Les Bacchantes d'Euripide
Les Bacchantes passent généralement pour une des meilleures pièces de ce poète ; nous l'avons mise à part afin de justifier notre opinion sur la conscience qu'il a de Dieu, et de montrer qu'il joue avec le principe tragique, sans y croire, sans le comprendre. Laissons parler le poète luimême.
Bacchus nous conte dans un prologue comment il a pris la figure humaine, et comment il est venu à Thèbes pour châtier l'obstination impie de celte ville à ne point le reconnaître comme dieu, lui, le fils de Jupiter et de Sémélé, le petit-fils de Cadmus, du fondateur de Thèbes. Il est surtout venu pour tirer vengeance des sœurs de sa mère, qui ont nié qu'il fût fils de Jupiter. Il les a transformées, elles et leurs compagnes, en Ménades furieuses, et, aujour-» d*hui, le thyrse en main, chantant des hymnes en Thonncur de Bacchus, elles errent sur le mont Cithéron. Reste à punir le roi Penthée, petit-fils du vieux Cadmus^ Penthée
qui a osé faire une guerre ouverte à la divinité de son cousin.
Le chœur des Bacchantes, obéissant aux ordres du dieu, exécute une ronde autour du palais et entonne le cbant de fête de Bacchus. Ce chant choral, accompagné de danse, doit avoir à coup sûr produit une forte impression. Mouvements et paroles étaient à grand effet : a Heureux, » chaote le chœur.
Heureux celui qui, connaissant les mystères des dieux, leur consacre son cœur et sanctifie sa vie par les purifications sacrées, en se mêbot sur les montagnes aux transports des Bacchantes! heureux qui, célébrant les orgies de Cybèle, mère des dieux, la main armée du thyrseetle front couronné de lierre, se livre au culte de Bacchus I
Paroles sonores, mais vides! Aucune trace d'idées dionysiaques, orphiques : la réunion du culte de Bacchus au culte tout orgiaque et physique de Cjbèle suffit pour montrer combien le poète est loin de toute sérieuse et profonde conception, et comment il confond les mystères attiques de Bacchus avec le fanatisme de rAsie Mineure.
Vient ensuite Tirésias, qui appelle le vénérable Cadmus et l'invite à prendre avec lui le thyrse,
A revêtir la peau de faon, et à se couronner la tête de lierre.
Cadmus est déjà tout équipé, mais un peu embarrassé : comment lui, un vieillard infirme, et Tirésias, un devin aveugle, pourront-ils danser avec vigueur et bien secouer leurs antiques boucles de cheveux gris ? Pour ce qui est de frapper la terre avec le thyrse, il s'y est déjà exercé nuit et jour ; car, il le dit lui-même (v. 158) :
Mortel, je ne méprise pas les dieux.
Quelle condescendance! Tirésias fortifie son compagnon dans ses intentions pieuses, par une morale toute paterne :
Ne discutons pas subtilement sur les dieux. Les traditions de nos perse, que nous conservons avec piété, ne peuvent être ébranlées par
aucun raisonnement, pas même par les înTentions des plus grands génies.
La religion était à la mode à la cour de Macédoine, où elle servait d^antidote contre les républicains philosophes, et où Euripide termina sa vie. Or, que peut-on dire de plus religieux? Penthée cependant arrive — et ordonne de réprimer avec sévérité les innovations désordonnées qu'on introduit dans sa ville : boire du vin et faire Tamour en secret; voilà, suivant lui, tout ce que veulent les bacchantes. Le principal coupable^ celui qui rend les femmes folles, c^est un jeune étranger suspect, à Fair efTéminé, aux boucles blondes. L'imposteur ne rougit point de se donner pour celui-là même que Jupiter a enfermé dans sa cuisse. En ce moment, Penthée aperçoit les deux vieillards, qui sautent et se démènent, couverts de la peau de faon bigarrée, et armés du thyrse : cette ridicule apparition le met en courroux. Un combat de paroles s'engage entre roi et devin, à propos de la nouvelle religion : une de ces passes d'armes comme les aime Euripide, avec des subtilités d'avocat et des sentences sophistiques à grand effet. Tirésius dit que le mythe s'explique philosophiquement. Il est deux bienfaiteurs divins des mortels : la mère commune, la Terre, qui nous donne la nourriture, et Bacchus qui (v. 239)
leur a enseigné Tart de tirer de la vigne une suave liqueur qui délivre les malheureux mortels de leurs chagrins, et qui leiur dispense le sommeil, Toubli des maux de chaque jour : c^est le remède souverain de toutes les peines. Cette liqueur divine coule sur les autels des dieux, a6n d'obtenir le bonheur des hommes. Et cependant tu plaisantes sur ce que Bacchus a été cousu dans la cuisse de Jupiter : je vais t'enseigner ce qu^il y a de vrai sous ces paroles. Lorsque Jupiter eut dérobé Tenfant nouveau-né au feu de la foudre, il l'emporta dans TOlympe. Junon voulut le précipiter du ciel, mais Jupiter lui opposa un artifice digne d*un dieu. Ayant détaché une portion deTéther qui environne la terre, il en forma un fantôme semblable au jeune Bacchus et le donna à Junon pour mettre fin à ses cris; plus tard, les hommes, trompés par une parole équivoque , ont dit qu'il avait été nourri dans la cuisse de Jupiter,
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mventant celte lable parce qu'il avait été Totage de Junon. Ce. dieu ost aussi prophète, car la fureur bachique a, comme la démence, une vertu prophétique.
