‹ Dieu dans l'histoireChapitre 59 sur 157 · THOcniDE p'atb&iies · texte numérisé non relu

THOcniDE p'atb&iies

La prophétie historique, la conscience de Dieu dans l'histoire, est une révélation toute hellénique. L'Hébreu avait tiré de Tétude du passé les témoignages de la puissance de Dieu, de ses rigueurs, de ses bienfaits : TArya

primitif s'en était tenu, outre les personnifications de la nalure, à ses demi- dieux, à ses héros, à ses chantres ; mais ce fut au Grec qu'il fut réservé de méditer et d'expliquer, avant tous les autres peuples, les rapports purement humains qui unisseiit les races entre elles. C'est l'épopée, son invention, qui l'a initié aux recherches historiques.

Si ce divin effort vers la vérité est déjà digne d'admiration dans les recherches d'Hérodote sur le passé, soit rapproché, soit lointain, cependant il faut faire encore un grand pas pour passer de l'histoire qui raconte les traditions à l'histoire qui expose les faits dont son auteur a été témoin, et qui regardent la société, le peuple, l'État. Ce que nous avons vu de nos yeux nous semble souvent, sous bien des rapports, plus obscur et moins bien enchaîné que les faits qu'on nous raconte d'autrefois. L'amour-propre, qui nous porte à faire de notre personne le centre des événements, et aussi l'esprit de parti, rendent bien difficile aux contemporains l'exposé de la pure vérité historique.

C'est Thucydide qui nous donne le premier et le plus merveilleux exemple de cette grande tâche, et jamais on n'a surpassé son exposition si impartiale, si calme, et pourtant si vivante.

La véritable, la sérieuse histoire ne saurait, selon nous, se concevoir sans la conscience de Dieu dans son sens le plus rigoureux, sans la foi sincère aux puissances morales. En ce qui regarde Thucydide, il nous faut limiter plus étroitement ce terrain. L'époque qu'il décrit ne reconnaissait,dans la société, d'autre lien que la communauté religieuse des fêtes etdes coutumes nationales : dans l'État éclatait le principe divin, dans la société se renfermait la vie spirituelle de l'individu. Tous les historiens ont remarqué qu'après la guerre du Péloponnèse, cette lutte terrible qui dura trente ans, une grande révolution s'accomplit dans la vie religieuse comme dans la vie morale des Grecs. De nouveaux

cultes, de nouvelles fêtes, des usages nouveaux apparaissent ; la philosophie spiritualiste n'avait pas encore d'influence sur les esprits, et la philosophie naturaliste, qui régnait avant Socrate et son école, n'était quun élément de dissolution et de trouble. Un discours «comme celui que Thucydide met dans la bouche de Périclès, lors de la fête des morts qui suit la première expédition, aurait été aussi impossible vingt ans plus tard que Teût été une résurrection (le Sophocle ou d'Eschyle au temps où Euripide était devenu Torgane de la tragédie dégénérée. Mais le passage le plus original de Thucydide est le tableau qu il nous donne de Tétat intérieur de la Grèce, à propos des affreux massacres de Corcyre (III, 82, 83).

La cruauté, la perûdie qui se montrèrent en cette occasion semUëreot

d'autant plus horribles qu'on n'avait jusque-là rien vu de pareil

Plus tard, en elTct, toute la Grèce fut ébranlée Le sens ordinaire des

mots changea : Taudace inconsidérée fut traitée de zèle courageux, la sage temporisation de lâcheté honteuse ; la modestie ne fut plus qu'un voile cachant la pusillanimité On forma des alliances, non pour atteindre des avantages légitimes, mais pour renverser, dans des vues égoïstes, Tordre de choses établi. Si Ton était fidèle k ses compagnon», ce n'élait point par respect pour la loi du serment, mais par une cTiminelle complicité dans le mal Les citoyens qui n'entraient dans aucun parti étaient poursuivis à mort par les deux factions, soit parce qu'ils ne les secondaient pas, soit parce que les factieux voyaient avec envie les gens pacifiques échapper aux dangers. C'est ainsi que, grâce aux discordes, la corruption de toute sorte prit le dessus parmi les Grecs. L'honnête simplicité, toujours alliée «^ la noblesse de l'âme, devint un objet de risée et disparut. On ne vit plus que cabales et méfiance réciproque. On se défiait même de la parole la plus sacrée, du serment le plus terrible. Et, comme on en était venu à ne plus rien espérer de durable, chacun cherchait trop à faire adroitement son chemin, ï se garder prudemment du malheur, pour pouvoir se fier aux autres. Celaient des gens de peu de capacité qui dominaient généralement. Eo effet, comme leur propre médiocrité et l'inleHigence de leurs adversaires devaient leur faire craindre les luttes de la parole, ils marchaient aiidacieusement à leur but par la force. Mais les autres, se figurant orgueilleusement qu'ils étaient capables de tout prévoir, que la violence leur

éiaiC inutile, que l'adresse suffisait pour les mener à leurs fins, ne tardaient pas à se perdre pour ne s^ètre point préparés à la résistance.

