‹ Dieu Dans L'Univers: Essai Sur L'Action Exercée Sur La Pensée Chrétienne Par Les Grands Systèmes Cosmologiques Depuis Aristote Jusqu'à Nos JoursChapitre 19 sur 24 · PA · texte numérisé non relu

PA

Ainsi, l'Univers d’Einstein constitue un ensemble fini où agissent des quantités finies qui lui donnent une forme géométrique déterminée. Einstein semble s’attacher à l’idée que l'Univers constitue un ensemble isolé, se suffisant à lui-même, fermé, où l'énergie de rayonnement ne se perd pas sans retour, mais suit un trajet circulaire. Il reproche à Newton de concevoir le monde des étoiles comme une « île finie dans l'Océan infini de l’espace ». Pareille île fondrait nécessairement dans l’infini du temps, comme un morceau de: sucre dans l’eau. Elle se dissoudrait en radiations.

« Cette représentation, dit Einstein, est peu satisfaisante en elle-même. Elle l’est d’autant moins qu’il en résulte la conséquence suivante : La lumière envoyée par les étoiles, ainsi que les. étoiles isolées du système stellaire, se déplacent constamment vers l’infini sans plus jamais revenir et sans plus.jamais avoir d’action sur les autres objets de la nature. L'univers de la matière agglomérée dans le monde fini s’appauvrirait ainsi systématiquement et peu à peu (1). »

Dans l'Univers incurvé d’Einstein, au contraire, les rayons de lumière ne se perdent pas, ils font le tour de l'Univers et se retrouvent, se rencontrent aux antipodes de l’astre qui les a émis. Au Soleil réel correspond aux antipodes de l'Univers un Soleil virtuel formé de la concentration des rayons qui ont fait le tour de l’hypersphère.

« Si nous braquions, écrit Jeans, un télescope suffisamment puissant dans la direction du Soleil à minuit, nous apercevrions cet astre et la région de l’espace qui l’entoure, grâce à la lumière qui aurait fait le tour de l’univers ; et, bien entendu, nous ne le verrions pas tel qu’il est maintenant, mais tel qu’il était il y a plusieurs millions d’années, au moment où la lumière l’a quitté (2). »

(1) EINSTEIN. — Op. cit., p. 93.

(2) JEANS. — L'Univers, p. 66.

Sans doute, l’on peut penser que les rayons de lumière, dans leur trajet à travers l'Univers, seraient plus ou moins déviés de leur course normale par l’action des étoiles dans le voisinage desquelles ils passeront. Leur reconcentration parfaite, leur convergence exacte à l’antipode de l’astre émetteur réel sera donc un phénomène exceptionnel (1). Il n’en demeure pas moins que des astronomes ont émis sérieusement

« l’idée que deux nébuleuses faibles (h 3.433 et M 83) pourraient fort bien n’être autre chose que deux de nos voisines rapprochées, M 33 et M 31, vues après que leur lumière a fait tout le tour de l’univers. S’il en est ainsi, nous voyons une des faces de ces deux corps quand nous regardons M 33 et M 31, et l’autre face quand nous braquons notre télescope dans la direction exactement opposée, et que nous regardons h 3.433 et M 83. Evidemment, dit Jeans, ce n’est là qu’une hypothèse, peut-être risquée ; mais on en a fait en astronomie qui ont paru hasardées au premier moment et qui ont été vérifiées par la suite (2). »

Arrêtons ici notre rapide esquisse de la cosmologie d’Einstein. Ce savant a, du reste, proposé successivement deux théories cosmologiques distinctes, celle d’un Univers incurvé et celle d’un Univers pulsant. Il serait imprudent de notre part de nous attarder sur un terrain où les positions des théoriciens sont encore si peu stabilisées. Il suffit, à notre propos, de mettre en évidence le fait que la géométrisation de la mécanique a conduit Einstein à une conception également géométrique de l'Univers, à un Cosmos fermé, semblable à une immense bulle de matière, capable, peutêtre, de pulsations régulières, de mouvements alterna-

(1) EDDINGTON. — Espace, temps, gravitation, p. 201.

