‹ Dieu dans l'histoireChapitre 69 sur 157 · LA GOHSCIENCE DE DIEO DANS LA TRIBU ET DANS LE MARUGE · texte numérisé non relu

LA GOHSCIENCE DE DIEO DANS LA TRIBU ET DANS LE MARUGE

La vie de la tribu est la manifestation extérieure de la conscience d'une vocation divine à coloniser la terre; elle joue ce rôle chez les Germains tout à fait comme chez les Aryas de Zoroastre, et aussi chez les Aryas de l'Inde. Ce que Tacite dit, au chapitre 40, du culte que rendent à la terre nourricière, à Herthus, appelée communément Ilertha, les Angles et leurs voisins, s'applique également à toutes les races germaniques. C'est précisément le même sentiment qui inspira le poème de Zoroastre que nous avons reproduit pour clore le tableau de sa conscience de Dieu. A la fête de la terre nourricière, dans le bois chaste et sacré de Tîle de l'Océan, au moment où le prêtre ressent sa présence, la déesse fait son entrée : elle est en habits de fête, mais un voile couvre son visage ; des génisses traînent son char. C'est aussi d'une vache qu'est né le monde ; Audhumbla, la grande nourricière, a fait sortir le premier dieu ou le premier homme des blocs de pierre salés qu'elle a léchés. Ce premier homme a été Buri, le générateur ou le créateur de Tunivers.

Voilà donc ici aussi une Déméter qui parcourt la terre,

enseignant Tagriculture aux peuples, et récompensant ses disciples par de riches moissons. La joie suit les pas de Déméter à travers le monde, comme Ta déjà chanté Zoroastre. De même, chez les Angles, lorsque, dans le bois sacré, se célèbrent les rites, toute querelle, toute guerre est suspendue. (Voy. Tacite, ibid.)

L'individu n'exerce son activité qu'à Tintérieur de la tribu, mais il Texerce en homme libre et avec un besoin de liberté personnelle, que le Romain ne sait pas concilier avec le devoir envers l'État. Le canton se gouverne luimême par des représentants municipaux, tout aussi bien que le groupe plus considérable de la peuplade ou tribu. Ce n'est plus dans une ville, c'est dans le pays entier que réside la liberté et la puissance. Les hommes libres choisissent les chefs dans les cantons ou communes. La grande commune nationale choisit les princes et les généraux d'armée : elle prend les premiers dans les familles nobles ; elle prend les seconds parmi les plus braves. La communauté nationale vote les lois que proposent les chefs ou princes : elle a le droit de vie et de mort. Quant aux délits de moindre importance, ce ne sont pas les princes, ce sont les prêtres qui les punissent. Ces guerriers, si libres et si fiers, mettent leur principale gloire dans la fidélité à leur chef : ils sont les hommes de ce chef ; ils se sont librement mis à sa suite, parce qu'ils l'ont jugé le plus brave. Fidélité à la parole donnée : voilà la devise du Germain ; un homme libre et noble, emporté par la passion du jeu de dés, vient à*y jouer jusqu'à sa propre personne : il perd, et il se laisse, sans résistance, lier et vendre par son heureux adversaire. Obstination insensée I s'écrie le Romain : pour eux, ils appellent cela de la bonne foi. dc Promettre est devoir, » dit un vieux proverbe allemand.

Fidélité et bonne foi ; avec cela, indomptable amour de la liberté poussé jusqu'au suicide, plutôt que de subir d'in-

dignes traitements. Tels sont les caractères fondamentaux de la vie publique des Germains.

De même, dans le mariage, la femme est profondément respectée, aimante et fidèle, et pleine d'une courageuse énergie. Elle est l'épouse d'un homme de cœur ; elle est loute- puissante dans le ménage; elle partage l'existence de son mari à la maison comme à la guerre.

Dès les premiers temps de l'histoire germanique, nous voyons le mariage considéré comme le hen le plus sacré. a Les Germains, dit Tacite, se contentent d'une seule femme. » Puis il raconte la cérémonie : le fiancé, en présence du père, de la mère et des parents, présente à la jeune fille son cadeau de noces ; ce sont des bœufs, un cheval dressé, un bouclier, une Tramée et une épée :

C'est pour que, dès les premières cérémonies de l'hymen, l'épouse soit bien avertie qu'elle vient partager les fatigues et les dangers de son époux ; dans la paix, dans la i^uerre, ils conquerront même fortune ou subiront mêmes revers.

