OU PHIDIAS ET POLYGNOTB
Âristote dit, dans sa Poétique (15), que les anciens tragiques font parler leurs héros comme des politiques, les tragiques modernes comme des rhéteurs : par les anciens, il entend Eschyle et Sophocle, tandis qu'il regarde déjà Euripide comme le premier dos modernes. Les anciens tragiques, continue-t-il, difierent des modernes tout à fait comme Polygnote diffère de Zeuxis. Là, tout est typique;
tout a une moralité idéale ; ici les caractères sont effacés et dépourvu de sens moral. Un passage du huitième livre de la Poétique étend ce contraste à la statuaire.
Ces remarques du Stagirite portent sur le principe même du développement hellénique : les beaux-arts marchent de pair avec l'épopée et le drame, et c'est la conscience de Dieu qui, dans Tune comme dans l'autre de ces deux ma« nifestations du génie grec, distingue les œuvres immortelles. Comparez les personnages de Sophocle et toute la physionomie de sa tragédie à ces séries de figures déjeunes gens et déjeunes filles qui déroulent les processions des fêtes athéniennes sur la frise du Parthénon, et qu'à douées de vie la main de Phidias ; une vive impression vous restera de Panalogie qui existe entre ces deux créations et de leur haute portée. Chez les Grecs, la tragédie et l'art plastique reposent également sur le sentiment d'une beauté idéale, sérieuse et modeste et non pas arrogante et déclamatoire : tous deux ont la vraie mesure, la grandeur sereine, et c'est précisément celte mesui'e, nous l'avons dit, qui exprime excellemment la conscience de Dieu chez les Grecs. L'art grec n'a point de modèle, et n'a eu jusqu'à ce jour qu'un rival digne de lui : un développement analogue, moins complètement classique et typique peut-être, ne s'est reproduit qu'une fois au monde. Nous parlons de cette école historique de peinture qifi fleurit, au quinzième siècle et au commencement du seizième, dans les villes libres de Flandre et d'Allemagne, et surtout de cette école de Toscane et d*Ombrie, unique, sublime, qui commence avec Giotto et finit avec Michel- Ange et Raphaël.
Chez les Grecs, l'art était religieux : il était même une partie de la religion. L'architecture sacrée et la musique s*ctaient développés avant les arts de la forme humaine, et cela tout naturellement, par une loi du progrès historique» Le sentiment du divin, quand il s'applique aux arts, saisit
le beau dans les proportions avant de le saisir dans les formes, et dans la forme humaine en particulier. La divinité se manifeste dans le monde d'abord comme ensemble, comme ordre universel : L'architecture cherche alors à exprimer le beau par les proportions d'un grand tout de forme simple, le dé, le cône, la pyramide. Puis des parties se distinguent dans le tout : le temple, dans sa riche variété, apparaît déjà sous les vieilles dynasties d'Egypte, avec des piliers qui ressemblent fort aux colonnes doriques. Quant aux Hellènes, ils ne débutent pas, comme les Égyptiens, par élever d^mmenses tertres funéraires, et ne cherchent pas l'impression du grand dans l'énormité des proportions. En lonie, le temple à colonnes et le vestibule royal ouvert à colonnes remontent à la plus haute antiquité. La musique sacrée, en Thrace comme en lonie, est également très-antique.
