‹ Dieu dans l'histoireChapitre 58 sur 157 · HÉRODOTE D'UALICAttîtASSB · texte numérisé non relu

HÉRODOTE D'UALICAttîtASSB

Les prophètes nationaux de la Grèce avaient procédé, jusqu'au temps où nous sommes parvenus, du génie de l'art, transformé en conscience par une méditation de la poésie antique et du passé légendaire, qui n'empêchait pas de tenir l'œil fixé sur le présent, témoin Hésiode, témoin

surtout Solon et Eschyle. La poésie, arrivée à son plus haut degré, intervient maintenant par une action directe dans ce présent glorieux que vient de sanctionner la lutte con* tre les Perses.

Le Grec cependant, savait, depuis les temps les plus recalés, qu'il n'était pas seul sur la terre : avant ce choc qui le heurta contre l'Asie, la navigation et le commerce avaient tourné son regard sagaceet toujours en mouvement vers riiistoire des peuples qu'unissaient à lui des relations même lointaines. Les rejetons de la poésie épique, les cycliques récents, avaient fait place à un nouveau genre, mi*parti de poésie et d'histoire, à la logographie. Maintenant on ressentait le besoin de connaître d'une manière plus précise l'histoire véritable des nations.

Ici encore, la Muse sourit aux Grecs. Hérodote d'Halicarnasse fut pour eux un prophète de l'histoire universelle, et un prophète comme l'humanité n'en a point revu. Lo fondement de sa prophétie, c'est celte même conscience de Dieu qui a inspiré les anciens poètes. La source en est une croyance profonde à Tempire universel de Tordre moral, de la juste mesure, d'une justice qui règne partout. La Némésis règne chez les barbares comme chez les Hellènes. Voilà ridée qui le conduit, et, cette idée, il l'exprime dès le début de son histoire.

Après avoir résumé avec impartialité les traditions antiques relatives aux origines de la haine qui anime VAsie contre l'Europe, il continue (I, 5) :

Mais celui que je «aurai avec certitude avoir commencé les violences contre les Grecs, celui-là, je déclarerai son nom, puis je continuerai mon récit, et je parlerai des grandes et des petites villes des hommes. En eiTet, de celles qui élaient grandes autrefois, beaucoup sont devenues petites. Et celles qui sont grandes aujourd'hui, étaient petites autrefois. Or, comme je sais que le bonheur et la splendeur des hommes ne durent guère, je ferai mention des unes ainsi que des autres.

Et h quelle cause le docte historien assigne-t-il, dans

tous les temps, chez tous les peuples, la ruine de ce qui était grand, les progrès de ce qui était petit autrefois? Nous Tavons dit, à un ordre universel et divin : l'homme qui dépasse la mesure, les bornes de la sagesse, ces bornes que fixent la conscience , le bon sens, la morale et la loi, cet homme court à sa perle, car il viole Tordre universel et divin. Le malheur ne frappe personne sans une violation première de ce grand ordre ; mais souvent il ne frappe que les fils ou les descendants des hommes ou des peuples coupables d'orgueiP.

Cette première théorie en enveloppe une seconde : Ce qui périt en un lieu refleurit ailleurs ; les petites choses deviennent grandes par la prudence et la fermeté. Voila Tordre divin, et la conscience plus ou moins claire de cet ordre vit dans tous les peuples.

Le sage voit l'homme qui se perd lui-même : le peuple voit la Divinité jalouse qui frappe Thomme. La Divinité sait que Thomme ne peut supporter un bonheur sans mélange de peine, qu'une félicité pareille ou Ténerve ou Tenivre d'orgueil. La satiété engendre l'impiété. La satiété vient de la richesse unie à la puissance. Yoilà pourquoi la royauté absolue, ou tout autre gouvernement peu conforme à la loi morale, est le pire ennemi des races qui l'exercent.

Les passages où se manifeste cette religion universelle d'Hérodote surabondent dans son œuvre.

Qu'on se rappelle le discours qu'il fait tenir par Solon à Crésus :

0 Crésus ! c'est moi que lu interroges sur le sort des hommes, moi qui sais si bien à quel point jalouse et irritable est la Divinité! Pendant la longue durée de notre vie, il faut beaucoup subir/ beaucoup tolérer ce qu'on aimerait mieux ne pas subir.

