‹ Dieu dans l'histoireChapitre 39 sur 157 · CONSCIENCE DE DIEU DAKS L*ÉP0PÉE. — HOMÈRE ET HÉSIODE · texte numérisé non relu

CONSCIENCE DE DIEU DAKS L*ÉP0PÉE. — HOMÈRE ET HÉSIODE

A. HOMènE

Il y a, dans la vie de chaque peuple profondément pénétré du rôle qu'il joue et confiant dans l'avenir qui lui est réservé, un moment où il éprouve le besoin de manifester le sentiment général, l'idée commune qui l'inspire, où il appelle de tous ses vœux un génie prophétique qui vienne l'éclairer sur lui-même, [^e peuple, la masse, peut tout être, tout, excepté l'organe de sa propre croyance, et c'est précisément là le ministère qui est réservé au [irophète divin. Le peuple reconnaît tôt ou tard ce Voyant sorti de son sein! Heureux quand il le reconnaît a temps I Ce prophète, lorsqu'il se pénètre de ce qu'il y a de plus élevé dans la société qui l'entoure, lorsqu'il réussit à donner une expression définitive aux idées qui font la vie de son peuple, en devient comme le législateur ou positif ou idéal : son œuvre est la base solide sur laquelle s'appuiera désormais le développement national. L'histoire n'a vu encore que deux fois toute l'existence d'une nation se résumer complètement en un représentant d'élite; elle l'a vu, chez les Ioniens et chez les Hébreux, dans Moïse et dans Homère. C'est là un

caractère comman à ces deux hommes, et qui, malgré des différences capitales, les rapproche sur plus d^un point. Personne ne comprendra jamais l'œuvre de Moïse sans l'envisager sous ce point de vue essentiellement historique.

Nous avons essayé, dans ce qui précède, de montrer qu'après le retour en lonie des Grecs de TAttique et de la Hellade en général, vers le dixième siècle avant J. C, Honie avait vu commencer une période de fermentation et de renouvellement à laquelle s^attache, par un lien intime, le nom immortel d'Homère. L'ancien état de choses ne pouvait durer. Le vieux naturalisme, avec ses superstitieuses terreurs, sa théocratie puissante et ses expiations sanguinaires, répugnait aux Grecs. L'esprit s'était éveillé, les héros avaient paru, la société avait conscience de sa liberté imprescriptible; tout ce qui fait la force et la dignité de l'homme s'agitait et bouillonnait au nom de la morale et de la raison, et cela avec d'autant plus de force que, depuis la guerre de Troie, le sentiment de l'unité grecque s'était fortiBé malgré tous les déchirements dont la Grèce était victime.

Ces aspirations grandioses ne pouvaient êlre réalisées, les exigences de l'esprit ne pouvaient être satisfaites, l'énigme ne pouvait être résolue par la seule unité sociale et politique ; la confédération des Dorions et des Ioniens de TAsie et de l'Europe ne suffisait point pour calmer cette effervescence de désirs. C'était l'unité spirituelle et morale qu'il fallait conquérir et fortifier. Le seul moyen de répondre au vœu général, c'était de réunir, de fondre dans une œuvre colossale ce qu'avaient de commun toutes les intelligences grecques dans leur croyance et dans leur vie, c'était de faire de cette œuvre, par la force irrésistible do vrai et du beau, une sorte de sanctuaire national. En d'autres termes, il fallait la naissance de lepopée, il fallait que la part de toutes les cit/'s grecques au grand exploit

hellénique, au siège de Troie, fût consacrée dans le souvenir des hommes par une œuvre impérissable.

Homère est le Moïse de la Grèce; V Iliade et VOdyssée^ surtout celle-ci, sont la loi du développement de Tesprit grec ; croyance et mœurs, culte des dieux et sentiment religieux, vie sociale et vie domestique, poésie, art, science, tout s'y rattache. Homère n'est pas seulement le premier des poètes, mais le père de tous ceux qui lont suivi. Llliade est la base sacrée de la poésie lyrique comme du drame ; la conception du monde, le sentiment religieux qu'on y découvre, forment la religion intime de la Grèce.

