LES PROPHÈTES DE LA GRÈCE HISTORIQUE
Si Homère et Hésiode représenlcnt et consacrent, pour ainsi dire, dans leur œuvre, le sentiment religieux des trois siècles qui précèdent Selon, Selon, par sa législation qui revendique si hautement les droits de l'homme et du citoyen, Socrate, par sa parole, par sa vie, modèle de sagesse et de vertu, sont à leur tour la loi des trois siècles que la Grèce aura encore à vivre. Solon nous apparaît comme Phériticr de la sagesse ionienne, comme le guide le plus éclairé qui put conduire la société hellénique vers la liberté légale, oi la conception de l'univers, proclamée, recommandée par la
vie et la mort de Socrate, sert de base à toute cette philosophie de lesprit dont Platon, Aristote et les grands stoïciens ont fait la conscience la plus élevée de Dieu dans le monde. Ce qui inspira, ce qui forma ces grands hommes, ce fut la société républicaine dlonie transplantée en Grèce depuis l'asservissement des colonies d'Asie par les Lydiens. Telle fut Tatmosphère dans laquelle se développèrent ces génies qui devaient payer leur dette à la société en devenant ses interprètes et ses organes. C'est sur cette influence réciproque de la société et des grands individus que, jusqu'à la bataille de Chéronée, jusqu'à la ruine de Corinthe et d'Athènes, repose en Grèce la vie de l'esprit. Un autre principe essentiel du caractère hellénique est le fonds d'humanité qu'il renferme. Enfin, dans cette période, nous retrouvons encore l'ancienne croyance, qui, sous la forme idéale que lui avait donnée Homère, avait pénétré toute la vie grecque. Nous parlons de cette foi à l'Ordre moral du monde, à la Mesure, à la Punition souvent tardive, mais infaiUible du crime ; nous parlons aussi de ce sentiment sublime qui en Grèce faisait assigner à l'art, à la science, à la Uberté, une si haute mission.
Aussi Socrate et Selon étaient-ils loin d'être les seuls prophètes du monde grec, et l'ensemble de cette société était-il plus imposant encore que la grandeur des individus, si extraordinaires qu'ils fussent. Nous pouvons compter jusqu'à six formes prophétiques de ce merveilleux essor que prit alors la Conscience de Dieu en Grèce ; la société est elle-même un de ces prophètes et le plus puissant de tous.
Le premier de ces prophètes, c'est le poète lyrique qui descend dans son propre cœur et, sous la forme de la chanson ou de l'ode, exhale les impressions que lui inspire Tobservation du monde et de lui-même. Ici se dressent devant nous les belles figures de Selon et de Pindare, les hommes
qui ont le plus contribue au développement du sentiment religieux.
Après la poésie lyrique vient le drame où brillent Eschyle et Sophocle.
Ensuite, nous plaçons Tari plastique, qui manifeste surtout le sentiment religieux par Tidéal dont il entoure les 6gures des dieux et des héros ; comme sculpture, c'est dans l'œuvre de Phidias qu'il trouve sa plus parfaite et sa plus sublime expression; comme peinture, c'est dans les tableaux, dans les peintures historiques de Polygnote qu'il se révèle.
La quatrième forme de prophétie est l'histoire. Là aussi, deux grands hommes frappent nos regards. Le premier est Hérodote, le poète épique de la'réalité. C'est le chantre de l'ordre établi par la divinité dans les destinées du monde: ordre qui trouve dans la liberté grecque son plus haut couronnement. Les héros de son livre ne sont pas les héros de la légende, mais les hommes puissants et sages, les citoyens généreux qu'il avait vus, comme Eschyle, dans son enfance et que son génie savait faire revivre dans leur réa- Uté. A côté de lui apparaît le chantre tragique de l'Iliade d'Athènes et de Sparte, l'Athénien Thucydide.
