Le théâtre d'Euripide en général
Avec Euripide, la conscience de Dieu dans Tari et l'art lui-même descendent au même degré de décadence : Euripide ne possède que ce qu'on peut nommer le métier; il le possède autant qu'on le peut posséder, quand on n'a point le génie véritable de la création poétique. C'est la disparition totale du fond, c'est-à-dire de l'idéal tragique,
' Lojugemcnt paisionné de Dunsen sur Euripide n'est ni le nfttre ni celui des grands critiques de l'Allemagne. Voir en particulier le chapitre sur Euripide dans V Histoire de la littérature grecque d'Otrried Mûller, dont M. K. Ilillcbrand vient de nous donner une excellente traduction.
(fiote du traducteur,)
qui produit la décadence de la forme. Entre Euripide et les deux grands tragiques qui le précèdent, ce n'est pas une différence de degré ou de mérite : c'est une diiïérence de genre. La tragédie d'Euripide est une parodie de Tanciennc conscience de Dieu, parodie systématique, insolente et hypocrite : parodie dans le choix du sujet, dans la manière de le traiter et dans la peinture des caractères, du commencement jusqu'à la (in. Un poète si versé dans la langue et dans la science des effets du théâtre, si docte et si habile, n*eût pu débiter sur le compte des dieux et des héros tant d'inventions arbitraires ou même impies , si la religion des Eschyle et des Sophocle n*cût répugné à leur successeur, comme les Psaumes et les Prophètes répugnaient à Voltaire.* Euripide a sur le monde l'opinion de Candide ; mais ici l'opinion de Candide est mise dans la bouche des dieux et des héros. Je dirai plus : la composition de ses tragédies rappelle parfois la Pucelle de Voltaire : cherchez-y le fond de la pensée poétique : que trouvez- vous? Tironie toute pure. La conclusion de la plupart de ses pièces ressemble à celle de Reinecke Fuchs^ : rien de plus injuste que la marche de l'univers, dit la pièce, et le poète ajoute : Tout pour la plus grande gloire de Dieu : Ad major em Dei gloiiam ! Tout ce qui chez Euripide affecte l'apparence religieuse, n'est que vaine rhétorique et cliquetis de mots. Il ne sait ce que c'est que la destinée tragique, il ne croit pas plus à un ordre moral du monde qu'il ne croit aux dieux du peuple. Eschyle et Sophocle ont saisi d'une manière large et prophétique les histoires des dieux et des héros ; ils ont suivi le chemin tracé par Homère, et sur ce canevas grandiose ils ont brodé les belles et sérieuses créations de leur propre génie. Euripide garde le canevas, mais en use pour un but absolument contraire, et ridiculise
' Le Rifman du Renard.
CÏ\WÙ LES GRECS. 317
les dieux et les héros. Il ne faut pas voir seulement ici Télève d'Anaxagore, du philosophe de la nature, dont il a suivi les leçons, ni d'Heraclite d'Ephèse, dont il a admiré la morale; Euripide a son propre système sur l'organisation du monde, système aussi creux que vulgaire, misanthropii{ue et athée. Les philosophes que nous venons de citer méprisaient sans doute la croyance populaire, ils haïssaient les prêtres et leurs rites, mais ils avaient du moins de grandes idées spéculatives, et n'écrivaient point de tragédies héroïques.