Pas plus que le monde n'est l'assemblage accidentel et fortuit d'éléments épars, VIliade n'est une rapsodie, une collection. Je ne sais quel vertige a fait méconnaître l'unité indissoluble de ce poème aux grands critiques allemands du dernier siècle et du premier quart de celui-ci : il reste toutefois à cette école T honneur incontestable d'avoir débarrassé l'épopée homérique des préjugés qui voyaient en elle, ou bien, comme dans l'œuvre de l'Arioste, le produit de la pure imagination, ou bien, par une erreur contraire, un poème composé d'après des documents historiques. Cette école critique a pour la première fois établi que l'œuvre d Homère appartenait à l'esprit général de l'époque, qu'elle sortait comme des entrailles de la croyance populaire. On doit, en effet, se garder de méconnaître ce qu'il y a de poésie dans les traditions anté-homériques, et il ne faut pas davantage fermer les yeux sur ce fonds de religion nationale que recueillit le poète.

Commençons par la foi à l'ordre moral du monde, qui a son sanctuaire dans la conscience et dans le cœur de l'homme. Que reçut Homère de Tcsprit public, qu'yajoutat-il ? — Nous avons vu que le sentiment de la Némésis était bien loin d'avoir résolu toutes les contradictions, répondu à toutes les difficultés que suscite nécessairement la faiblesse

de notre nature. Vengeance de la Divinité, jalousie des dieux, cruauté inexorable du destin, expiation fatale due à Adrastée, voilà des données qui troublaient et obscurcissaient ces idées élevées et profondément religieuses qui ont inspiré la conception de la Némésis. Chez Homère, cette dernière conception, sous sa forme la plus pure et la plus sublime, pénètre et respire dans toutes les parties du poëme ; on peut dire que toute VIliade est sortie d'un sentiment profond de Tordre universel. Voilà ce qui fait Tunité grandiose de l'épopée grecque. L'injustice de Paris ne pouvait rester impunie ; elle avait attiré sur Troie le courroux céiesie ; Hector lui-même le sait et le croit. Mais Taudacieux orgueil d'Âgamemnon, qui avait semé la discorde dans le camp, ne criait pas moins vengeance. La mort d'Hector manifeste la colère du destin contre Troie et la sentence d'en haut; aussi le poète tire-t-il un voile sur tout ce qui suit, bien que la mort d'Achille et tout ce qui s'y rattache ne lui soient pas moins connus par la tradition que la chute sanglante de Troie. Toutes les forces qui se meuvent dans son gigantesque drame, sont des personnalités; ce sont des dieux immortels ou des héros divins. Ce n'est plus l'aveugle destin qui est l'expression de la Divinité, ce ne sont plus les Furies qui jugent les hommes, non ; ce sont les dieux, animés de sentiments humains. Até, la destructrice, GUe de Jupiter, immole de nombreuses victimes; mais Jupiter veille à ce qu'elle ne punisse que des coupables. Une fois, pourtant, elle a entraîné son père lui-même à prêter un serment irréfléchi, qui a fait d'Hercule naissant l'esclave d'Eurysthée et Ta condamné injustement à de rudes labeurs. Jupiter, irrité, a précipité Até de l'Olympe. C'est la présence fatale de cette cruelle déesse, c'est l'aveuglement qu'elle répand dans les esprits, qui servent d'excuse à Agamemnon lorsqu'il reconnaît la faute qu'il a commise en enlevant à Achille Briscis qu'il aimait.

Biais que pourais-je faire? Auteur de tout le mal,

Até m'avait soufflé sa rage inexorablo ;

Âtc, de Jupiter cette fille exécrable,

Qui va semant au loin la haine et les aiïronts,

Ne touche pas le sol et marche sur nos fronts.

(BlGNAN.)

