‹ Dieu Dans L'Univers: Essai Sur L'Action Exercée Sur La Pensée Chrétienne Par Les Grands Systèmes Cosmologiques Depuis Aristote Jusqu'à Nos JoursChapitre 10 sur 24 · FA · texte numérisé non relu

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mettait à l’analyse mathématique des quantités qui jusque-là étaient restées rebelles à la mesure, imprécises et indomptées — vitesse, force, accélération. Il abordait avec succès des problèmes nouveaux et pouvait les résoudre avec un degré d’approximation presque illimité.

Le résultat obtenu était considérable. En ce qui concerne le Système du monde, Newton n’apportait pas une image différente de celle que Copernic avait présentée. En ce qui concerne les orbes et les éléments des planètes, Newton confirmait les lois de Képler. Mais ce que Newton apportait de neuf, c'était la possibilité de construire de l'Univers un modéle mécanique parfaitement intelligible. Le monde de Newton était une machine dont toutes les parties étaient calculables par l’homme et qui, dans l’opinion du mathématicien de Cambridge, avaient été calculées par Dieu. Une seule loi, la loi de l’attraction de la matière en raison inverse des carrés des distances, combinée avec la loi de l’inertie, suffisait à rendre compte de l’état actuel du Système Solaire et à garantir la stabilité et la continuité indéfinies des innombrables mouvements qui entrainent ses corps constituants. Un grand physicien du xix° siècle, Lord Kelvin, a écrit un jour cette phrase souvent citée :

« Je ne suis jamais satisfait, tant que je n’ai pu faire un modèle mécanique de l’objet à étudier ; si je puis faire un modèle mécanique, je comprends ; tant que je ne puis pas faire un modèle mécanique, je ne comprends pas (1) ! »

Pareil aveu peut aider à comprendre le flot de lumière que l’œuvre de Newton a jeté sur le problème de la structure de l'Univers. Newton avait découvert le ressort caché de la nature et en avait soumis l’ac-

() Lord KELVIN. — Conférences scientifiques et allocutions (constitution de la matière). Trad. Lugol, Paris, 1893.

tion à l’incessant contrôle du calcul. Le « Confident du Très-Haut » eût pu reconstruire un monde semblable au Système Solaire, si seulement des forces assez puissantes avaient été à sa disposition. En mettant en évidence l’unité intelligible du monde sidéral, Newton semblait avoir retrouvé l’irrécusable trace d'une volonté créatrice unique et avoir aperçu une pensée de Dieu. L'homme, avec la loi de la gravitation universelle, pouvait repenser et presque refaire Fœuvre cosmique du Créateur. Deux vers du poète Alexandre Pope vinrent exprimer l’opinion commune au sujet de l’œuvre accomplie par Newton :

Nature and Nature’s law lay hid in the night, God said : let Newton be ! and all was light (1).

Galilée et Descartes avaient enseigné, contre Aristote, l’unité matérielle de l'Univers, l'identité de nature des éléments terrestres et célestes. Newton, lui, affirmait et démontrait l’unité mécanique de VUnivers. Une même formule mathématique — celle de la gravité — réglait les mouvements des corps terrestres les plus infimes et ceux des corps célestes les plus éloignés. Les espaces concrets avaient beau s’étendre à l'infini : l'intelligence humaine les maitrisait d'avance par l’applicabilité universelle de la loi de la gravitation. Jamais la suprématie de la raison sur la matière n’avait été établie d’une manière plus saisissante et Newton semblait l’auteur d’une révélation infiniment plus extraordinaire et plus féconde que celle que ses devanciers avaient apportée en établissant l’unité matérielle de l'Univers. Newton se crut autorisé à écrire au seuil de son Exposé du Système du monde : « Natura enim simplex et rerum causis superfluis non luxuriat. La Nature est simple et ne

. (4) « La nature et ses lois étaient plongées au sein de la nuit. Dieu dit : Que Newton soit ! Et la lumière fut. » Ces vers ont été inscrits sur le tombeau de Newton.

s'embarrasse pas de causes superflues (1). » Cette formule, d'inspiration grecque et pythagoricienne, devait tout naturellement être interprétée comme une inférence en faveur du Dieu unique qui a construit le Cosmos.

Monde régi par des forces inhérentes à toute matière, le monde de Newton ne pouvait cependant pas posséder la simplicité schématique d’un monde géométrique. Dans toute molécule matérielle individuelle — si minime soit-elle — existe une force attractive que le mathématicien ne doit pas ignorer. « La gravité, écrit Newton, appartient à tous les corps et elle est proportionnelle à la quantité de matière que chaque corps contient (2). » Par là était posé un problème mathématique singulièrement compliqué. Non seulement, les corps centraux exercent une attraction sur les satellites qui leur sont subordonnés, mais les satellites, à leur tour, exercent une attraction sur les corps centraux et les satellites entre eux exercent une attraction non négligeable. Le principe de l’attraction universelle entraine donc l’existence d’inévitables irrégularités, de perturbations que les attractions secondaires infligent à l’action des forces principales. D'un pareil fait, le mathématicien a quelque motif de se réjouir, car s’il établit l’accord de perturbations calculées a priori avec des perturbations observées dans le ciel, il aura fourni une éclatante démonstration de la portée universelle de la loi de l'attraction en raison inverse du carré des distances. Mais de ce même fait, le mathématicien a aussi des motifs de s’affliger, car le problème de l’action réciproque exercée par trois corps ne peut recevoir que

(1) Principes, Liv. III, début. Cette affirmation figure dans la 1° édition des Principes (1687), sous ja rubrique Hypothesis 1 et dans les éditions suivantes, sous la rubrique Regula 1. Cette modification de rubrique semble indiquer une certitude grandissante chez Newton au sujet de la valeur du principe indiqué. l

(2) Principes, Liv. III, prop. VI.

des solutions mathématiques approximatives et, dès qu'il s’agit de quatre ou de cinq corps, la question dépasse les possibilités humaines de calcul. Pour compléter son œuvre, Newton s’attacha à étudier les perturbations du mouvement de la Lune, astre soumis à l'influence conjointe de la Terre et du Soleil. Il consigna les résultats de ses travaux sur ce point dans la deuxième édition des Principes (1713). Mais il était réservé aux successeurs du mathématicien de Cambridge de continuer et de développer le calcul des perturbations planétaires. Le système de Newton présente ce caractère remarquable que son premier auteur n’en a pas épuisé les conséquences et que le développement des sciences astronomiques n’a cessé de lui apporter des confirmations et des compléments.

