régulière, indissoluble de l'infini et du fini. La loi de cette combinaison organique trouve son expression dans le nombre, d'après un système d'antithèses, de contrastes. Ordinairement, les Pythagoriciens comptent dix antinomies de ce genre, dont voici les principales : l'Infini et le Fini, le Droit et le Courbe, l'Unité et la Pluralité, la Lumière et les Ténèbres, le Bien et le Mal. A l'origine de tout se trouve le Dieu un, étemel.
Un est le commencement,
dit Philolaûs, et, ailleurs :
Dieu dirige et gouverne tout : Dieu éternellement le même, immobile, se ressemblant toujours, se distinguant de tout ce qui n*est pas lui.
C'est de la Monade ou Unité que tout sort. Ainsi rUnité précède réellement toute antinomie, ce qui n'exclut pas la distinction de TÊtre et du Vouloir dans TUnité même.
Mais, en toute autre chose, le contraste existe dans TUnivers ; le bien et mal sont nécessairement mêlés, et, ce mélange. Dieu ne peut ni ne veut Tabolir, parce qu'il est l'essence même de TUnivers. Dieu ne peut mener le monde à la perfection qu'autant que la nature, l'essence multiple de la création le permet.
Ce dernier axiome ne nie pas le progrès, mais en détermine la loi, qui est, comme le dit la métaphysique d'Âristote, de ne conduire le monde que peu à peu vers la beauté et la perfection. Aristote blâme avec raison Speusippe et les disciples dePythagorequi suivent cet académicien, pour n'avoir pas placé à Torigine des choses la Beauté et la Perfection vers lesquelles marche le monde. Car, dit-il, l'Unité, qui est leur principe, n'est pas un germe de perfectionnement, mais bien la Perfection même.'
Voici donc comment on pourrait résumer la doctrine de Pythagore.
La perfection dominant toutes les dualités, c'est Dieu.
Dieu est la cause réelle de tout être complexe et de son développement.
L'esprit divin, l'âme du monde, respire dans toute la création, dans tout ce qui vit, d'où il résulte que ce prin^ cipe peut s^appliquer aussi au développement de l'histoire. Ou sait que Pythagore rattachait a ce système la théorie de
la métempsycose, à laquelle est intimement liée la défense de se nourrir de chair animale.
£n laissant de côté tout ce qui est symbole et tradition orphique dans cette philosophie, nous croyons pouvoir affirmer que Pythagore est le premier qui ait eu l'idée du progrès universel, et qui ait fait précéder Texistence du monde physique par celle de TEsprit^ L'Éternel existe, dit-il, comme pensée et comme volonté, avant le fini; mais, loin de rester étranger au développement du fini, il le pénètre de part en part ; il est la véritable cause de tout progrès; toutes les existences, tous les phénomènes particuliers dérivent de lui.
Aristote a raison quand il dit que la perfection divine est immuable; il ne considère Dieu que comme pensée.
Pythagore, lui, le considère aussi comme l'Être dans letcrnel devenir ; et peut-être, sous ce rapport, a-t-il été plus profond que le Stagirite *, aussi bien que dans sa conception du système solaire et du mouvement de la terre.
Pour ce qui regarde la méthode, on doit, avec Aristote, blftmer Pythagore d'avoir fait reposer sur les nombres sa théorie des vertus. Si Ton ne peut fonder la morale sur aucune conception purement métaphysique et abstraite, à plus forte raison la méthode mathématique y est-elle inap* plicable. Ce n'est pas que Pythagore entendit le moins du monde abaisser la morale ; non-seulement il ne la subordonnait pas a la matière, mais il admettait que ce qui nous fait ressembler à la divinité, c'est moins la raison, la pensée, que la volonté, la liberté morale.
Mous n'avons de cet homme extraordinaire, qui tient le milieu entre Zoroastre et Platon, aucun écrit. Mais nous avons, je crois, conservé de lui un signe, une simple let-
' Cette auertion appelle de grandes réserves. {Note de Védiieur,) ' Le devenir est-il autre chose que l'effort éternel de Timparfait vers le parfait, de la créature vers le créateur? [tfote de l'éditeiUr.)
Ire, qui pcul nous servir de clef cl nous ouvrir le secret de sa doctrine.
On attribuait à Pythagore la lettre E, inscrite à Delphes, qui a tant préoccupé les anciens, comme nous le montre un livre de Plutarque, et qui excitait l'attention des visiteurs nonmoins que le Fv^Oi ceauT^v et le MT;Sèv o-fav. Cette inscription d*une concision si mystérieuse était, selon toute apparence, une énigme arithmétique posée par ce philosophe. La lettre nommée epsilon s'appelait originairement en Grèce ei, de même que le 9 et le x s'appelaient phei^ chei, d'où ce terme si connu, Yei de Delphes. Vei était la cinquième lettre de Talphabet, et représentait donc Tunité multipliée par 5. Or, la dizaine, la décade, est déjà contenue dans les quatre premiers nombres (1+2+34-4 =10), et c'est pourquoi le nombre 4 a dans les maximes pythagoriciennes un caractère profondément religieux. L'unité indivisible, éternelle, étant opposée à tous les autres nombres, il résulte de là que 4-4-1 représentent Dieu et le monde, et que 5 est le signe du Tout, de Dieu et de l'univers réunis. En d'autres termes, nous avons là l'origine du pentagramme pythagoricien sous sa plus ancienne forme, qui est si simple et si palpable, et dont plus tard.les savants delà Grèce ne savaient plus reconnaître le vrai sens, lorsque Lucien citait le pentagramme comme un antique emblème pythagoricien de la santé. Le pentagramme est donc tout simplement la cinquième lettre de l'alphabet; c'est Yei du temple de Delphes, que Pythagore, dans son pèlerinage, grava de sa propre main sur les murs de ce temple de Thistoire.
Il y a, dans cette philosophie pythagoricienne, dans ce mélange de tradition et de libre pensée, dans cette alliance de l'élément sacerdotal et des enseignements moraux, dans ce système oiî se combinent l'observation humaine et la révélation divine, il y a là quelque chose qui dut répugner
àrcsprit grec dans la période qui va d'Homère à Solon. Mais il faut pourtant reconnaître que le mouvement d'idées issu de rionie et de Tépopée homérique eût été trop exclusivement humain, s'il n'eût trouvé, en quelque sorte, son complément dans ce théurgisme orphique auquel Pytliagore sut donner un caractère scientifique.