Est-il rien déplus humain que cette apologie? On croirait entendre Adam s'excuser. Mais il ne faut pas y chercher autre chose; Homère ne croit guère à cette fatalité qui pousse au crime. Éris, la Discorde^ s*abandonne à sa rage, mais Homère nous la montre comme exécrée des hommes et des dieux, et Mars, son frère, n'est pas Tégal des dieux de la Sagesse. Tandis qu'altéré de vengeance, il protège et enflamme les Troyens, la vraie fille de Jupiter, la Sagesse prévoyante, qui est à la fois une déesse guerrière et la patronne des arts de la paix, veille sur le camp des Grecs.

Jupiter, comme père des dieux et des hommes, est élevé bien au-dessus des autres divinités. Lui seul n'est pas fils de la Terre; la Terre (Héré ouDémétèr) est sa femme; tous les autres dieux ont un rapport de parenté avec la Terre, excepté Minerve, la Sagesse céleste, sortie directement du cerveau de Jupiter. C'est pourquoi il est le Dieu de PÉther pur et serein; il n'est pas, comme les autres dieux, limité par des bornes matérielles, terrestres. Son nom est le seul qui n'indique pas une qualité, mais une substance. Cette supériorité est le fondement d'un discours que Ylliadc^ au coninicncenient du huitième livre, met dans la bouche de Jupiter s'adressant aux autres dieux, et en particulier à Héré ou Junon.

Voulez-vous qu'à vos yeux mon pouvoir se réxcle?

Attaches une chaîne à la voûte éternelle.

Tous, a ses anneaux d'or ensemble suspendus,

Vous vous consumerez en efforts assidus,

Sans ébranler les cieux, sans m'ébranler moi-même ;

Ht moi, si telle était ma volonté suprême,

Au faîte de TOtympe enchaînant Tunivers, J^cnlèverais le ciel, et la terre, et les mers.

Jupiter est devenu, par ce progrès qui mène d'un dieu du naturalisme à un dieu de Thumanité, une personne, un individu ; mais il n'est pas seulement un dieu : il est Dieu. Homère le dépouille de tous les mythes, de toutes les légendes dont l'enveloppait la tradition populaire. Les autres dieux de Ylliade ne savent rien non plus de toutes les fables dont ils sont l'objet ; ce sont les Muses seules qui connaissent les secrets des dieux et des hommes, puisqu'elles les ont inventés.

Le rapport de Jupfter et du Destin a été souvent mal compris. Jupiter gouverne par des lois fixes l'ensemble des choses. Or, une des lois de l'univers est que tout être doit conserver l'essence, la nature que lui a assignée l'ordre universel. Ainsi l'homme doit mourir; c'est son sort, mais c'est aussi la volonté de Jupiter. Celui qui protesterait contre sa destinée s'insurgerait contre le père même des dieux. La loi de la mort n'est pas un destin aveugle qui l'emporte sur la volonté de Jupiter. C'est Jupiter qui est lui-même la loi du monde et des créatures ; cette loi s'incarne et vit en lui.

Le règne de Jupiter et des dieux de l'Olympe doit cependant finir un jour ; c'est là une idée qui n'est pas restée étrangère à Homère ; plusieurs passages nous l'attestent. Homère parle de l'avènement de Jupiter et des règnes qui l'ont précédé. Ce qui commence doit avoir une fin. Le mythe de Prométhée est absent chez Homère, et ce n'est pas sans doute par hasard. C'est que toutes les légendes qui se rattachent à ce personnage avaient leur source dans un courant d'idées thraco-helléniques qui se répandit d'abord dans les parties doriennes et pélasgiques du Péloponnèse. La conception ionique de Tunivers, qui est celle d'Homère, est plus sereine, plus riante et moins austère ; mais ce n'est

pas une raison pour méconnaître ce qu'elle a de grandeur, de sérieuse majesté. Ce qui fait la force et la beauté de celle conception, c'est la foi à la justice élernelle, immuable, qui règne dans l'ordre moral. La vie n'est pas un jeu, une illusion ; le mal, le péché, viennent en assombrir les clairs horizons: les Étals, les familles, les individus doivent porter la peine de leurs fautes. Les esprits généreux sentent ce qu*il y a de tragique dans cette destinée, mais acceptent avec courage les devoirs qu'elle impose."^ C'est ce que proclame Hector, au sixième livre de Ylliade^ dans ces vers que répétait Scipion sur les ruines de Carthage :

Le jour vient, je le sens dans le fond de mon âme, Où crouleront les murs de la sainte Pergame ; Où Priam et son peuple, Hécube et ses enfants Périront égorgés par les Grecs triomphants.