Mais ce fait même doit nous pousser à examiner maintenant les conséquences religieuses qu’Isaac Newton lui-même et plusieurs de ses contemporains crurent pouvoir légitimement tirer de leurs théories physiques sur l’Univers. Car ces conséquences n’ont pas été également acceptées par les générations suivantes alors que ces mêmes générations s’inclinaient devant la théorie de la gravitation universelle. Il sera essentiel à notre propos d'établir si les inférences religieuses de Newton étaient liées à une conception physique ultérieurement démentie ou à un raisonnement erroné. L'ère newtonienne a été marquée par une régression plutôt que par un affermissement de la foi au Dieu unique. Pour discerner les causes d’un mouvement qui eût profondément affligé le pieux professeur de Cambridge, il convient d'examiner d’abord ce qu'était le Dieu de Newton.

Le volume des Principia mathematica a connu trois éditions différentes du vivant de son auteur. La première édition (1687) a été surveillée par l’astronome

Halley que ses contemporains soupçonnaient de tiédeur religieuse. Halley a inséré en tête du volume un poème latin de sa composition à la louange de Newton. La seconde édition (1713) a été confiée aux soins. du théologien Richard Bentley et du professeur d’astronomie de Cambridge, Roger Cotes (1), qui écrivit en tête du volume une longue préface où l’on relève cette conclusion :

« Ce grand ouvrage de M. Newton sera donc un solide rempart que les impies et les athées ne pourront jamais renverser, c’est là qu’il faut chercher des armes si l’on veut les combattre avec succès. »

La troisième édition (1726) parut sous le contrôle de Henri Pemberton, docteur en médecine. Le texte de ces trois éditions a été chaque fois remanié et augmenté par Newton. Or, la première édition ne contient aucune allusion à l'existence de Dieu et se limite à des considérations purement mathématiques. La deuxième édition, au contraire, donne à la fin du troisième livre, sous le titre de Scholie général, une conclusion développée sur l’existence et la nature du Dieu créateur. On peut se demander si Bentley n’aura pas engagé Newton à compléter son œuvre par des considérations de cet ordre, qu’un Halley eût volontiers écartées.

Nous savons, en effet, que Richard Bentley a joué un rôle de premier plan dans l'élaboration des. conclusions religieuses que l’on peut tirer de l’œuvre de Newton. Robert Boyle, célèbre chimiste et croyant convaincu, mort en 1691, avait constitué par testa-. ment une rente destinée à rémunérer une série annuelle de huit conférences, propres « à établir la religion chrétienne contre tous infidèles notoires, tels.

(4) Voir sur cette seconde édition : ROSENBERGER : OpD'Nctte p. 369. Die zweite Ausgabe der Principien der Naturlehre.

que Athées, Déistes, Païens, Juifs et Mahométans ». Richard Bentley fut chargé en 1692 de donner la première série de conférences, de Sermons de la fondation Boyle. Bentley prit pour thème général la réfutation de l’athéisme. Il eut la pensée de faire servir à son dessein les théories les plus récentes sur le Système du Monde, en particulier celles des Principia Mathematica de Newton, parus cinq ans auparavant. Les principes newtoniens commencaient, en effet, à recevoir le meilleur accueil dans les milieux religieux anglais. Newton rejetait le mécanisme cartésien, et le mécanisme cartésien semblait à beaucoup d’esprits conduire nécessairement à l’athéisme. En affirmant l'attraction universelle, Newton soulignait l’existence dans la nature de forces primitives et irréductibles dans lesquelles il semblait aisé de reconnaître l’action directe de Dieu. Le système de Newton — rejeté au début par les savants de France et d'Allemagne, restés fidèles au cartésianisme -— trouva donc ses alliés naturels dans les milieux religieux de l’Angleterre (1). Bentley ne faisait que traduire l’opinion d’un grand nombre de ses compatriotes, en essayant d’utiliser les Principes mathématiques pour l’apologétique chrébenne.

Bentley, au cours de la préparation de son ouvrage, écrivit à Newton pour l’informer de ses intentions. Il lui posa diverses questions sur des problèmes astronomiques particuliers, avant de rédiger ses Sermons VII et VIIT, intitulés : Réfutation de l’athéisme par l’origine et la structure du Monde (2). Newton répondit à Bent-

(1) C’est ce que reconnaît ROSENBERGER : Op. cit., p. 264.

(2) Le iivre de Bentley eut le plus grand succès et fut répandu, grâce à diverses éditions, dans l’Europe entière. L'édition à laquelle se rapportent mes renvois est la suivante: Eight sermons preached at the Hon. Robert Boyle’s lecture in the year M, D, €, X, CII, by Richard Bentley. New edition. Oxford, 1809. J’ai eu aussi en mains la traduction latine de cet ouvrage, parue, dès 1696, à Berlin. Sfultitia et irrationabilitas Atheismi… a Richardo Bentley. In latinum vertit Daniel Ernestus Jablonsky. Berolini, 1696.

ley par quatre lettres, restées inédites dans les archives de la Société Royale de Londres, jusqu'à ce que Horsley les publiât dans le tome IV de son édition des. Œuvres complètes de Newton (1).