Cette époque primitive de l'art, où l'on cherche le beau dans le monde de la géométrie et non dans celui de la vie, fut suivie en Egypte, mais principalement en lonie et dans toute l'Asie Mineure, de la seconde époque, où Ton cherche le beau dans la forme humaine. Les Hellènes furent les premiers à introduire les arts plastiques dans le domaine de la véritable beauté. Les dieux devinrent hommes, c'està-dire qu'on reconnut l'humanité dans l'image de la Divinité ; la conscience de Dieu dans Tart s'incarna sous cette forme. Et cette révolution s'accomplit bien avant la date que naguère encore, en dépit d'antiques témoignages, on croyait pouvoir lui assigner. Il est impossible que le dernier livre de Y Iliade soit plus jeune que le commencement des olympiades. Eh bieni ce livre nous décrit exactement la figure de Niobé, sculptée dans la paroi rocheuse du Sipyle, près de Magnésie, telle qu'on Ta retrouvée, trèsdégradéeilest vrai, il y aune trentaine d'années. Niobé est représentée assise : et sa figure est terminée par cette
espèce de gaine où la forme des deux jambes n*est point encore accusé : c'est le caractère des images antérieures à Dédale. Mais toute la conscience de la divinité hellénique parle dans cette tête penchée et dans ces mains tristement croisées. Voilà où est Tâme de Tart plastique, et c'est le Grec qui le premier lui a donné ce souffle, cette âme, le Grec, vrai Pygmalion de l'humanité.
Longtemps encore, et jusqu'aux guerres médiques, les prêtres ont toutefois maintenu, dans les images sacrées, le vieux type conventionnel et contraire au libre génie de ^ l'art. Mais enfln parait l'Homère de l'art plasiique : c'est l'ami de Périclès, c'est Phidias l'Athénien, l'architecte du parfait monument dorien élevé à Minerve ; Phidias, qui marque le point culminant du beau en architecture.
Nous avons déjà fait allusion à son art à propos de la mémorable statue de Némésis, l'Aphrodite de Rhamnus, et la description de ce grand ouvrage nous montre toute l'étendue de la conscience de Dieu qui y réside. Cette figure n'avait pas la simplicité de composition que nous attribuons d'ordinaire aux statues des divinités grecques. Sur les vêtements figuraient des cerfs, symbole de l'ancienne déesse de la Nature, d'où était sortie la Némésis hellénique, et des images de la déesse des victoires, de N(xiq, qui nous paraissent exprimer le triomphe de la justice divine. Sur le piédestal était représentée la grande leçon de Némésis, la guerre de Troie.
Le monument capital de la Conscience de Dieu agissant et créant par la pensée et par la main de ce grand artiste, c'est sa statue colossale de Jupiter à Olympie. Le dieu était représenté assis; l'image avait quarante pieds de haut. Phidias l'a avoué lui-même : ce qui lui a inspiré cet idéal impérissable du père des hommes et des dieux, de cette divinité suprême sortie de l'éther des Aryas de l'Iran, de ce protecteur de la justice et de la vie humaine, ce qui l'a
inspiré, dis-je, ce sont ces vers de Y Iliade (1, 527) :
Ainsi parla Kronion, le dieu aux sourcils noirs : il fit un signe, et du haut de sa tète immortelle s'agitèrent en avant ses boucles ambroisiennes : les hauteurs de TOlympe en tremblèrent.
L'aspect de cette figure douce, et pourtant pleine d'une force immense, cet aspect était si divin, que le Grec faisait un pèlerinage à Olympie pour contempler une fois au moins dans sa vie le père immortel, et pour puiser dans cette contemplation l'oubli de toutes les misères et de toutes les douleurs. Et vraiment,, quand nous regardons les reproductions qui sont arrivées jusqu'à nous de cette tète de Jupiter, nous parvenons à nous expliquer l'impression unique, surhumaine, que devait faire sur l'imagination grecque une création pareille, placée dans un pareil milieu, cette impression que Winckelmann a si bien décrite dans son Histoire de Vart, Quand un héros romain, un vrai grand homme, Paul-Êmile, le vainqueur de la Macédoine, traversa la Grèce après la victoire de Pydna et arriva à Olympie, il fut saisi d'un sentiment de la Divinité qu'il n'avait jamais éprouvé jusqu'alors. Le général victorieux et tout-puissant fut frappé de vénération, lorsqu'il vit devant lui, dans toute sa majesté, l'image divine, et il s'écria qu'il avait vu Jupiter lui-même. Il l'avait vu en effet, et l'influence de cette paternelle divinité peut bien l'avoir consolé quand, peu de temps après, il fut terrassé par un terrible malheur domestique et par une maladie douloureuse et mortelle. Un Romain plus grand encore, plus grand parce qu'il était un homme dans la plus entière acception du mot, Cicéron, dit des statues de Phidias :
Phidias n'a pas vu ces formes ; mais dans son propre esprit hahibit une image grandiose de la beauté : il la contemplait, il s'y plongeait tout entier ; il appliquait son art et sa main à produire quelque chose qui ressemblât à Tidéal entrevu.
