‹ Dieu dans l'histoireChapitre 44 sur 157 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

Qu'il le fasse, j'y consens : je m'attends à tout.

LE CBŒUR.

Ds sont sages, ceux qui fléchissent le genou devant Âdrastée (Némésis).

PROMÉTRéB.

Prie, tais-toi, fléchis le genou devant celui qui règne : pour moi, je me soucie peu de Jupiter.

II répond avec la mémo arrogance au messager de Jupiter, à Mercure, quand celui-ci vient lui ordonner de découvrir ce qu'il sait sur l'avenir de Jupiter.

Jamais, jamais, tant que ces liens ne seront pas détachés.

Ainsi, point de concession, point d'aveu, point d'expiation : Prométhée s*opiniâtre dans sa volonté.- Il fait plus : il appelle sur sa tétc tons les fléaux, toutes les tortures dont dispose Jupiter. (V. 964 et suivants.)

Ainsi donc, que sa foudre rapide vienne s'abattre sur moi ; que, dans des tourbillons de neige aux ailes blanches, que, dans le fracas horrible d'un tremblement de terre, le monde entier se bouleyerse et se confonde, jamais il ne me fléchira, jamais il ne me forcera à lui découvrir celui qui doit un jour le précipiter du trône.

Mercure lui annonce alors les effroyables destinées qui lui sont réservées : il ne sera délivre des griffes de l'aigle, son bourreau, que le jour où son orgueil se pliera à une expiation. Le chœur, son (idèle conseiller, lui rappelle les avis de la Sagesse. La colère de Prométhée redouble à ces conseils salutaires, et il profère ces terribles paroles :

Eh bien I que le trait enflammé, que Téclair épouvantable de sa colère vienne me frapper, que Tair se déchire sous les craquements du tonnerre, sons les foreurs de Touragan déchaîné, que la tempête bouleverse la terre jusqu'en ses profondeurs et Tarrache de ses racines ! que la mer mugissante, saisie, fouettée par une fureur sauvage, aille se mêler aux chœurs silencieux des étoiles : que, dans la nuit étemelle du Tartare, mon corps soit emporté par le tourbillon irrésistible du destin ! Mais me tuer, il ne le peut, il ne le pourra pas.

Alors Vair retentit, alors Tabime craque, alors enfin Prométhée cesse de blasphémer ; il appelle les vieilles di* vinités de la terre et de Tair, et les prie de contempler son malheur (v. 1051)-

Déjà la terre s'ébranle : la réalité a remplacé les vaines paroles. Le tonnerre éclate, les éclairs suivent les éclairs, et la poussière, agitée par Touragan, se soulève en tourbillons. Les vents se réunissent tous pour déchaîner, pour mêler, pour opposer leurs souffles contraires : la lutte s'engage entre eux, et, dans ce trouble affreux, Tair, la mer se sont confondus. Yoilù le châtiment qu'on m*a préparé : il m'entoure, n m'ein* brasse : oui, Jupiter me Ta envoyé pour me frapper d'épouvante... 0 sainte mère ! ô Ether ! étendue que remplit la lumière sacrée, voyez quelles injustes souffrances j'endure.

L'abime engloutit le rocher auquel est cloué Prométhée : il est précipité dans le Tartare, ce Tjartare où jadis les Titans ont été enchaînés avec son aide. La lumière du soleil ne Téclairera plus, les étoiles amies ne lui sou-

riront plus du haut du Gnoament : les douces filles de rOcéan ne viendront plus compatir à ses souffrances et prêter Toreille à ses paroles : il sera bien déGnitivement séparé de ses chers humains.

