‹ Dieu Dans L'Univers: Essai Sur L'Action Exercée Sur La Pensée Chrétienne Par Les Grands Systèmes Cosmologiques Depuis Aristote Jusqu'à Nos JoursChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Cosmologie et la Théologie des relativistes

LA COSMOLOGIE D’EINSTEIN. L’UNIVERS CONSTITUE UN TOUT FINI BIEN QUE NON-LIMITÉ. — DIEU EST DÉFINI PAR LES DISCIPLES D’EINSTEIN COMME UN MATHÉMATICIEN ET NON PLUS COMME UN INGÉNIEUR. SEULE, LA REPRÉSENTATION MATHÉMATIQUE DES CHOSES NOUS RAPPROCHE DE LA PENSÉE DE DIEU. LA THÉOLOGIE

MATHÉMATIQUE DE JEANS. — LE MONDE PHYSIQUE APPARAÎT DISCONTINU ET GRANULAIRE. C'EST LA FONCTION MATHÉMATIQUE QUI EN EXPRIME L'ORDRE ET LA CONTINUITÉ. — LE CARACTÈRE

FINI DE L'ESPACE ET DU TEMPS NOUS POUSSE A VOIR DANS LA NATURE UN ACTE DE PENSÉE. L'ESPRIT COMMANDE.

Mathemata mathematicis scribuntur, écrivait en 1543 Copernic, en tête de son livre fameux sur les Révolutions des orbes célestes. L’astronome de Thorn voulait dire par là que les purs savants étaient seuls aptes à décider de la vérité ou de la fausseté de l’hypothèse qui faisait de la Terre une planète subordonnée au Soleil. En ce sens, la formule de Copernic était incontestablement exacte. Mais, d’autre part, l’histoire a montré que l'hypothèse de Copernic n’intéressait pas les seuls mathématiciens et que les convictions spirituelles de l'humanité non-savante en subirent le retentissant contrecoup. Des grandes théories scientifiques sur la structure de l'Univers, on doit dire : Mathemata

omnibus scribuntur. L'homme de la rue ne peut y rester indifférent. Les Principia mathematica de Newton ont marqué de leur empreinte la philosophie naturelle et la pensée religieuse du xvir° et du x1x° siècles. Il semble bien que les théories d’'Einstein sur l'Univers soient destinées à exercer une influence non moins grande sur les conceptions morales et religieuses des hommes du xx° et du xxi' siècles. Le père des hypothèses relativistes est convaincu de leur prochain et total triomphe. « Je crois, aurait dit Einstein, que j'ai raison, mais cela ne sera prouvé qu’en 1981, après ma mort (1). >» Le célèbre savant de Berlin sait que, de ses théories scientifiques, comme jadis de celles de Newton, ontirera des conséquences éthiques et philosophiques. Dans un article du New-York Times (2), Einstein a souligné le profond sens religieux cosmique qui, selon lui, a toujours inspiré jes recherches des penseurs qui ont essayé de retrouver le plan de l'Univers. Ces lignes d’Einstein ont leur originalité propre. Elles rappellent cependant, d’une manière irrésistible, les déclarations que nous avons reproduites précédemment, de Képler et de Newton, par lesquelles ces savants affirmaient la signification métaphysique et religieuse que les labeurs mathématiques revêtaient à leurs propres yeux.

« J’affirme, écrit Einstein, que l'expérience religieuse cosmique est la plus puissante et la plus noble des forces qui engendrent la recherche scientifique. Il faut avoir mesuré les fatigues terrifiantes et surtout la ferveur sans lesquelles aucune création originale dans le domaine de la pensée scientifique ne verra jamais le jour, pour juger de la profondeur du sentiment qui est

(1) Cité par E.-H. Corron : Has Science discovered God ? A Symposium of modern scientific opinion. New-York, 1931, p. 92.