Nous reconnaissons parfaitement ici la pensée du grand historien, cette pensée que nous avons déjà trouvée dans un contemporain, dans Aristophane. La fleur de THellade était fanée, l'ancienne morale détruite, la nature gâtée: Tanardiie, Tambition, Tavidité, la sensualité, avaient dissous et détruit tout ce qu'il y avait eu autrefois de noble et d'élevé, même dans le cercle intime de la famille.

Une telle exposition des faits contemporains signale naturellement le premier des deux caractères prophétiques du véritable historien : là fidèle recherché de la vérité et sa fidèle observation. Le second caractère, la démonstration de l'influence divine, est voilé, il est vrai, parce qu'il n'y a point ici de solution nette ; mais il ressort de l'exposition fidèle et sérieuse des faits, comme la divinité ressort de la muette et éloquente image de marbre qu'a formée le ciseau du sculpteur.

LA CONSCIENCE DE DIEU DAKS l'ÉCOLB SOCRAIIQUE, OU SOCKATE, rUTON, ARISTOTE ET LES C01I)1ERCEMERTS DE LA SC1E!<CE

DE l'bISTOIRE UNIVERSELLE.

Inlroduciioii.

Le siècle qui s'étend de l'arrivée de Pythagorc à Crolone (552) jusqu'au commencement de la guerre du Péloponnèse (435), et que partage en deux moitiés égales la •pierre de l'indépendance contre les Perses, est une de ces p^Viodes éclatantes de l'histoire où tout semble conspirer pour porter à un degré inouï de gloire et de splendeur

une société florissante et une heureuse nation. Hais, ici comme ailleurs, on dut reconnaître que les peuples, aussi bien que les particuliers, ne sauraient supporter longtemps la prospérité, et qu'atteindre le faite de la grandeur et le sentir, c* est ne plus faire de progrès, et faire le premier pas vers la décadence. Les trois grandes figures de cette époque, Sophocle, qui parvint à quatre-vingt-dix ans et survécut à tous les poètes tragiques ses contemporains; Phidias, qui fleurit au temps de Périclès, une dizaine d'années avant la guerre du Péloponnèse; Socrate enfin, ont tous trois vub fin de cet âge prospère. Socrate était né l'année même oi le jeune Sophocle avait, pourla première fois, à vingt-sept ans, triomphé du grand Eschyle, et il but la ciguë sept ans après la mort du tragique. Tous trois virent éclater celte lutte fraternelle, qui dura presque autant que notre guerre de Trente-ans, et fut presque aussi sanglante, aussi funeste que les persécutions de la Rome moderne contre la liberté religieuse de TAllemagneet de l'univers. Le chœur tragique entonnait prophétiquement ses hymnes les plus sublimes, pleins de salutaires avertissements, au moment où éclatait riiorrible guerre et où la peste ravageait Athènes. Le prophète de la philosophie combattit aussi en bon citoyen. Ce lut vers cette époque qu'il prit la grande résolution d'essayer s'il pourrait sauver moralement la jeunesse patricienne : œuvre sacrée qu'il poursuivit jusqu'à sa mort.

Nous avons montré que Pythagore, déjà, vers 530, avait reconnu dans l'univers l'œuvre harmonieuse d'un esprit doué de conscience, et que, dans ses lois éternelles réglées par les rapports des nombres, il avait reconnu les lois d'un monde moral aussi bien que d'un monde physique. Au pôle opposé de la philosophie hellénique, Té* cole ionique de Thaïes avait recherché de préférence les lois du monde physique : la matière avait là prédominé. Cependant, même de ce côté, Anaxagore, vers 445, faisait

ressortir la puissance progressive de la Divinité, soit dans ia nature, soit dans Thistoire. Il disait :

L'Esprit a commencé tout petitement la révolution qu'il doit faire : ses progrès ont été rapides, et le seront toujours davantage.

Avant Anaxagore, Heraclite, le philosophe misanthrope qui aimait à parler en énigmes, avait énoncé des idées complètement inconnues en lonie. Ces idées, il ne les devait point à Pythagore, quoiqu'il pût devoir, comme Pylhagore, certaines formules à Télément orphique. L'essentiel, c'est qu'il reconnaît une loi divine dans les choses humaines, un ordre moral qui vise à Tunité à travers des contradictoires, et qu'il pose comme principe moral la subordination de l'individu à cette loi générale.

