‹ Dieu dans l'histoireChapitre 41 sur 157 · PniDARB LE THÉBAIN · texte numérisé non relu

PniDARB LE THÉBAIN

Toute autre est la note que fait retentir à nos oreilles le divin Pindare, comme l'appellent les anciens, c'est-à-dire Pindarc, le poète inspiré. Ce n'est pas un homme d'État,

mais un pocte de profession, une sorte de prêtre des Muses. Il était de Thèbes, citoyen d'un petit État oligarchique qui se serait volontiers entendu avec les envoyés de Darius, qui maudissait les agitations ioniennes, et qui voulut même punir Pindare de n'avoir pu, après Marathon, refuser à Athènes ses applaudissements et ses éloges.

Quoique Pindare soit dorien, Selon ionien, on peut dire qu'au lieu de s'opposer lun à Tautre, ces deux hommes se complètent. C'est le privilège des époques vraiment heureuses et des peuples vraiment grands, que, chez eux, les différences et même les oppositions de personnalité et de races disparaissent et se fondent en un concert harmonieux.

On ne peut le nier cependant, la différence que nous remarquions entre les théories de justice divine et d'ordre moral chez Homère et chez Orphée se retrouve et s'accentue fortement chez Selon et chez Pindare. Selon ne se dissimule pas le désordre apparent du monde; mais il y trouve assez de consolation pour garder la foi et l'exprimer. D'après lui, la puissance de Jupiter se montre toujours ici-bas dans les destinées des hommes. Le coupable peut échapper; mais la malédiction atteindra ses fils et les fils de ses fils. Voilà la théologie philosophique de Selon. 11 n'exprime ni négation ni doute quant au châtiment du coupable après la mort ; mais il garde là-dessus le silence.

Pindare, le disciple d'Orphée, Pindare, qu'on pourrait appeler peut-être aussi le disciple de Pythagore, parle tout autrement. On ne peut pas dire qu'il enseigne exclusivement le châtiment après la mort : il prêche à la fois la punition ici-bas et la punition au delà de ce monde; mais il insiste plus volontiers sur cette dernière. Voici la traduction exacte d'un passage capital de ses poésies (II* Olympique, Antist. 3-4) :

Une richesse qu^oraent les vertus apporte sans doute de grands avantages et écarte les cruels chagrins : étoile aux rayons éclatants, lu-

mière bienfaisante pour l'homme ; mais seulement quand celui qui la possède connaît Tafenir, quand il sait que, des coupables, les uns ont déjk été punis ici avant leur mort, et les autres ont trouvé là-bas un juge sévère, inexorable, des fautes qu'ils ont commises dans Tempire de Jupiter. Là, les bons, au contraire, jouissant d^un soleil que jamais Tom* bre n'obscurcit, coulent des jours tranquilles : ils ne sillonnent de leurs bras ni la terre, ni les flots, pour gagner laborieusement leur vie. Et ceux qui trois fois ont subi l'épreuve en maintenant leur ûme pure de toute souillure, ceux-là suivent le chemin tracé par Jupiter vers le palais de Saturne (Kronos), vers cette île fortunée que caressent les zéphirs de l'humide Océan, qu^ombragent de beaux arbres arrosés par des ruisseaux limpides. Là, ils tressent des couronnes et des guirlandes dont ils ornent leurs tétea et leurs mains pour siéger au conseil de Rhadamanthe.

Pour bien comprendre ce tableau que fait Pindare de la ▼le qu on mène chez Kronos, il faut avant tout se défaire de Popinion vulgaire qui attribue aux ombres heureuses une existence inerte et oisive. Les morts n'ont perdu que les soucis pénibles, que les grossières fatigues de la vie. Ils s'acquittent de ce qui est la plus noble fonction des hommes libres ; ils s'associent à la justice divine sous l'inspiration de Kronos et sous la présidence de Rhadamanthe. Ils assistent à ces débats couronnés de fleurs et en habits de fête, comme les prêtres et les hauts dignitaires de la vieille Grèce, comme les archontes d'Athènes. Là siègent Kronos ou Saturne, le primitif maître du monde, et Rhadamanthe, un fils de dieu. Les bienheureux les entourent, applaudissant aux sentences et accueillant avec joie les nouveaux venus.

Quoique rien de tout cela ne contredise la description qu'a donnée Homère, dans son chant onzième, de la vie des' héros aux enfers, nous y retrouvons plutôt les tableaux d'Hésiode et son empire de Kronos.