(2) JEaxs. — L'Univers, p. 75. Einstein, dans son discours, Geometrie und Erfahrung, cité plus haut, dit qu’il ne tient pas pas pour exclu que l’astronomie puisse, dans un temps point trop éloigné, établir le caractère fini de l’espace cosmique.

tifs de dilatation et de contraction, mais en dehors de laquelle il n’y aurait ni matière, ni espace, ni temps- Qui ne se rappellerait, en présence de ces affirmations de savants contemporains, la phrase qu’Aristote écrivait, il y a plus de deux mille ans :

« L'Univers n’est point quelque part ni en quelque lieu que ce soit. Au delà de l'Univers et du Tout, il n’y a rien qui soit en dehors du DOUCE

Qui ne serait frappé par les analogies qui rapprochent les cosmologies du pythagorisme et du péripatétisme de la cosmologie d’Einstein ? Cet Univers fini, à courbure constante, où les astres et les rayons de lumière suivent nécessairement des trajets circulaires. ne ressemble-t-il pas singulièrement au Cosmos du Timée ou de la Physique d’Aristote ? Sans doute, les. dimensions de l'Univers einsteinien et de l'Univers des philosophes grecs ne sont pas du même ordre de grandeur. Aristote ne plaçait pas la huitième sphère à une distance mesurée par des centaines ou des milliers de millions d'années de lumière. Mais, dimensions mises à part, cet Univers aux propriétés géométriques, étranger à la notion de forces mécaniques, entièrement exhaustible à la mathématique, cet Univers où toute réalité profonde se traduit en chiffres et en équations différentielles, semble apparenté de bien près aux conceptions qui se réclament des noms. de Pythagore et de Platon. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les disciples d’Einstein aient repris, pour désigner l’auteur de l'Univers, la formule pythagoricienne : Dieu est le suprême géomètre. A cette

(1) Voir plus haut, p. 68. Le père jésuite Leslie J. WALKER à écrit récemment un curieux article où il essaie de montrer que: la physique relativiste donne, sur bien des points, raison à Aristote et aux penseurs qui se sont inspirés de lui. The bearing of modern physical theories on Catholic philosophy, dans Philosophia Perennis, Festgabe Josef Geyser Zum 60 Geburtstag. Regensburg, 1930. Tome II, p. 830.

formule, ils donneront même une portée plus univer-

selle que les anciens Grecs, car la matière a perdu à leurs yeux, le caractère d’élément antithétique à l'esprit, impénétrable à la mathématique, qu’elle revétait pour leurs prédécesseurs. Pour le physicien moderne, en effet, toute matière se réduit à des particules d'électricité, à des charges électriques de sens contraire, en mouvement les unes par rapport aux autres et l’esprit humain ne désespère pas de déterminer les lois numériques qui règlent le mouvement de ces particules. La physique mathématique devient la science suprême et Dieu le suprême mathématicien.

Parlant de la science du xix° siècle, Eddington a écrit, dans son livre sur la Nature du monde physique (1927) :

« À ce moment-là, on admettait généralement que la Création est l’œuvre d’un ingénieur (et non pas d’un mathématicien, comme on est bien porté à le croire aujourd’hui) (1). »

Jeans s’est exprimé, dans le Mystérieux Univers (1930), en termes identiques :

< Nous avons déjà considéré défavorablement la possibilité que l'Univers ait été dessiné par un biologiste ou un ingénieur. D’après le témoignage intrinsèque de sa Création, le Grand Archi-

tecte de l'Univers commence à nous apparaître comme un pur mathématicien (2). »

Quelle est la portée de cette formule que les écoliers d’'Einstein mettent volontiers à la base de leur théologie naturelle : Dieu n’est pas un ingénieur, mais un mathématicien ? Elle apparaît comme la traduction

(1) EppiNGTOx. — Op. cit., p. 117.

(2) JEANS. — Op. cit., p. 150.

naturelle et inévitable de la tendance d’Einstein à géométriser la physique, à éliminer de son image du monde tout ce qui n’est pas réductible à l’espace, au temps et au nombre. Assurément, le monde réel, tel qu’il apparaît à Dieu, nous est inconnaissable. Nous ne pouvons pas voir le monde du point de vue de Dieu, tout en restant des hommes. L'Univers demeure pour nous le Mystérieux Univers. Mais l'outil mathématique, et l’outil mathématique seul, nous permet de soulever quelque peu le voile de l’inconnaissable. Eddington et Jeans sont aussi convaincus que Platon ou Berkeley du caractère subjectif et anthropomorphique de toutes nos connaissances, de la nature symbolique des explications du physicien. Mais ils tiennent pour assuré que l’explication mathématique nous fait pénétrer plus profondément et plus véritablement dans le réel inconnaissable que toute autre tentative d'explication.