Il appelle le corps le tombeau de l'âme :

L'homme ^t un dieu mortel; sa vie est la mort du dieu, sa mort UDC vie divine. Après la mort, un sort lui est réservé, qu'il n'espère point, auquel il ne croit pas.

Les dieux, qu'on appelle immortels, périront comme des inventions passagères de l'homme ; mais l'homme mortel passe par la mort dans la vraie vie, à Theure même où il croit finir.

On nous a conservé des maximes plus précises encore sur sa croyance à la présence de Dieu dans le développement de l'humanité.

Toutes les lois humaines tirent leur substance du divin, qui est un. Ceux qui veulent parler avec raison doivent se retremper dans ce qui est commun à tous.

Que le peuple défende la loi comme un mur ; qu'il soit plus empressé d'éteindre l'orgueil que l'incendie. Qti'on ne suive cependant pas toujours ia foule ; qu'on acquiesce parfois aussi à tel qui est seul, lorsqu'il parle et agit conformément à la nature.

Le plus grand bien, c'est ta souipission au destin (euaregtdsis).

Les philosophes d'Élée, aussi, avaient donc prononcé plus

d'une parole qui s'adressait à la conscience de Dieu chez les Hellènes; mais, en dehors des écoles, ces idées avaient peu d'influence. Elles se rattachaient plus ou moins à des théories de physique spéculative, nécessairement bien faibles dans rignorance où Ton était de la nature. La vie politique, d'ailleurs, absorbait tout et se reliait essentidlcroent à la religion et à la vie publique et politique. Athènes, enfin, après les guerres médiques, était devenue le centre de la vie grecque, à tel point qu'aucun mouvement intellectuel ne pouvait arriver à quelque importance s'il ne sortait de son sein. Or, les Athéniens ne goûtaient nullement les philosophes étranger^ qui semblaient vouloir porter atteinte à leilr foi. Anaxagore, qui s'établit à Athènes, après les guerres des Perses, pour y enseigner sa philosophie, fut accusé, dans sa vieillesse, d'impiété, et eût été mis à mort, si Périclès et une prompte fuite ne l'eussent dérobé à la colère des Athéniens. Les doctrines de la matière éternelle et du mouvement éternel cho(iuaient le peupleetlui semblaient hétérodoxes et contraires au bien de l'État, tandis que les sophistes, bien autrement dangereux, ne lui paraissaient que des philosophes pratiques; séduit par eurs flatteries, il les laissait parler sans entrave. C'est dans ces circonstances que parut Socrate.

i. SOCRATE.

Ce fut vers 425 que Socrate commença, à Athènes, ses prédications de philosophie populaire sur la situation morale de cette époque. Nous avons déjà cité les témoignages éclatants d'Aristophane et de Thucydide ; ajoutons-y maintenant le témoignage que nous offre Xénophon à son insu. La peinture que Xénophon noiis fait des rapports de Socrate avec les jeunes patriciens et des idées sociales de l'aristocratie athénienne, nous montre Tabime intellectuel et mo-

rai qui séparait Socrate de ses contemporains. Quelque insuffisante que soit l'autorité de Xénophon, quelque bor« née qu'ait été la portée de son esprit, il a nettement saisi et fidèlement exprimé les parties élémentaires et la marche de l'enseignement socratique. C'est là que nous retrouvons les lieux communs de bon sens pratique qui remplaçaient dans la conscience des jeunes patriciens d'Athènes la crainte des dieux et celle de Tenfer et de ses châtiments. On peut ramener ces règles de conduite au désir de jouir et à celui d'acquérir, double manifestation de Tamour de soi, identiques au fond et également étrangères à la morale. La maxime capitale de la jeunesse athénienne est celle-ci : Cherche ce qui est utile, acquiers et jouis, mais en prenant garde aux conséquences. La notion du bien moral qu'on doit aimer pour liii-même était si étrangère aux caractères les plus honnêtes, que Socrate, pour les ramener à d'autres idées, dut suivre sa méthode pas à pas avec une rigueur qui nous semblerait aujourd'hui puérile. Cette méthode consistait à remonter jusqu'au principe fondamental, jusqu'à la base pfemière où s'appuyaient les jeunes gens et leurs maîtres, les sophistes; par une série de déductions rigoureuses, Socrate obligeait ses adversaires à reconnaître que leur principe d'intérêt personnel n'était pas d'accord avec la raison, et entraînait l'esprit à des contradictions sans nombre. Puis Socrate, afin qu'ils éprouvassent par leur propre expérience si cette question susciterait en eux quelque aspiration plus sérieuse et plus profonde, les amenait à se demander à eux-mêmes : Que sont donc, en réalité, le vrai et le bien?

