CHAPITRE II
Le Dieu de Newton
I. — NEWTON APPORTE LA POSSIBILITÉ DE CONSTRUIRE UN « MO- DÈLE MÉCANIQUE » DE L'UNIVERS. IL AFFIRME QUE DES LOIS NATURELLES. UNIVERSELLES EXERCENT LEUR ACTION DANS TOUT L'ESPACE CÉLESTE. SIGNIFICATION PHILOSOPHIQUE DE SON ŒUVRE.
II. — NEWTON VOIT DANS LA STABILITÉ ET DANS LA STRUCTURE DU SYSTÈME SOLAIRE LA DÉMONSTRATION PÉREMPTOIRE D'UNE INTERVENTION INTELLIGENTE DU CRÉATEUR. NEWTON CROIT QUE DIEU MAINTIENT L'ORDRE COSMIQUE PRIMITIF, EN CORRI- GEANT DE TEMPS A AUTRE, LES INÉVITABLES PERTURBATIONS MÉCANIQUES. LEIBNITZ LE CRITIQUE VIVEMENT SUR CE POINT. DIFFICULTÉ DE TROUVER UNE TACHE COMMUNE AU DIEU DE LA NATURE ET AU DIEU DU CHRISTIANISME. NEWTON LAISSE LE PROBLÈME IRRÉSOLU.
Les travaux consacrés à Newton ont mis en évidence le fait que Newton a eu, comme Aristote, le mérite de coordonner en un ensemble supérieurement cohérent les découvertes et les théories de nombreux devanciers (1). Lier la gerbe est dans l’histoire des
(1) Voir sur ce point, Léon BLocH: La philosophie de Newton, Paris, 1908, p. 264 et 279 ; Ferd. ROSENBERGER : /saac Newton und seine physikalischen Principien, Leipzig, 1895, p. 118 et sq. Joseph BERTRAND, dans ses Fondateurs de l’Astronomie moderne, Paris, s. d., déclare aussi que Newton a commis une injustice en contestant qu’il devait à Hooke et à
Leibnitz une partie de ses principes scientifiques, p. 295 et 347.
représentations de l'Univers une prouesse infiniment plus difficile et plus rare qu’ouvrir un sillon nouveau : les rares hommes qui y ont réussi ont marqué plusieurs siècles de leur domination intellectuelle. Esprit très sensible à Ia contradiction, caractère irritable, Isaac Newton eut l’ambition de désarmer toute critique et d'élever par la publication des Philosophiæ Naturalis Principia mathematica (1687) un monument définitif et impérissable. Pour mener à bien son entreprise, il donna volontairement à son exposé la forme d’une démonstration mathématique par Lemmes, Propositions, Corollaires, analogue aux Eléments de géométrie d'Euclide. Newton ne méconnut ni les inconvénients ni les limites de ce procédé d'exposition (1), mais il avait en telle horreur les objections et les critiques vaines qu'il ne crut pas, même dans l'exposé du Système du monde qui occupe le livre III des Principes, pouvoir renoncer à cette méthode.
« J'avais d’abord traité, dit-il, l’objet de ce troisième livre par une méthode moins mathématique, afin qu’il pût être à la portée de plus de personnes. Mais, de crainte de donner lieu aux chicanes [ne res in disputationes trahatur] de ceux qui ne voudraient pas quitter leurs anciens préjugés, parce qu'ils ne sentiraient pas la force des conséquences que je tire de mes principes, faute d’avoir assez médité les propositions que j’ai données dans les livres précédents, j'ai rédigé ce livre en plusieurs propositions, selon la méthode des mathématiciens (2). »
Newton a donc vu dans la rigueur géométrique de ses exposés une garantie contre les rectifications futures. L'avenir a donné raison à ce penseur austère. Le prestige de l’œuvre de Newton est dû à son carac-
(D) Cf.-L.-BLOCH.-—"Op.-cit.; p.129, (2) Principes, Liv. III. Introd. (trad. de Mme du Châtelet, Paris, 1759).
150 LE CADRE NEWTONIEN tère de logique parfaite et de perfection indépassable. Deux siècles et demi ont pu s’écouler, de 1687 à nos jours, sans que la doctrine des Principes mathématiques ait été sensiblement amendée. « Newton, écrit Joseph Bertrand, montra toujours une excessive Sévérité pour ses propres travaux ; et les écrits scientifiques qu’il a volontairement livrés au public portent sans exception le caractère de perfection et de force où Bernouilli voyait la griffe du lion ; nul jusqu'ici ne les a sérieusement repris d'erreur (1). »
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L'originalité du mathématicien Newton a consisté cependant à dépasser le point de vue de la géométrie pure auquel les astronomes étaient restés asservis depuis Pythagore et Platon. A une représentation purement linéaire et abstraite des astres et de leurs orbites, Newton a substitué une représentation dynamique et concrète. Il a introduit les notions de force, de vitesse, de masse, empruntées à la physique terrestre, dans le ciel purement géométrique de ses prédécesseurs. Le traité des Principes mathématiques se compose de trois livres, dont les deux premiers sont consacrés à la mécanique terrestre et le troisième à la mécanique céleste : celle-ci a celle-là pour base nécessaire et ne peut en être séparée. Sans doute, Descartes avait tenté un rapprochement analogue dans ses Principes de la philosophie. Mais comme le titre même des deux ouvrages le manifeste, Newton ne se contente pas d'expliquer philosophiquement, littérairement en quelque sorte, les phénomènes célestes par l'étendue et le mouvement, d’invoquer des analogies entre les tourbillons terrestres et les orbites sidérales. Il applique le calcul le plus minutieusement précis aux problèmes de la dynamique ; il cherche à remonter d’une
(1) J. BERTRAND. — Op. cit., 295.
orbite et d’une courbe données à la force qui meut le corps et réciproquement. Il part d’un chiffre pour aboutir à un autre chiffre. La mécanique céleste de Descartes ne parvenait pas à rendre compte des lois de Képler (1) ; eile restait étrangère aux mesures numériques. Newton, au contraire, fera des relations mathématiques établies par Képler la base de son système et il les résumera toutes dans la loi de la gravitation universelle. Newton est le fondateur de la physique mathématique et le fossoyeur de la physique philosophique.
Newton n’a pu mener son œuvre à bien que parce qu’il avait forgé un instrument nouveau, le calcul des fluxions. Cette mathématique nouvelle est apte à saisir des quantités fluentes, subissant des variations progressives et non plus seulement des grandeurs finies, immobiles, comme les grandeurs géométriques. Ce type de calcul avait pour Newton le grand intérêt de lui permettre de saisir et de calculer des variables mécaniques concrètes, des vitesses, engendrées d’une façon continue par un mouvement donné dans un temps donné. Le type régulier et canonique du changement auquel tous les autres changements peuvent se comparer lui apparait offert par la nature même, c’est le flux du temps. « Le type normal de croissance, dit un de ses commentateurs (2), est la croissance uniforme et illimitée du temps pendant lequel le mouvement s'effectue. C’est à ce type que nous rapporterons les autres, et nous sommes assurés que cette comparaison est possible, puisque tout ce qui ne varie pas uniformément s'écoule dans le temps, qui, lui, varie uniformément. Nous avons là une véritable règle, qui peut servir à l'évaluation de changements même irréguliers. >» Ainsi Newton sou-
(1) C’est ce que Newton lui reproche : Principes mathématiq., Livre Il, Proposition LIII. Scholie final. (2) L. BrocH. — Op. cit, p. 89.