Mais ces lettres dont l'essentiel a été connu du publie, dès 1692, par l’emploi que Bentley sut en faire dans ses conférences, constituent, avec les Questions de l’Optique de 1706 et le Scholie Général de 1713, l'un des trois documents auxquels il faut toujours recourir pour étudier la notion de Dieu chez Newton et chez ses premiers disciples :

« Quand j'ai écrit mon Traité sur notre Système [du Monde}, écrit Newton, en tête de sa première lettre à Bentley, j'ai eu en vue des. principes qui, pour des hommes réfléchis, pouvaient servir à établir la foi en un Etre divin. Rien ne peut me réjouir davantage que de voir mon livre être utilisé dans ce but. Mais si j'ai pu rendre ainsi quelque service au public, cela est dû à une recherche industrieuse et à une: pensée patiente. »

Ainsi Newton, dont nous savons par ailleurs qu'il était un chrétien pratiquant, capable d'écrire de longues études sur l'interprétation des prophéties de Daniel ou de lApocalypse, n’a vu aucune difficulté à superposer le Dieu aperçu dans l’espace cosmique au Dieu éthique de la révélation biblique. L'auteur des Principes mathématiques de la nature se déclare heureux de collaborer à l’œuvre apologétique du pasteur Bentley. Pour Newton, les cieux racontent clairement la gloire d’un Dieu vivant et personnel.

Ce qui frappe Newton dans l'Univers, c’est la stabilité et l'ordre qui s’y manifestent : l’une et l’autre de ces qualités n’ont pu être mises que par Dieu. Newton a toujours rejeté toute cosmogonie, toute histoire hypo-

() Jsaaci Newloni Opera omnia, t. IV, p. 427 à 442, Londini, 1782.

thétique du monde dérivant l'Univers actuel d'un chaos primitif, par une série de transformations successives. Quand il écrit fièrement : Hypotheses non fingo (À); je ne forge pas d’'hypothèses, il a divers adversaires en vue, mais, à coup sûr, Descartes et sa cosmogonie mécaniste sont visés. Ce qui frappe Newton, c’est qu’au milieu d’un monde soumis au changement et à la destruction, certaines choses restent stables et conservent une identité de nature ou de forme. L'indestructibilité de la matière elle-même lui semble une première preuve de l'existence de Dieu. « Il me semble en fin de compte extrêmement vraisemblable que, de toute façon, un Dieu très bon, très grand, a dû, dès le début, former la matière de telle sorte que les particules primordiales, d’où devait sortir toute nature corporelle, fussent solides, dures, impénétrables et mobiles, de telle grandeur et de telle figure, de telles propriétés, de tel nombre et de telle masse qu’elles fussent adaptées à l’espace où elles devaient se mouvoir, de façon à parvenir le plus aisément possible aux fins où elles étaient destinées... si bien qu'il n'y «a pas dans le cours ordinaire de la nature, de force capable de diviser ce que Dieu lui-même a fait un dès l’'abord (2). » Le fait même que la science est possible, que la matière garde, à travers le temps et l’espace (3), les mêmes propriétés, atteste l’existence d’un Garant suprême de la stabilité cosmique.

L'action d’un Dieu intelligent se révèle aussi et surtout par la stabilité du Système Solaire. Les planètes décrivent, autour du Soleil, des orbites presque circulaires. Leur mouvement est le résultat de la combinaison de deux forces différentes : la force transversale

(1) Principes, Liv. III. Scholie général.

(2) Optique, Livre III, Quest. XXXI.

(3) « Il est certain que tout portant l’empreinte d’un même dessein, tout doit être soumis à un seul et même Etre : car Ja lumière que le soleil et les étoiles fixes se renvoient mutuellement est de même nature.» Principes, Scholie général.

qui tend à les faire fuir par la tangente et la force centrale gravitationnelle qui, les ramenant sans cesse vers le Soleil, les contraint à suivre une orbite elliptique. Ces forces peuvent-elles se modifier au cours des siècles ? La force transversale pourrait être diminuée par la résistance du milieu, mais Newton essaie de calculer la densité probable du milieu où se meut la planète Jupiter. « La planète de Jupiter, en faisant sa révolution dans un milieu de cette densité, ne perdrait pas, en un million d’années, la millionième partie de son mouvement par la résistance du milieu... Il est done clair que les planètes pourront se mouvoir très longtemps sans éprouver de résistance sensible dans les espaces célestes vides d’air et d’exhalaisons (1). » Ainsi, les forces transversales seront conservées intégralement en vertu du principe d'inertie. Et les forces centrales, proportionnelles à la masse constante du Soleil, resteront également intactes. Le système planétaire conservera donc la même structure mécanique aux siècles des siècles. Newton est persuadé que nous voyons le monde tel que Dieu l’a créé au premier jour. Sur ce point, il est encore très près de Képler, bien qu’il décrive les Harmonies du Monde, d'un point de vue mécanique et non plus musical.

Dans les lettres à Bentley, comme dans le Scholie Général, Newton insiste sur ce que « la position primitive et régulière des orbes planétaires » ne peut être attribuée aux lois de la nature et doit être « l’ouvrage d’un être tout-puissant et intelligent (2) ». Les distances des orbes planétaires sont ainsi calculées qu’elles réduisent les perturbations au minimum, car les grosses planètes perturbantes, Jupiter et Saturne, sont reléguées à la périphérie du système et ont une densité minimum (3). Newton voit également la preuve d’un

(1) Principes, II. Théorème X. Cf. Optique, III. Quest. XXH. (2) Scholie général.

