Pbiloctète
Dans les deux tragédies qui nous restent à examiner, le lecteur moderne, au premier coup d'œil, ne reconnaît peut-être pas aussi aisément la justification de l'ordre moral de l'univers. Mais, si on les considère de plus près, on y découvre un double triomphe du même principe, s'élevant presque au niveau du Proméihée.
Les ruses d'Ulysse, mises en scène avec une prédilection toute grecque par Sophocle, ne sont pas le véritable clément tragique du Philodète. On connaît le sujet. Troie ne peut être conquise sans les flèches d*Hcrcule, et c'est Philodète, blessé et malade, abandonné dans l'ile de Lemnos par les Grecs, qui est le possesseur de ces armes infaillibles. Les Grecs envoient chercher Philoctète et ses flèches. Philectète ne veut ni pardonner à ceux qui l'ont délaissé ni partir. L'auteur met aux prises ces deux caractères égale-
ment opiniâtres, l'un dans son astuce, l'autre dans son ressentiment contre les hommes et les dieux : il faut que oes deux caractères soient brisés par la destinée : il faut que les desseins de la divinité ne soient ni exécutés par la ruse, ni déjoués par la vengeance obstinée. Cette double condition est remplie avec un art admirable : Sophocle fait ployer ces deux esprits héroïques, sans les abaisser en rien : deux médiateurs interviennent entre eux, le jeune et généreux (ils d'Achille, et le héros transfiguré et élevé au rang des dieux, Hercule. Dans toute la marche de la tragédie, personne d'inflexible, ni d'implacable. Le lugubre spectacle des douleurs de Philoctèle, ses cris, ses angoisses décourageaient l'armée pendant sa roule vers Troie. Abandonné par l'armée sur une ilc déserte, Philoctète est tombé dans une farouche défiance contre tous les hommes ; mais Tamour de la patrie n'a point été étouffé cependant par la haine que lui inspirent les Alrides et Ulysse. Agamemnon et Ulysse savent maintenant que le secours du malheureux est nécessaire; mais ils savent aussi que, pour s'assurer son secours, il faut lui rendre là foi dans l'humanité. Néoptolème, le fils d'Achille, en prend la charge. Le héros malade oublie un moment douleurs et défiance devant ce beau et loyal jeune homme. Quand l'accès d'angoisse approche, il lui confie ses armes ; puis, revenu à lui-même, il se réjouit de n'avoir point été trompé. Celte joie naïve brise le cœur de Néoptolème : il révèle à l'infortuné tout le plan qu'ont formé les Grecs pour le contraindre à les servir en lui dérobant ses armes ; il le supplie de le suivre volontairement à Troie, pour sauver l'armée, d'accompagner Ulysse, d'aller retrouver les Atrides. Alors le malheureux, enflammé de colère, s'écrie :
Non, jamais, noni dût Jupiler qui lance le tonnerre m^écraser de sa foudre ! Périsse Ilion et Tarmée qui Tassiége et ceux qui m'ont banni sans pitié!
Il veut se donner la mort; puis te souvenir de son père et de sa patrie 1 émeut; mais il ne cède point. Néoptolème se décide alors à exécuter la parole qu'il n'a donnée d'abord que par feinte et à reconduire Philoctète dans sa patrie, quoi qu'il puisse advenir de Tarmée. Il lui rend ses armes ; Philoctète est prêt à le suivre , quand apparaît Ulysse. Néoptolème empêche à grand'peine Philoctète d'abattre de ses flèches cet artisan de son malheur. Il le conjure de nouveau d'accéder au vœu des Grecs, d'accorder foi aux dieux qui lui promettent sa guérison, s'il y défère. Philoctète balance : Hélas! s'ècrie-t-il,
Hélas! que faire? comment résister aux conseils émanés d'une amitié si tendre? Mais, si je cède, comment oserai-je reparaître à la lumière du soleil ?
Il ne peut s'y résoudre. Néoptolème, quoi qu'il lui en coûte, se déclare prêt à remplir ses engagements. Le moment est venu pour Philoctète de rendre sa foi aux dieux, après avoir repris confiance dans l'homme. Alors apparaît Hercule, Hercule à qui Philoctète a rendu, sur le mont Œta, au pied de son bûcher, un dernier service d'ami et do frère d'armes. Hercule qui l'a récompensé de son affection en lui donnant son arc et ses flèches. Le dieu lui ordonne de partir pour l'armée, lui annonce sa guérison et prédit aux deux héros une victoire complète sur Ilion. Ses dernières paroles sont la consécration de toute la pièce :
Mais sou^enez-vous, en ruinant cette ville, de respecter le culte des dieux : Jupiter préfère la piété à tout le reste. Elle suit les hommes au delà du tombeau : qu'ils vivent ou qu'ils périssent, elle ne meurt jamais.