Tacite décrit ici, à n'en pas douter, le rite qui se célèbre encore aujourd'hui chez les habitants de la basse Saxe, sous le nom de Winkop^ achat de la fiancée, la promesse réciproque, comme l'appelle encore le rituel anglican, d'après cette vieille formule populaire, qui remonte plus loin que la tradition chrétienne :

Je te prends pour ma femme légitime, pour t'avoir et te tenir, h dater de ce jour, bonne ou mauvaise, riche ou pauvre, pour t'aimer et te soigner aux jours de santé ou de maladie, jusqu'à ce que la mort nous sépare.

Dans les relations du mariage comme dans celles de la société politique, la fidélité, la bonne foi est donc le premier, le plus sacré des liens. C'est ce que témoignent, non-seulement Tacite, mais encore César ; et, d'une autre part, tous les écrivains postérieurs. Ce ne fut que sous les Francs chrétiens, et particuUèrement dans les grandes tamiWes, qu ë-

438 COÏISCIENGE DE DIEU

data cette edroyable corruption de mœurs, amenée par ramollissement d'un climat plus méridional et par le fatal entraînement d'une puissance à laquelle rien ne résistait plus. Les Saxons païens conservent, jusqu'à Tintroduction du christianisme par Charlemagne le renom d'une inaltérable bonne foi. Tous ces nobles traits de caractère se reflètent encore d'une façon évidente dans le poëme saxon du Heliand^ le Sauveur, épopée de la vie de Jésus, composée peu après la conversion forcée de la Saxe. Dans ce poème, les relations des apôtres avec leur maître sont celles des guerriers fidèles avec leur « herzog, leur prince. »

Les prisonniers de guerre devenaient esclaves : on les achetait et on les vendait. Tacite dit qu'on les tue parfois dans un accès de colère, mais qu'habituellement on ne les maltraite point. On leur donne une pièce de terre, pour laquelle ils rendent du grain et des bestiaux ; chacun d'eux a sa maison et sa famille.

La réunion de la propriété du champ à celle de la maison n'est pas un élément primitif de la société germanique. Ce n'est pas dans des villes, ce n'est pas même dans des villages que demeure le vrai Germain : il lui faut des champs autour de lui, un bois autour de sa maison.

Ils s'établissent isolés et divisés, suivant qu'une source, une lande, un bocage leur a plu.

Voilà ce que sont les Germains de Tacite ; voilà ce que sont, aujourd'hui encore, les paysans et les propriétaires i^estphaliens. Voilà ce qu'est en grand tout habitant de l'Angleterre germanique, qui peut vivre selon ses goûts.

CHEZ LES GEBMAINS. 450

LA CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES GERMAINS, DANS LA RELIGION ET DANS LA MORALE : i/eDDA, ET EN PARTICULIER LA VOLUSPA

Le Celte a des druides, le Germain a des chantres qui font les sacrifices et sont les organes de la communauté ; le père de famille peut aussi offrir lui-même sa victime. Il n y a ici d'autres temples que le lieu où est conservée Timage de la Divinité. Ici, le sanctuaire de la prière et de l'adoration, c'est la nature dans son majestueux silence, c'est le lac solitaire, ombragé par les arbres de la forêt, c'est le précipice redoutable, c'est la montagne dont le sommet disparait dans les nuages. C'est là le sens du passage suivant de Tacite (chap. 9) :

Ils n'admettent pas qu'on enferme les dieux dans des murailles : ils croiraient méconnaître la grandeur de la Divinité en lui prêtant une figure humaine, lis consacrent des bocages et des forêts, et ils donnent le nom de divinité à ce mystère de la solitude qui ne leur est révélé que par In crainte respectueuse qu'ils en ressentent.

