CHAPITRE II
La théologie naturelle du XVIII siècle
LA THÉOLOGIE ASTRONOMIQUE DES ÉCOLIERS DE NEWTON, WHISTON ET DERHAM. — MAUPERTUIS REJETTE LES CAUSES FINALES ET PROPOSE LE PRINCIPE DE MOINDRE ACTION COMME POINT DE DÉPART COMMUN A LA PHYSIQUE ET A LA THÉOLOGIE NATU- RELLE. — LA COSMOGONIE MÉCANISTE DE LAPLACE. L'HÉTÉRO- GÈNE DÉRIVE DE L'HOMOGÈNE. — LA COSMOGONIE CATASTRO- PHIQUE DE BUFFON. LE SYSTÈME SOLAIRE A POUR ORIGINE UN CATACLYSME COSMIQUE.
Ordre, simplicité, stabilité : telles étaient les qualités que la description newtonienne de l'Univers avait mises en évidence. Ces qualités correspondaient exactement aux attributs du Dieu traditionnel. Leur présence dans la nature physique semblait donc mettre sous les yeux des incrédules la signature même de Dieu et donner une démonstration solide de l’action d’une Intelligence suprême. Cette démonstration apparaissait, d’autre part, inépuisablement variée à la plupart des Européens instruits de la première moitié du xvur° siècle. Car si Newton avait signalé des qualités d'ordre et d’ingéniosité technique dans la structure du système solaire, d'innombrables observateurs signalaient les mêmes qualités dans toutes les parties de la nature. Jamais on n’écrivit autant de livres à la louange de la sagesse de Dieu que de 1680 à 1750. Emerveillés de
découvrir sous les apparences confuses des faits de la nature un ordre jusque-là insoupçonné, les philosophes de la nature ne virent aucune difficulté à interpréter cet ordre comme la trace d’une finalité intelligente. Ils appelèrent tour à tour les diverses parties de l'Univers à rendre leur témoignage individuel en faveur de l’existence de Dieu. Le champ des sciences naturelles et le champ de la théologie naturelle parurent un seul et même champ (1).
Rien n'est plus instructif à cet égard que le catalogue que nous a laissé le bon Fabricius, professeur au gymnase de Hambourg, auteur lui-même d’une Hydrothéologie et d’une Pyrothéologie ou démonstration de l'existence de Dieu par l'Eau et par le Feu, des innombrables dissertations apologétiques parues de son temps. Nous y apprenons que, dans tous les coins de l'Allemagne et de l'Angleterre, d’ingénieux naturalistes démontrèrent la sagesse et la puissance de Dieu à l’aide de considérations empruntées au seul examen des yeux des hommes, ou de leurs oreilles, ou de leur cœur, ou de leur estomac, ou de leur cerveau, de leurs mains, de leurs pieds, de leurs sens externes — ou bien à l’étude de phénomènes physiques comme la pluie, la neige, le tonnerre, les montagnes, les diables, les araignées, les fourmis, etc (2). Fabricius a une si
(1) Voir Morxer : Les Sciences de la Nature en France au xvinu® siècle, Paris, 1911, p. 29 et Albert Moxop : De Pascal à Chateaubriand, les défenseurs français du Christianisme de 1670 à 1802. Paris, 1916, p. 531 et suivantes.
(2) On trouvera le catalogue de Fabricius en tête de sa traduction allemande de l’Astrothéologie de DERHAM, Hamburg, 1728. Voici quelques-uns des titres les plus curieux de ces travaux : THummiGius : De Sapientia Dei ex figura oculi demonstrata, Cassel, 1725. — HAMBERGERUS : Deux ex inspectione cordis investigatus, Jenae, 1692. — WuCcHERER : De atheo ex structura cerebri convincendo, Jenae, 1708. — DonaTus : Demonstratio Dei ex manu humana, Witltebergae, 1686. — MEYER : De pluvia existentiæ Dei teste, Hamburgi, 1686. — LENTWEN : Theologia nivis physico-mystica, dogmatico-practica, Nürnberg, 1693. — SEeLEn : Diatriba de tonitru existentiæ Dei teste, Lubecae, 1722, etc. etc.