Avant Socrate, les sophistes n'enseignaient aux jeunes gens nobles et riches que l'art de persuader les autres et non celui d'acquérir pour eux-mêmes une conviction quelconque et de croire à une vérité, fruit de la réflexion et de l'expérience personnelles. Tout au plus s'élevaient-ils jus-

qu'à la nolion de rintérét bien entendu, avec des formules dignes des encyclopédistes du siècle dernier.

Comment pouvait, dans un milieu pareil, naître et se développer la vraie moralité, qui ne peut être que la fille d'une conscience de Dieu très-épurée? Ce n^était pas le règne de la démocratie qui avait amené cet état de choses ; l'aristocratie montrait bien, toutes les lois qu'elle arrivait au pouvoir, qu'elle était la classe la plus corrompue de la nation. Pour la monarchie absolue, les Pisistratides, par leur conduite immorale et sacrilège, l'avaient rendue l'objet d'une haine implacable, et l'établissement d'une royauté légale était évidemment impossible, bien que Socrate la distinguât nettement de la tyrannie.

Quant à épurer la religion populaire, un philosophe, un prophète de l'esprit, ne pouvait y songer qu'en prenant l'attitude où se plaça Socrate vis-à-vis d'elle. Le sort des pythagoriciens avait fait éclater Timpuissance des tentatives des philosophes-législateurs. C'est du dedans que devait partir la réforme, c'est sur la conscience des hommes éclairés qu'il fallait agir. Nous empruntons à VHistinre de la philosophie de Brandis le résumé de la doctrine socratique sur cette grande question *

La religion populaire, disait Socrate, consiste en rites sacrés et en légendes sur les dieux et les héros. Les rites ont été institués par les ancêtres, et non-seulement la gloire de la cité est intéressée à la conservation de ces usages, mais les prières qui en font partie sont agréables à la divinité..Tout bon citoyen doit donc prendre part aux sacrifices, aux fêtes du culte public, et, dans toutes les circonstances solennelles de sa vie, il doit se conformer aux pratiques réglées par la loi. Ce me semble, dit Socrate dans le Phèdre^ une peine inutile, un labeur insensé, que de chercher à expliquer, par la raison ou par l'histoire, les légendes sacrées ; cette tentative dût-elle quelquefois réus-

sir, il restera toujours une foule de mythes, de traditions merveilleuses, que cette critique ue saura jamais expliquer. J'attache, continue Socrate, une bien autre importance aux symboles que nous rencontrons dans les Mystères, dans les écrits des Orphiques ou d'autres théologiens. C'est à cette classe de traditions qu'appartient ce qu'on dit de Tâme et de sa destinée, de son séjour dans ce monde comme dans une prison ou dans un poste qu'il ne lui est pas peitnis d'abandonner, et d'autres maximes semblables. Je ne suis pas moi-même initié, mais je nedétoufne personne de se faire initier àcesmystères.Qu avant tout, néanmoins,rhomme qui veut connaître la vérité descende dans son propre cœur, et qu'il y acquière par une réflexion sérieuse et persévérante une notion claire du vrai et du bien. C'est vers ce but qu'ont tendu tous mes efforts à travers de longues années de méditation, et j'ai parcouru toutes les routes de sagesse et de développement moral qui se sont présentées à moi. Ma mission est désormais d'enseigner aux autres la vérité que j'ai trouvée pour moi-même ; par le travail de la pensée pure, je dois faire jaillir, des principes que m'a révélés ma conscience, les conséquences qu'ils renferment, et conquérir la certitude, qui est la garantie unique, infaillible, du vrai bonheur dans cette vie. Le vrai et le bien existent et sont identiques ; c'est ce que prouvent à la fois la raison et l'expérience.

Socrate, Tlsaïe d'Athènes prêche la philosophie, la langue véritable de l'esprit aryen ; il commence par rendre manifestes toutes les erreurs dans lesquelles est tombée la raison humaine, et finit par démontrer à l'homme que le vrai et le bien ne sont pas des conceptions subjectives de notre esprit, mais bien des vérités éternelles et diviiies. La connaissance pleine et entière de ces vérités n'appartient qu'à Dieu ; pour l'homme, la vraie sagesse est de reconnaître qu'il n'a pas cette connaissance : c'est cet aveu de

noire faiblesse qui m'a valu, dit So6rete, d*étrc proclamé par l'oracle de Delphes le plus sage des Grecs.