Les lieux des assemblées de familles et de tribus sont sacrés. La famille n'est que la tribu en petit, et, dans la vie privée, c'est devant les proches que se prête le plus saint de tous les serments, celui de la fidélité conjugale, pour toute la vie, auprès des armes, du cheval, des bestiaux. Voilà, dit Tacite :

Leurs arcanes sacrés, voilà leurs dieux du mariage.

Les Germains croient aux prédictions : ils demandent la révélation de l'avenir à des bâtons de hêtre qu'ils mêlent et tirent au sort ; des sentences sont écrites sur les bâtons, ou bien ils sont marqués de certains signes. C'est le prêtre qui est chargé d'interpréter et d'appliquer les décisions du sort.

Tous ces usages témoiguent d'une ferme croyance à l'action directe de la Divinité sur les destinées humaines ; mais en même temps, chez les Germains, la Divinité n*a pour temple, pour prêtre, pour prophète, que l'esprit de l'homme qui cherche à s'élever vers elle. De là il résulte que les rapports de l'homme avec la Divinité sont des rapports tout personnels, et tout empreints de cette sincérité, de cet abandon, de cette fidélité inébranlable, qui caractérise l'enfant de la Germanie dans toutes^les autres relations de la vie. Cette fidélité même est une conscience de Dieu, et doit donb se manifester dans le domaine de la religion à plus forte raison qu'ailleurs. Elle est la base du culte germanique. L'histoire nous montre que jamais un peuple, les Grecs exceptes, n'a réformé la face de la terre, n a élargi les bornes de l'intelligence humaine avec une force d'action aussi originale, aussi puissante, aussi persistante que les Germains. Comment ces grands réformateurs, lorsqu'ils prirent pied dans l'histoire européeiine, n'y auraient-ils pas apporté toutes les brillantes et solides qualités des races aryennes?

Les légendes divines et héroïques que renferme YEdda^ dont le puissant écho retentit dans les débris conservés de la vieille poésie germanique, ces légendes ont une évidente parenté avec les livres des YéAas d'un côté, de Tautre avec les traditions théogoniques et mythologiques de la Grèce. La grande énigme de la théologie est la même dans les Védas et dans VEdda. Au dernier plan apparaissent les poétiques traditions de la cosmogonie ; le milieu du tableau nous montre la marche de Tannée solaire, les luttes que soutient l'astre bienfaisant contre des puissances ennemies. On retrouve dans YEddale dieu qui meurt et qui rajeunit: le fort Baldur est tué par Taveugle Hodur, mais, après le solstice d*hiver, un frère lui naît, qui le vengera. Iduna, l'éclatante jeune fille, fait aussi son apparition dans la vie

pour en disparaître bientôt. Les rapports avec la tradition grecque sont frappants. On retrouve ici Prométhée et les Titans. Les Yanes et les Nains répondent aux Nymphes et aujc Cabires. Le déluge a laissé ici aussi de vagues, mais nombreux souvenirs. Mais, dans la mythologie germanique, tout ce qui regarde les origines de la nature n'est qu'indiqué, ou porte les traces discordantes d'interpolations postérieures ; aussi la théogonie germanoscandinave pâlit-elle devant celle d'Hésiode. Au contraire des Grecs, les commencements de Tunivers ne sont ici que faiblement esquissés, tandis que la fin du monde des dieux, indiquée seulement par les Grecs, occupe le premier plan de la mythologie du Nord, et en forme le point culminant, la partie la plus grandiose. Les dieux, dit-elle, les dieux périront dans le combat» mais les meilleurs d'entre eux reviendront à la vie sous une forme plus belle. Le grand mythe de Tarbre du monde, du frêne Yggdrasil (portedieux), ce mythe sur lequel repose toute Tantique conscience de Dieu chez les Germains, est la plus digne image de la profondeur et de la majesté de cette conscience de Dieu primitive. Comme cet arbre gigantesque, la conscience germanique dresse son haut sommet vers la voûte des cieux, tandis qu'à une immense profondeur, ses racines sont abreuvées par les eaux toujours fraîches des mondes naissants ; le froid et le chaud, les monstres et les démons rongent Técorce et les branches du grand arbre, mais la rosée du ciel le vivifie, et les esprits célestes défendent de la destruction le tronc puissant.