grande confiance dans son arsenal de preuves, dans le monceau de ses Physico-théologies, Lithothéologies, Insectothéologies, etc., qu’il ne craint pas de rappeler que le P. Athanase Kircher, grâce à des combinaisons. syllogistiques renouvelées du Grand Art de Raymond Lulle avait déclaré qu’il y avait 6.561 preuves différentes de l’existence de Dieu (1). De toutes les preuves du P. Kircher, déclare Fabricius, aucune ne vaut celles que l’on peut tirer de la contemplation des créatures et les 98 pages de sa bibliographie des diverses théologies naturelles montrent qu’en ce qui concerne le nombre des preuves, il était prêt à entrer en lutte avec Kircher.
En Angleterre, les auteurs de démonstrations de la sagesse et de la püissance de Dieu concentrèrent tout spécialement leur attention sur les lois du monde sidéral. Autour de Newton, et se réclamant de son autorité, fleurit toute une école d’apologétique à base astronomique. Ces écoliers de Newton furent le plus souvent des hommes à qui un bénéfice ecclésiastique peu absorbant assurait des loisirs qu’ils consacraient à l’étude des mathématiques et de l'astronomie. La fondation Robert Boyle (1692) déterminait chaque année l’apparition de volumes nouveaux, destinés à pulvériser l’athéisme par des arguments inédits. Nous avons déjà signalé l’œuvre de Richard Bentley. Il faudrait citer encore les noms de Samuel Clarke, de Roger Cotes, de Guillaume Whiston, de Guillaume Derham et de beaucoup d’autres, comme ceux des principaux ouvriers de cette entreprise. À côté de ces
(1) Athanasii Kircheri Ars magna Sciendi, Amstelodami, 1669, p. 284. En partant des 9 qualités de Dieu: Bonitas, Magnitudo, Duratio, etc. et en les combinant entre elles dans la majeure et la mineure, on trouve 81 syllogismes possibles. Ces 81 syllogismes peuvent chacun donner naissances à 81 combinaisons logiques nouvelles, Or, 81? = 6.561. Kircher veut bien limiter à ce chiffre le nombre des preuves de l’existence de Dieu, mais non celui des arguments théologiques possibles.
auteurs, les déclarations de Newton lui-même apparaissent comme des modèles de prudence et de réserve scientifiques.
En 1696, Guillaume Whiston, professeur de mathématiques à Cambridge, dédiait à Newton, en un latin ampoulé, un volume intitulé : Nouvelle théorie de la Terre depuis les origines jusqu’à la consommation de toutes choses, par laquelle la Création du Monde en six jours, le déluge universel et l’embrasement général final, tels qu’ils sont exposés dans les Saintes Ecritures, sont démontrés être en parfait agrément avec la Raison et la Philosophie. Le livre de Whiston eut de nombreuses éditions sans cesse remaniées en langue anglaise (1) et fut traduit en allemand en 1713. I1 nous apparaît aujourd’hui comme une sorte de caricature de la philosophie religieuse de Newton et, à le lire, on comprend le mot de l’auteur des Principes mathématiques de la nature : Pour moi, je ne forge pas d’hypothèses ! Whiston, frappé des calculs de Halley et de Newton sur le retour périodique des comètes, s'attache à la comète parue en 1680 dont la période serait de 575 ans 1/2 et qui aurait été déjà observée en 1106, 531 et 44 avant J.-C. Ce serait cette même comète qui, passant tout près de la Terre, le 28 novembre 2349 avant J.-C., date qui correspond à sept révolutions cométaires en arrière de 1680, aurait déterminé le déluge universel. Whiston établit minutieusement l’accord entre les textes de la Genèse et les données astronomiques sur l'orbite de cette comète, que Halley identifiait avec celle qui parut peu après la mort de César, en 44 avant J.-C.
Mais Whiston ne rattachait pas seulement le déluge au passage de la comète de 2349 avant J.-C. Il voyait
(1) J’ai consulté la 5° édition anglaise: 4 new theory of Earth by W. Whiston, London, 1737. Buffon a donné du livre de Whiston un résumé complet au début de son Histoire Naturelle.
