‹ Dieu dans l'histoireChapitre 56 sur 157 · EURIPIDE · texte numérisé non relu

EURIPIDE

Mais, malheureux, quel mal Sthénobée a-t-elle pu faire à l'État?

ESCHYLE

(juei mal? tu as induit d honnêtes femmes respectées d'honnêtes maris à prendre du poison pour échapper à la honte où les avait poussées ton Bellérophon.

554 CONSGIENGB DE DIEU

EORIPIDB.

Et la légende de Phèdre n'existaît-elle pas avant moi ? rai-je inventée?

ESCHYLE

Elle existait avant toi sans doute ; mais le poète doit cacher soigneusement ce qu'il y a de honteux, loin de Tétaler sur la scène : car, si le maître doit former les enfants à la vertu, le pocte doit remplir le même devoir envers les hommes d'un âge nmr.. . La majesté de ses parole doit répondre a celle du sujet, et le demi-dieu doit se servir de termes plus relevés que le vulgaire? Voilà ce que j'avais sagement établi, et ce dont tu n'as pas craint de te jouer... Tu as appris à nos citoyens à s'adonner au bavardage et aux arguties des rhéteurs qui ont fait déserter la palestre, favorisent les vices infâmes et soulèvent contre le chef les matelots désobéissants : autrefois, de mon temps, il ne savaient crier qu'après leur biscuit et jeter leur Uohé ! en travaillant.

On peut résumer la plaidoîerie d-Eschyle en quelques mots : « J*avais ennobli Tari ; tu l'as dégradé. »

Eschyle reçoit le prix de Bacchus et choisît Sophocle pour son second.

' Voilà ce qu'écrivait Aristophane Tan 405.

Longtemps auparavant, en 423, Aristophane avait opposé, dans les Nuées^ les bonnes et pieuses mœurs de Tantiquilé aux mœurs nouvelles, la justice de la génération précédente à l'astuce des sophistes modernes. Le champion du juste cl celui de l'injuste entrent en lice Tun contre Tautre. Le premier nous présente dans cette lutte oratoire un tableau inestimable pour qui veut étudier la conscience de Dieu chez les Athéniens de cette époque.

Je vais rappeler maintenant comment se faisait autrefois Téducalion des enfants, du temps que moi, défenseur de la justice, je flotissais encore, du temps que régnaient le sérieui et la modestie. On n'en-» tendait jamais les cris d'enfants obstinés ; on voyait le matin ceux d*ua même quartier marcher en troupe le long de la rue, pour gagner Fécole de musique. Leur air était simple et innocent; leur vêtement léger, même quand la neige tombait à grands flocons. Le maître se fâchait s'ils croisaient les jambes: il leur apprenait une chanson guerrière : c Redoutable Pallas !» ou « Lyre au son retentissant ! t Le ton était juste, U mesure bien marquée, suivant la tradition des ancêtres. Si l'un d'eux

8*avisait, par manière de jeu, de chanter d'aulres airs avec des cadences efféminées, des gentillesses comme on les aime aujourd'hui, un bon coup de férule était sa récompense, et on lui apprenait k ne point profaner delà sorte un art divin. Puis, à la palestre, quand les jeunes gens s^asseyaient pour se reposer, ils devaient étendre chastement les jambes et prendre une position décente. Grâce à ces maximes et dans cette discipline grandit la génération des héros de Marathon. Mais, toi, tu ne donnes aux jeunes gens que de mauvaises leçons. Ainsi, jeune Kioinme, prends-moi pour ton guide, moi, le défenseur delà justice. Je t'apprendrai à fuir la place publique, à mépriser les parfums et les bains, à rougir en voyant des spectacles impurs, et à t'irriter si Ton se moque do ta retenue ; à quitter respectueusement ton siège, s*il entre un vieillard, & vénérer, à chérir toujours ceux qui t*ont donné Têtre, à te garder de souiller en toi Timage de la pureté : tu ne mendieras point la faveur d*une danseuse, et tu ne la verras point, te jetant la pomme, détruire ta bonne renonmiée. Tu ne parleras point coutre ton père : tu n'iras point, rinjure k la bouche, lui imputer en crime cette discipline sévère et salutaire, dans laquelle il t'a élevé...'; brillant de force et florissant de santé, tu viendras ï la palestre : tu n'iras point, comme la jeunesse du jour, prodiguer h Tagora les paroles adroites et les artifices éloquents de Técole, ou chicaner^ calomnier, aboyer avec fureur dans de sales procès. Non, non : dans le bois d'Académus, sous Tombre paisible des oliviers, tu te promèneras, couronné des joncs du ruisseau, au bras d'un sage ami, au milieu des plantes odorantes, dans la joie d'un honnête loisir. Les peupliez ombrageront ta marche : le printemps te sourira dans sa fleur, et le platane et l'orme uniront leurs murmures.

La conscience de Dieu chez les tragiques et dans la vraie tragédie avait péri avec Sophocle : la conscience de Dieu chez les comiques et la véritable coniédie périrent avec Aristophane. A près une période de transition, sous les premiers successeurs d'Alexandre commença la comédie nouvelle^à laquelle Mciiandre attacha son nom. Comparée à l'ancienne comédie, la nouvelle est bien peu capable de conscience de Dieu. La vraie comédie, comme la vraie tragédie, exprime la loi d'un ordre moral immuable. La tragédie nous montre comment on périt lorsqu^on transgressel a loi morale, et nous fait assister à Técroulement des grandeurs humaines; la comédie nous présente pour des fautes plus légères un moins sévère châtiment, l'ironie, et non le courroux de la destinée.