Voici la conclusion du chapitre d'Eddington sur la Réalité :

« Il ne faut accepter la description des phénomènes qu'avec quelque réserve : l'expulsion de l’électron est une manière conventionnelle de dépeindre un changement particulier d'état de l'atome qui ne peut être réellement associé à des mouvements dans l’espace tels que nous les concevons à notre échelle habituelle. Quelque chose d'inconnu fait nous ne savons pas quoi: voilà à quoi aboutit notre théorie. La nature de l’activité, comme la nature de ce qui la produit, n’est pas définie; et d’un point de départ si pauvre en espérances, nous arrivons pourtant quelque part. Nous mettons de l’ordre dans un amas de phénomènes apparemment sans relations; nous faisons des prédictions et nos prédictions se réalisent. La raison — l'unique raison — de celte progression, c'est que notre description n'est pas limitée à des agents inconnus réalisant des actions inconnues et que des nombres sont disséminés à volonté dans la description. Contem-

pler des électrons circulant autour de l’atome ne nous mène pas loin; mais si nous examinons 8 électrons autour d’un seul atome, et 7 autres autour d’un autre atome, nous commençons à comprendre la différence entre l’oxygène et l'azote.

« L’harmonie des lois naturelles tire sa source des nombres ; c’est. la mission de la science de la découvrir ; nous pouvons saisir la mélodie, mais non pas le musicien (1). »

Pour exprimer l’idée que nous pouvons saisir la mélodie, mais pas le musicien, Jeans, de son côté, reprendra la célèbre allégorie de la République de Platon, l’allégorie de la caverne.

Enchaïinés à l’entrée d’une caverne, impuissants à se retourner jamais du côté du Soleil, les hommes ne virent jamais que les ombres du monde réel qui se projettent sur le fond de la caverne. De ces ombres d'objets inconnaissables, ils ne peuvent dire qu’une chose, c’est qu’elles obéissent aux mêmes lois mathématiques que les objets et les êtres de la caverne.

« L’ombre d’une partie d’échecs, écrit Jeans, jouée en plein soleil au dehors, nous rappellera les parties d'échecs que nous avons jouées dans notre caverne. De temps à autre, nous pourrions reconnaître des mouvements de cavaliers, ou observer que des tours se déplacent en même temps que des rois ou des reines, ou discerner d’autres coups caractéristiques, si semblables à ceux que nous avons l’habitude de jouer qu’on ne peut les attribuer au hasard. Nous ne considérerons plus la réalité extérieure comme une machine ; les détails de son fonctionnement pourront bien être mécaniques, mais, dans son essence, elle sera une réalité de pensée : nous reconnaîtrons dans les joueurs d’échecs au soleil extérieur des êtres gouvernés par des esprits comme les nôtres ; nous trouverons la contre-

(4) Nature du monde physique, p. 291. C’est moi qui souligne la phrase sur les nombres.

partie de nos propres pensées dans la réalité qui était à jamais inaccessible à notre observation directe. Nous pouvons reconnaître des joueurs d'échecs au soleil extérieur qui paraissent très. familiarisés avec les règles du jeu, telles que nous les avons formulées dans notre caverne. Pour abandonner notre métaphore, la nature semble bien au courant des règles des mathématiques.

pures, telles que nos mathématiciens les ont for-

mvulées dans leur cabinet en les tirant de leur propre conscience intérieure, et sans se servir de façon appréciable de leur expérience du monde extérieur. Une étude scientifique des actions de l'univers a suggéré une conclusion que l’on peut résumer, bien que d’une façon très grossière et tout à fait insuffisante, parce que nous n’avons pas d'autre langage à notre disposition que celui que nous tirons de nos conceptions et de nos expériences terrestres, en disant que l'Univers paraît avoir eté conçu par un pur mathématicien (1). »

Avec plus de réserve, Max Planck exprime des vues assez analogues à celles d'Eddington et de Jeans :

« C’est un fait bien remarquable que les progrès vers une simplification du monde de la Physique ont toujours été dûs à quelque observation nouvelle, c’est-à-dire à quelque événement $e passant dans le monde des sens. Mais, en même temps, la structure de ce monde physique s’est écartée de plus en plus du monde des sens et à perdu son caractère anthropomorphique. Bien plus, les sensations physiques se sont trouvées progressivement éliminées de la science, comme par exemple en optique, où l'œil humain ne joue plus aucun rôle. Ainsi le monde physique est devenu de plus en plus abstrait ; des opérations mathématiques purement formelles y jouent un rôle grandissant et les différences qualitatives

(1) Le mystérieux univers, p. 145 à 148. Eddington avait déjà donné l’image de la partie d’échecs dans Espace, temps et gravitation, p. 226.

tendent de plus en plus à être expliquées par des différences quantitatives.