Oui, la femme du roi sera un jour l'esclave de la reine d^Argos; elle filera sa laine, ou ira puiser pour elle de l'eau à la source; mais, avant ces jours d'opprobre, Hector aura noblement succombé.

La grandeur et la faiblesse se mêlent partout dans l'humanité. L'étranger est un homme comme le Grec; lui aussi il a des dieux pour ancêtres, et les fils aines des dieux sont les parents des barbares. Diomède reconnaît avec joie les liens d'hospitalité qui l'unissent à Glaucus, l'allié lycien des Troyens. L'esclave lui-même n'a pas perdu le sentiment de ce qu'il y a de divin en lui, bien que la liberté soit nécessaire pour que cette étincelle divine embrase le cœur et le purifie. Les captifs déplorent leur sort, et entonnent avec Briséis un concert de plaintes autour du cadavre de Patrocle :

A ces cris déchirants les captives répondent ; Mais, lorsque sur Patrocle elles versent des pleurs, Leur cœur souffre en secret de leurs propres malbeors.

Même pour accomplir le travail imposé à Thorame, nous avons besoin de la liberté qui développe nos forces ; c'est ce que dit le peuple par la bouche du porcher divin d'Ithaque.

Ce qui précède nous autorise à faire application non pas seulement aux familles de héros, mais à l'humanité en général, des paroles touchantes qu'en présence de ce grand duel des peuples, Glaucus, le noble pasteur des Lyciens, adresse à Diomède :

Comme on voit des forêts les feuilles détachées Voler au gré des vents et languir desséchées. Ou refleurir encor sur des rameaux plus verts, Lorsque le doux printemps féconde Tunivers, Telle à son tour s*élève et tombe chaque race.

Placé dans ce monde avec cette destinée sévère, l'homme doit avant tout éviter l'orgueil qui enfante le crime et lui attire avec la haine des hommes le courroux des dieux. Ceux-ci aveuglent le criminel, pour qu'il tombe dans l'abime où lui seront infligés, au nom de la justice immuable, des peines et des tourments éternels, dans l'abîme où Sisyphe et Tantale, tout héros et tout amis des dieux qu'ils aient été, souffrent des supplices sans fin.

L'excès de la grandeur, l'excès même de la gloire, attire Li haine des dieux, lorsque cette gloire a été conquise par une ambition qui ne sait pas rendre à la Divinité ce qui lui est dû. A ceci se rapporte l'épisode si caractéristique qui ouvre le douzième livre de l'Iliade. Les héros de Troie, les demi-dieux, comme ils sont appelés en ce seul endroit de ï Iliade, avaient élevé une muraille énorme en amoncelant de gigantesques blocs de pierre. Elle était si grande, qu'elle dépassait par ses proportions colossales le mur élevé par Neptune et Apollon. Cette œuvre surhumaine, les Troyens l'avaient entreprise, confiants dans leur propre force et sans égard aux dieux, dont ils espéraient pouvoir se passer dés-

ormais. C'est pourquoi les dieux firent crouler le rempart, avec l'autorisation et la coopération de Jupiter, lorsque Troie fut tombée.

Le mur ne devait plus

Défendre encor longtemps les fils de Danafis ; En le dressant, leurs mains, du devoir oublieuses, N'ont point offert aux dieux d'hécatombes pieuses, Afin de préparer un refuge certain Aux rapides vaisseaux, a Timmense butin.