Sans doute la mythologie septentionale n'a pas toute la grâce de la poésie grecque ; les Muses et les Grâces n'ont pas souri à sa naissance comme à celle de sa sœur hellénique, elle n'a pas grandi sous le doux ciel de Tlonie; non ; il lui a fallu combattre une âpre et rigoureuse nature. Elle n'avait pas encore porté ses fleurs les plus éclatantes, quand

le christianisme est venu Tarréter dans son développement et lui porter le coup mortel, abattre le frêne Yggdrasil. Pendant des siècles, la vieille mythologie germanique est restée ensevelie sous ses ruines ; aujourd'hui encore, malgré Kemble, malgré les eCTorls enthousiastes d'Ampère et les travaux savants de M. fiergmann, on ne connaît pas, hors de TAlIemagne, les traditions de nos pères. Et pourtant le sang de ces vieux guerriers de la Germanie coule dans les veines de toutes les nations civilisées ; aussi prions-nous nos lecteurs de pénétrer hardiment avec nous dans l'étude de l'une des plus sublimes créations de l'esprit humain. Nous exposerons d'abord dans leurs traits principaux les trois grands actes du drame universel tel que Ta conçu la Germanie ; nous chercherons ensuite à caractériser la conscience de Dieu primitive chez nos pères.

I. Les origines. — Au commencement était l'abîme du néant, l'équivalent précis du mot grec chaos ; à une extrémité de ce gouffre régnait le froid, à l'autre régnait l'incendie ; ce fut sous l'influence opposée de ce double principe, que les éléments commencèrent à se séparer , et que la eréation des êtres se prépara. Le monde primitif est celui des géants (lotun); ces géants sont les enfants et les représentants de la nature dans toute la plénitude de sa force, mais de la nature brute et inintelligente ; ils combattront contre Odin et ses compagnons. Apres les géants, la terre produit les premières créatures humaines, l'homme et la femme, sous l'emblème du frêne dur et de l'aune plus souple; mais les dieux seuls donneront aux mortels Tesprit, la force, et les sauveront des géants, des puissances naturelles destructrices.

Le commencement des chants héroïques, le premier chant de Helgi, semble faire allusion à un souvenir du déluge, souvenir que nous offrent, nous l'avons dit, les origines de toutes les autres races aryennes.

CHEZ LES GERHAIMS. 445

II. Le monde organisé, le cosmo$. — L'univers est et s'appelle le porteur de Dieu, du Dieu redoutable et toutpuissant. Voilà ce que signifie l'arbre de l'univers, le frêne Vggdrasil. Odin est suspendu k cet arbre, dit une autre description ; il est entré dans le monde, il en partage le sort. Mais la racine de l'arbre universel était mince par la mort, et l'arbre était menacé dans son entier. La rosée céleste vint alors abreuver le sommet du frêne Vggdrasil, ce sommet gigantesque qui s'élevait jusqu'au ciel, la demeure des dieux; quant aux hommes,il3 habitent en sécurité Midgard, (Mittel-garten, le jardin du milieu) sur la Lerro, qu'embrassent et que soutiennent les rameaux de l'arbre universel. Les dieux eux-mêmes sont chargés de lutter contre les éléments destructeurs, contre le chaud et le Troid ; ils maintiennent, ils défendent ainsi l'ordre régulier de l'année. Voilà où la mythologie germanique touche de bien près aux chants des Védas ; seulement, dans ces derniers, l'idée cosmogonique est toujours le fondement de la poésie, tandis qu'ici, au contraire, la personnalité fait invasion dans la poésie de la nature. Chez les Védas, comme en Germanie, la conscience de Dieu réside dans les corps célestes, mais ces corps célestes agissent sans nom, sans Iransformations mythiques, sans psrsonniBcation ; ce sont, tout simplement, le soleil et la lune, la lumière et l'obscurité, les nuages et la tempête. La Germanie, elle, nous ofT— '-■" des dieux personnels comme ceux des Grecs, mais de doués tout spécialement, avec une précision rigo des attributs qui caractérisent les puissances élémi qu'ils représentent. Le mythe de la nature et le dran nature finissent par se transformer dans l'histoire de dieux et hommes à la fois. Helgi et Sigurd, ainsi que Si le héros de l'Iliado néo- germanique, du chant des iV ge}i, tous ces héros sont en principe un seul et même transporté du monde des dieux dans celui des demi

