CHAPITRE DEUXIÈME
LE SENTIMENT DE DIEU DANS LA COllMUNADTé CHRETIENNE PERSÉCUTÉE ET DANS SES PROPHÈTES
Le premier siècle du christianisme appartient presque exclusivement à Thébraïsme. Les apôtres et leurs disciples étaient Juifs, et les chrétiens judaïsants formaient le noyau des communautés à Antioche comme à Jérusalem. Le sabbat était célébré à côté du dimanche^ et, jusqu'à la destruction de Jérusalem, les chrétiens visitaient le temple et prenaient part au service mosaïque!
C'est seulement après cette catastrophe, que Télément aryen commence à prédominer; les communautés exclusivement judaïques se séparent alors, sous le nom de nazaréens, de la communauté générale, et l'histoire de la chrétienté aryenne commence.
Pendant plus de deux siècles, la communauté chrétienne persécutée, représente, par son martyre, les droits imprescriptibles de Thumanité, la liberté de la conscience, contre un ennemi tout-puissant, le césarisme. Après la ruine de la hiérarchie juive, Tempire romain , héritier universel de tous les autres pouvoirs et de tous les droits populaires,
s'était posé comme Dieu sur terre et avait fondé ]a première grande monarchie militaire qu'on eût vue. en Europe, portant sur le front le mensonge de la légalité et dans la main le glaive de la force. Pourquoi les chrétiens ne voulaient-ils pas fléchir le genou devant ce dieu de Tunivers ? pourquoi refusaient-ils de brûler devant Timage de l'empereur quelques grains d'encens ? Le sang des confesseurs, la mort constante et joyeuse des témoins de l'Esprit, tels qu'Ignace d'Antioche et Polycarpe de Smyrne, montrait aux communautés chrétiennes et au monde la victoire de la foi sur le monde. L'humanité recommença de s'estimer ; des femmes et des esclaves firent rougir des sénateurs et des juges sur leur tribunal.
La religion nouvelle chercha et trouva son expression dans la constitution de la communauté, dans un culte nouveau, dans la parole des prophètes chrétiens.
Dès Torigine avait été repoussée l'idée d*une succession héréditaire dans la &mille de Jésus, c'est-à-dire de ce qui se fitr plus tard dans la famille de Mahomet. La destruction de Jérusalem mit un terme à la direction juive de la nouvelle religion. Beaucoup, jusque-là, n'avaient voulu y voir qu'un mosaîsme .réformé, mais non affranchi, avec la continua lion du despotisme de là loi et des rites ; mais la constitution qui se développa dès lors dans les communautés chrétiennes du monde entier, comme par une impulsion divine, prouve que la suppression de toutes les formes sémitiques n'eut rien d'accidentel.
Cette nouvelle constitution, basée d'un côté sur l'organisation des synagogues, de l'autre sur la liberté municipale des Grecs, eut son premier type à Antioche, alors vraie capitale de l'Asie. Un conseil des anciens^ assisté de diacresj administrait les affaires de la communauté, mais ne pouvait légiférer sans le concours et lassentiment des frères. Dès le temps de saint Jean, on sentit le besoin de mettre à
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la léte de chaque communauté un chef responsable, ua surintendant (eptôcoptij), et nous rencontrons partout, dans la première moitié du deuxième siècle, à la tête des communautés, des évêques qui ont à leurs côtés des anciens et qui ne contestent en rien la souveraineté de la communauté des frères. Les éléments de l'état chrétien étaient donc précisément ceux-là mêmes que les plus grands philosophes de l'antiquité avaient représentés, soit comme le perfectionnement des républiques démocratiques ou aristocratiques, soit comme la meilleure garantie contre le despotisme; idéal dont ils désiraient, mais dont ils n'osaient espérer la réalisation. Les évêques de ce temps présentent, on peut le dire, le précédent et le prototype de la royauté germaine, qui est arrivée à son complet développement en Angleterre; gouvernement libre dans sa sphère, mais limité par une communauté libre. L'idée même de la liberté légale est une forme de la conscience de Dieu, puisque cette liberté est le but que Dieu même a posé à Inhumanité comme seule forme morale de gouvernement, La conscience de Dieu est bien plus évidente encore, lorsque cette liberté vers laquelle on tend est la liberté de Tesprit, lorsque le but est cette liberté de conscience sans laquelle le christianisme est privé d'air vital. L'antique communauté chrétienne a donc toujours eu un gouvernement; mais la prédication appartenait de droit à tous les frères, et, dans la sainte Cène, tous les anciens avaient des droits égaux.