« Or, nous avons signalé que l’image physique du monde a été sans cesse perfectionnée et sans cesse mise en relation avec le monde des sens. Ce fait, confronté avec ce que nous venons de dire, donne un résultat extrêmement singulier : au premier abord, pareil résultat semble paradoxal. De ce paradoxe apparent il n’existe, à mon avis, qu’une seule explication rationnelle. Elle consiste à dire qu'à mesure que l’image du monde physique se perfectionne, elle s'éloigne du monde des sens et que cet éloignement équivaut à un rapprochement du monde de la réalité (1). »

Ainsi, plus l'interprétation mathématique des phénomènes progresse, plus, semble-t-il, — car Planck prend soin de rappeler qu’en pareille matière, il n’est pas possible de soutenir nos affirmations par des arguments purement logiques — nous nous rapprochons de la réalité profonde, de l’être véritable des choses.

« Nos lointains ancêtres, écrit Jeans, essayèerent d'interpréter la nature au moyen de concepts anthropomorphiques créés par eux-mêmes et ils échouèrent. Les efforts de nos ancêtres plus proches pour trouver une interprétation mécanique ont également échoué. La nature a refusé de se couler dans aucun de ces moules faits de main d'homme. D’un autre côté, nos efforts pour interpréter la nature au moyen des concepts des mathématiques pures, ont jusqu'ici brillamment réussi. Il semble maintenant hors de doute que la nature est en quelque sorte plus étroitement alliée aux concepts des mathématiques pures qu’à ceux de la biologie ou de la mécanique, et même, si l'interprétation mathématique n’est qu’un troisième moule fait de main d’homme, la nature

(1) PLzaxck. — Universe in the light of modern Physics, p. 15. Voir également ce que dit Einstein sur le même sujet, au début de sa conférence : Geometrie und Erfahrung.

semble s’en accommoder incomparablement mieux que des deux précédents (1). »

FA *k %

Maupertuis eût, sans doute, été ravi de la théologie mathématique des disciples d’Einstein. Quelle revanche sur Voltaire, le newtonien ! Quelle confirmation des principes de son Essai de Cosmologie ! Quelle satisfaction de voir Planck, son successeur lointain à l’Académie des Sciences de Berlin, écrire, en 1931, du Principe de Moindre Action, qu’il est « le principe le plus compréhensif de toutes les lois physiques, celui qui régit également la mécanique et l’électro-dynamique ! » (2).

Mais Maupertuis était un mathématicien, comm? Einstein, Eddington ou Jeans le sont. En dehors de l'honorable corporation des calculateurs, prête à saluer en Dieu uh éminent confrère, la formule : Dieu n’est pas un ingénieur, mais un mathématicien est-elle destinée à connaitre une fortune durable ?

Cette formule, remarquons-le, est loin d’être neuve. Elle est celle de la philosophie idéaliste de Berkeley, pour lequel l'Univers est une pensée et n’est qu’une pensée. Jeans a raison de rapprocher de ses propres thèses les affirmations audacieuses de l’évêque de Cloyne :

« Tous les chœurs du firmament et tout ce qui meuble la Terre, en un mot, tous les corps qui composent la puissante charpente de l'Univers n’ont point de substance en dehors de l’intelligence.. Tant que je ne les ai pas réellement perçus, tant qu’ils n’existent pas dans mon intelligence, ou dans celle de toute autre créature vivante, il faut, ou bien qu'ils n’aient point d’existence du tout, ou alors qu'ils subsistent dans l'intelligence de quelque Esprit Eternel (3). »

() Mystérieux univers, p. 150.

(2) PLANCK. — Op. cit., p. 93.

(3) Principes de la connaissance humaine, $ 6.