également dans cet événement la cause de toutes les imperfections numériques et géométriques du Système Solaire. Jusqu’à ce passage éminemment perturbateur, l’orbite terrestre était rigoureusement circulaire, la révolution de la Terre autour du Soleil s’accomplissait en 360 jours exactement, la révolution de la Lune autour de la Terre en 30 jours exactement. Grâce à la fâcheuse comète, l’ordre divin primitif a été troublé, l'orbite terrestre est devenue elliptique, l’année solaire s’est allongée de 5 jours 1/4 et a cessé d’être un multiple exact du mois lunaire. Ainsi Whiston, par ses hypothèses, démontrait que le monde tel que Dieu l’avait créé, était plus parfait encore, plus géométriquement harmonieux que le monde actuel. Il déchargeait le Créateur de toute responsabilité dans ces anomalies et ces irrégularités du Système Solaire qui tourmentaient Newton. « Si l’un de nous, écrivait-il, observait qu’une délicate horloge, construite et contrôlée par un excellent artiste, se trouve en désaccord avec l'heure véritable du jour; s’il remarquait, en outre, un point de friction ou de ralentissement capable de causer l'erreur du mouvement de l'horloge, ne conclurait-il pas qu’une telle erreur a été causée par cet obstacle visible et ne correspond ni aux intentions ni aux calculs de l’Artiste (1) ? » D'autre part, Whiston s’émerveillait de la machinerie céleste, subtilement exacte, qui avait fait passer moins de 10.000 milles de la Terre, une comète queue aqueuse, dont la période est de 575 ans, l'heure précise de l’histoire où l'humanité méritait la punition du déluge (2). Il ne lui échappait pas que sa théorie impliquait l'affirmation du but humain de l'Univers et celle de la signification éthique de tous les phénomènes naturels. « La Nature, dit-il, est la
(1) Theory of Earth, 5° édit., p. 131.
(2) "Tbid.. 5 édit. p.433.
Constitution de Dieu et lui est toujours subordonnée. L'état du Monde Naturel est toujours commandé par celui du Monde Moral. Ce qui est accompli par la Nature et les Causes secondes est accompli plus exactement par Dieu lui-même qui est la seule réalité ultime que nous puissions trouver sous ces noms (1). » Le déterminisme physique lui apparaissait ainsi comme une enveloppe factice dont la prescience de Dieu a recouvert la véritable trame de l’histoire qui est morale et tissée par les volontés humaine et divine. Whiston ne place pas son Dieu aussi haut que Newton et ne limite pas son intervention aux embouteillages de la circulation cosmique. Le déterminisme spatial n’affaiblit pas sa foi dans la providence particulière d’un Dieu, juge des hommes. Il ne lui parait pas absurde de dire que l’orbite terrestre a été modifiée par une comète venue pour punir des hommes méchants. C’est la Bible qui nous révèle le sens véritable et profond de l’histoire et les causes humaines de certaines collisions sidérales.
La Théologie astronomique ou Astrothéologie (1714) de William Derham est, à bien des égards, plus proche de la doctrine de Newton, plus sobre d’hypothèses que la Théorie de la terre de Whiston. Le recteur d’Upminster est pourtant resté célèbre dans lhistoire anecdotique de l’astronomie comme celui qui aurait imaginé que les nébuleuses (2) étaient des portions amincies de la voûte céleste à travers lesquelles on apercevait la lumière du Ciel Empyrée où résident les bienheureux. Maupertuis, dans son Discours sur les difjérentes figures des astres, dit : « M. Derham a été plus loin [que M. Halley |, il regarde ces taches comme
(1) Ibid., 5° édit, p. 436.