III. La lutte mprême^ la fin du monde des dieux et la résurrection. - • Le monde des dieux s'obscurcit, un crime inexpiable a rompu la société divine, le fratricide a paru parmi les dieux. La race des hommes, autrefois si pieuse, a dégénéré; le mal a pris le dessus, le monde est corrompu, le monde doit périr, et un immense incendie en fait justice.

Mais voici qu*un monde nouveau apparaît ; le crime est expié, le mal est dompté , les dieux recommencent à se mêler aux joies des hommes, la justice règne de nouveau sur la terre. Ainsi se réalise la sentence sublime de l'antique Edda ; toute faute demande une expiation, les fautes des dieux comme celles des mortels.

Cet fige heureux d'un monde nouveau appartient à l'avenir, c'est une prophétie; présentement, la fin du monde actuel approche, des signes précurseurs l'annoncent, le crépuscule des dieux commence.

Ainsi se termine la Voluspa; telle est la conclusion de la conscience de Dieu chez les Germains avant le christianisme.

Ce n'est certes pas perdre sa peine que d'étudier cette création grandiose de l'antique mythologie germanique, de l'examiner dans ses diverses parties, soit inconnues encore, soit déjà explorées, et de se convaincre par cet examen que tout cela est vraiment païen, sans le moindre mélange, sans la moindre idée des symboles chrétiens.

Notre intention ici n'est que de montrer, par quelques exemples frappants, quelle place on doit faire à la conscience de Dieu de la Germanie ancienne dans l'histoire du développement du monde, en face de la conscience indobactrienne, comme aussi en face de la conscience grécoromaine.

Nous examinerons, dans ce but, trois mythes mystérieux : ceux de Loki, de Heimdall et de la mort de Baldur.

CHEZ LES GERMAINS 4i5

Loki et Prométhée.

Nous a^ons déjà fait plusieurs fois remarquer que le mythe de Prométhée enchaîné s* est conservé chez une race aryenne du Caucase. D'après une tradition, aujourd'hui encore vivante chez ces sauvages montagnards, un dieu mauvais est enchaîné dans un de3 profonds abîmes de leurs montagnes, et une épée est perpétuellement suspendue sur sa tête.

Loki était un dieu du feu, tout comme Prométhée, comme riléphaistos de la religion primitive : ce qui le prouve, c'est, outre son nom (Loki, Lodur, lodeiii, brûler), le rôle qu'il doit jouer à la fin du monde, lors de la grande lytte des dieux; c'est lui qui allumera Vincendie universel. Comme Prométhée, ses railleries irréligieuses et ses ruses l'ont désigné à la colère des autres dieux : on a fini parle saisir et on l'a cloué à un rocher. Les dieux Tout enfermé dans une caverne et ont percé trois énormes roches de trous au moyen desquels ils Pont attaché avec des chaînes de fer. Au-dessus de sa lête ils ont placé un serpent, dont le venin tombe goutte à goutte sur le visage du prisonnier. Quand, accablé de douleur, il tord ses membres enchaînés, un tremblement de terre éclate. Loki a commencé par faire partie de la race des Ases : il a même formé, avec Odin (l'air) et Honir (l'eau), la trinité des éléments; il a, de concert avec ses deux alliés, fourni à l'homme, né de la terre, les moyens d'y vivre. Il a aussi rendu à Odin de grands services dans sa lutte conlre les Géants : il a seul pénétré leurs artifices, surtout lors de la disparition d'Iduna. Chaque pas que nous faisons dans cette légende nous découvre jusqu'ici un rapport de plus avec celle de Prométhée : ce sont, chez Loki,

les mêmes services, les mêmes fautes, ic même chitiment.