Cette formule, ajouterons-nous en second lieu, est aussi celle de tous ceux qui, sans aller aussi loin que Berkeley, admettent peut-être, dans le présent, un dualisme irréductible entre la matière et la pensée, mais se refusent à étendre ce dualisme à un éternel passé. Dieu seul est éternel, disent-ils ; il y a eu un jour où Dieu, par la puissance de sa seule pensée, a fait surgir le monde ex nihilo, le jour de la Création. Dieu, n’ont cessé de répéter, depuis Augustin, la plupart des théologiens chrétiens, n’est pas semblable au démiurge du Timée qui met en œuvre une matière coéternelle à lui. Dieu n’est pas l’architecte du monde, utilisant de son mieux des matériaux donnés. Dieu n’est pas le superingénieur de Newton, habile à capter les forces naturelles, à opposer un ressort à un ressort dans une machine subtilement équilibrée. Dieu est volonté, liberté, pensée. Il est ce qu’il veut (1). Le monde est ce que Dieu veut. Dieu parle et le monde jaillit du néant.

Philosophiquement et théologiquement, ce n’est donc pas apporter de l’inédit que de dire que Dieu et son œuvre sont de la pensée pure et que le Créateur doit être conçu à l’image d’un penseur abstrait, d’un strict mathématicien. Mais ce qui est neuf, c’est de voir cette thèse proposée, au xx° siècle, comme la conclusion vers laquelle inclinent les théories physiques les plus récentes, c’est de voir, en un mot, un Dieu Esprit postulé par les défenseurs du cadre rela: tiviste comme le lien qui unira un monde prêt à se dissoudre sans lui. La science contemporaine a simplifié et aminci à l’extrême l’image de l'Univers. Elle a fait passer la matière et les forces naturelles newtoniennes du groupe des éléments irréductibles et primaires dans le groupe des éléments complexes, décom-

(1) La formule est de SECRÉTrAN. Cf. mon étude sur le Problème de Dieu, p. 147.

posables en éléments plus simples, perméables =

‘l'esprit. Rien, dans le monde physique, n'apparaît plus comme antithétique à la pensée et inassimilable par elle. Nous ne parvenons, dans le monde des choses concrètes, à des réalités ultimes et terminales, à des connaissances vraies et permanentes, nous ne dépassons la région des apparences que lorsque nous atteignons la zone de l’abstraction intellectuelle, l'expression mathématique des phénomènes.

Un fait essentiel doit être mis en évidence par le philosophe soucieux de comprendre l'orientation de la science contemporaine. Les savants modernes s’inspirent de plus en plus dans leurs explications de Ia notion du discontinu (1) ; pour eux, la matière comme l’énergie se décomposent en atomes individuels. En vain, nous apporte-t-on un morceau d’acier d’apparence lisse et homogène. La matière la plus dense, la plus opaque, se divise, nous dit Bohr, en électrons séparés les uns des autres par des espaces vides. L’acier dont la surface polie brise le burin le mieux trempé n’est, aux yeux du physicien, qu’un essaim tourbillonnant de particules électriques discrètes. Sa structure est granulaire. Toutes les différences physiques et chimiques des corps sont attribuées à des différences géométriques dans l’architecture des atomes ou à des différences numériques dans les groupements d'’électrons et de protons. Planck nous découvre également, avec son quantum d’énergie h, une constante numérique universelle qui mesure les quantités minima d'action dépensées à l'échelle atomique. L'énergie coule en quanta finis, en jets saccadés, dont la valeur numérique est constante. Le monde physique apparaît ainsi, de plus en plus, granulaire, corpusculaire. Nous

(A) Voir sur ce point les suggestives études de Jacques CHE- VALIER, L. DE BROGLIE, etc., parues sous le titre de Continu et Discontinu. Cahiers de la Nouvelle Journée, Paris, 1929, Voir aussi EDDINGTON : Espace, temps, etc., p. 244.

y apercevons des électrons ou grains d'électricité, des photons où grains de lumière, des quanta ou grains d'énergie. Or, qui pourrait tenir cette poussière cosmique en bride, si ce n’est la fonction mathématique ? Le nombre qui est essentiellement discontinu, est particuhèrement apte à ordonner, à discipliner une nature discontinue et corpusculaire. Le nombre remplace les choses par leurs signes, donne de la nature une image symbolique et clarifiée. Certains mathématiciens ont affirmé que l’idée de nombre dérive de l’idée d'ordre et que les nombres cardinaux ont été inventés postérieurement aux nombres ordinaux (1). Dans la physique moderne, en tout cas, le nombre correspond bien essentiellement à une fonction ordonnatrice et régulatrice. En dehors de lui, il n’y a rien de certain ni de clair.