La cinquième forme de prophétie est la philosophie ; c'est l'homnie qui s'interroge lui-même et répand au loin la lumière divine de la morale et de la raison. Nous aurons à nous occuper de Socrate, de Platon et d'Aristote ; mais celui des trois qui domine les autres par son originalité, par la puissance et l'élévation de sa morale, c'est Socrate.
Jusqu'à présent, nous n'avons vu que des prophètes personnels, des individus. Il en reste un sixième, celui-là collectif, c'est la société aspirant à Tordre dans la liberté. Nous lui avons déjà vu en lonie produire le grand mouvement d'où est sorti Homère. Dans la période que nous avons encore à parcourir, son influence n'est pas moins féconde^
et, dans les derniers combats de la liberté grecque, c est elle encore qui enfante le magnanime dévouement de Démos thcnes.
COKSCIEKCB DE DIEC DAKS LA POESIE LTEIQUE
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Bien avant que la poésie épique mourût de sa mort naturelle, Tesprit grec avait déjà senti le besoin de prendre pied sur le terrain de la réalité humaine et de pénétrer à fond dans le domaine des sentiments, des pensées, des espérances, des anxiétés, de tous ces phénomènes de Tàmc que répopée avait déjà mis en scène en les prêtant à des personnages fictifs.
Ici aussi, Tesprit grec trouva la mesure et dessina dans la plus belle langue du monde la forme la plus auguste, celle de Tode. Ici aussi, éclate d'une manière plus frappante encore le contraste entre Fesprit ionien et le dorien; delà, cette riche et flexible variété que n'a jamais égalée la littérature d*aucune nation. Les lyriques éoliens et l'école de Lesbos mis à part, nous ne rencontrons que deux courants parallèles dans ce genre de poésie. D'une part, le distique élégiaque, de Fautre, Tode déployée en forme de strophes. L'élégie appartient à Tlonie; l'ode domine chez Pindare, chez qui se combinent les deux éléments ionien et dorien. La première s'accompagnait de la flûte, la seconde (la véritable poésie lyrique, au sens des anciens) se chantait au son de la lyre.
Ces deux instruments étaient consacrés au culte d'Apollon, et c'est là que cet art s'était développé; la lyre, venue de Thrace, se répandit dans la Béotie et le Péloponnèse; la
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flûte phrygienne arriva en Grèce par deux voies différentes, rionie et la Tlirace.
Les monuments de la poésie élégiaque ont précédé les autres ; les témoignages des anciens et les fragments qui nous sont restés de l'œuvre d'Archiloque nous montrent qu'au point de vue du sentiment religieux, ses chants n'étaient pas de grande valeur. Mais des contemporains du poète iambique, vers l'époque où Rome commence et où éclatent les prophéties d'Isaïe, poursuivent Thymne divin de Tépopée en Thonneur de l'ordre universel ; seulement, c'est sur le terrain de la réalité qu'ils s'évertuent; c'est au nom de la société libre qu'ils entonnent leurs chants. La grande parole que le chantre de l'Iliade met dans la bouche d'Hector : ce Je ne connais qu'un présage, celui de défendre la patrie, » avait déjà été l'écho de ce mouvement puissant qui avait suivi le retour des Grecs de l'Attique en lonie, lorsque les villes s'épanouissaient au soufOe de Tindépendance sur les côtes et dans les îles ; car, ainsi que nous l'avons montré plus haut, la république existait avant Ifomère, et l'épopée était un fruit de la libre association des villes qui s'était formée en lonie. Seulement, la conscience religieuse formée par l'ordre et la liberté n'avait pas encore trouvé son expression.