Voilà donc un sentiment qui anime, qui pénètre Vlliade entière ; mais, pour le voir épanoui dans son complet développement et analysé dans ses plus intimes nuances, c*est V Odyssée qu'il faut ouvrir.

Ce second monument, consacré à la mémoire d'un seul héros, a été une mine féconde en sujets poétiques, et le dernier rejeton de ce grand arbre n'est autre chose que notre roman.

On se tromperait étrangement si l'on croyait que ce qui fait d'Ulysse le héros, le représentant du peuple grec, c'est son habileté rusée. Non. Ce qui caractérise le génie grec, c'est la mesure procédant de la réflexion, le plus beau don que l'homme doive à la faveur divine. Or, c'est là le sentiment qui se manifeste par-dessus tout dans la vénération dont Ulysse est pénétré à l'égard des dieux.

Tout convaincu et pénétré que nous sommes du sérieux et de la profondeur qu'offre le sentiment religieux chez Homère, nous ne fermons pas les yeux sur la constante ironie dont il ne se départ pas d'un bout à l'autre de son œuvre, toutes les fois qu'il s'agit d'une légende ou d*un mythe relatif aux dieux. Nous parlons surtout de Vlliade; dans VOdyssée^ c'est aux hommes que s'attaque cette même ironie. Mais, dans les deux poèmes, elle est également sagace et fine, et ne s'attaque qu'à ces exagérations qui dénaturent la personnalité réelle chez les dieux.

Nous ne faisons pas rentrer, dans Tironic homérique, ce que Ton est convenu de nommer anthropomorphisme. Nous nous sommes déjà expliqué là-dessus, et nous avons dit qu'il n'était pas raisonnable de ne voir dans l'anthropomorphisme qu'une conception étroite et mesquine. Il a été, au contraire, un grand progrès de l'humanité; il a été un grand pas en avant de celte autre phase où les dieux étaient identifiés aux éléments, aux forces fatales de la nature. En effet, quand l'homme attribue aux dieux des passions humaines, la colère, le repentir, le chagrin, quand il leur attribue la forme, la figure, la parole de l'homme, c*est tout simplement qu'ayant conscience de la divinité, il croit être l'image de son Dieu lorsqu'il agit, sent et souffre.

Si le Ciel et la Terre devenaient l'homme et la femme, Jupiter et Junon devaient ressentir les ardeurs de l'amour, la colère, la jalousie ; dès que les dieux primitifs du natu ralisme se transformaient en types idéalisés de l'humanité, tout en étant des personnes, dès que le Soleil (Hélios) devenait Apollon, et Démétèr Aphrodite, les faiblesses, les haines, les sympathies et les aversions devaient passer de la terre dans l'Olympe. Yoilà ce que la tradition livrait à Homère, et la tradition prétait bien à l'ironie. Mais quelle réserve pieuse et discrète dans la moquerie du poète! Homère ne croit pas plus que le sceptique et railleur Lucien aux légendes sacerdotales et populaires fabriquées sur les dieux ; mais il croit à l'idée morale qui leur sert de fondement ; il croit au sentiment religieux de la masse, qui a choisi ces mythes, ces récits pour s'y incarner. Remarquons d'ailleurs aussi que les dieux contre lesquels Homère tourne de préférence les traits piquants de sa raillerie sont ceux de l'ancien naturalisme ; ce sont surtout Mars, Vénus et Yulcain ; Apollon et Minerve sont à l'abri de ses coups ; il faut avouer, toutefois, que Jupiter lui-même, considéré comme un bon père de famille qui règne sur les éléments ainsi

que sur des enfants innombrables, est bien souvent en bulle à la verve caustique du poète.

Concluons qu'Homère n'eût pas été possible sans ce fonds de croyances, de traditions, de légendes, qu'il rencontra, mais que, d'autre part, le sentiment religieux de U firpi-» ne serait jamais, sans lui, arrivé à ce degré de pui grandeur que nous lui connaissons. Les Grecs 1 bien compris, et la vénération inviolable dont leur entoura désormais le nom d'Homère nous est un témoignage de leur reconnaissance.