Cette fonction précieuse du nombre peut être illustrée par la doctrine défendue par L. de Broglie sous le nom de mécanique ondulatoire. Ce savant commence par rappeler la crise moderne de la physique :

« Elle a marqué une de ces étapes où l'esprit humain constate avec amertume que la complexité du réel refuse de se laisser couler dans des moules trop simples et qu’il va falloir faire un nouvel et douloureux effort pour tenter encore une fois de mieux définir ce qui, peut-être, est indéfinissable (2). »

Où trouver une issue ? Le physicien, désireux d’interpréter les phénomènes, ne pourrait-il pas laisser le principe de contradiction en sommeil et accepter, au même titre, deux images physiques d'apparence contradictoire, celle des ondes vibrantes, chère à la physique de Fresnel, et celle des corpuscules, chère à la

1) CAYLEY, HELMHOLTZ, KRONECKER, etc. Cf. HASTINGS BERKE- LEY : Mysticism in modern mathematics, Oxford, 1910, p. 55.

(2) Continuité et individualité dans la physique moderne, dans : Continu et Discontinu, p. 67.

physique nouvelle ? C’est la solution de L. de Broglie.

« Il est nécessaire, dit-il, d'introduire simultanément la notion de corpuscule et la notion d'onde, tout corpuscule devant être considéré comme accompagné d’une certaine onde et toute onde comme guidant le mouvement d’un ou de plusieurs corpuscules… Le réel ne peut pas s’interpréter à l’aide de la pure continuité ; il faut dans son sein discerner des individualités. Mais ces individualités ne sont pas conformes à l’image qu’en donnerait la pure discontinuité ; elles sont étendues, réagissent constamment entre elles et, fait plus surprenant, il n’est peut-être pas possible de les localiser ni de les définir avec une parfaite exactitude. Cette conception d’individus aux contours un peu flous se détachant sur le fond de la continuité est très nouvelle pour les physiciens et peut paraître même assez choquante à certains d’entre eux ; mais n'est-elle pas assez conforme à celle à laquelle pouvait déjà conduire la réflexion philosophique (1) ? »

Pareille conception est difficile à se représenter clairement, car elle juxtapose devant notre imagination les images contradictoires d'ondes et de corpuscules. Mais si les équations de la mécanique ondulatoire réussissent à exprimer les phénomènes, ne pourronsnous pas interpréter ce résultat en disant que Celui qui a fait le monde et ses lois n’est pas un ingénieur, mais un mathématicien ? L'Univers se décompose en unités microscopiques discontinues. Toute représentation macroscopique et continue, à l'échelle des sens humains, constitue une simplification excessive et une déformation du réel. L’ingénieur modèle nécessairement son travail et ses machines d’après la représentation des choses que suggèrent ses sens. Pour lui. toute matière est impénétrable et homogène, toute

(1) Tbid., pp. 67 et 73.

force possède un point d'application local et la géométrie d’Euclide, qui correspond aux données de nos perceptions externes, possède une valeur exclusive et absolue. Mais le domaine où se meut l’ingénieur n’est qu’un ilot bien restreint de la connaissance à côté de l’océan de possibilités logiques où se meut le mathématicien. Ce dernier réussit, par ses calculs, à maîtriser des phénomènes que les sens humains ne sauraient apercevoir ni représenter parce qu'ils se passent à lPéchelle atomique. Le mathématicien étend la science humaine au delà des sens humains et presque au delà du principe de contradiction. Il ne sera peut-être jamais donné aux hommes de dessiner sur le papier le plan du monde, de décomposer et de numéroter les rouages de la machine-univers. Mais il reste possible de maîtriser les phénomènes, d’en donner une traduction symbolique approchée, grâce à l’outil mathématique.