(2) Reproduit dans le recueil de CoTroN, p. 93. Il s’agit d’une anthologie de déclarations de savants du xx° siècle.

nécessaire pour engendrer des œuvres de ce genre, étrangères à toute préoccupation d’ordre pratique. Quelle foi dans la rationalité de la structure du monde, quel désir passionné de comprendre, fût-ce par un fugitif aperçu, la raison révélée dans le monde, ont animé Képler et Newton, les soutenant dans leur effort pour dérouler à nouveau le mécanisme des cieux, au cours de longues années de travail solitaire !

« Celui qui n’envisage les recherches scientifiques que sous l’angle des applications pratiques peut, aisément, méconnaître l’état d’esprit de ces hommes qui, environnés de contemporains sceptiques, ont montré la voie à quelques esprits de même nature qu'eux, dispersés à travers les pays et les siècles. Seuls, ceux qui ont consacré leur vie à des recherches similaires, peuvent avoir une idée vraie de l’inspiration qui a donné à de tels hommes le pouvoir de rester fidèles à leurs ambitions, en dépit d’innombrables insuccès. C’est le sens religieux cosmique qui donne un tel pouvoir.

< Un de nos contemporains a dit avec raison que, dans notre âge si intensément matérialiste, les seuls hommes profondément religieux sont les savants possédés de l'esprit de recherche (1). »

Einstein nous révèle donc ici le sens religieux cosmique qui à inspiré et soutenu l’ensemble de sa propre œuvre. Einstein est de la lignée de Képler. Ses réflexions sur l'Univers considéré comme un Tout, suspectes à M. Emile Borel (2), ont évidemment, à ses yeux, une importance aussi grande que ses théories purement mathématiques. D'autre part, ses disciples de langue anglaise, les Eddington, les Jeans, ont fait pour lui ce que Roger Cotes, Clarke, Bentley avaient fait pour Newton.

Ils ont développé et prolongé la pensée du maître

(1) E.-H. Corron. — Has Science discovered God, p. 101.

(2) M. Gaston Mocx ne se montre pas moins hostile à la cosmologie d’EINSTEIN dans son livre : La relativité des phénomènes, p. 276.

sur le terrain philosophique et religieux. Eddington se rattache personnellement au groupement des Quakers, groupement religieux qui se caractérise par la forme hautement spiritualisée qu’il donne aux aflirmations chrétiennes. Dans les livres d'Eddington comme dans ceux de Jeans, le problème du Dieu cosmique est ouvertement abordé, à la lumière de la science du xx° siècle. Notre étude se doit donc d'aborder l’examen de la cosmologie et de la théologie qui viennent de fleurir sur le sol nouvellement labouré par les théories relativistes.

Disons d’abord un mot des affirmations cosmologiques qu'Einstein lui-même a présentées comme des conséquences de ses principes. Elles peuvent se résumer en ces mots : l'Univers où nous vivons est fini bien que non-limité (1).

L'Univers est une quantité finie. Pour Newton déjà, il était très difficile, au point de vue purement mathématique, de concilier une force finie comme celle de la gravitation dont nous connaissons les effets limités, avec l’existence d’un nombre véritablement infini d’astres exerçant, les uns sur les autres, une attraction proportionnelle à leur masse et inversement proportionnelle au carré des distances. On ne comprenait pas pourquoi l'intensité des champs de gravitation ne croissait pas au delà de toute limite (2).

La loi de Carnot-Clausius nous avait déjà placés en face du caractère fini du temps dans l'Univers, en affirmant que celui-ci coule dans une direction irréversible marquée par l'accroissement d’entropie. Einstein nous rend attentifs au caractère int de l’espace

(+) EINSTEIN. — Op. cit., p. 94. Cf. EINSTEIN : Geometrie und Erfahrung. Discours à l’Académie de Berlin du 27 janvier 1921. Sitzungsb. der preuss. Akad. der Wissenschaflen, 1921, p. 129.