A cette organisation de la communauté, temple apparent du Saint-Esprit, répond l'organisation du culte. Le culte chrétien avait emprunté pour sa célébration la salle où se rendait la justice, la sa!lc du tribunal, la basilique. Ce fut à la société civile des anciens, et non à la religion juive, que le peuple chrétien demanda le type de ses premiers édiGccs religieux. Cependant, quoique la salle d'assemblée de la communauté civile devint ainsi le lieu saint de la com*
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munauté religieuse, ce fut celte comipunaulé elle-même qui resta le vrai temple de Dieu, la demeure du Saint-Esprit, le vrai sanctuaire. La communauté remplit le temple où entraient jusque-là les prêtres seuls. Dieu, Tcsprit conscient, s'était révélé dans la communauté ; voilà la vraie présence du Christ, voilà le vrai corps du Seigneur. La prière libre, rhymne de reconnaissance que chantent les* fidèles et qui se rattache étroitement à Tesprit de TKvangile, la sainte cène et les agapes auxquelles tous les frères participent, le service se composant de la lecture de TÉvangilc qui instruit le fidèle, de la prédication qui explique la parole de Dieu et qui en montre Tesprit, du vœu qui exprime l'approbation do la communauté, l'institution enfin de Tannée sacrée, divisée n temps de préparation (Avent), temps du Christ (de Noël à a Pentecôte), et temps de la communauté chrétienne (de la Pentecôte jusqu'à la fin), toutes ces formes du culte sont les créations de Tesprit, créations, non pas individuelles, mais historiques, et les formes les plus simples et les plus complètes de la religion de Tesprit.
La conscience de Dieu qui animait la communauté chrétienne des premiers siècles, n'avait pas pour unique expression la constitution ni le culte; elle se révélait aussi par l'organe des individus, par la bouche des prophètes persécutés.
Chez le plus ancien prophète chrétien de race aryenne, chez Ignace (il 7), évéque d'Antioche^ métropole de tout le christianisme en dehors de la Palestine^ on rencontre déjà en germe la conscience de Dieu en tant qu'histoire de Dieu dans l'humanité chrétienne. « Lorsque le Fils, s'écrie-t-il à la fin de sa lettre aux Ëphésiens, lorsque le Fils se révéla sur terre, toute puissance magique disparut; tous les liens furent déliés, et l'ancien empire fut détruit. Dès ce jour) tout fut mis en mouvement; car Tanéantissement
(le la tnorl était assuré; et ce qui était achevé en Dieu prit 8on commencement ; x> en d'autres termes, avec le sacrifice volontaire du Christ, a commencé un développement nouveau de l'esprit divin, une nouvelle vie a été communiquée à rhumanité, la volonté de Dieu s'est réalisée sur terre par la conscience qu'a prise le genre humain de la mission qui lui est réservée.
Si Basilide et Valentin, dans leur tentative de créer une philosophie chrétienne, ne purent dépasser un dualisme qui interrompait la continuité de l'action divine depuis Abraham jusqu'à Moïse, leur doctrine renfermait cependant des germes féconds, que leurs élèves Théodote, Clément d'Alexandrie, et surtout Origène, devaient développer ; car ils avaient, malgré, bien des erreurs, entrevu la vérité principale, c'est que la source de la force qui délivre et purifie, est dans la communauté morale avec le Sauveur. « Lui-même, le Seigneur, dit Théodote, est notre guide, lui qui est descendu sur la terre afin de remplacer, pour le croyant, le destin par la Providence. »
L'idée chrétienne brille d'une pureté divine dans VÈpttre à Diognètâj qui date, selon toute apparence, de 158 à 159. « Tout pays, dit-elle des chrétiens, est leur patrie , et toute patrie est pour eux une terre étrangère, ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils demeurent sur la terre, mais leur cité est dans le ciel. Ils obéissent aux lois qu'ils trouvent et en triomphent par leur vie ils font le bien et sont punis comme malfaiteurs, ils supportent la peine avec joie, parce qu^elle éveille leur vie intérieure. Les Juifs leur font la guerre comme à des étrangers, et les Hellènes les persécutent; mais leurs ennemis ne peuvent donner aucune raison de leur inimitié. Les chrétiens sont dans le monde ce que l'âme est dans le corps. L'âme est répandue par tous les membres du corps ; c'est ainsi que les chrétiens sont dans