Ne pourrions-nous pas présenter des réflexions analogues à propos des critiques que M. Poirier élève contre les prétentions des théories relativistes à géométriser la physique :

« La théorie de la relativité, écrit-il, géométrise les phénomènes, mais elle ne les rationalise pas. En effet, au lieu de réduire les propriétés confuses des phénomènes matériels aux propriétés claires et distinctes de l’espace et du temps (Descartes, du moins, les croyait telles), elle transfère aux notions d'espace et de temps l’obscurité de la matière, elle nous les rend irréprésentables, si nous les pensons dogmatiquement. L’explication géométrique prend un sens purement symbolique, dépouillé de tout sens intuitif. C’est dire qu’elle ne mérite plus le nom d’explication (1). »

— Vous vous plaignez, pourrait, semble-t-il, répondre à M. Poirier un relativiste, que votre intelligence concrète ait de la peine à se représenter mes solutions

(4) Op. cit., p. 347.

et que votre imagination en reçoive peu d’élan. Mais c’est vous plaindre que Dieu ait construit le monde en mathématicien abstrait et non en ingénieur. C’est au constructeur de l'Univers qu'il faut présenter vos griefs, et non pas à moi. La seule chose que vous ayez le droit d'exiger de moi, c’est que mes équations correspondent aux faits d'observation et qu’elles y correspondent plus exactement que les formules de Descartes ou de Newton. Or, c’est là ma prétention. Je ne sais qu’une chose, c’est que mes équations « sauvent les phénomènes » et je crois avoir trouvé, mieux qu'aucun autre, le soubassement mathématique vrai de l'Univers. S'il se trouve que, selon l'expression de Max Planck (1), « l’éloignement du monde des sens équivaut à un rapprochement du monde de la réalité », pareil fait dépasse tellement mes capacités d’intervention cosmique qu'il y aurait mauvaise grâce à m'en faire grief.

EE

Ainsi, dans la bourrasque qui, dans le premier tiers du xx° siècle, a dispersé comme fétus de paille un grand nombre des principes de la physique classique, seule, l'expression mathématique des phénomènes a toujours été jugée par les savants apte à donner une image adéquate du réel. Sa solidité, son efficacité ont été rehaussées par les dénonciations d'invalidité et d’inefficacité des autres types d'explication. L'Univers, nous répètent les disciples d’'Einstein, est un Univers de pensée. La science « se réduit à un simple contact entre l'esprit et une création de l'esprit — comme quand on lit un livre ou qu'on écoute de la musique (2). »

Cette interprétation trouve confirmation et appui dans les affirmations de la cosmologie relativiste au sujet du caractère fini de l'Univers.

(1) Citée plus haut, p. 291.

(2) JEANS. — Mystérieux Univers, p. 160.

« Le caractère fini du temps et celui de l’espace, écrit Jeans, nous contraignent presque, par eux-mêmes, à nous représenter la création comme un acte de pensée ; la détermination de constantes, telles que le rayon de l'Univers ou le nombre des électrons contenus dans cet Univers, suppose une pensée dont la richesse est mesurée par l’immensité de ces quantités (1). »

Qu'est-ce à dire, sinon que le caractère fini de l'Univers suggère nécessairement à celui qui cherche Dieu l'éternelle image de l’ouvrier et de son œuvre, du peintre et de son tableau ? Assurément, cette image revêt désormais un sens plus immanent : l’ouvrier est son œuvre, le peintre est son tableau et nous ne savons pas bien ce qui distingue exactement l’œuvre de la pensée de l’ouvrier, le tableau de la pensée du peintre. Mais, ce que nous savons, c’est que c’est l’ouvrier qui explique l’œuvre, le peintre qui explique le tableau, que l'Esprit commande et que la matière obéit. « L'esprit n'apparait plus comme un intrus accidentel dans le royaume de la matière ; nous commençons à soupçonner que nous devons plutôt le saluer comme le créateur et le gouverneur du royaume de la matière (2). »

L'Esprit commande. Cette hiérarchie des valeurs constitue une révélation singulièrement intéressante pour l’homme, roseau pensant. Quel motif d'affirmer le prix infini de l’élément spirituel qui est en nous ! Quelle raison de mettre la vie et la conscience au premier plan des intérêts de la Nature et de résoudre dans un sens affirmatif le problème de l’importance cosmique de la vie, problème que la philosophie naturelle laissait irrésolu !

« Nous découvrons que l'Univers rend patente l'existence d’une puissance qui conçoit et qui contrôle, puissance qui a quelque chose de com-

{1) Jbid., p. 162.