C)MIDIdE p.193:

occupé par le même Univers. La matière cosmique possède une densité finie et c’est cette densité finie de la matière qui engendre la courbure particulière de l’espace-temps où nous vivons, qui détermine le rayon de notre Univers. S'il n’y avait pas de matière du tout, il n’existerait ni champ de gravitation, ni courbure de l’espace-temps, ni par suite, aucun espace mesurable. Un espace vide et infini, un espace étranger à tout contenu matériel n’a aucun sens physique. C’est la matière contenue dans un espace qui lui donne sa réalité et sa courbure particulière. Si la quantité de matière contenue dans notre Univers était différente, le rayon de l'Univers serait différent et la courbure différente. Il faut donc déterminer le nombre et la valeur des coefficients de courbure qui engendrent le continuum d’espace-temps que constitue l'Univers concret où nous vivons. L’étude de ces coefficients de courbure est une des parties essentielles de l’œuvre d’Einstein. Les coefficients de courbure sont pour nous une mesure de l’encombrement de l’espace (1). L'Univers est non-limité, parce qu’il est courbe, sphérique, ou plutôt hypersphérique, comptant quatre dimensions. Nous sommes habitués à concevoir, en géométrie, une quantité finie mais sans limite, lorsqu’elle se courbe sur elle-même. Dans l’espace à deux dimensions, dans le plan, la circonférence est une ligne finie mais sans fin, on peut la parcourir indéfiniment sans en trouver le bout. Dans l’espace à trois dimensions, la surface d’une sphère constitue un espace fini, mais sans limites. Un voyageur faisant le tour de la Terre trouvera toujours une partie d'espace succédant à une partie d'espace. Dans l’espace à quatre dimensions que constitue l'Univers einsteinien, l’hypersphère est plus malaisée à se représenter, mais l'image de la surface de la sphère où toutes les lignes

(1) EDDINGTON. — Op. cit, pp. 131, 148, 161.

droites sont des courbes, où tous les grands cercles se ferment sur eux-mêmes, nous aidera. Il faut écarter l’image du volume de la sphère, à l’intérieur duquel peuvent exister des trajets rectilignes pour ne retenir que celle de la surface de la sphère et de ses propriétés. L'Univers d’Einstein présente donc les propriétés d’une surface sphérique dont le rayon de courbure est constant, dans toutes les parties de l’espace-temps. La valeur numérique exacte de ce rayon de courbure est difficile à déterminer, car elle est fonction d’une quantité malaisée à fixer, la densité moyenne de la matière répandue dans l’espace. Des valeurs très différentes du rayon de l'Univers ont été proposées par Einstein et par de Sitter (84.000 millions d’années-lumière par le premier, 2.000 millions d’années-lumière par le second (1). Peu importe, du reste, la valeur exacte du rayon de l'Univers, elle dépasse nos procédés d’observation et, comme le dit Eddington, ce nombre standard est « encore le secret de la maison ». Ce qui doit retenir l'attention du philosophe, c’est l'importance que cette notion de rayon de l'Univers possède dans la cosmologie d’Einstein. « Le fait que ce rayon dirigé qui, pourrait-on croire, pourrait si facilement différer pour chaque point et pour chaque direction, n’a, dans le monde, qu’une valeur-type ; telle est la loi de gravitation d’Einstein. Partant de là, nous pouvons, par des déductions mathématiques rigoureuses, déterminer les mouvements des planètes et prédire, par exemple, les éclipses environ mille ans à l’avance (2). » Alors que Newton parlait de la loi naturelle universelle de la gravitation, Einstein s’attache au fait que l'Univers possède, dans toutes ses parties, une courbure constante et atteste l’existence d’un rayon de l'Univers à valeur universelle.

(1) JEANS. — L'Univers, pp. 67 et 72. Cf. Le mystérieux univers, p. 68.

(2) EDDINGTON. — Op. cit., p. 150.

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