Depuis Lessing, A. W. Schlegel, Bôckh et Welcker ont rendu grand service à la science en se livrant à un examen approfondi de Tœuvre d'Euripide. Welcker surtout a appliqué à Euripide les principes généraux que Schlegel avait posés. Bernhardy, dans sa monographie sur Euripide {Encyclopédie de Halle), nous a donné du poète une critique remarquable, mais sans conclusion formelle : il hésite entre deux manières de voir contradictoires. 11 accorde qu'Euripide ne croit point à un ordre moral du monde, et qu'une sorte de misanthropie inspire son œuvre. Il dit, par compensation, qu'Euripide a substitué un autre idéal à la roideur de la tragédie antique : il entend par là cette psychologie qu'introduit Euripide, surtout quand il peint la passion chez la femme; mais il convient qu Euripide ne sait pas mieux dominer son sujet, que ses amis, les ochlocrates, ne savent maintenir Tordre dans la famille et dans rÉtat. Il accorde aussi que sa psychologie dégénère en pathologie, son amour en volupté physique, qu'enfin ses pensées eflleurent le lieu commun autant que son style effleure la prose. Nous pouvons donc, en résumé, considérer ce critique savant et fin comme se rangeant à notre avis aussi bien que Platon, qui, dans sa République, reproche, fort amèrement à Euripide deux passages de ses pièces (le premier est parvenu seul jusqu^à nous, dans les Troyennes), où il vante les tyrans et la monarchie. Quant à Téloge d'A-
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ristoLc, nous ic discuterons plus loin. En revanche, nous ne disputerons point à Euripide Tadmiration du tyran et du comédien fantasque qu'on nomme xVlcxandrc de Macédoine. Nous ne lui envierons guère davantage Tengoucment du médiocre frère de Cicéron, ni du rhéteur Sénèque. Euripide était digne de pareils enthousiasmes, et nous comprenons l'attrait qu'exercent de sonores sentences grecques sur qui n'a pas embrassé l'antiquité dans son ensemble et n'a point appris à considérer d*un plus haut point de vue la poésie, l'histoire et l'esprit humain.
A quel point Euripide n'a-t-il pas défiguré les plus nobles caractères? La vénérable Hécube ne devient-elle pas sous ses mains une triviale meurtrière, forcenée de vengeance? Dans VOreste^ Hélène est travestie jusqu'à nous apparaître quasi comme nn personnage comique. Elle se sert de son origine divine pour se tirer d'affaire, abandonnant sans secours sa fille, Hermione^ quand le palais est en flammes. Dans cette pièce, Hélène confesse franchement son adultère, en le mettant sur le compte de Vénus et de Junon, son implacable ennemie. Parla, le poêle révèle sans détour toutle fond ironique de son drame à^Hélène,])ms cedrame, en effet, Hélène, réfugiée en Egypte, joue le rôle de la vertu indignement calomniée ; jamais elle ne s'est enfuie ; jamais elle n'a été à Troie : c'est un fanlôme qu'au lieu d'elle Paris a tenu dans ses bras. Elle raconte aux spectateurs cette belle histoire dans un long prologue, à la façon d'Euripide, qu'elle assaisonne d'une aimable plaisanterie sur cette co* quille d'œuf dans laquelle elle est venue au monde, elle, la vraie fille de Jupiter, a si la tradition ne ment point. i> Mais voici qu'en ce moment parait Ménélas, débarqué en Egypte. l\ a laissé sur son vaisseau la fausse Hélène bien enfermée à clef. On peut juger de sa surprise. Nous n'entrerons pas dans le détail de cet imbroglio, que le fantôme dénoue en disparaissant après avoir proclamé les droits de
la véritable Hélène. Euripide avait, dit-on, emprunté cette fable à Stésichore ; mais celui-ci n'en avait fait probablement qu'une plaisanterie, et en tout cas une fiction de pure fantaisie.
Celte pièce, et la Phèdre et la MédéCy ont eu, il est vrai, pour les Grecs de la décadence, et surtout pour les Romains, un charme tout particulier, celui de l'amour, ou plutôt de la passion, de la passion sensuelle chez la femme, et d'une très-habile mise en scène de cette passion. Mais c'est justement un sujet pour lequel il n'y a pas lieu de louer Euripide; car ses peintures de l'amour sont autant de satires contre la femme et contre le véritable amour. Obligé de répudier Tune après l'autre deux femmes pour cause de mauvaise conduite, il gardait rancune à ce sexe; les Athéniens déjà le regardaient comme un pédant sombre et rcfrogné, misanthrope de cœur et de physionomie : il doit avoir plu encore moins aux Athéniennes.