(3) Première lettre à Bentley, Third Query.

arrangement divin dans le fait que le Système solaire réunit à la fois un corps lumineux (le Soleil) et des corps opaques (les planètes), car il rejette la conception de Descartes qui voyait dans les planètes des soleils ou des comètes encroûtés (1). Enfin et surtout il voit dans les forces transversales finies, indispensables pour engendrer les orbites elliptiques et quasi-circulaires des diverses planètes, le résultat d’une action spéciale et immédiate de Dieu. Si le mouvement des planètes avait pour origine la seule loi de gravitation (que l’on pense à la chute d’un corps venu de l’espace infini vers le Soleil) la force ainsi engendrée eût entrainé ces corps selon des hyperboles ou des paraboles ou des ellipses très excentriques à la manière des comètes, elle n’eût jamais engendré ces ellipses quasicirculaires que l’observation nous force à attribuer aux planètes (2).

« En ce qui concerne la fin de votre lettre, écrit-il à Bentley, je réponds, premièrement, que si la Terre (sans la Lune) était placée en un point quelconque avec son centre sur l’Orbis magnus [lorbite terrestre] et s’y tenait immobile, sans gravitation ni projection, et qu’alors on lui infusât, en même temps, une énergie gravitationnelle vers le Soleil et une impulsion transversale de la quantité juste nécessaire pour l’entraîner par la tangente de l’Orbis magnus, la composition de cette attraction et de cette projection causerait, selon mes principes, une révolution circulaire de la Terre autour du Soleil. Mais l'impulsion transversale doit être une quantité juste: trop forte ou trop petite, elle entraînerait la Terre selon une autre ligne.

Secondement, je ne connais aucun pouvoir dans la Nature capable d’engendrer ce mouvement transversal en dehors du bras Divin (1 do not know any power in Nature which could cause

(1) Ibid., First Query.

(2) Ibid., Second Query.

ile

this transverse notion without the Divine arm), Blondel dit quelque part, dans son livre sur les Bombes, que Platon affirme que le mouvement des planètes peut se concevoir de la manière suivante : il suffit d'admettre que les planètes ont été toutes créées par Dieu en quelque région très éloignée de notre Système, qu’ensuite, on les a laissées tomber vers le Soleil et qu’à l’instant précis où elles parvenaient à la hauteur de leurs. diverses orbes, leur mouvement de chute fut changé en mouvement transversal. Cela est vrai, à la condition de supposer que le pouvoir gravitationnel du Soleil était double à linstant du temps où les planètes arrivèrent à la hauteur de leurs diverses orbes. Mais, dans ce cas, le Pouvoir Divin est requis deux fois, d’abord, pour changer les mouvements descendants des planètes tombant vers le Soleil en mouvements transversaux et, ensuite, pour doubler la force attractive du Soleil. Aïnsi, la gravité peut mettre les planètes en mouvement, mais, sans le Pouvoir Divin, elle ne peut leur imprimer le mouvement circulaire qu’elles ont autour du Soleil. C’est pourquoi, pour cette raison et pour d’autres encore, je suis contraint d’attribuer la structure de ce système à un Agent intelligent (1). »

Ainsi, Newton voyait dans le Système Solaire un modèle mécanique d’une stabilité et d’une ingéniosité merveilleuses. La course quasi-circulaire des planètes réclame une quantité minutieusement exacte de force transversale. Seule, la sagesse de Dieu a pu réussir ce tour d'adresse. Les planètes sont si ingénieusement placées qu’elles exercent les unes sur les autres une influence perturbante minimum. Elles se meuvent circulairement, approximativement dans un même plan. Les comètes, au contraire, se meuvent dans toutes les directions de l’espace « afin que dans leurs aphélies

(1) 2° lettre à Bentley. Dans la 3° lettre, Newton revient, avec de nouveaux commentaires, sur l’hypothèse attribuée à Platon.

où le mouvement est très lent, elles soient assez éloignées les unes des autres pour que leur attraction mutuelle ne soit pas trop sensible (1) » ; à leur périhélie, « elles traversent très vite et très facilement les orbes des planètes (2) ». « Cet admirable arrangement du Soleil, des planètes et des comètes ne peut être que l'ouvrage d’un Etre tout-puissant et intelligent. De plus, on voit que celui qui a arrangé cet Univers a mis les étoiles fixes à une distance immense les unes des autres, de peur que ces globes ne tombassent les uns sur les autres par la force de la gravité (2). »

Voltaire avait donc très exactement compris la pensée de Newton lorsqu'il comparaît l'Univers à une montre ou à une horloge, c’est-à-dire à un produit stable de l’art humain, répétant indéfiniment les mêmes mouvements, dont toutes les parties ont été calculées et mesurées une fois pour toutes :

L'Univers m’embarrasse et je ne puis songer Que cette horloge existe et n’ait point d’horlo- [ger (3).

Newton et Bentley rejettent la notion d’un chaos primitif d’où l’ordre serait dérivé peu à peu. Bentley s’est livré à des calculs minutieux pour démontrer que les dimensions de l’espace sont d’un tel ordre de grandeur que si l’on suppose toute la matière connue, uniformément diffusée dans la sphère céleste, elle aurait une densité si infime qu'aucun tourbillon ne pourrait se

(1) Principes, III. Propos. XLII in fine.

(2) Scholie général. Bentley, sur ce dernier point, semble avoir mal compris Newton. Dans son sermon VII (p. 244), il conteste que la loi de gravitation s’étende aux étoiles fixes, et il veut voir dans ce dualisme une marque de l’action de Dieu. Newton a toujours affirmé l’unité légale de l’univers, mais déclaré que la force gravitationnelle des étoiles, à cause de la distance, laissait les orbites planétaires en repos et ne modifiait pas non plus les positions mutuelles des étoiles. Principes, III, Théorème XIV. Corollaires.