(2) Huyghens avait, le premier, observé et dessiné la nébuleuse d’Orion, en 1656. Hugenii Opera varia, Lugduni Batav. 1724, Systema Saturnium, I, 540, Halley signala plusieurs nébuleuses et attira l’attention des astronomes sur ces objets célestes.
des trous à travers lesquels on découvre une région immense de lumière et enfin le Ciel empyrée (1). » Le même Maupertuis a écrit également dans son Essai de Cosmologie : « Enfin des yeux attentifs, aidés du télescope, découvrent de nouveaux phénomènes : ce sont de grands espaces plus clairs que le reste du Ciel, à travers lesquels l’auteur de la Théologie astronomique a cru voir l’'Empyrée (2). » Voltaire, dans son roman de Micromégas, déclare que son héros « ne vit jamais ce beau ciel empyrée que l’illustre vicaire Derham se vante d’avoir vu au bout de sa lunette ». Sur la parole de Maupertuis et de Voltaire, plusieurs historiens de l’astronomie se sont égayés de l’opinion de Derham. Affirmons immédiatement que pareille déclaration est absente de la Théologie astronomique (3) de notre auteur et n’a jamais constitué un élément de son apologétique sidérale. Maupertuis n’a pu la trouver que dans une Note sur les nébuleuses, présentée en 1733 par Derham à la Société Royale de Londres (4). Dans cette notice scientifique, Derham distingue la lumière des nébuleuses de celle émise par des corps lumineux, comme le Soleil et les étoiles, ainsi que de celle émise par les amas d'étoiles de la Voie Lactée. Devançant d’une manière remarquable les affirmations de la science moderne, Derham place les nébuleuses dans une région de l’espace infiniment plus éloignée de nous que les étoiles fixes et il termine son exposé par les considérations suivantes :
(1) Œuvres de Maupertuis, Lyon, 1768, I, 145.
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(3) La Théologie astronomique fut traduite en français par Bellanger en 1729 et en allemand par Fabricius en 1728. Des traductions latine, hollandaise, italienne, parurent à la même époque. Le livre a été réimprimé en français plusieurs fois, notamment à Zurich en 1760, à Paris-Montrouge en 1843, dans un recueil de Démonstrations Evangéliques, etc.
(4 Philosophical Transactions, n° 428, april 1733. Je n’ai pu consulter que le résumé de la communication de Derham paru dans Philosophical Transactions (1732-1744) abridged by John Martyn, London, 1747. Vol. VIII, Part. I, D. 198.
« Je laisse à la grande sagacité et à la pénétration de cette illustre Société le soin de juger si ces nébuleuses sont des espaces de lumière particuliers ou si elles ne seraient pas plutôt, selon toute probabilité, des fissures ou des ouvertures sur une immense région de lumière, au delà des étoiles fixes (chasms or openings into a immense region of light, beyond the fixed stars). Car, je constate qu’un grand nombre de savants de toutes les époques (philosophes et théologiens) se sont rencontrés pour estimer qu’il y avait une Région au delà des étoiles. Les uns imaginaient qu'il existait des orbes solides et cristallins et pensaient qu'il existait un Ciel Empyrée au delà des orbes et du Premier Mobile. Les autres ont maintenu que de tels orbes n’existent pas, mais que les corps célestes flottent dans l’éther, et ont imaginé que la Région stellaire ne constitue pas les frontières de l'Univers, mais qu’il existe au-delà une Région qu’ils ont appelée la Troisième Région ou Troisième Ciel (1). »
Maupertuis n’a donc rien inventé, mais il a transformé en une affirmation positive un rapprochement suggéré par Derham entre les faits qu’il avait observés et les hypothèses traditionnelles sur le Troisième Ciel. Les textes que j'ai pu consulter ne permettent pas d’affirmer que Derham ait cru positivement pouvoir localiser en un point visible de l’espace le Ciel des bienheureux. Dans sa Théologie Astronomique, il insiste sur le fait que le monde stellaire s’étend indéfiniment dans l’espace et que le système de Copernic faisant du Soleil le centre du Monde doit être remplacé par un Nouveau Système donnant à l’Univers des dimensions