Callinus d'ÉpHèse se constitue l'interprète lyrique de celte croyance, au moment où l'invasion celtique (cimmérienne) vient cruellement arrêter l'essor de la vie ionienne. Le dévouement à la patrie, le sacriHce de la vie pour la terre natale, est, dit-il, une action sacrée, une action qui plait à Dieu. Ses chants inspirés exhortent à déGer la mort
C'est la même note que nous entendons encore retentir dans les chants de l'Athénien Tyrtée, quand il vient au secours de Sparte. Us furent composés pour la seconde guerre de Hessénie, et l'on sait que c'est à l'influence de ses chants généreux et de ses sages conseils que sont attribués le
revirement de la fortune et la victoire des Spartiates. Ce que nous devons supposer de Callinus, qu'il fut un citoyen distingué, un guerrier valeureux, et sans doute un habile homme d'État, nous le savons de Tyrtée. Le témoignage d'Aristote sur ce point se trouve complété par Pausanias. Les Pensées de Tyrtée, écrites en vers élégiaques, signalent la fin de cette guerre de dix-sept ans, et ne remontent point au delà de Tan 66^. C'est tout à fait Taccent de Callinus et le même sentiment religieux. Il y a plus de mouvement et de feu dans ses chants guerriers, où il emploie la mesure rapide, violente de Tanapeste. Nous en avons un fragment :
Allons, allons, jeunesse florissante de la yirîle Sparte ; Couvrez-vous du bouclier de la main gauche, et, de la droite, Brandissez courageusement Tépée ; n'épargnez pas votre vie; Car ce n'est pas la coutume à Sparte.
Une pièce citée par Aristote et intitulée Eunomie (la bonne Constitution) renferme un oracle delphien, qui est réloge de la royauté héréditaire conciliée avec la forme républicaine du gouvernement, Téloge de Tordre de choses fondé ou plutôt régularisé par Lycurgue. La forme en est épique. Voici ce passage :
Le roî, honoré comme les dieux, a la préséance dans le conseil ; il gouverne Sparte, Taimable ville, avec amour. Puis viennent les vieillards des familles nobles, puis les hommes du peuple, et tous observent fidèlement Talliance consacrée par le serment. Ils ne doivent dire et faire que ce qui est honnête et généreux, et ne jamais ourdir avec ruse quelque dessein funeste à l'État. C'est à ce prix que la victoire et la force ne trahiront jamais la ville ; c'est Apollon lui-même qui a prescrit à TËtat ces conditions de salut.
Ce sont donc là nos deux plus anciens prophètes lyriques des septième et huitième siècles. Ce n'est que vers 580, date correspondant aux dernières années du royaume de Jérusalem, que nous apparaît TAthénien Selon. Lui aussi, il emploie le genre élégiaque dans ses poésies philosophi-
ques. Ces trois poètes réunis ont en face d'eux le grand prophète dorien Pindare. Si les trois premiers appartiennent à la tradition homérique, Pindare est le plus puissant représentant de la tradition orphique ; si Callinus, Tyrtée, Solon, sont des philosophes patriotiques, la poésie de Pindare est toute sacerdotale, théocratique, dans le vrai sens du mot. Sur ces entrefaites, Pythagore avait surgi, et Eschyle se levait, renfermant dans sa tête le germe de la création la plus vaste et la plus compréhensive, celle du drame. Comme il importe, pour se rendre un compte exact du développement religieux en Grèce, de connaître certains rapports chronologiques, nous mettons ici en regard les dates capitales.
Pindare débula dans sa carrière poétique à Delphes, la troisième année de la soixante et onzième olympiade (494 av. J.-C), dans cette année mémorable où Sardes, après six ans de liberté, fut de nouveau soumise par Darius, événement que Phrynichus consacra bientôt par une tragédie sur le théâtre d'Athènes. Il composa une autre Pythique, Tannée même de Marathon. Il ne chanta ensuite que des victoires jusqu'au combat meurtrier livré à Olympe entre les Lacédémoniens et les Béotiens, d'une part, les Athéniens, de l'autre. Il mourut octogénaire à Argos (Olymp. 84, 1 — 443). Son hymne en l'honneur de Perséphone (Proserpine), composé dans cette dernière année de sa vie, ne parut qu'après sa mort. Des chants qui nous restent, les quatrième et cinquième Olympiques sont les derniers. Elles sont de la SS"" olympiade (452 av. J.-C).