La conscience de Dieu dans l'humanité estpar conséquent innée à Tesprit de T homme et possède une valeur objective réelle. Mais le Grec et en particulier TAthénien ont de plus une image de l'ordre moral du monde dans leur législation, dans la constitution censée invariable de TÉlat, dans Tautorité inviolable attachée aux lois qui régissent la société. Ce fut pour ne pas désobéir à ces lois que Socratc n^fusa de s'évader de sa prison après son arrêt. Et si, à sa dernière heure, il ordonna à son disciple de sacùfier un coq à Esculape pour lui rendre grâce de sa guérison, ce ne fut certes pas plus raillerie qu'hypocrisie. Il entendit par là montrer au peuple qu'il regardait la mort comme un bienfait de la Divinité qui le guérissait des tourments de la vie.

Tout ce qu'il y a de grand, de profond, de vraiment philosophique dans la conscience de Dieu chez les deux im-^ mortels disciples de Socrate, remonte a Socrate, comme théorie et comme pratique. Pour le caractère et la grandeur morale, Socrate est bien au-dessus de Platon et d'Aristote, et tous deux reconnaissent en lui le père spirituel de la vraie philosophie.

On a dit que Socrate avait fait descendre la philosophie du ciel sur la terre : le vrai sens de ce mot est que Socrate a renoncé aux théories abstraites, aux spéculations a priori pour fonder toute philosophie sur Texpérience, sur le témoignage de la conscience et de la raison. Essayons d'esquisser en quelques traits généraux les éléments caractéristiques de la conscience de Dieu dans l'histoire chez Socrate.

La science et la morale sont sœurs ^ la raison et la conscience en font foi ; le vrai est le bien, le bien est le vrai. Le bien n'est pas l'intérêt ni le plaisir ; il perd son caractère moral lorsqu'il n'est pas pratiqué d'une manière corn-

piétement desintéressée ; le bien seul assure à Thomme la sagesse et le bonheur. Le bien a son siège dans l'homme intérieur, il éolatc au dehors par les bonnes actions. Aussi l'âme est-elle nécessairement immortelle, parce que la per* sonnalité, douée de pensée et de volonté, loin de procéder de la nature où tout est dans un perpétuel changement, est au contraire le principe de l'univers et la loi morale du monde. C'est pourquoi il faudra que, tôt ou tard^lebien triomphe parmi les hommes, et c'est dans la foi à ce triomphe que consiste la vraie piété.

Mais la conscience de Dieu chez Socrnte avait de bonne heure atteint un développement, une perFcction qui dépassaient de beaucoup toutes ses conceptions rationnelles. Il n'y avait même pas de rapport très-^aisissable, bien qu'il n'y eût pas de contradiction formelle, entre les résultats auxquels l'avait conduit l'intuition et ceux qu'il devait à la raison réfléchie. La nature l'avait si richement doué quant au sentiment religieux, elle Pavait tellement rapproché de Dieu par la perfection morale, que tous ses efforts intellectuels, que tout le travail de sa raison, si rccommandables qu'ils soient, semblent presque hors de proportion avec la grandeur des éléments de vertu, de religion innés on lui et qui éclatent spontanément. Nous faisons allusion à cette voix intérieure qu'il appelait <x le divin en nous, )» qui lui parlait si souvent, et qui, peu de temps avant sa mort, se révéla à lui dans une vision .prophétique. Il est facile de s'éclaircir sur ce point si important de la vie de Socrate, en écartant à la fois les négations superficielles des philosophes du dix-huilicmc siècle, qui, sans examen sérieux, n'ont vu là qu'une fable, et aussi les interprétations crédules et superstitieuses des philosophes mystiques de la (in de l'antiquité sur le démon de Sociale. Remontons aux documents originaux, afin que nos lecteurs puissent se former de ce fait capital une opinion indépendante.

Pour ce qui est de la vision prophétique, nous avons le témoignage même de Socrate dans ce dialogue d'une authenticité incontestable, qui a eu lieu le troisième jour avant la mort de Socrate, dans le Criton. Ses amis avaient appris la veille que le vaisseau sacré, de retour de Délos, avait atteint déjà le promontoire de Sunium, et qu'il entrerait le lendemain au Pirée. Au retour du vaisseau devait expirer le délai accordé aqx condamnés par une coutume antique et sacrée, et l'entrée du vaisseau dans le port ne devait précéder Texécution que d'un seul jour ; Socrate devait donc mourir le lendemain. Ses amis pénètrent avant l'aube dans la prison. Ils le trouvent plongé dans le plus calme sommeil. Socrate se réveille, leur demande à quel hasard il doit de les voir de si bonne heure, et ils lui révèlent l'imminence de la catastrophe. Socrate alors leur dit que, comme il doit mourir le lendemain de l'arrivée du vaisseau, il fie pense pas que le* vaisseau arrive ce jour même, mais le jour suivant seulement. Ses amis s'en étonnent ; voici la raison qu^il leur en donne :