Plusieurs passages nous parlent de cette Némésis grecque de Pindare, qui personnifie la justice divine et universelle. Lorsqu'il dit, dans sa YIIP Olympiade :

Puisse Jupiter, à cause du beau destin qui vous est échu, ne jamais rriter contre vous Némésis !

ti84 CONSCIENCE DE DIEU

Et encore, dans sa X' Pythique, en parlant de la vie bienheureuse des Hyperborcens :

Libres de fatigues, loin des combats, ils vivent, évitant Ncmcsis et ses arrêts divins ;

Il csl clair qu'il exprime la crainte religieuse qui est dans Tâme de tous ses concitoyens. C'est la mesure, en toute chose, que le poète grec regarde comme la condition du bonheur, et^ cette mesure une fois dépassée, les dieux s'irritent et frappent. Le culte de la modération, reposant sur le double sentiment de la puissance des dieux et du néant de rhomme, est le fondement de la morale de Pindare et forme le fond de son âme.

S'il lui arrive de célébrer avec d^éclatantes louanges la race et la patrie de son héros (XIIP Olympiade), il s'interrompt tout à coup pour terminer son ode , dans un pieux effroi, par cette prière :

Fais, ô Jupiter, que je puisse échapper aux maux avec un pied léger!

Art et poésie, grâce, beauté en général, vivent par la mesure, et ne vivent que par elle. Là est le secret de Tart grec et de tout art véritable.

Quant au rapport de la Divinité avec l'humanité, Pindare le conçoit avec le véritable esprit hellénique :

La loi gouverne les hommes et les dieux.

Mois la loi divine est supérieure à la loi humaine. Quand Tégoïsmc des mortels fausse l'ordre de l'univers, afin de pratiquer Tinjustice sous le couvert du droit humain, alors Dieu envoie un de ses fils. Hercule, par exemple, non pour établir l'arbitraire à la place de la justice, mais bien pour faire triompher le droit divin, méconnu ici -bas.

Il s'ensuit que Thomme agit au nom de Dieu. Sans Dieu, il n*est « que l'ombre d'un rêve. » Écoutez la VHP Pythique.

Une haute et rapide fortune parait au vulgaire insensé le fruit de la sagesse humaine; mais ce n'est pas l'œuvre des mortels : c'est la divinité qui élève et abaisse, prend et reprend les richesses à sa volonté. Celui dont un avantage récent enfle le cœur, celui-là vole ^ de plus hautes destinées, espérant mieux que des richesses. Mais, si les joies viennent vite aux mortels, vite elles s'écroulent aussi au soufBe du malheur. Créatures d'un jour, que sommes-nous, que ne sommes-nous pas? Uhomme est l'ombre d'un rêve, mais qu'un rayon venu d'en haut tombe sur lui, et l'aurore éclatante d'une vie pleine de délices brille aux regards de l'homme.

L*homme, dans la vie actuelle, soit comme individu, soit avec ses petits intérêts de race ou de peuplade, n'est rien, et, chaque jour, il attire sur sa tête la punition divine. Nous ne sommes rien sans la Divinité ; mais dieux et hommes procèdent d'une seule et même Nature. C'est ici le sens d'un fameux passage de Pindare, le début de sa YP Néméenne :

Une est la race des hommes, une la race des dieux.

n n'entend point du tout par là que la race des hommes ait une autre origine que la race des dieux : c'est tout le contraire.

Les Grecs n'ont pas conçu un dieu d'essence immuable et immatérielle séparé du monde visible. La mère de leurs divinités, de leur ciel même, c'est la mère universelle, la Terre, Hésiode Ta dit : la Terre dans le sens de Nature. La divinité est peureux immanente dans le monde; son esprit et sa beauté éclatent surtout dans Thumanité, quoique chaque individu n'ait ici-bas qu'une existence bornée et fugitive. C'est que, au delà de cette existence, une vie nouvelle commence pour les hommes, la vraie vie des âmes. Pindare parle souvent de l'immortalité de notre être, ou plutôt d'une partie de notre être. Voici là-dessus une remarquable citation :

Les âmes impies voltigent sous le ciel, autour de la terre, sous le joug inévitable des douleurs ; mais celles des hommes pieux habitent le ciel, el célèbreot, en chantant des hymnes, le roi des bienheureux.

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L'autre passage, qui suit, est cité dans le Métion de Platon, et précédé de ces mots :

Pindare et beaucoup d'autres poètes inspirés disent à peu pris ceci : rame des hommes est immortelle ; tantôt ils 6nissent, ils meurenl, comme on dit, tantôt ils renaissent, mais jamais ils ne sont anéantis.