Eschyle, né dans la quatrième année de la 65"^ olympiade (525), entra pour la première fois dans la lice à l'âge de vingt-cinq ans. 11 ne remporta le prix que beaucoup plus tard, avec les Perses^ sept ans après l'invasion de Xerxès, onze ans après la victoire de Pindare. Le dernier drame d'Eschyle, VOresiCy fut représenté en 458. Eschyle
avait soixante-sept ans ; couronné de nouveau, il mourut bientôt après en Sicile, à Gela. Pindare lui survécut quelques années.
À. 80L0H L'ATHiRIEM
On aurait peine à retrouver dans l'antiquité une autre vie aussi active, aussi féconde que celle de Selon. 11 ne fut pas seulement, nous l'avons dit ailleurs, le législateur le plus humain, le plus vertueux de l'antiquité classique; près du citoyen, de l'homme d'action, il y avait en lui le penseur, l'artiste, le poète. Né d'une famille noble, il avait acquis, par le commerce et de nombreux voyages, une fortune considérable et un abondant trésor d'expérience. Athénien de naissance et de cœur, il était Grec et profondément homme ; il connaissait, aimait la vie hellénique sous toutes ses formes; il savait même apprécier ce qu'il y avait d'humain chez le Barbare et faisait de l'humanité tout entière l'objet de son étude.
Nous connaissons la conception du monde que s'était formée Selon, son système religieux et philosophique. Il a donné, dans un poëme écrit en dialecte ionien et en vers clégiaques, sa profession de foi sur la grande question de la destinée humaine. Personne n'a mis en doute l'authenticité de ce morceau si connu des anciens ; malheureusement, nous n'avons pas de renseignements précis sur Tépoque et les circonstances de sa composition. Nous pouvons, du moins, admettre qu'il est l'œuvre de la maturité, sinon de la vieillesse, de Selon. Selon semble avoir aimé à écrire ses professions de foi, comme d'autres composent leur épitaphe. C'est une inscription de ce genre qu'il a mise en tête de sa législation. Voici ces quelques distiques, qui expriment, avec une concision admirable, Tesprit et le but de cette œuvre colossale.
J*ai donné au peuple lout le pouvoir auquel il a droit; Sans lui réduire sa part, sans la lui faire trop grande. Quant k ceux qui déjà possédaient la puissance et la richesse, Je me suis scrupuleusement gardé de leur porter préjudice ; Je me suis interposé comme médiateur entre les deux partis, Sans laisser ni Tun ni l'autre remporter la victoire.
Oui, c'est bien là Solon. Il domine le monde qu'il a étudié, observé, en partie même organisé. Il saisit le doigt de Dieu et son intervention dans les affaires de ce monde ; il voit le scélérat et le tyran frappés par le ciel d'un vertige qui les aveugle.
Grâce à Solon, l'homme va désormais s'élever à cette indépendance morale qui est le seul fondement solide de toute liberté ; le peuple va conquérir la richesse et le bienêtre, mais où cette prospérité le mènera-t-elle? L'orgueil, source de tous les maux, ne va-t-il pas accroître sa contagieuse influence?
L'orgueil vient de la satiété produite par la surabondance des biens, dit Solon dans un autre poème.
Il ne s'était pas fait davantage illusion sur les goûts, les désirs de l'aristocratie. Lorsque, prévoyant le coup d'État de Pisislrate, il était venu le dénoncer en armes à l'assemblée, le conseil déclara que Solon était fou.
L'histoire n'a point ratifié cet arrêt ; la morale humaine n*a pas changé, et les paroles que Crésus avait entendues de la bouche de Solon, et dont il se souvenait peut-être sur le bûcher fatal, restent vraies d'une éternelle vérité.