(1) Texte donné dans l’abrégé de Martyn. Dans l'édition de 1809, vol. VIII, p. 602 des Philosophical Transactions abridged, la phrase sur le Ciel Empyrée n’est pas donnée. On remarquera que Halley avait présenté en 1715, à la Société Royale, une note sur les nébuleuses, où il employait des expressions analogues à celles de Derham pour caractériser la lumière spécifique des nébuleuses. Transact. VI, 205 de l'édition de
infinies et faisant de chaque étoile le centre d’un nouveau Système planétaire (1). Le recteur d’Upminster semble donc avoir clairement exclu en 1714 la possibilité d’une suprême et dernière enveloppe du monde visible, d’un orbe terminal correspondant au Ciel Empyrée. A-t-il estimé, en 1733, avoir découvert un indice sérieux de l’existence de l’orbe lumineux suprême de la tradition ? La phrase que j'ai reproduite semble bien l’indiquer. Descartes, nous l'avons vu, avait signalé, pour l’écarter aussitôt comme étrangère à ses recherches, l’existence d’un Troisième Ciel. Le P. Kircher, dans son Jter exstaticum (1671), exposé populaire d’astronomie conforme au système de Tycho Brahé, semble avoir été l’un des derniers auteurs qui ait enseigné la réalité matérielle de l’orbe suprême de l'Empyrée et ait tenté d’en décrire la merveilleuse et ineffable lumière (2). Signalons cependant que Huyghens, dans son Cosmotheoros (1696), affirme que les arguments de Giordano Bruno au sujet du nombre inépuisablement infini des étoiles lui paraissaient peu convaincants. Tout en admettant que le nombre des corps célestes matériels peut s'exprimer par un nombre composé d'autant de chiffres que la Terre renferme de grains de sable, Huyghens déclare que l’espace infini peut s'étendre au delà de la zone stellaire et renfermer des objets d'autre nature. « L'espace de la nature universelle, dit-il, s'étend de toutes parts à l'infini, mais rien n'empêche que Dieu, au delà de la région finie des étoiles, n’ait fabriqué d’autres objets innombrables, aussi éloignés de nos pensées que de notre résidence (3). »
(1), Théologie astronomique, trad. de 1729, p. 31, 63; 70.
(2) ATHAN. KiRCHERI. — Ier exstaticum Herbipoli [ Würtzbourg], 1671, p. 429. Pour Kircher, c’est l’orbe des eaux supraterrestres qui empêche les humains d’apercevoir la lumière de l’Empyrée. Il en reste donc à la cosmologie des Pères de l'Eglise. L
(3) Christiani HuGEN. — Cosmotheoros, lib. IL p. 719 des
Voltaire a donc forcé la note lorsqu'il dit que Derham se vante d’avoir aperçu au bout de sa lunette Ia lumière du séjour des esprits bienheureux. Mais il semble bien que l’astronome-théologien d’Upminster, comme Huyghens et tant d’autres, ait été poursuivi par le désir de formuler une hypothèse permettant d’accorder le Ciel de la foi avec le Ciel des astronomes et de trouver un lieu de l’espace propre à servir de séjour aux âmes. Il est incontestable, d'autre part, que de nombreuses pages de la Théologie Astronomique attestent des convictions très naïvement anthropocentriques. Le recteur d'Upminster reprend les considérations de Bentley et de Newton sur l’ingéniosité mécanique qui se manifeste dans l’ordonnance des orbites, des planètes, et des comètes (1), mais il souligne moins la stabilité et la beauté géométrique de l'Univers que sa commodité et son agrément pour les diverses créatures qui y vivent. Derham vante l'utilité de la Lune et des étoiles comme luminaires nocturnes pour les hommes et les animaux, l’utilité de la Terre comme luminaire pour les Sélénites et même l'utilité des satellites de Jupiter pour déterminer sur notre globe la longitude des lieux les plus éloignés (2). Derham explicite ce qui restait prudemment inexprimé chez Newton et même chez Bentley. Il prétend justifier la structure du Système Solaire par les plus plates et les plus vulgaires raisons de commodité humaine. Bien qu'il affirme
Hugenit Opera Varia. Lugduni Batavorum, 1724, Leibnitz, dans sa Théodicée, I, 19, parue en 1710, a repris presque textuellement les expressions de Huvghens : « Comme il n’y a nulle raison qui porte à croire qu’il y a des étoiles partout, ne se peut-il point qu’il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles ? Que ce soit le ciel empyrée, ou non, toujours cet espace immense, qui environne toute cette région, pourra être rempli de bonheur et de gloire. »
(1) DERHAM. — Op. cit., p. 191 et 203.