Nous regardons la Théogonie comme l'œuvre du des OEuvrei et des Jours. Or, tout le monde attr dernier poëme à Hésiode, Ionien établi à Ascra. L gonie est une espèce de com[iromis entre la tradiUo gique et l'épopée ionienne ; si on la compare à celle offre un caractère tbéologiquc et sacerdotal assez qite n'a point l'autre. Ceci conRrme l'opinion qi avons avancée au commencement de ce chapitre, i qu'Homère était rinterprète de la croyance helléni point de vue d'une poésie individuelle et libre.

Hésiode ne peut d'ailleurs se comparer â Hoi pour la grâce de l'expression, ni pour la profondei pensée, ni pour ta liberté féconde de l'imaginati partie théogonique de son poëme, que nous avons plus haut, renferme des parties qui apparlienn moins pour le détail, à l'iavenlion du poëtei On ne jamais chez lui une portée philosophique trcs-étem ne trouve pas même d'harmonie dans sa compositio pourtant l'esprtt grec pénètre son œuvre et t'y partout.

Ce qui établit une diiïérence frappante entre les deux poètes, c'est aussi la dilTérence des époques auxquelles ils appartiennent. Il y a dans Tépopée d'Homère un souffle de force et de vigueur, un épanouissement d'énergie juvénile, un prodigieux essor de santé, d'activité, un sentiment de bien-être qui décèle le puissant développement commercial et maritime dont Tlonie était alors le théâtre.

Hésiode, nous Pavons vu, se plaint d'être né dans l'âge de fer, ou trop tard ou trop tôt. La Pudeur et le Respect ont quitté la terre, accablée des malédictions célestes, et se sont réfugiés dans l'Olympe. La société est si bouleversée, que l'homme de bien a grand'peine à défendre sa vie contre l'injustice et la violence. Le tableau de l'Age de fer finit, nous nous en souvenons, par un passage où le poêle exprime l'espérance de voir s'ouvrir une ère nouvelle qui sera inaugurée par Jupiier, mais non par les princes. Car ceux-ci, dit Hésiode, agissent d'ordinaire comme l'épervier de la fable, qui ne répond aux plaintes du rossignol qu'en rélreignant plus cruellement de ses serres. Hésiode en tire cette leçon :

Bien fou qui cherche à fléchir par son humililéla violence des forts; jamais il ne réussit et il ne fait qu^aggraver son malheur.

Il adresse pourtant, ensuite, au puissant Perses, à qui le poëme est dédié et dans lequel il n*a pas perdu toute confiance, des exhortations touchantes.

C'est un véritable sermon qui ne le cède ni en franchise ni en élévation à aucune des prédications des prophètes hébreux ; il semble avoir produit aussi peu d'effet que les avertissements donnés aux rois des Juifs; mais voici la différence qui ressort avec éclat entre les Grecs et les Hébreux. Isaïe vit le fier Assyrien devant les portes, Jérémie vit l'audacieux Nabuchodonosor sur les ruines de la ville sacrée. En Grèce, au contraire, nous voyons les diverses

branches de la race se relever de toules paris, un demi-siècle après Hésiode, et, par un puissant efrôrt, conquérir la libertc républicaine ; nous voyons commencer une histoire qui forme un des plus brillants épisodes des annales de l'humanité. Nous voyons la société grecque, forte de son dévouement et de son patriotisme, prospérer et fleurir, tant qu'elle reste fidèle à la foi de ses anciens prophètes, qu elle exerce la justice, redoute la divinité et pratique avec ferveur le culte de la Némésis.

Nous sommes donc autorisés à dire qu Homère et Hésiode devinrent comme la loi populaire et vivante des Hellènes, les deux colonnes de la croyance nationale. Cependant, à côté d'eux, persista et continua d'influer le vieil clément sacerdotal. Homère et Hésiode, eux, n'étaient pas des pontifes, mais des chantres populaires, pleins, il est vrai, de respect pour la divinité et dignes d'en inspirer pour euxmêmes.

Page 1