Quant au passage même, le voici :

Les âmes de ceux auxquels Proserpine fait expier leurs yieilles souillures, elle les rend après neuf ans au monde d'en haut. D'eux sortent des rois magnanimes et énergiques, des hommes éclatants de sagesse : les hommes les appelleront un jour des héros augustes.

Ce qui résulte du système entier des poésies de Pindare, c est que Fhomme terrestre est impuissant vis-à-vis des dieux, mais qu'il est de la même nature qu'eux, et que cette communauté se manifeste par la raison et par la beauté. Pindare, pas plus que Socrate et que Platon, ne sépare le beau du bien, et cette association du beau et du bien ne repose pas sur un système philosophique, mais sur la conscience humaine barmoniquement développée, et sur le culte, spontané ou réfléchi, de la beauté parfaite où éclate dans toute sa splendeur Tunion des deux principes.

La vie de Thomme a donc un but divin^ mais, par-delà, la transition est obscure; l'avenir est comme vide aux yeux impuissants de Fhomme, et c'est cette impuissance que le poëte oppose au pouvoir toujours présent de la Divinité ; mais il nous parle ailleurs des célestes guides de notre vie, la vertu et la piété. Il ne va pas, comme l'eût fait un orphique, nous renvoyer aux prodiges, aux songes, aux prophéties. Pindare ne connaît d'autre guide que le respect de la mesure et la vertu. C'est ainsi qu'il dit dans la XIP Olympique (Anti-strophe) :

Mortels aveugles, jamais Dieu ne nous a donné do Ta venir un signe certain, et les plus sages prévisions de l'avenir ont les yeux fermés. Souvent un coup imprévu fait fuir le bonheur qu'on croyait s'assurer;

soaTent aussi le malheureux que ballottait F infortune a changé en peu de temps sa peine contre la joie inattendue.

Pindare, toutefois, prise fort les mystères orphiques d'Eleusis, mais comme un reflet de la conscience divine dans la conscience humaine. Socrate pensait donc de même que notre poëte, lorsque, deux générations plus tard, il conseillait à ses disciples l'initiation aux mystères et leur disait que ce qu'on enseignait là par des images valait infiniment mieux que toute la philosophie naturelle des sophistes. Pindare n'aurait pas contredit Socrate, quand celui-ci ajoutait : ' Il vaudrait pourtant mieux encore saisir dans son propre cœur la connaissance claire et réfléchie de ce que les mystères représentent par les images. Peut-être Pindare, aristocrate et ami de deux tyrans, ami très-franc, il est vrai, et conseiller plein de franchise, eût-il, comme politique, réprouvé cette pensée, mais il l'eût acceptée comme libre penseur.

Il ne faudrait pas croire que sa qualité de citoyen de Thèbes l'empêchât d'être un Grec dans le large sens du mot, un libre et généreux esprit, ni prendre pour la joie mercenaire d^un poète à gages son enthousiasme pour les grands jeux nationaux. Pindare était un génie indépendant avant tout. II traita les légendes mythologiques avec toute la liberté de la philosophie ; il porta sur les mythes des héros un regard très-imparlial et une vue toute rationnelle sur les commencements de l'humanité. C'est ce qui ressort d'un curieux fragment cité par Hippolyte, où le poète, examinant toutes les légendes delà création du monde, déclare qu'il est difficile de décider laquelle est la vraie. De même il parle avec grand respect des dieux locaux et de leurs fêtes ; mais il n'y a pour lui qu'un Dieu dans le vrai sens du mot: c'est Jupiter; les autres dieux ont une sphère d'action bornée, quoique perpétuelle. Jupiter seul est le dieu universel. Si, trop souvent, les récils de la légende sur les

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dieux rembarrassent, il s*en lire en disant : Il ne faut croire sur leur compte rien d*injuste ni de mauvais. Jamais il n'essaye de donner à ces contes une interprétation physique ou historique. Il aime mieux aborder, comme Pythagore, les plus hautes questions, et se demander : Qu'est-ce que Dieu? Qu'est-ce que le tout?

Si Ton veut voir combien en général les différentes écoles et les diverses classes de poètes s'accordent dans cette conception sérieuse et spirilualiste des choses de la religion, que Ton compare à la phrase de Pindare : a L'homme est l'ombre d'un rêve, w et les vers 130 et suivants du chant XV de ÏOdyssée^ et le sublime dialogue de la déesse de la sagesse avec Ulysse, dans YAjax de Sophocle (vers 115 cl suivants).

GONGLUSIOn

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