La froide réserve du génie romain se fondait devant ce soleil de Tart.
Toutefois, les plus belles paroles qui aient été dites sur le Jupiter de Phidias peuvent bien être celles de Gœthe dans Winckelmami et son siècle :
Une fois créé, une fois offert au monde dauB 9a réalité idéale, le chef-d'œuvre de Tart produit une impression ineffaçable, la plus haute des impressions. En effet, comme c'est de la réunion de toutes les forces qu'il tire son inspiration et son développement, il résume en lui tout ce qu'il y a de magnifique, de respectable, d'aimable, donne une âme à la forme humaine, et par conséquent élève l'homme au-dessus de lui-même, élargit le cercle de sa vie et de ses actions, et le divinise dans son état présent, dans un présent qui contient et le passé et l'avenir. Telles étaient les pensées qui saisissaient quiconque apercevait le Jupiter d'Olympie, comme nous l'indiquent les descriptions et les témoignages des anciens. Le dieu était devenu homme pour élever l'homme jusqu'à Dieu. On se sentait en présence de la plus haute majesté, et l'on se passionnait pour la beauté la plus parfaite. On peut dans ce sens, donner raison aux anciens qui disaient avec une entière conviction : « C'est un malheur de mourir sans avoir vu celte mer* veille. »
Le sentiment artiste de Phidias était prophétique, dans le vrai ;sens du mot, tout aussi bien que la conscience de Socrate. De Phidias date le proverbe : A la griffe on reconnaît le lion.
Avec Phidias commencent les idéalités plastiques de divinités parmi les Grecs, ou, pour mieux dire, parmi les hommes, de même que l'épopée a commencé avec le chantre de Y Iliade. Jupiter et Minerve, Apollon, Esculape, la divine Aphrodite, Hermès, Cybèle, la mère des dieux, enfin la Némésis de Rhamnus, ont été fixés pour Féternité, avec nombre de figures héroïques, comme des types que l'on ne saurait dépasser. Il restait à donner aux autres figures divines, à Junon, aux Muses, aux Grâces, aux demidieux, une forme idéale digne de celle des précédentes divinités. 11 restait encore à modifier l'expression de quelques-uns des types créés par Phidias, en leur faisant cxpri-
mer les gentimeots, les impressions d'une situation et d*un moment donnés. C'est ce que firent Praxitèle, Lysippe et leurs contemporains, de Périclès à Alexandre le Grand. On ne saurait comprendre la magnificence de ces idéalités si on ne les considère comme des types plastiques de la personnalité humaine, comme des symboles vivants : ce ne sont pas plus des allégories, c* est-à-dire des représentations d'idées abstraites, que des personnages historiques et terrestres, c'est-à-dire que des apparitions imparfaites de l'humanité.