62) Ibid., p. 166.

mun avec nos esprits individuels, — nos esprits. non pas, autant que nous le savons à l’heure actuelle, avec leurs émotions, leur moralité ou leurs jugements esthétiques, mais avec leur tendance à penser de la façon que, faute d’un mot plus exact, nous qualifions de mathématique. Et si, en grande partie, cette puissance est peut-être hostile aux dépendances matérielles de Ia vie, elle est aussi en grande partie l’alliée de ses activités fondamentales ; ef nous ne sommes plus autant des étrangers ou des intrus dans l'Univers que nous le pensions tout d’abord. Ces atomes inertes du limon primordial qui, les premiers, commencèrent à faire pressentir les attributs de la vie se mettaient en accord encore davantage et non moins bien [que les atomes de la matière inerte] avec la nature fondamentale de l’Univers (1). »

Voici done qu’à L'intérieur du Cadre relativiste, et par une suite de démarches naturelles de la raison. refleurissent les affirmations traditionnelles sur Île Dieu Créateur et sur la valeur suprême de l'Esprit, esprit divin et esprit humain. Le fait, assurément, est digne de remarque. Sans doute, les théories scientifiques de Newton ont, elles aussi, provoqué l’apparition de toute une littérature religieuse et théologique qui a entièrement péri. L'avenir seul décidera de la valeur durable de la philosophie religieuse des écoliers d'Einstein. Une chose semble cependant définitivement acquise : la ruine de la philosophie matérialiste et mécanistique de la seconde moitié du xix° siècle. Sur cette affirmation négative, il serait facile de grouper d'innombrables témoignages de savants contemporains. Il serait plus malaisé d'obtenir un semblable accord au sujet de la doctrine positive qui remplacera le matérialisme déchu. Le grand physicien Robert Millikan a écrit, par exemple, en 1930, ces lignes qui confirment

(COOP UICES UE IUTE

sur bien des points les déclarations d'Eddington et de Jeans, mais où n'apparaît pas le même effort constructeur :

« Le matérialisme du xvirr° et du xix° siècle n’a jamais eu d’attrait pour le physicien, car ce matérialisme a toujours représenté un élément

aussi dogmatique, — assertions dénuées de véritable connaissance — que la théologie médiévale

et les développements modernes de la science l'ont complétement fait disparaître. Car la matière n’est plus aujourd’hui un jeu de billes poussées par des hommes aveugles. Un atome est maintenant un organisme extraordinairement compliqué, possédant des parties interdépendantes et assumant des fonctions et des propriétés nombreuses — propriétés énergétiques, propriétés rayonnantes, propriétés ondulatoires et d’autres propriétés tout aussi mystérieuses que toutes celles que l’on a coutume de masquer sous le nom « d’esprit », si bien que les phrases : « Tout est matière » et « tout est esprit » sont devenues aujourd’hui des shibboleths sans signification intrinsèque (1). »

On peut trouver la philosophie de Millikan trop découragée. Nous avons quelque idée de la nature de lesprit et quelques motifs de croire à son rôle dans l'Univers. La phrase du physicien américain vient cependant nous rappeler utilement qu'il y aurait imprudence à croire que tous les savants contemporains sont disposés à se rallier à la théologie mathématique de Jeans. Les théories scientifiques ne peuvent jamais servir que de cadre aux affirmations métaphysiques et religieuses. Mais ce qui me paraît hors de contestation, c’est que le cadre relativiste n’est point aussi fermé à l’action de forces spirituelles que le cadre newtonien. Précisément parce qu'il écarte les

(1) Robert-A. Mizrikan. — Science and the new civilization. New-York, 1930, p. 182.

forces naturelles, obscures et aveugles — depuis deux siècles, des générations de savants ont cherché inutilement à expliquer par des considérations mécaniques la force de l'attraction newtonienne — pour nous montrer dans le monde une construction mathématique pure de relations et de relata (1), une pensée cristallisée, le système relativiste nous libère des obstacles. sur lesquels nos pères ont trébuché et nous achemine vers un Univers tout pénétré d’esprit. Des barrières. que l’on ne redressera plus sont tombées. Dans ïe domaine ainsi ouvert à l’essort de la pensée contemporaine, quelle place l'affirmation chrétienne de Dieu peut-elle espérer conquérir ? C’est là le dernier point que notre étude se doit d'aborder.

(4) Voir le chapitre d’'EppixGrTon : La Construction du Monde. dans La Nature du Monde physique, p. 234. Un titre pareil eût frappé d’étonnement un Laplace.

Page 1