‹ Dieu dans l'histoireChapitre 48 sur 157 · Ajax · texte numérisé non relu

Ajax

A la même hauteur, s'élève YAjax furieux. La dispute du héros avec Ulysse pour les armes d'Achille le précipite

dans la folie et le poussera au suicide. Voici ce que raconte de lui le courrier qu*on envoie à Teucer le jour de sa mort :

Au dire du sage, les hommes les plus grands, mais dépourvus de prudence, sont précipités par les dieux dans un abîme de misère, quand, oubliant qu'ils sont mortels, ils ont des sentiments peu conformes k leur nature. Déjà, au sortir de ses foyers, Ajax avait recèle follement les sages avis de son père. Celui-ci lui disait : Mon fils, sois jaloux de vaincre, mais toujours avec Tappui des dieux. Il répondit dans son orgueil insensé : Avec les dieux, mon père, un lâche même peut obtenir la victoire ; moi, je me flatte, sans leur aide, de conquérir cette gloire. Tel était son superbe langage. Une autre fois, Minerve elle-naènie Texcitait à porter sa main sanglante sur les ennemis; il lui répliqua par ces paroles pleines d'arrogance : Déesse, c^urs assister les autres Grecs ; contre nous Tennemi n'aura pas l'avantage. C'est par ces discours et cet orgueil plus qu'humain qu'il s'est attiré la colère implacable de la déesse.

II sera donc la victime du destin, et sa victime inévitable : il a perdu rafTection et Testime de Tarraée : il mesure toute la profondeur de l'abime où il est tombé. Son accès de fureur passé, il trompe, dans son dernier discours, sa mère Tecmesse et le chœur ; il feint de céder aux prières de cette mère, qui vient de l'implorer et pour elle-même et pour son jeune fils. Qu'il consente à s'humilier devant Minerve et devant les Atrides, et fout peut encore être sauve. Tout finit par s'adoucir, jusqu'au rigoureux hiver : pourquoi l'homme n'en ferait-il pas antant? La sagesse ne nous conseille-t-elle point de traiter nos ennemis comme s'ils pouvaient redevenir nos amis?

La crédule Tecmesse rentre tranquillement dans la tente, et le chœur abusé éclate en un chant d'allégresse. Mais les derniers mots d'Ajax montrent le sens ironique de sa réponse. Il est résolu à mourir inflexible comme il a vécu.

Il ne souhaite plus rien qu^une sépulture honorable et conforme aux rites. La généreuse résolution de supporter la douleur et de vivre, Ajax n'est plus capable de la for-

mer : la mort a mis sa main sur lui ; ipais, en héros, c'est volontairement qu'il descend aux enfers, en se précipitant sur son épée. Une injustice lui a été faite, par les Atridcs, puis par Tarmée, qui se raille de lui comme d'un fou. Cette injustice, à son tour, doit être expiée cru.ellement. De là le caractère prophétique de sa malédiction :

J'appelle à mon aide les déesses toujours vierges et toujours attentives aux actions des mortels, les augustes Euménides, au pas rapide ; qu'elles sachent que je meurs victime des Âtrides. Puissent-elles infliger â ces pervers un supplice digne de leurs forfaits; et, ainsi qu'elles me voient périr de ma propre main, puissent-ils tomber eux-mêmes sous les coups de ce qu^ilis ont de plus cher! Venez, déesses vengeresses, n'épargnez rien, frappez Tarmée entière.

Ici encore, ce n'est pas Tavcugle destin ; c'est Tordre équitable, moral, de Tunivers, qui fait sortir toujours et partout le châtiment de la faute. La muse gémit sur d'héroïques coupables, mais les reconnaît justement punis.

Page 1