(2) Ibid., p. 218. Ce dernier argument devait toucher particulièrement le cœur des marins britanniques. Le problème de Ja détermination exacte des longitudes terrestres n’a cessé de préoccuper l’Angleterre du xv* siècle.
que le globe terrestre « n’est qu’un atome, qu'un point, qu’une petite boule, qui ne serait pas même visible si on la considérait au milieu de la plupart des corps célestes » {1), les pensées qu’il attribue à son Dieu ordonnateur sont si bassement utilitaires, si grossièrement anthropocentriques que le lecteur sent, plus vivement encore que devant les explications de Newton, qu’un Dieu si mesquin n’est pas à la mesure de l’immense bâtiment de l'Univers physique. Il faudrait établir la valeur infinie de l’homme avant de prétendre que le Cosmos a été construit par Dieu à son profit exclusif. L’argument des causes finales n'apparaît jamais plus puérilement prétentieux que lorsque un auteur — reprenant la tentative des astrologues — s’essaie à découvrir une fin exclusivement humaine à tous les phénomènes qui se déroulent dans l'infini de
l’espace cosmique.
L’abondante littérature astrothéologique du début du xvu° siècle n’avait pas réussi à donner des rapports de Dieu et du monde une image durable et pleinement satisfaisante. Vers 1750, Maupertuis dénonça l’insuffisance de ces démonstrations édifiantes dans son Essai de Cosmologie. Il s’en prit, en particulier, aux raisonnements de Newton. En ce qui concerne la finalité biologique, Maupertuis reprend les arguments de Descartes. Le seul épuisement des combinaisons possibles et la survivance des plus aptes suffisent à rendre compte de l’origine des organes indispensables à la vie :
« Le hasard, dirait-on [dans cette hypothèse], avait produit une multitude innombrable d’individus ; un petit nombre se trouvait construit de manière que les parties de l’animal pouvaient satisfaire à ses besoins ; dans un autre infiniment plus grand, il n’y avait ni convenance, ni ordre :
() DERHAM. — Op. cit. p. 259.
tous ces derniers ont péri Des animaux sans bouche ne pouvaient pas vivre, d’autres qui manquaient d’organes pour la génération ne pouvaient pas se perpétuer : les seuls qui soient restés sont ceux où se trouvaient l’ordre et la convenance, et ces espèces, que nous voyons aujourd’hui, ne sont plus que la plus petite partie de ce qu’un destin aveugle avait produit (1). »
En ce qui concerne la preuve de l'existence d’un Dieu intelligent et organisateur que Newton tirait de l’uniformité et de la stabilité du Système Solaire, Maupertuis ajoute que celle que l’on pourrait tirer de la planéité de ce même système ne serait pas moins frappante, car la probabilité mathématique qu’un pur hasard ait pu faire mouvoir toutes les planètes dans un même plan est représentée par une chance contre 1.419.856 chances adverses. Maupertuis cependant, fidèle à Descartes et devançant Laplace, concluait qu’une cause mécanique inconnue avait pu produire cette stablité ou cette planéité, tout aussi bien qu’une volonté intelligente :
« L’alternative d’un choix ou d’un hasard extrême n’est fondée que sur l’impuissance où était Néwton de donner une cause physique de cette uniformité. Pour d’autres Philosophes qui font mouvoir les planètes dans un fluide qui les emporte, ou qui seulement modère leur mouvement, l’uniformité de leurs cours ne paraît point inexplicable : elle ne suppose plus ce singulier coup de hasard, ou ce choix, et ne prouve pas plus l’existence de Dieu que ne ferait tout autre mouvement imprimé à la matière (2). »
Maupertuis conseillait donc à ses contemporains de cesser de chercher l’Etre Suprême dans les « petits détails, dans ces parties de l'Univers dont nous connaissons trop peu les rapports » et de s'adresser aux
(4) Œuvres, I, 11.