* Celle réversibilité, contraire à nos idées de justice, n'est pas expliquée ici, tandis qu'elle s'explique dnns Ips religions fondées sur la transmigration des âmes. 11. H.

CHEZ LES GRECS.' 3i0

Crésus congédie le sage avec impatience. Hérodote continue (I, 59) :

Après la mort de Solon, Crésus fut frappé, de la part de Dieu, par la terrible Némésis.

Crésus, vaincu, sur le bûcher, pense aux paroles du pliilosophe, invoque son nom et raconte sa leçon (I, 86) :

Quand Cyrus, dit Hérodote, apprit des assistants ce qu'avait dit Crésus, il se repentit et réfléchit que lui, qui pourtant n^était aussi qu'un homme, livrait au feu un autre homme dont le bonheur avait égalé le sien. H craignit d'avoir à son tour à subir Texpiation divine, et, pensant qu^il n'y a rien de durable dans la vie humaine, il ordonna d'éteindre le bûcher en toute hâte et d'en faire descendre Crésus.

La Pythie repousse les plaintes que forme le roi déchu contre la justice divine et la destinée, et Crésus, suivant la tradition, reconnaît que la faute est à lui et non à Dieu.

Crésus, reconnaissant de la clémence de son vainqueur, l'en récompense par les sages avis qu'il lui doiine dans le conseil qui précède l'expédition de Scythie (I, 207) :

Mes souffrances ont été pour moi des leçons. Si tu croyais être immortel et conduire au combat une armée inunortelle, mon avis serait inutile. Mais, si tu reconnais que, toi aussi, tu es un homme, et que tu commandes à des hommes, sache qu'il y a un courant dans les choses humaines, que ce courant se retire et ne laisse jamais les mêmes mortels longtemps heureux.

Ces mêmes avertissements, Hérodote les renouvelle à Xerxès par la bouche de son oncle, le prudent Artàban, quand le superbe monarque se. met en tète de dompter la mer et de jeter un pont sur THelIespont. Voici les paroles du prince persan :

Vois-tu comme la foudre du ciel frappe toujours les tètes les plus hantes et ne les laisse pas croître dans leur orgueil, tandis qu'elle no touche pas aux objets moins élevés ! Yois-tu comme l'éclair de Dieu s^abat toujours sur les monuments, sur les arbres les plus hauts! C'est que Dieu aime à briser ce qui s'élève. De même aussi une grande armée est délaite par une poignée d'hommes, quand Dieu par jalousie frappe

CCS foules immenses d'une terreur subite ou de son tonnerre, et les met honteusement à néant. Car Dieu ne souffre point qu'un autre que lui s'estime grand.

Il serait facile de multiplier les citations. Contentonsnous de faire remarquer le sérieux et la profondeur de cette conception des choses, et la précision sereine de son exécution. Hérodote est avant tout un philosophe grec; il l'est sur le terrain des croyances religieuses comme des faits. Il ne peut s'empécher de remarquer que les différents cultes ont des mythes communs, surtout dans leurs fêtes, dans leurs rites mystérieux. Il tire de là une double conclusion : c'est que les nations qui pratiquent ces cultes ont de commun, soit la tradition, soit le sentiment religieux ; et qu'il convient de'garder sur tout cela un pieux ci timide silence. Plus tard, au contraire, les stoïciens et les néo-platoniciens dévoilèrent les mystères pour les expliquer, au mépris du serment imposé aux initiés.

Il y a donc deux grandes choses dans la conscience de Dieu telle qU)e la ressent Hérodote. Il reconnaît comme une vérité divine la vérité historique, et consacre sa vie à la découvrir, a l'exposer ; puis, dans Thistoire du genre humain, il reconnaît Faction d'un ordre universel et moral, et, cet ordre, il T expose aux regards des hommes : deux choses que personne n'avait faites avant lui ; deux choses qui font de lui un prophète et que nous retrouvons, quoique autre^ ment formulées et autrement combinées, chez un autre de ses contemporains, un peu plus jeune que lui. Ce sera le second prophète de l'histoire.

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