Comme Promcthée encore, Loki verra enfin arriver le jour de sa délivrance : mais ce jour est encore cache dans les ténèbres de Tavenir ; le crépuscule des dieux verra Loki briser ses chaînes : une fois libre, il mettra Tunivers en flammes ; il livrera bataille à Ilodur, et tombera en même temps que son adversaire.

La ressemblance du mythe germanique avec le mytlie grec ne se poursuit donc pas jusqu'au bout : le dieu du feu, dieu rusé et inventif, assis d'abord dans le conseil des dieux, puis chargé de chaînes en punition de sa trahison : voilà le point commun des deux traditions. Mais la mythologie du Nord fait durer jusqu'au bout la haine et la vengeance du dieu captif : Loki meurt en se vengeant. 11 appartenait à Tesprit hellénique, esprit de douceur et de clémence, d'imaginer la réconciliation et le pardon. L'esprit germanique, cependant, entrevoit aussi pour l'avenir, avec la délivrance de Loki, la destruction de la force malfaisante qui rinspire et qu'il représente.

Ileimdall el Phébus.

Ileimdall est, tandis que fleurit l'empire des Ases, le gardien des dieux. Il est le plus sage, le plus éclatant des Ases : son palais, lliminbiorg (la forteresse du ciel), est à Tcxtrêmc Orient, près du pont des dieux (rarc-en-ciel). 11 monte le cheval GuUtopp (crinière dor) . Qui ne reconnaît, à ces traits, le Soleil? La noire Nuit, de la race des géants, s'est mariée à Dellingur, de la race des Ases : leur fils est réclalant Dag (le jour) .

A côté de cette divinité purement naturelle se place Baldur, l'Apollon de la mythologie germanique, bien distinct

de Ileimdall, qui est, il est vrai, le gardien du ciel, mais qui est un dieu antérieur, vivant à part, comme le Saturne des Grecs. C'est cette distinction qui nous donne la clef d'une des plus amères railleries de Loki, consignée dans le u banquet d'Olgir. »

Ce curieux poème ressemble à une satire de la mythologie germanique : Loki y joue le rôle du Momus de TOlympe grec; il se venge par des moqueries de TafTront qu'on lui a fait en ne Tinvitant pas au banquet des dieux ; il n'épargne pas Odin lui-même, et tourne en ridicule Heimdall, travestissant les anciennes légendes par de malins contresens : c'est, en quelque sorte, la parodie des reproches que fait le Prométhée d'Eschyle au père des hommes et des dieux, ou de l'ironie dont il accable le patient Océan.

L'ancien dieu du Soleil, Heimdall, n'est donc pas confondu avec la nouvelle divinité toute personnelle, moins idéale cependant que le Phébus de la Grèce. Baldur, tout personnel qu'il soit, demeure pourtant un dieu de la nature : Heimdall est tombé au rang de portier du ciel.

Baldur et liacchus, ou la mort d'un dieu.

Baldur, le fils d'Odin et de Frigga, le puissant Ase, a des songes qui Tinquiètenl : le monde entier des Ases prend Talarme ; on fait jurer à tous les êtres qu'ils ne feront pas de mal à Baldur; seul^ le gui est oublié. Les dieux, alors, en toute sécurité, s'exercent à prendre, pour but de leurs traits, Baldur, qu'ils croient invulnérable. Loki arme d'un rameau de gui la main incertaine de l'aveugle Hodur, frère du dieu qu'on croit sauvé, et dirige le coup de l'innocent vieillard, qui frappe mortellement Baldur, Mais un frère liait à la victime : c'est Ali, son vengeur, Ali, qui met à

mort Hodur. Voilà quel est le sujet du plus gracieux chant de VEdda^ le songe de Baldur, dont voici la traduction.

Les Âses se hâtaient tous de courir à l'assemblée, leurs épouses ï la délibération : les juges célestes délibéraient, ils se demandaient pour • quoi Baldur était en proie à de sinistres rêves.

Odin se leva, le grand créateur, et sella rapidement Sleipnir pour gagner Nebelheim. Alors un cbion sortit de la porte de liella et vint à sa rencontre :

Un chien dont la poitrine était tachée de sang : il abop avec fureur contre le Père des chants. Odin continua sa route : la terre retentit sous ses pas, et il arriva à la profonde demeure de Hella.