(3) VorraiRE. — Les cabales (1772). Ed. Beuchot, XIV, 261.

produire ni aucune planète prendre naissance (1). Les chances de collision entre les particules matérielles seraient quasi nulles. L'Univers a été organisé tel que nous le connaissons une fois pour toutes par Dieu et il n’a pas d'histoire. La conception du Retour cyclique éternel des mêmes mouvements atteint son maximum dans le système newtonien. Le monde est une machine circulaire parfaite qui, une fois lancée, ne perd presque rien de son impulsion primitive et se meut éternellement dans les mêmes orbes.

Newton, à coup sûr, croyait avoir établi à jamais la sagesse et la puissance du Dieu créateur par son analyse mathématique du Système du Monde. Mais ce Dieu, éminent calculateur et ensuite inactif, ce Dieu qui, une fois la chiquenaude initiale donnée, disparaît de la scène de l’Univers pouvait paraître bien éloigné du Dieu éthique du christianisme, du Dieu de la prière et de la grâce qui se manifeste dans le temps à diverses reprises et de diverses manières. « Dieu, écrit Newton, est un seul et même Dieu, partout et toujours... Tout est mû et contenu dans lui, mais sans aucune action des autres êtres sur lui. Car Dieu n'éprouve rien par le mouvement des corps et sa toute-présence ne leur fait sentir aucune résistance (2). >» Les termes employés ici par Newton semblent indiquer que Dieu est radicalement étranger

(1) BENTLEY. — Sermons, p. 217 à 232. Dans l’Optique, II, Quest. XXVIII, Newton apporte des considérations de même ordre pour établir le vide interplanétaire et Zbid., Quest. XXXI, il écrit : « Il semble que toutes les choses matérielles aient été composées de ces particules dures et solides décrites précédemment, diversement assemblées dans la première formation des choses par la direction d’un Agent intelligent : car c’est à celui qui créa ces particules, qu’il appartient de les mettre en ordre. Et s’il la fait, ce ne serait pas agir en philosophe que de rechercher aucune autre origine du Monde, ou de prétendre que les simples lois de la Nature aient pu tirer le Monde du Chaos, quoiqu’étant une fois fait, il puisse continuer plusieurs siècles par le secours de ces lois. » Optique p. 589 de la traduction Coste, 2° édit. Paris, 1722. ;

(2) Scholie général.

au devenir des choses et, sauf les mots contenu et toute-présence, on serait tenté de dire que l’astronome de Cambridge est ici tout près d’Aristote. Le philosophe grec n’eût-il pas retrouvé bien des traits de son Premier Moteur, extérieur et étranger au Monde, dans le Seigneur Universel dont les Principes Mathématiques de la nature chantent l’absolue et sublime transcendance ? Mais, si aristotéliciens que soient certains textes de Newton, on ne saurait méconnaitre que l’ensemble des déclarations du Scholie Général s’efforce d’entrainer le lecteur sur un plan supérieur à celui du Retour cyclique des mêmes mouvements dans un Univers que Dieu ignore. Il était impossible au chréüen Newton de ne pas dépasser les conclusions de la dynamique pure. En fait, l’auteur des Principes mathématiques de la nature affirme clairement, dans son exposé final, l’amour descendant du Créateur. Il n’hésite pas à attribuer à son Dieu un caractère éthique, une volonté tournée vers les hommes. Newton répète que Dieu est « autre chose que l’âme du monde », qu’il exerce sa puissance non seulement sur les êtres matériels, mais « sur les êtres pensants qui lui sont soumis ». « Nous disons, continue Newton, mon Dieu, votre Dieu, le Dieu d'Israël, le Dieu des Dieux et le Seigneur des Seigneurs, mais nous ne disons point mon Eternel, votre Eternel, l'Eternel d'Israël, l'Eternel des Dieux ; nous ne disons point, mon infini ni mon parfait parce que ces dénominations n’ont pas de relation à des êtres soumis (1). » Il était difficile d’affirmer plus clairement qu’un lien spécial et exclusif unit le Dieu cosmique à la race des hommes et que le Dieu de Newton est un Dieu que les humains invoquent comme un bienfaiteur personnel. Mais quel sens concret, physique, Newton pourra-t-il accorder à la notion de Providence particulière, dans un monde régi par la formule mathématique de la gravitation universelle ?

() Scholie général.

Le système de Newton explique la stabilité du système du monde par l’action combinée de forces naturelles et du principe d'inertie. Dans ces forces naturelles, l’astronome de Cambridge se plaît à reconnaitre le doigt de Dieu. Mais le principe d'inertie, fondement de la dynamique de Galilée et de Newton, donnait de la marche de l’Univers une image terriblement impersonnelle et déterministe qui s’apparentait de plus près à l’image du monde dégagée par Platon et Aristote qu’à celle que la piété chrétienne exige. Le Dieu des Principes mathématiques de la philosophie naturelle semble, au premier abord, dépouillé de toute fonction historique, de toute action providentielle et particulière. Sitôt le monde organisé et les forces naturelles mises en action, il se renferme dans une éternelle et inactive contemplation. Il ressemble beaucoup au Dieu du Timée, à ce démiurge qui organise son œuvre avec une souveraine sagesse et qui s’en remet ensuite à des puissances inférieures pour assurer la marche cyclique de la machine cosmique. Les forces naturelles de Newton rappellent ces « dieux, fils de dieux », indestructibles et efficients, à qui, selon Platon, la volonté du Dieu suprème a confié la marche du Cosmos (1). Le Dieu newtonien délègue ses pouvoirs à des substituts aveugles et sourds, les forces naturelles et le principe d'inertie, et plane ensuite au-dessus de l'harmonie du monde. Ce superingénieur cosmique prend sa retraite, dès qu'il a dessiné les plans du monde et l’on ne voit pas bien en quoi il s'intéresse aux hommes ni quel motif ont les hommes de s’intéresser à lui.