Je le conjecture d'un songe que j'ai eu cette nuit, il n'y a qu'un moment..: Il m'a semblé voir une femme belle et majestueuse, ?ètue de blanc, s'avancer vers moi, m'appeler, et me dire :

« Socrate, dans trois jours tu seras arrivé à la fertile Phthie. i

Ce sont les paroles d'Achille dans Vlliade, lorsqu'il parle de son retour dans la patrie. Ainsi c'est vers la patrie que Socrate se sentait appelé par cette radieuse apparition. Ce retard prédit par Socrate se réalisa. Aucun helléniste n'a jamais pris cette anecdote pour un symbole ni une fiction et n'a douté qu'il y eût là un fait historique. Les hommes qui nient' la faculté des voyants sont dans la nécessité de «regarder Socrate et Platon comme des imposteurs, ou de ne voir qu'un hasard inexplicable dans la concordance de la vision de Socrate et du retard de L'arrivée du vaisseau.

Ce fait d'ailleurs n'est pas unique dans son genre.Toute vi-

sion prophétique peut, en définitive, se ramener à une perception intérieure, à cet état mental exceptionnel où le visionnaire ne perd pas la mémoire. Socrate entendait au dedans de lui une voix divine qui lui faisait voir d'avance les suites de ses actions ; il n'en faisait un secret à personne, pas plus qu'il n'en prenait de Torgueil. C'est même cet aveu qui fournit le point capital de l'accusation d'impiété qu'on lui intenta. C'est ce que nous montre Y Apologie de Socrate, qui nous a été conservée textuellement par Platon. Voici, dit Socrate, le chef d'accusation : .

Socrate est coupable, en ce qu'il corrompt les jeunes gens, ne reconnaît pas la religion de TËtat, et met à la place des extravagances dém(h niaques.

Socrate revient à plusieurs reprises sur cette question, dans le passage où il se justifie devant le peuple de n'avoir plus pris part aux affaires publiques, depuis le jour où, après la bataille des Arginuses, il s'était en vain opposé à la condamnation capitale illégalement prononcée contre les dix généraux.

Peut-être paraitra-t-il inconséquent que je me sois mêlé de donner à chacun de vous des avis en particulier, et que je n'aie jamais eu le courage de me trouver dans les assemblées du peuple pour donner mes conseils à la république. Ce qui m'en a empêché, Athéniens, c'est ce je ne sais quoi de divin et de démoniaque, dont vous m'avez si souvent entendu parler, et dont Mélitus, pour plaisanter, a fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénomène extraordinaire s'est manifesté en moi dès mon enfance ; c'est une voix qui ne se fait entendre que pour me détourner de ce que j'ai résolu, car jamais elle ne m'exhorte h rien entreprendre; c*est elle qui s'est opposée à moi, quand j'ai voulu me mêler des afiàires de la république, et elle s'y est opposée fort a propos ; car sachez bien qu'il y a longtemps que je ne serais plus en vie, si je in*ëtais mêlé des affaires publiques, et je n'y aurais rien gagné ni pour TOUS, ni pour moi. Ne vous fùchez point, je vous eu conjure, si je vous dis la vérité. Non, quiconque prétendra lutter ouvertement contre les passions d'un peuple, celui d'Athènes ou tout autre ; quiconque prétendra empêcher qu'il se commeUc rien d'injuste ou d'illégal dans un État, ne le fera jamais impunément; il faut, de toute néeessité, que

celui qui veut enseigner ce qui est juste, s'il souhaite vivre quelque temps demeure simple particulier et ne prenne aucune part au gouTcmement.

Enfin, la condamnation prononcée^Socrate revient encore une fois a cette voix intérieure et divine ; il l'appelle ici prophétie, là signe de Dieu. Puis, s* adressant à ses vrais juges, à ceux qui ont voté son acquittement, il leur dit :

Vous, juges, et en vous appelant ainsi, je vous donne le nom qoe vous mérites, il m'est arrivé aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire. Cettti inspiration prophétique qui n'a cessô de se faire entendre à moi dans tout le coura de ma vie; qui, dans les moindres occasions, n'a jamais manqué de me dclounier de tout ce que j'allais faire de mal, aujourd'hui qu'il m'arrive ce que vous voyez, ce qu'on pourrait prendre et ce qu'on prend, en effet, pour le plus grand de tous les maux, celte voix diviue a gardé le silence ; elle ne m'a arrêté ni ce matin, quand je suis sorti de ma maison, ni quand je suis venu devant ce tribunal, ni tandis que je parbis, ni quand j allais dire quelque chose. Cependant, dans beaucoup d'autres circonstances, elle est venue m^interrompre au milieu de mon discours ; mai^ aujourd'hui elle ne s'est opposée à aucune de mes actions, à aucune de mes paroles. Quelle en peut être la raison? Je vais vous le dire : c'est que ce qui m'arrive est, selon toute vraisemblance, un bien ; et nous nous trompons, sans doute, si nous pensons que la mort soit un mal. Une preuve évidente pour moi» c'est qu'infailliblement, si j'eusse été pour mal faire aujourd'hui, le signe ordinaire m'en eût averti.