Ainsi se termine la seconde pièce de la trilogie, celle que nous avons conservée. Mais la trilogie ne Gnit point ici. Des siècles, des milliers d'années se passent : les Titans sont délivrés : ils se réconcilient avec Jupiter, et habitent paisiblement aux extrémités de la terre. Ils apprennent que Prométhée est revenu à la lumière : ils accourent à lui ; ils le trouvent cloué, comme autrefois, sur les sommets escarpés du Caucase. Une partie du chœur où ils saluent Prométhée nous a été conservée : nous avons aussi le récit que fait Prométhée de ses souffrances. On y voit comme le séjour du sombre Tartare a changé le cœur de Prométhée ; il souhaite la mort maintenant, et se plaint que Jupiter la lui ' refuse ; puis il écoute le conseil des Titans ses frères et ravertissement de sa sage mère, la Terre ; quand celle-ci lui annonce que le temps est Venu où son conseil pourra sauver Jupiter du mariage fatal, il s'adoucit. De son côté, Jupiter penche vers la réconcihation : Hercule, le fils favori du roi des dieux, donne la mort à Taigle, bourreau de Prométhée, en invoquant Apollon, le dieu du pardon. Prométhée découvre « à ce fils chéri d'un père abhorré, » le chemin qu'il lui faudra suivre pour aller délivrer Atlas, son frère, du fardeau céleste qu'il soutient. Les chaînes de Prométhée sont brisées : Mercure descend de nouveau du ciel, et, cette fois, Prométhée ne refuse point de découvrir son secret. Jupiter, dit-il, ne doit pas épouser Thétis ; il faut qu'il la donne à Pelée pour que naisse Achille, le héros. Tous les dieux, les Titans et Prométhée parmi eux, vont assister aux noces de l'heureux Pelée, et la réconcihation des dieux avec les hommes est célébrée par un joyeux banquet. Nous sommes à la veille de la guerre de Troie. La lutte des dieux

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est terminée ; celle des hommes et des héros va lui succé* der. L'histoire commence.

Faisons la part de la fantaisie, qui fait jouer librement les créations mythologiques comme si elle n'avait devant elle que des personnaUtés humaines : nous ne pouvons, d'autre part, méconnaître le caractère philosophique qui se cache sous Fallégorie de Prométhée. Cet aigle qui déchire le foie de Prométhée, c'est le repentir tourmentant sans cesse l'homme qui a reconnu sa faute (il faut se rappeler que les Grecs plaçaient dans le foie le siège des désirs et des passions). Prométhée était possédé d'un intraitable orgueil quand il a été précipité dans rabime. La nuit du Tartnre, l'excès des maux, Tout amené à des réflexions plus sages : son inflexibilité orgueilleuse s'est brisée et il a revu le jour. Mais Texpiation continue jusqu'à ce qu'un dieu Tienne le délivrer.

Rien d'obscur dans tout ceci : nous n'avons point affaire à des traditions de mythologie naturaliste ; la clef du mystère est dans l'histoire de Thumanitc et dans notre cœur. C'vst le mystère de toutes les âmes qu^cclairc Dieu. Eschyle aimait à dé«rager les pieuses traditions d'entre les rites et les symboles qui les entouraient, pour les mettre en pleine lumière et en faire une conquête éternelle de l'esprit humain : ses contemporains l'avaient compris, et, si le parti sacerdotal eût porté contre lui, comme il en fut question, Taccusation d'avoir révélé les mystères, le Prométhée eût fourni sans doute bien des éléments à cette accusation.

Notre interprétation du mythe de Promélhée est, dans notre ouvrage, comme un anneau d'une vaste chanic, comme une phase essentielle d'un grand développement organique qui de plus en plus nous a paru dirigé par une loi clernclle.

Prométhée est la grande tragédie de l'esprit et de l'humanité. En face de lui, tous les autres drames ne sont que

des créations de second ordre subordonnées àyla grande tragédie comme la partie Test au tout. On peut comparer, sous certains rapports, dans sa conception générale, notre Faust au Prométhée; mais la création d'Eschyle est aussi accomplie comme œuvre d'art qnc profonde de pensée, tandis que, dans le drame de Goethe, la première partie n a pas de dénoûmenti et le dénoument de la seconde partie est faible. Le Juif errant, PAhasverus de la tradition populaire, tel que nous Ta montré il y a quelque trente ans un ingénieux esprit, un éminent penseur auquel on n*a point assez rendu juslicV, le Juif errant est un digne pendant du Prométhée; l'idée première de ces deux légendes est la mémo.

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