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toates les villes du monde. L'âme vil dans le corps, mais elle n'est pas le corps ; c'est ainsi que les chrétiens sont dans le monde, mais ne sont pas de ce monde. L'âme invisible est cachée dans un corps visible ; ainsi les chrétiens sont connus au monde; mais leur service envers Dieu est inconnu. L'âme aime le corps et ses membres qui la haïssent; ainsi les chrétiens aiment leurs ennemis. L'âme est renfermée dans le corps et pourtant elle conserve le corps ; ainsi les chrétiens sont emprisonnés dans le monde et pourtant le font subsister... L'âmo s'améliore selon qu'elle se châtie par l'abstinence, et, plus les chrétiens subissent de peines, plus leur nombre croît de jour en jour. Les chrélienssont encore de fait sous l'empire des tyrans, qui font la guerre à la conscience ; mais la communauté est certaine de son triomphe, car le Christ a planté dans Thumanité le fruit d'une vie nouvelle. Ce n*est pas une doctrine humaine ou une tradition secrète que les chrétiens ont reçue et (|u'ils conservent. Dieu a planté lui-même parmi les hommes la vérité et le verbe saint et incompréhensible. Il l'a envoyé lui-même, ce Verbe par lequel il a créé le monde, et comment Ta-t-il envoyé? Est-ce pour exercer l'empire et la terreur sur les hommes? Non, en vérité, mais dans sa grâce et sa douceur. Dieu Va envoyé comme un Dieu, comme un homme, à des hommes ; il Ta envoyé pour sauver, pour persuader, non pour contraindre ; car toute contrainte est étrangère à la nature de Dieu. Il l'a envoyé comme celui qui désire appeler et non persécuter; pour l'amour, non pour la justice. Pourtant il viendra un jour comme juge ! Le Christ, aux yeux de Marcien, l'auteur probable de celte épîlre, est le Verbe éternel devenu personnalité humaine ; mais ce Verbe est entré dans le ccptir des hommes, et c'est pourquoi le christianisme est la religion de rhumanilé, destinée à bénir la terre et à l'élever de l'empire de l'égoïsme au royaume divin. Écrite pour convertir
un sloïcieii à tendances platoniciennes, et pour détourner relève de Marcien, Marc Aurèle,de pereéculcrles chrétiens, cette épitre est la plus haute expression de la conscience chrétienne. Et cependant cette voix inspirée du défenseur croyant et philosojdic de la communauté chrétienne s'est perdue sans trouver d^échos, tandis que des apologies infé- Heures sont souvent citées avec admiration.
Le plus ancien roman chrétien, au contraire, \e Berger iVHermas^ est devenu bientôt un livre populaire, a été qualifié de livre divin par Clément, et invoqué par les deux partis qui se sont combattus au concile de Nicée. Cest que ce livre modeste répondait à un besoin profond des chrétiens de ce temps, au besoin d'entendre une parole rassurante sur Tavcnir de la communauté et du monde. Abandonnant la forme apocalyptique jusque-là en usage, Fauteur adopte la forme libre de la iK)ésie, tout en conservant le cadre de la vision, à peu près comme, dix siècles plus tard, Dante devait le faire danâ la Divine Comédie. Mais, tandis que le Florentin n'exprime nulle part (?) une espérance relativement a la vie terrestre des chrétiens, le poète primitif peint en couleurs splcndidcs le royaume divin sur terre, à la veille même des plus sanglantes persécutions. L'allégorie d'IIerraas (ce nom n'est pas celui de Tautcur, mais celui du héros de la parabole) est une poétique image de la communauté, corps visible du Seigneur, dépositaire (te Fespril divin. L'idée dominante est ici, comme dan< VÊpttre à Dlognète^ celle du royaume divin, destiné à rallier peu à peu tous les peuples de l'univers.
Clément d'Alexandrie, Athénien de naissance, élève du célèbre Panténus, converti du stoïcisme au christianisme , cherche à unir la dialectique de la philosophie hellénique à la religion de Jésus. Du haut de la première chaire du christianisme, à Alexandrie (190 à 202), il enseigne la di> vinité de la nature humaine, révélée par le Christ, et
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Signale dans l'histoire un ordre divin, une sorte d'éducation du genre humain pour l'amener à reconnaître le bien, vrai sens de ce qu'on appelle Providence. « Dieu, dit-il, a choisi deux voies pour préparer le salul par Jésus et TÉvangile, à savoir la loi des Juifs et la philosophie des Grecs. Celle-ci n'est point un don des mauvais esprits, mais un sublime présent de Dieu ; digne pendant de la Loi, elle est une préparation. Le christianisme n'est que l'achèvement de cette philosophie. La lumière que celle-ci dérobe artificiellement au soleil par un verre ardent, luit désormais directement à l'humanité.