Voici ce qui résulte de tout cela :

i*' Ce que Socrate appelait le démoniaque, le divin en lui, était une voix intérieure; ce n'était pas un démon, un génie qui raccompagnait invisible et présent ;

2'' Cette voix de Tàme ne faisait jamais que dissuader; elle était pour ainsi dire toute négative ;

5"^ Celte voix intime, Socrate la regardait comme un signe divin qu'il devait suivre ;

4^ Cette voix n'était pas tout à fait identique avec la conscience, avec cette voix qui détourne aussi l'homme de ' toute action immorale et déraisonnable ; car le démon de Socrate le faisait aussi^ renoncer quelquefois à une action en

GIIBZ LES GRECS. . 5(fô

elle -même raisonnable et morale, mais inopportune;

5** Elle était bien moins encore un avertissement de l'intérêt ou de la peur. Socrale le dit expressément.

En résumé, le démon de Socrate est la conscience devenue prophétique. La destinée de chaque homme, trouve, dans les événements extérieurs, dans des phénomènes qui lui semblent étrangers, "des aides qui facilitent ou des obstacles qui arrêtent son accomplissement. Dès que la personnalité morale s'est librement développée, il faut donc que Tâme perçoive, avec une intuition de plus en plus vive, ces secours ou ces empêchements que lui envoient les circonstances. Cette intuition est donc T instinct moral; elle rend à IMiomme moral les mêmes services que l'instinct animal rend à l'homme physique ; elle lui montre le mal, et l'en détourne. Mais c'est là une fofce toute négative, et qui ne pousse jamais l'homme à l'action, parce que l'action est un effet de la volonté rationnelle et réfléchie. Ainsi, la sphère d'activité de l'instinct moral se bornera à dire à l'homme : Abstiens-toi : bien que l'action qu'il médite ne soit pas coupable en elle-même et ne soit que contraire à la destinée particulière de son être.

Nombre d'autres témoignages de Platon sur le démon de Socrate confirment pleinement notre sentiment à cet égard. On peut les chercher dans YEuthyphron^ VEuthydême^ le Phèdre^ leThéœtètCy sans compter le Premier Alcibiade^ que nous ne croyons pas de lui.

Rappelons seulement les belles paroles attribuées à Socrate par Platon dans sa République. Socrate énumère les motifs qui ont attiré d'autres esprits à l'étude de la philosophie, et y ajoute les raisons qui Tonl lui-même engagé à persister dans celte recherche de la vérité.

Pour ce qui me regarde, il ne conyicnt gyère de parler de celte voix divine qui in*avertit intérieurement; car on en trouverait à peine un autre exemple dans le passé. Or» parmi ce petit nombre d'tiominea,

qui goûtent et qui ont goûté la douceur et la félicité que donne la sagesse, celui qui, en même temps, voit pleinement la folie de la multilude et Textravagancc de tous les gouvernement8,prend tout cela en considération, et se tient en repos. Voyant de sa retraite l'injustice enTelopper les autres hommes, il se trouTe heureux s'il peut couler ici-bas des jours purs et irréprochables, et quitter cette ?ie avec une âme calme et sereine d'une belle espérance.

Dans celte admirable et touchante profession de foi du sage antique, nous remarquons d* abord qu'il n'entend nullement que ce conseiller intérieur et négatif le dispense des efforts les plus énergiques pour arriver à la sagesse. Il est, dit Socrate, à peine un homme avant moi (il parle, naturellement, des Grecs des temps historiques) qui ait connu cette voix intérieure, grâce aux conseils de laquelle je ne me laisse détourner de mes persévérants efforts par aucune distraction. Mais il n'y a- aussi que bien peu d'hommes qui soient poussés par un instinct, par une force innée, à rechercher la sagesse comme le souverain bien, et il n'y a que ces hommes-là qui restent fidèles à eux-mêmes; armés d^une constance qui ne se dément jamais, ces hommes-là seront aussi les seuls qui sortent, pleins d'espérance, de la vie.

Socrate pose en môme temps les bornes de cette faculté intuitive ; donc, il n^attache à ce signe, quelque divin qu'il soit, d'autorité réelle qu'après en, avoir par mainte expérience éprouvé la véracité, qu'après avoir observé longtemps la conformité des conseils de cette voix intime avec ceux de la sagesse et de là raison pratique.