Newton, le « Confident du Très-Haut », se trouvait ici en présence du problème qui se pose devant

(1) Voir Supra, p. 47.

toute pensée religieuse qui cherche à donner un sens humain à l'Univers spatial et à définir les relations contemporaines du Dieu de la nature avec les hommes. La physique du xvrr° siècle avait mis au premier plan le principe d'inertie, la continuation indéfinie d’un mouvement que rien ne vient contrarier. On pouvait être tenté d'identifier Dieu avec le principe. d'inertie, avec cette idée que quelque chose dans l'Univers — matière, forces, lois — reste permanent. Newton, nous l’avons vu, n’est pas resté étranger à des considérations de ce genre. Mais ce vague panthéisme ne pouvait satisfaire son âme chrétienne. Dieu est plus et mieux que le substrat universel. « Cet être infini, écrit Newton, gouverne tout, non comme l’âme du monde, mais comme le Seigneur de toutes choses. Le vrai Dieu est un Dieu Vivant, intelligent et puissant (1). >» Newton va donc insister sur deux notions qui lui paraîtront particulièrement aptes à encadrer la notion chrétienne du Dieu vivant : la stabilité du Système Solaire et les retouches que le Créateur apporte à son œuvre au cours des temps, pour la maintenir intacte.

Pourquoi Newton insiste-t-il sans cesse sur la stabilité et non sur l’harmonie géométrique du Système Solaire ? Pourquoi cette mise en évidence d’une perfection que le temps ne peut parvenir à dissiper ? Est-ce seulement parce que Newton est préoccupé de mécanique et non de géométrie céleste ? N'est-ce pas aussi parce que l’idée anthropocentrique, la notion du but humain de l'Univers, si elles ne s’expriment pas en termes explicites, sous-tendent manifestement la pensée du mathématicien philosophe ? Si Newton s’émerveille de la sagesse de Dieu qui a fait décrire aux planètes des

(1) Scholie général ; voir aussi dans l’Optique III, XXXI : « Nous ne devons pas considérer le Monde comme le corps de Dieu, ni les différentes parties du monde comme autant de parties de Dieu. »

orbes circulaires, imperturbées et imperturbables pendant des siècles, n'est-ce pas parce que la stabilité du Système ainsi réalisée est indispensable pour permettre à la vie de l’humanité de se dérouler sans catastrophe dans un cadre physique permanent ? Dans l’Optique, il parle des Principes actifs (cause de la gravité, cause de la fermentation, etc.) qui conservent et renouvellent le mouvement et il ajoute :

« Sans ces principes, le corps de la Terre, les Planètes, les Comètes, le Soleil, avec tout ce qu’ils contiennent, deviendraient froids et glacés et ne seraient plus que des masses inactives ; il n’y aurait plus ni corruption, ni génération, ni végétation, ni vie, et les Planètes et les Comètes ne resteraient point dans leurs orbes (1). »

Il déclare plus loin que l’activité divine « forme et reforme les parties de l'Univers (2) » et se livre sans cesse aux retouches nécessaires pour maintenir l’ordre primitif. Pourquoi ces retouches, pourquoi cet effort pour ramener sans cesse l’équilibre mécanique primitif, si cet ordre primitif ne correspond pas à une préoccupation d’ordre éthique qu’un équilibre mécanique différent ruinerait nécessairement ? Newton semble être resté toute sa vie assez étranger aux enthousiasmes pythagoriciens d’un Képler, persuadé qu'il avait entièrement percé à jour le Mystère Cosmographique le jour où il crut apercevoir la loi géométrique selon laquelle Dieu avait « construit » les orbites planétaires. Newton écrit, au contraire, à propos de ses travaux : « Si par cette méthode on vient enfin à perfectionner la Physique dans toutes ses parties, l’on étendra aussi les bornes de la Morale (3). » Si le Dieu de Newton rétablit sans cesse l’ordre dans l'Univers, c’est

() Optique, INT, Quest. XXXI, trad. Coste, p. 586. (2) 1bid., p. 591. Dans les Opera Omnia, éd. Horsley, IV, 262. (3) Ibid, p. 594.

moins par un souci de géomètre ou d’artiste que pour une fin éthique, pour assurer la survivance de la race des hommes. Newton proclame que la pensée humaine ne tire pas sa dignité de l’espace, que l’âme humaine constitue une valeur absolue qui doit être rapprochée, pour être comprise, de la nature même de Dieu, en termes qui, avec l’éloquence en moins, rappellent ceux de Pascal :

« Il y a des parties successives dans la durée et des parties coexistantes dans l’espace : il n’y a rien de semblable dans ce qui constitue Ja personne de l’homme ou dans son principe pensant, et bien moins y en aura-t-il dans la substance pensante de Dieu (1). »

A la fin de son Optique, Newton déclare que le philosophe de la nature doit compléter son étude des phénomènes concrets par l'examen de questions de lordre suivant :

« D’où vient que la nature ne fait rien en vain ? D'où procède tout cet ordre et toute cette beauté que nous voyons dans le Monde ? A quelle fin ont été faites les comètes ? D’où vient que les planètes se meuvent toutes du même sens en orbes concentriques, tandis que les comètes se meuvent en orbes fort excentriques, suivant tou- ‘tes sortes de déterminations ? Qu'est-ce qui empêche les étoiles fixes de tomber les unes sur les autres (2) ? »

Toutes ces questions n’ont d'intérêt et de sens que si nous sommes dans un Univers qui n’a pas sa fin en lui-même et qui doit servir de éadre physique à l’épanouissement de valeurs supérieures, d’ordre spirituel et éthique. La stabilité mécanique du Système du monde est nécessaire pour atteindre le but suprême de Dieu, pour encadrer le drame divino-humain. Le Dieu

(1) Scholie général.

(2) Optique, Quest. XXVIII, p. 545, trad. Coste.

d’Aristote ne se fût pas soucié de réparer, de reformer le monde, car il ne s'intéresse ni aux hommes ni aux étoiles. La préoccupation du Dieu de Newton, au contraire, de maintenir le monde en parfait état mécanique peut difficilement se détacher de l’idée chrétienne que le monde est une longue histoire, qui se déroule dans un cadre cosmique préparé et voulu par Dieu.