Il ne peint chez les femmes que la passion.des sens, l'esprit d'intrigue et la fureur de la vengeance. Comment nous a l-il présenté Electre ? Bernhardy nous le dit lui-même, c< comme la parodie de la plus noble et de la plus tragique des héroïnes. y> Les deux Iphigénies sont traitées avec plus de convenance ; on ne saurait néanmoins assurément comparer son Iphigénie en AuUde à la création grandiose de Goethe. Alceste^ la plus ancienne de ses pièces, est celle qui prête le moins à la critique ; aussi n'est-ce point une tragédie, mais bien un drame satirique. Les traits grossiers et burlesques du rôle d'Hercule s'expliquent en ce que ce drame était la fin d'une tétralogie, et par conséquent jouait le rôle de la petite pièce, de la tragi-comédie. C'est dans la dernière œuvre d'Euripide, qu'on a tant vantée, les BacchanteSy qu'il faut voir à quel point il se prosaïse et s'abaisse aux banales et vulgaires railleries de l'athéisme. Les Bacchantes y écrites sur la fin de sa vie (408 av. J. C), ne furent repré-
sentées qu'après sa mort. Bernhardy admire cette œuvre, bien qu'avec réserve. Schlegel lui-même regarde Hippolyte et les Bacchantes comme les meilleures pièces du poète. Il est vrai que le personnage d'Hippolyte a quelque chose de séduisant. Euripide ne Ta point défiguré : pourtant est-ce bien un homme véritable que ce fils d'Amazone, au cœur vide, qui hait et fuit les femmes, comme les Amazones fuient et haïssent les hommes? Nous reviendrons sur les Bacchantes. Pour Phèdre et Médée^ un fin critique, A. W. Schegel, nous a montré, dans un parallèle entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, combien Part des modernes, quand il louche à un mythe de la vieille fable grecque, est inférieur à Tart des anciens, fût-ce à celui d'un Euripide. Schlegel, toutefois, aurait dû reconnaître que Racine aussi bien que Corneille, lorsqu'ils traitent des sujets antiques, ont sur Euripide une immense supériorité quant au sentiment qui les inspire. L'élévation de ce sentiment éclate par des traits sublimes sous ce travestissement à la moderne des personnages antiques, qui nous fait parfois sourire. Phèdre est d'ailleurs par elle-même un sujet impropre à la vraie tragédie, et Médée pareillement. Une mère qui tue ses enfants n'est pas plus un sujet tragique que ne Test un monstre d'impudeur ^
Le cadre et le but de notre étude ne nous permettent point de parcourir une à une toutes les pièces d'Euripide, pour prouver que la vraie conscience de Dieu^ poétique et humaine, y fait totalement défaut. Avant de spécifier plus précisément, à propos de la dernière pièce d'Euripide, des Bacchantes^ notre critique générale, et de justifier en même temps les railleries d'Aristophane ainsi que les reproches des contemporains et des critiques postérieurs, nous dirons
' ^ Médéc u reparu sur noire scène contemporaine dans des conditions toules différentes. La more tue ses enfants par désespoir et non plus par une atroce vengeance, ce qui humanise le sujet. [Noie de l'éditeur.)
encore quelques mots sur le jugement d'Axistote, qui semble favorable au premier abord, et sur Tentbousiasme exagéré des siècles qui nous ont précédés.