Quant au dialogue, pour nous, cvfdeinment apocryphe, intitulé Théagès^ il a faussé et matérialisé l'idée du démon de Socrate, et c'est dans les fables qu'il en raconte qu'est la source de tous les rêves mystiques de Plutarque et des ùéo-platoniciens sur ce sujet.

Ce qui rattache cette question à la donnée générale de notre œuvre, c'est que l'intuition sublime dont Socrate

était doué ne pouvait naître que de la croyance à Tordre divin du inonde, à Tcxisteuce du bien comme étant la fin de l'univers et de l'histoire. Cette conclusion éclate dans les paroles prononcées par Socrate au moment le plus solennel de sa vie ; dans la péroraison de son apologie.

Go qui m'arrive n'est pas une œuvre du hasard ; non, il m'est évident qu'il valait beaucoup mieux pour moi de mourir maintenant et d*ètre délivré des tourments de la vie; c'est pourquoi la voix qui me détourne d'ordinaire ne s'est pas fait entendre, et je n'en veux ni à ceux qui me condamnent ni k mes accusateurs.

Ainsi, dans Vhistoire de la conscience de Dieu, la voix intérieure de Socrate et la vision prophétique qui termine sa vie ne sont, comme nous l'avons déjà dit, autre chose que la faculté divinatrice, essentiellement morale, que nous avons rencontrée ailleurs chez les prophètes hébreux. Seulement, ici elle reste négative, tandis que, chez les Juifs, elle avait un caractère positif, une valeur aflirmative. La voix prophétique de Socrate est aux senCences de la Pythie ce que sont les visions des prophètes aux prédictions des autres voyants sémitiques, depuis Tavide Balaam jusqu'à l'honnête Agabos qui prédit à saint Paul sa captivité. Ilegcl voit, dans le démon de Socrate, un moyen terme entre la prophétie tout' extérieure, toute matérielle des orades et l'intuition de l'esprit pur. Nous n'admettons pas cette définition ; le démon de Socrate, est un phénomène essentiellement spirituel et tout intérieur. L'apparition d'un esprit de divination est chez Socrate comme chez les prophètes une apparition purement psychique : elle est en harmonie avec le caractère raisonnable et réfléchi de la parole et de Taction chez Socrate; elle est le fruit de sa pureté morale, le prix de son pieiix amour pour la vérité. En résumé, Socrate possédait un sentiment, une intuition, que, par opposition aux miracles extérieurs, nous appellerons le miracle humain et in-

lime de Pâme ; c'était rinstinct spirituel, qu*il faut reconnaître comme nous reconnaissons tous l'inslincl matériel et physique. L'essence de cet instinct, c'était la sensibilité exquise qui signalait tout d'abord et sans réflexion ce qui répugnait à la vie immatérielle de Socrate, absolument comme rinstinct physique avertit l'homme de tout ce qui est contraire au développement animal du corps.

Si maintenant nous comparons la conscience de Dieu chez Socrate à ce qu'elle a été chez les autres fondateurs de sociétés ou d'écoles philosophiques ou religieuses, comme Pythagore, Bouddha, Zoroastre, nous verrons que l'originalité de Socrate consistait à ne faire entrer dans sa doctrine que les vérités dont chacun de nous peut s'assurer en interrogeant sa conscience, en s'armant de réflexion, en prêtant l'oreille aux enseignements de la raison. Il ne décriait auprès de ses disciples ni les mystères, ni les oracles, mais lui-même se tenait à l'écart de ces rites, depuis qu'il avait reconnu que tous les éléments de vérité qui s'y trouvaient contenus pouvaient mieux encore s'acquérir par l'examen, par l'étude attentive de l'âme humaine ; que cet examen de conscience en était la véritable sanction , la consécration indispensable , la pierre de touche et l'épreuve déiinilive. Ces institutions, disait-il, en parlant des mystères, partent d'un excellent principe; mais, comme il y manque l'adhésion réfléchie de notre raison, elles ne font que substituer, comme la religion populaire, un culte extérieur et matériel au culte intérieur.

Ce culte extérieur et public, ce n'est pas que, du reste, il le condamnât : il s'y associait au contraire avec sincérité, tout en priant intérieurement la divinité dans le sanctuaire de sa conscience.

Si l'on poursuit sa pensée jusqu'à ses dernières conséquences, on- y découvrira une conscience prophétique vraiment sublime. lia diflerence qui sépare encore le culte

eitérieur el la religion de rame doit disparaître, et elle disparaîtra un jour, car Dieu nous protège, comme disait Socrate.

Cette croyance intime et cet ordre d'idées trouveront bientôt leur développement dans le divin génie de Platon.

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