Il ne sera pas inutile d'apporter ici quelques précisions d'ordre chronologique pour établir l’origine de la notion de Dieu, « rebouteur tardif d’un monde estropié », qu’on a tant reprochée à Newton. Dans le Scholie Général de la 2° édition des Principes Mathématiques (1713) on ne la trouve point exprimée. Elle apparaît, au contraire, dans la dernière des Questions qui forment comme un appendice du livre III de l’Optique. Encore faut-il noter que les Questions XXV à XXXI manquent dans la 1" édition, parue en langue anglaise (1704), et figurent, pour la première fois, dans la traduction latine, faite sous les yeux de Newton, par Samuel Clarke (1706) et que le texte de ces Questions a été remanié dans les diverses éditions de l’Optique parues du vivant de l’auteur (1). Newton s’est donc toujours attaché à séparer nettement son œuvre proprement scientifique, des spéculations philosophiques et religieuses qu’il a ajoutées comme un post-scriptum aux éditions successives de l’Optique et des Principes. Le texte de ces additions a souvent varié. Quoi qu'il en soit, nous lisons à la fin de la question XXXI de l'Optique cette phrase souvent citée :

« Tandis que les comètes se meuvent en tous

(A) Voir ROSENBERGER : Op. cit, p. 302. Personnellement, j'ai consulté le texte anglais de l’Optique, dû à la plume même de Newton, dans l'édition des Opera Omnia de HORSLEY, t. IV, la traduction latine de Samuel Clarke dans l'édition publiée à Lausanne en 1740 par Marc-Michel Bousquet, et enfin la traduction française que Coste a publiée à Paris en 1722. Il y a souvent avantage à confronter les différents textes.

sens dans des orbes extrêmement excentriques, un Destin aveugle ne pouvait jamais faire mouvoir toutes les planètes en un même sens dans des orbes concentriques, à quelques irrégularités près, de nulle importance, lesquelles peuvent provenir de l’action mutuelle que les comètes et les planètes exercent les unes sur les autres et qui seront sujettes à augmenter jusqu'à ce que ce système ait besoin d’être reformé (till this system wants a reformation) (1).

Ainsi Newton était persuadé que la mécanique du Système du Monde n'était pas si parfaite qu’elle ne pût se dérégler à la longue, du fait des perturbations interplanétaires, et il postulait l’activité d’un Dieu Providence pour rétablir en temps utile l'équilibre nécessaire. Cet appel au Dieu se manifestant dans l’histoire pouvait plaire aux chrétiens. Les critiques les plus acerbes se déchaïînèrent cependant contre la conception de Newton :

Leibnitz qui avait, à cette époque, les plus légitimes raisons de se plaindre de Newton, écrira en 1715 à l'abbé Conti :

« À propos de la dynamique ou de la doctrine des forces, je m'étonne que M. Newton et ses sectateurs croient que Dieu a si mal fait sa machine que s’il n’y mettait la main extraordinairement, le monde cesserait bientôt d’aller. C’est avoir des idées bien étroites de la sagesse et de la puissance de Dieu (2). »

Leibnitz formulera des critiques non moins acerbes contre la théologie de Newton, dans la correspondance qu’il échangea, à la même époque, avec la princesse de Galles, Caroline, précédemment princesse

() Trad. Coste, 589. Opera Omnia, IV, 262.

(2) Additamenta commercit epistolici dans Newtoni Op. omnia, éd. Horsley, IV, 596. La lettre a paru aussi dans le Recueil de diverses Pièces sur la Philosophie, par Mrs Leïs- NITZ. CLARKE, NEWTON, Amsterdam, 1720, II, 16. Cf. RosEen- BERGER : Op. cit., p. 382.

électorale de Hanovre. Celle-ci, devenue anglaise depuis l’avènement de Georges I‘, son beau-père, au trône d’Angleterre, chercha à réconcilier Leibnitz, le philosophe de Hanovre, avec Newton, le philosophe de Cambridge. Elle servit d’intermédiaire pour un échange de vue détaillé entre Leibnitz et Samuel Clarke, ami et disciple de Newton. En novembre 1715, Leibnitz écrivait à la princesse de Galles :

« M. Newton et ses sectateurs ont une fort plaisante opinion de louvrage de Dieu. Selon eux, Dieu a besoin de remonter de temps er temps sa montre, autrement elle cesserait d'agir. I1 n’a pas eu assez de vue pour en faire un mouvement perpétuel. Cette machine de Dieu est même si imparfaite, selon eux, qu’il est obligé de la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire, et même de la raccommoder, comme un horloger son ouvrage, qui sera d'autant plus mauvais maistre, qu’il sera plus souvent obligé d’y retoucher et d’y corriger. Selon mon sentiment, la même force et vigueur y subsiste toujours, et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la Nature et le bet ordre préétabli. Et je tiens, quand Dieu fait des miracles, que ce n’est pas pour soutenir les. besoins de la Nature, mais pour ceux de la Grâce. En juger autrement, ce serait avoir une idée fort basse de la sagesse et de la puissance de Dieu (1). »

Ainsi Leibnitz reprochait à Newton et à Clarke leur effort pour rapprocher le Dieu de l'Univers spatial qui agit par causalité mécanique, « suivant le be ordre préétabli », du Dieu de la grâce qui agit dans le temps par volontés singulières, en vue de fins éthiques. Dans sa discussion avec Clarke, Leibnitz essaie d’enfermer ses adversaires dans le dilemme suivant :

« Si Dieu est obligé de corriger les choses naturelles de temps en temps, il faut que cela se

() Correspondance de Leibnitz. Werke, éd. Klopp, XL 54:

LE DIEU DE NEWTON 17e

fasse, ou surnaturellement ou naturellement. Si cela se fait surnaturellemnt, il faut recourir au miracle pour expliquer les choses naturelles, ce qui est, en effect, une réduction d’une hypothèse ad absurdum. Car, avec les miracles, on peut rendre raison de tout sans peine. Mais si cela se fait naturellement, Dieu ne sera point Intelligentia Supramundana ; il sera compris dans la nature des choses, c’est-à-dire il sera l’âme du Monde (1). »

Un auteur anglais contemporain, Burtt, a repris les objections de Leibnitz contre le Dieu de Newton qui corrigeait de temps à autre son œuvre cosmique, en termes particulièrement pittoresques :

< Newton constata que le résultat de ses pieu-

ses recherches — par un choc en retour du boomerang sur sa bien-aimée philosophie de la religion, — était d’attribuer à Dieu, comme fonc-

tion providentielle principale, la plomberie cosmique, la’ préservation méticuleuse contre tous accrocs et accidents possibles de lois mécaniques imposées arbitrairement. En vérité, la notion de cet œil divin errant constamment dans l'Univers, à la recherche de fuites à boucher, d’engrenages à remplacer dans la machinerie céleste, eût été risible, si son caractère misérable n’eût paru plus manifeste encore. Concentrer l’existence et l’acvité actuelle de Dieu sur les imperfections de la machinerie cosmique, était pour la théologie courir rapidement au désastre. Le résultat ne fut pas immédiat cependant, car aux yeux de beaucoup de contemporains de Newton, le fait d’éliminer du monde toutes les qualités secondaires et d’insister sur la merveilleuse régularité de son ronronnement mécanique entrainait une foi rationnelle plus entière dans le Créateur divin et dans sa Volonté régulatrice (2). »

(1) Correspondance. Ibid. XI, 70.

(2) Burtt cité par Langdon-Davies : Man and his Universe, London and New-York, 1950, p. 176. Cette citation est empruntée, je crois, à l’ouvrage suivant : E.-A. BurTT : Metaphysical foundations of Modern Science, London and New-York, 1925.

Les railleries de Leibnitz et de Burtt ne soulignent que trop que l’effort fait par Newton pour superposer le Dieu manifesté dans le temps au Dieu manifesté dans l’espace ne fut pas heureux. Ces deux Dieu semblaient de taille trop inégale. C’est que Newton avait, par son œuvre même, porté au maximum l’antithèse séculaire entre le Dieu de la nature et le Dieu de la grâce. Jamais le Dieu Créateur n’avait paru plus majestueux, plus simple en ses gestes, plus économe d'interventions inutiles que dans les Principes mathématiques de la nature. Jusqu’aux plus lointaines étoiles s’étendait une même force, rayonnait une même lumière. L'action de la seule et unique gravité expliquait la chute des corps terrestres, les orbites elliptiques des planètes, les irrégularités de l’orbite lunaire, les marées océaniques, la précession des équinoxes, bref, mille phénomènes qui avaient paru jusque-là inextricablement complexes. L’écheveau de la nature semblait débrouillé par le magicien Newton. Jamais l'unité physique de l'Univers, jamais le principe de la simplicité et de l’immutabilité des lois de la nature n'avait reçu une aussi éclatante démonstration. Comment ce Dieu, si sobre en moyens, pourrait-il s’abaisser ensuite à des interventions temporelles spéciales, écouter les prières des hommes, réparer leurs folies alors qu’il semblait déjà plaisant aux philosophes de lui attribuer le soin de réparer les orbites planétaires endommagées par les comètes ? Le cadre newtonien de la nature s'était brusquement élargi jusqu'aux étoiles : en son milieu, le Dieu éthique, le Dieu qui s'intéresse aux hommes avait gardé sa taille et il semblait un nain imperceptible, Newton, en essayant de chercher une tâche commune au Dieu nain de l’histoire et au Dieu géant de la création, semblait n'avoir réussi qu'à provoquer des éclats de rire.

Mais si la solution proposée par Newton n’était pas de nature à obtenir un succès durable, du moins attirait-elle l’attention sur un problème qui allait occuper le premier plan de l'attention des penseurs du xvu* et du xix° siècles. La représentation newtonienne de l’Univers — c’est-à-dire l’application à toutes les régions de l’espace de lois naturelles universelles — allait être confirmée et appuyée par d’innombrables découvertes. Le xviI° siècle s’attachera à montrer l’unité physique et mécanique du monde sidéral et Exposé du Système du Monde de Laplace (1796) sera regardé par les contemporains de l’auteur comme une œuvre granitique, à l’abri de l'usure des siècles. Le xix° siècle établira l'identité chimique de toute la matière stellaire et trouvera dans l’analyse des rayons de lumière des motifs nouveaux d’étendre jusqu'aux plus lointains confins de l’espace l’action de lois et de forces toujours identiques à elles-mêmes. Chaque génération apportera un argument nouveau en faveur de l’unité de nature du monde physique. Le cadre de l'Univers apparaîtra toujours plus immense par les dimensions, mais aussi toujours plus inexorablement rigide, toujours plus subordonné aux lois déterministes qui le dessinent. Dans le ciel comme sur la terre, c’est le principe de moindre action, de moindre intervention, de moindre initiative qui paraitra dominer et la science du Cosmos sembhlera se condenser en quelques formules mathématiques d’une généralité universelle. Quelle pourrait désormais être la place d’un Dieu éthique, d’un Dieu se souciant des individus humains et de leur destin particulier dans cet immense bâtiment où, seuls, des principes abstraits et des forces universelles, susceptibles de mesures mathématiques, sémblent agiter la matière ? Après Newton et dans le cadre même de la nature fixé par lui, beaucoup vont reprendre l'éternel problème, avec des fortunes diverses.

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