Euripide s entend supérieurement aux effets de théâtre : il les atteint par un procédé qui est de tous les temps, à savoir le mélange du terrible et du sentimental : mélange dont Timpression s'accroit des eiîets que produisent la musique et les machines de théâtre. Aristote reconnaît qu'Euripide est passé maitre dans cet art : voilà tout ce que signifie cette fameuse phrase : « Euripide est le plus tragique des poètes qui ont écrit la tragédie. » PAur en bien rendre le sens, il faut traduire : cr Euripide est le poète qui s'entend le mieux à produire les effets de théâtre tragiques. » Répétons d'ailleurs qu'Aristote, dans l'extrait qui nous est parvenu de sa Poétique aussi bien que dans sa République^ a toujours, avant tout, la réalité en vue. Il ne se dissimule, en aucune taçoD, la décadence du génie hellénique dans la poésie comme dans l'art; mais il veut expliquer comment on peut définir et classer, dans la théorie de l'art et dans l'Etat, les œuvres récentes ou contemporaines qui ont la vogue. La musique actuelle peut être mauvaise, dit-il dans sa Politique f je ne le conteste point ; mais le goût du public demande quelque chose de pareil; le mieux est donc de lui donner ce qu'il y a de moins mauvais; plutôt un mauvais art que point d'art du tout. Pour ce qui regarde la tragédie, Aristote ne méconnaissait point l'immense décadence qui éclata partout vers la fin de la guerre du Péloponnèse avec une démagogie sans frein, ni cette invasion de la vulgarité qui se manifesta bientôt après. Toutefois, il semble qu'à l'époque d' Aristote, on jugeait encore, en général, assez sainement Euripide et son théàtre.Dans sa Poétique^ Aristote dit qu'on fait tort à Euripide : que sans doute l'économie
de ses pièces laisse beaucoup à désirer, mais qu'il est
53i CONSCIENCE 1)E DIEU
injuste de le blâmer si beaucoup de ses tragédies finissent malheureusement, que c'est chose toute naturelle. Si les attaques des critiques n* avaient porté que sur le dénoûment malheureux des pièces d'Euripide, comment ces mêmes accusateurs auraient-ils loué Eschyle et Sophocle, dont les pièces ont presque toutes une fin tragique, et qui n'emploient jamais Tintervention du Deus ex madUna pour produire un résultat inattendu? Us sentaient donc que des scènes effrayantes et une mort cruelle, si elle nest méritée^ ne sont pas la vraie tragédie : que, là, est la différence entre Euripide et ses devanciers.
Euripide survint juste au moment où ^'accomplissait une révolution dans le génie des Athéniens. La puissance de Cléon et de ses pareils manifestait alors une réaction du vulgaire contre tout ce qu'il y avail de noble et d'élevé : réaction qui s'opéra dans la vie rédle comme^dans Tart. Cette réaction ne toucha aucune branche de l'esprit humain aussi vivement que la tragédie, la fiUe la plus sublime du génie grec. Ce fut là plus qu'une décadence, ce fut une ruine totale qui se produisit dans Euripide. Bientôt la tragédie fut tout à fait abandonnée et fit place à ce que nous nommerions le drame bourgeois : la sentimentalité, dont nous trouvons le principe dans Euripide, va remplacer l'héroïsme.
Comparé aux épigones, ses successeurs, Euripide peut sembler encore un représentant de l'ancienne et grande tragédie; mais, en réalité, la tragédie ne commence point avec Eschyle et Sophocle : elle finit avec eux, comme la grande peinture finit avec Michel-Ange et Raphaël.
Si, à la renaissance des lettres, on s'est tant préoccupe d'Euripide, c'est en partie parce qu'on l'a vu par les yeux des Romains, si mauvais juges en poésie. La langue attique, si accomplie, d'Euripide avait en outre un charme bien concevable pour les philologues : la lecture en est bien plus
facile que celle de ces vieux tragiques où le style esl chargé (le pensées, où Ton ne trouve que rarement ces sentences finement aiguisées dont Euripide est rempli. Analysez renihousiasme philologique des admirateurs d'Euri* pide, depuis Walckenâër jusqu'à Hartung, et vous vous rappellerez le vers d'Aristophane dans les Grenouilles j et vous vous écrierez, avec une légère variante :
Quelle n'est pas Tinfluence des belles paroles !
Le sentiment droit de la foule non érudite n'a pu jusqu'à ce jour élever la voix contre les préférences de l'érudition ou de la philologie, parce que, jusqu'à Texcellent ouvrage de Donner, nous n'avions point en Allemagne de fidèle et d^ntelligtble traduction d'Euripide. Celles de France et d'Angleterre sont aussi insuffisantes que les italiennes.