Oidin se dirigea vers la porte orientale, là où il savait qu'étaient les collines de Wola ; puis il commença de chanter a la prophétesse Thymne du vin, jusqu'à ce qu'elle se levât, contrainte par la force du chant sinistre.

— Quel homme inconnu de moi vient me troubler et me déranger de mon repos? La neige m'a couverte, la pluie m'a battue, la rosée m'a pénétrée : longtemps j'ai été morte.

— Je me nomme Wegtam : je suis le fils de Wallam ; parle-moi du monde infernal, je parlerai du monde supérieur. Pour qui ces sièges couverts d'anneaux? pour qui ces chaines brillantes couvertes dW?

— Ici, dit-elle, ici tu vois Thydromel versé pour Baldur, la boisson brillante, cachée par le couvercle. Les Ases sont tous sans e.spérance : on m'a forcée de parler : k présent, je veux me taire.

— Parle, parle encore, Wola : je veux t'interroger jusqu'à ce que je sache tout; dis-moi quel homme sera le meurtrier de Baldur; que homme donnera la mort à rhériticr d'Odin?

— C'est Uodur qui amènera ici l'illustre Baldur; c'est lui qui sera son meurtrier; c'est lui qui donnera la mort à l'héritier d'Odin. On m'a forcée de parler : à présent, je veux me taire.

— Parle, parle encore, Wola ; je veux t'interroger jusqu'à ce que je sache tout : je veux savoir encore qui sera le vengeur de Baldur; qui amènera au bûcher son meurtrier?

— Rindur (à louest) gagnera la récompense : il mettra à mort le meurtrier de Thcritier d'Odin ; il ne lavera pas ses mains, il ne peignera pas ses cheveux, avant d'avoir amené au bûcher le meurtrier du Baldur. On m'a forcée de parler : à présent, je veux me taire.

— Parle, parle encore, Wola ; je veux t'interroger jusqu'à ce que je sache tout : comment s'appelle la femme qui ne veut pas pleurer, et relever vers le ciel le voile de sa iéte?

— Tu n'es pas Wegtam, comme je le croyais d'abord : tu es Odin, le grand créateur.

— Ta n'es pas une Wola ; tu n'es pas une femme devineresse : tu es la mère de tous ces géants.

— Remonte à cheval et retourne chez toi, Odin, et sois fier de ton action. Apcun homme ne viendra plus me visiter jusqu'au jour oii Loki sera délivré de ses liens » et où commencera le funèbre crépuscule des dieux.

Il n'est pas difficile de soulever le voile de cette allégorie; fialdur (le fort) est le soleil d'été qui atteint au solstice le plus haut point de son cours. Le frère aveugle qui le tue, c'est le soleil d'automne, ce soleil qui voit les jours se raccourcir et les nuits s'accroître. Mais, entre le solstice d'hiver et Péquinoxe du printemps, un nouvel enfant du soleil nait à la lumière : c'est Ali, qui annonce la victoire prochaine du jour sur la nuit. Ce poétique tableau de l'année ne peut être originaire de l'extrême Mord : il est né sous un climat plus doux.

Toute semblable est la légende thraco-hellénique, qui fait périr Bacchus sous les coups de ses frères pour le ressusciter ensuite. Mais, ici encore, quelle différence entre la gracieuse mythologie grecque et la rudesse germanique! Les Védas s'en tiennent à la lutte de deux puissances rivales, le Soleil et la Tempête ; dans leur chaud climat, en effet, le froid de la Germanie était inconnu, et une divinité du froid ne pouvait exister.

Résumons ce que nous venons de dire : nous avons à en tirer neuf propositions.

1 . Les Germains, eux aussi, se sont formé à eux-mêmes leur religion, et ils l'ont formée d'après certains souvenirs, certaines notions vagues apportées par eux de l'Asie centrale. Les noms de leurs dieux ne sont pas des noms propres de convention ; ce ne sont pas non plus des dénominations mythiques : ce sont des noms d'attributs, des noms tirés, soit de la nature, soit des qualités ou des vices de l'humanité.

Page 1