Qans la comédie, aussi, la forme de l'art s'abaisse avec la conscience de Tordre moral du monde et de la justice divine.

CONCLUSION

B^SULTAT DBS RICKERCHEd SUR LA COIfSCIBIlCE DE DIEV DAK8 LE DRAIB 6IIEC

Ainsi, le peuple d'Athènes et deux génies immortels, Eschyle et Sophocle, durant la seconde moitié de ce siècle heureux et unique sous tant de rapports dans l'histoire de rhumanitc, de In fin des guerres médiques au milieu de la guerre du Péloponnèse, avaient découvert une nouvelle forme de la conscience de Dieu, et l'avaient amenée à son entier développement. Au poëme épique des Aryas, Tllébreu peut opposer son épopée de la création et de la vie des patriarches, et son épopée de la législation et des prophètes, d*Élie à Jérémie. Mais le drame a élé inventé par les Hellènes aryens : c'est leur domaine particulier. En deux générations, il atteint son complet développement. Les commencements d'Eschyle témoignent d'un art achevé, aussi bien que la fin de Sophocle. Eschyle continuait Pindare, Sophocle peut être appelé le précurseur de Socrate : ces deux tragiques sont avant Socrate les plus profonds initiateurs de la conscience de Dieu, de la religion morale et philosophique des Hellènes. Ils ne seront continués et complétés que bien longtemps après, par l'Évangile.

Le drame, en effet, doit être, au point de vue de l'histoire universelle, la manifestation active des justes jugements de Dieu. Si une souffrance imméritée ou un crime impuni s'offre au prêtre de la muse tragique, il voit là un mystère sur lequel on doit garder le silence : le sage et l'homme pieux savent qu'il appartient à l'avenir de révéler la puissance divine et de rétabhr l'harmonie dans les choses humaines. Partie importante de la vie publique, le

drame, ainsi conçu, fait partie du vrai culte de Dieu, et contribue à faire contre-poids à cet élément tout terrestre qui de jour en jour se renforce, qui entraine si facilement hommes et peuples dans Tégoisme et dans l'orgueil, et les berce de Tillusion fatale de la toute-puissance humaine.

Le drame grec est surtout grand d'ensemble. Sa conscience de Dieu repose sur les mêmes fondements que celle de Tcpopce, mais pénètre plus avant dans la destinée humaine, et sa portée dépasse tout ce que les penseurs grecs en ont pu dire. Le génie de Tartiste et celui du peuple, la personnalité active et la société, voilà les deux grands prophètes que nous retrouvons encore ici. Ce qu'Axistote a dit de la tragédie, quelles que soient d'ailleurs la flnesse de l'observation et la rigueur de la logique, ne touchent que l'extérieur et la surface de cette manifestation du génie grec : encore bien moins donne-t-il la clef du développement historique de l'art tragique en général. Pour arriver à ce but, ce qui manquait au philosophe grec, c'était un horizon assez large d'histoire universelle.

La plus haute conscience Je Dieu est l'âme de cette poésie. L'idée de Dieu qui est là empreinte, c'est celle de la Divinité unique, existant en soi, puis manifestée dans la création et dans l'humanité : conception résumée dans ces deux vers attribués à Eschyle :

Jupiter est Téthef, Jupiter la terre, Jupiter le ciel. Oui, Jupiter est le tout des mondes et de ce qui est au-dessus.

« Le tout des mondes et de ce qui est au-dessua /» Ce n'est là ni le Dieu des panthéistes, ni le Dieu des judaîsants modernes, des déistes ; c'est Dieu agissant dans le monde comme esprit éternellement actif et bienfaisant. Dieu qui n est ni en dehors du monde, ni absorbé dans le monde.

L'action divine du bien dans ce qui s'appelle le bonheur

338 GONSGIBNGE DE DIEU

nous est révélée par un autre fragment, rinvocalionàla fortune, de ce même poète qui énonce ce grand axiome de la théologie tragique : Du bien, le mai ne sort jamais, mais du mal peut sortir le bien ; ainsi, ce que nous appelons bonheur et hasard est aussi sous la direction du Dieu de bonté :

Au commencement comme k la fm, tu secondes les conseils de la sagesse ; tu donnes aux actions humaines la couronne de la gloire : (a produis plus de joie que de douleurv La grâce souriante en^eioppe d une sereine auréole tes ailes d'or, et tous les présents sont doux, venant de ta main bienfaisante. Tu épies le retour du malheureux vers une santé nouvelle, et tu éclaires la nuit d'une vive lumière, toi, la plus aimable des divinités!

Une pareille conscience de Dieu demande pour complément la foi à Tunité des hommes, quelle que soit la barrière qui sépare Ilellcncs et barbares. Cette foi fait le fond de toute sentence du chœur tragique. Le chœur chante pour tous les temps comme pour toutes les races.

Même dans Tâme de Tesclave vit encore la divinité !

s'écrie le chœur de VAgamemnon d'Eschyle.

LA COSSCIENCB DE DIBO CEEZ LES GBECS DANS XES B^kDX-ABTS

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