Ce qu'Origène essaya de prouver métaphysiquement, Clément l'avait déjà nettement exprimé; le mal n'est point éternel, car il serait Dieu : à la fin des temps, le mat sera vaincu sur la terre, Satan lui-même arrivera un jour à confesser l'amour de Dieu.
Il est impossible de ne pas reconnaître, dans cette forme que la constitution de la communauté, le culte et les paroles des prophètes chrétiens donnèrent au sentiment de la présence de Dieu parmi les hommes, le principe d^une nouvelle phase dans le développement de ce sentiment. Grâce aux héros de la littérature gréco-chrétienne, la vie rehgieuse delà primitive communauté chrétienne se trouvait rattachée à ce qu*il y avait de plus élevé dans la civilisation antiquet le christianisme se reconnaissait comme religion de Tespri et de l'humanité. Cependant des pressentiments lugubres accompagnaient, et, Ton peut dire, dominaient celte confiance de quelques-uns. Les cadavres des trois grandes nationalités de l'antiquité étaient étendus sous les yeux des penseurs. Chacune avait été vouée à la ruine par un péché particulier. Le Grec ne voulait que jouir et se mirait avec complaisance dans son moi, son art et sa sagesse ; le Romain voulait tout dominer pour tout sacrifier à son froid égoisme ;
le Juii voulait se séparer comme peuple de Dieu iu reste de rhumanité, et agissait comme un riche avare envers les au* très hommes. Christ annonça la fin du monde à tous les trois, en exigeant du Grec Tabstinence et une pureté austère, du Romain Thumilité et une charité dévouée, du Juif le renoncement à son exclusivisme et à son avarice.
Un sentiment complet de la présence de Dieu dans le monde ne put, dans ces conditions, se former, même parmi les chrétiens. Ce qu'il y a de grand dans la foi de leurs vrais chefs spirituels, les Alexandrins, c'est la foi constante dans Tamour de Dieu, la conviction que Dieu ne dirige pas seulement les destinées de T humanité avec la toute-puissance et la justice, mais encore avec l'amour. C'est là l'idée qu^Origène opposa au scepticisme désespérant de Ceisus; c'est en elle que fut toute sa force.
Les persécutions des empereurs devenaient cependant de plus en plus systématiques et impitoyables, précisément parce que les chrétiens étaient devenus une puissance, ce La fin du monde approche, j> disait-OR pendant les persécutions de Dioclétien et de Maxence. C'est alors, en 312, queConfitantin, après la victoire du pont Milvius, entre à Rome; en 325, il est seul maître, et le christianisme devient religion de l'Etat. Après une courte lutte sous Julien, TEglise catholique apparaît debout sous Théodose, comme corporation dominante. Était-ce là la fin du monde? était-ce la fin du christianisme apostolique? Avant de répondre à cette question et avant do poursuivre le drame de l'humanité aryenne et de la conscience de Dieu dans cette race, résumons les conquêtes impérissables des trois premiers siècles du christianisme.
Pour la première fois, les trois forces élémentaires de cette conscience, qu'avant Jésus nous n^avonsvus que séparées. Dieu, l'homme, la société, se trouvent unis dans toute leur pureté ; Dieu, comme l'Éternel ; l'âme indîvi-
daelle de l'homme, comme Tesprit fini qui voit ou devine dans rÉternel la cause de l'univers et la sienne; la société enfin, qui se reconnaît comme Thumanité une, comme une totalité. De ces trois forces, la première était contenue dans le judaïsme ; la religion gréco-romaine fut impuissante à produire la seconde, la personnalité divine et humaine, parce que la multiplicité des dieux obscurcissait l'idée de la personnalité; il fallait qu'elle se réalisât dans Jésus. Ces deux forces se réunirent dans la communauté, dans la société, les hommes unis ayant conscience de la présence de Dieu parmi eux. En d'autres termes, Dieu, TÉternel, s'est fait homme en Jésus, et, depuis le départ de Jésus, Dieu continue à se faire homme jusqu'à la fin du monde dans les générations des hommes, c'est-à-dire dans l'humanité croyante. Cette conviction domine complètement les premiers siècles du christianisme. S'est-elle maintenue? a-t-elle pu se maintenir?