Un contemporain de Phidias, un peu plus âgé que lui, Polygnote (olympiade 80, 460 av. J. C.)f avait introduit dans la peinture historique ce même idéal de l'humanité divinisée en même temps que Pindividualité humaine. Toutes les descriptions que nous ont laissées les anciens de ses grandes fresques dans la salle (Lesche) du temple de Delphes, et dans la salle polychrome (Pécile) d'Athènes, tous les jugements d'Aristotc et de Piine nous autorisent à le nommer le Giolto de la Grèce : sans doute avec une idéalité supérieure et une plus grande perfection pjastique dans les figures prises à part, mais avec une disposition moins dramatique de Tensemble. Pour reconnaître la conscience de Dieu dans ses œuvres, il suffit d'en indiquer les sujets. A.Delphes (Pausan. X, 25, 51) se voyaient deux grandes compositions symétriques, chacune formée probablement de deux ou plusieurs rangées de figures superposées. Là se retrouvaient cette sérénité et cette simplicité grandiose que nous admirons dans la frise du Parthénon. A droite, la ruine de Troie, et les préparatifs de retour que faisaient les Grecs : à gauche, l'empire des morts : ainsi, d'un côté la plus grande action des héros ; de l'autre, le jugement de leurs actions et de celles des autres hommes. Dans le Pécile, Polygnote avait peint le tribunal des chefs assemblés devant Troie pour juger le sacri-
lége commis par Ajax en violant, dans la personne de Cassandre, la sainteté de la religion. Les nombreuses figures de ce tableau avaient une individualité bien réelle, car parmi les Troyennes captives les contemporains croyaient reconnaître l'amante de l'artiste dans la plus belle des filles de Priam, Laodice.
Cette union de Thumain et du divin dans des types à la fois si parfaits et si réels, nous explique le charme irrésistible qu'exercent les reproductions des créations helléniques sur toute âme sensible, même aux époques qui, telles que la nôtre, tendent à s'aplatir dans la vulgarité. Ce ne fut pas un vain caprice d*amateurs et de curieux qui poussa les- Romains, depuis le septième siècle de Rome jusqu'aux empereurs et même jusqu'aux chrétiens de Byzance, à apporter, à exposer dans la capitale du monde les chefs-d'œuvre de l'art hellénique. La divine beauté de ces formes arrêta le bras des chrétiens iconoclastes, et mieux encore celui des Germains, qui portaient au fond du cœur le respect de la divinité et le principe de foi religieuse. Qu'était-ce donc, sinon celte conscience profonde de la présence de Dieu dans la beauté suprême, qui inspirait le grand évéque de Reims, Ilildebert, quand, au commencement du douzième siècle, à la vue des innombrables statues de dieux qui brillaient encore au milieu de la désolation romaine, il s'écriait :
Dieu même admirerait ici cette divine beauté, et souhaiterait de ressembler à CCS merveilles de Tart. Jamais la nature n*aurait su créer des dieux pareils aux images de dieux qu'ont su créer les hommes. Oui» elles vivent, ces formes divines, elles vivent, et on les adore plus pour Tari admirable qui les a produites que pour leur puissance même.
La représentation du beau, dans la nature même inanimée, et à plus forte raison celle du beau dans la figure humaine, dans l'être pensant, trahit la conscience de Dieu
dans sa plus haute perfection. La beauté qui pense est divine par excellence.
Les types de Thumanité qui forment le Panthéon des dieux et des héros helléniques sont, comme tout le monde divin et héroïque, de la mythologie grecque, un monument éternel de la conscience de Dieu dans Tordre moral aussi bien que de la pensée réfléchie. Les Grecs ont transformé les mythes traditionnels et leur ont prêté leur propre figure. C'est là au suprême degré une action morale : la Némésis, la mesure, la conscience de la justice divine et des limites où doit se renfermer Thumanité, a eu le premier rang dans toute cette activité nationale et individuelle au sein de l'art.
Cependant, comme tout ce qui est de ce monde, Partgrex^ a eu ses limites. On n'a pu le surpasser dans la sculpture, mais, dans la peinture, il est resté bien loin en arrière de Tart moderne. 11 a été vaincu, quant à ce qui regarde la représentation de la Divinité et l'expression de Tâme divine, par la grande école des quatorzième, quinzième et seizième siècles, et, ce contraste, nous le développerons plus loin, quand nous aurons à expliquer la conscience de Dieu chez les chrétiens aryens de l'Europe.
LA CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES GBECS DANS l'hISTOIRE, OU HÂRODOTB d'hALICARNASSE et THUCYDIDE d' ATHÈNES