Le chœar trouve la théologie du prêtre digne de son dieu, d'Apollon. Cadmus ne veut pas rester en arrière, et il rappelle à son petit-fils ce qu'exigent les convenances de Tamille :
Lors même que Bacchus ne serait pas dieu, comme tu le prétends, tu devrais encore affirmer qu il Test, et, par un honnête mensonge, assurer à Sémélé la gloire d'avoir enfanté un dieu, et assurer la gloire de notre maison.
Autrement dit, mens hardiment pour Thonneur de la famille. En effet, si Sémélé n'est pas mère d'un immortel, que sera-t-elle donc? Voilà la morale de Cadmus, du divin aïeul, du mari d'Harmonie!
Penthéc ne change point d'avis, et ordonne de détruire l'observatoire d'où Tirésias consulte le vol des oiseaui. Les deux vieillards n'en commencent pas moins leur joyeuse expédition. Tirésias dit à Cadmus,
Prends le thyrse entouré de lierre, suis-moi : soutiens mes pas, je soutiendrai les tiens : il serait honteux de voir tomber une couple de vieillards.
L'aïeul du roi bondit en cadence, et soutient son compagnon aveugle pour Tempècher de choir.
Le chœur reparait et il prononce de belles paroles à Tusage des gens pieux :
La langue sans frein et la démence qui ne connaît point de lois ont une fin malheureuse. Mais une vie tranquille et dirigée par la sagesse demeure inébranlable et sauve les familles. Car, du haut des cieux qu ils habitent, les dieux veillent, quoique de loin, sur les actions des hommes. Ce qu*on prend pour de la sagesse n^est point sagesse : aspirer à ce qui surpasse Thumanité, c'est une ambition illicite : celui qui poursuit ainsi un but trop élevé perd les biens qui sont à sa portée. Tel est (à mon sens) le caractère des insensés et des esprits faux.
Cette morale facile est préchée au nom de la religion ;
car le chant commence par une invocation à la piété ou à Némésis :
0 piété rérérëe par les dieux ! piété qui planes sur la terre avec tes ailes dV!
Cette morale aboutit nettement à la morale des chansons à boire :
Baccbus répand les délices du vin qui chasse la tristesse : il en fai ^ part au riche aussi Bien qu'au pauvre ; mais il hait celui qui méprise ses bienfaits, qui ne se plaît point à passer le jour et la nuit dans la joie. Éloigne ton esprit et ton cœur des hommes qui outrent la sagesse.
Suit un dialogue à effet entre Bacchus et Penthée. On a enchaîné Bacchus ; mais il s'est délivré de ses fers, et il répond de la façon la plus provoquante an roi irrité, sans consentir à lui expliquer en quoi consiste la sainteté de la religion nouvelle. Altéré de vengeance, il combine un plan perfide pour attirer son ennemi dans le piège, moitié par peur, moitié par séduction, et achever Tœuvre en le jetant dans le vertige par sa puissance divine. Il veut que Penthée joue devant son peuple le personnage ridicule d'un bacchant novice et maladroit, avant de le faire déchirer en lanibcaux par sa mère et ses tantes : il atteindra ainsi son double but. Penthée sera puni, et sa mère et ses tantes porteront aussi la peine de leur ancienne incrédulité.
Penthée donne dans le panneau et Bacchus annonce son triomphe au chœur :
Il ira vers les bacchantes, et il y trouvera la mort, 6 femmes! il est tombé dans le piège.
Le chœur alors entonne ce chant si souvent admiré :
8TB0PIIC
0 quand pourrai -je célébrer d'un pied léger les danses nocturnes des bacchantes, et m'élancer dans Tair pur? Telle qu'une biche folâtre qui se joue dans la verte prairie, après avoir échappé à une poursuite ardente et au filet tendu sous ses pas, lorsque le chasseur par ses cris hâte la course de ses chiens agiles ; dans sa course rapide comme la tempête,
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elle s'élance à travers la plaine au bord des eaux, et dierche les lieui so* litaires et Tombre épaisse des forêts. La sagesse et la gloire accordée aux mortels par les dieux, qu*est-ce autre chose que de tenir sa main Tictorieuse sur la tète de ses ennemis ? Ce qui est beau plaît toujours.
ANnSTROPHE
La puissance divine se meut avec lenteur : mais elle est inévitable. ËUe châtie les mortels qui se livrent à Fimpiété, et qui dans leur délire se refusent au culte des dieux ; par de sages délais elle dérobe U marche du temps et finit par saisir Timpie ; car on ne peut jamais concevoir ni Ynéditer rien de meilleur que les lois divines. Il en coûte peu en effet de reconnaître la puissance de la divinité, quelle qu'elle soit, et des lois sanctionnées par la longue suite des temps et par la nature. La sagesse et la gloire accordées aux mortels par les dieux, qu'est-ce autre chose que de tenir sa main victorieuse sur la tête de ses ennemis? Ce qui est beau plail toujours.