CHAPITRE PREMIER
Déclin de l’opposition entre les choses célestes et les choses terrestres
XI. COPERNIC PROPOSE COMME PLUS BELLE ET PLUS DIGNE DE DIEU L’HYPOTHÈSE GÉOMÉTRIQUE QUI FAIT DU SOLEIL LE CENTRE DU MONDE. SAUVER LA SAGESSE DE DIEU EST PLUS IMPORTANT QUE SAUVER L'ORGUEIL DES HABITANTS DU GLOBE TERRES- TRE. KEPLER FORTIFIE LE SYSTÈME DE COPERNIG EN ÉNON- GANT LES RELATIONS MATHÉMATIQUES QUI RELIENT LES PLA- NÈTES ENTRE ELLES ET IL PERSISTE A VOIR DANS L'UNIVERS HÉLIOCENTRIQUE UNE DÉMONSTRATION DE LA SAGESSE DIVINE. — II. LA LUNETTE DE GALILÉE MONTRE QUE LES CORPS CÉLES- TES SONT COMPOSÉS DE LA MÊME ESSENCE CORRUPTIBLE QUE LES CORPS TERRESTRES. DESCARTES ESSAIE D’EXPLIQUER L’'UNIVERS ENTIER A L'AIDE DES PRINCIPES MÉCANIQUES QUI RÉGISSENT LES PHÉNOMÈNES TERRESTRES. ÎL FAIT DES LOIS DU MOUVEMENT LA CAUSE UNIQUE DE L'ORDRE COSMIQUE. — III. L’EFFORT DE PASCAL POUR FONDER L’ÉMINENCE DE L’'HOM- ME SUR DES CONSIDÉRATIONS MORALES, ÉTRANGÈRES A L'ES- PACE ET A L'UNIVERS PHYSIQUE, N’EST PAS RETENU PAR LES PENSEURS RELIGIEUX DE LA FIN DU XVII‘ SIÈCLE.
La conception aristotélicienne de l'Univers correspondait aux données fournies par les sens. Aussi longtemps que l’homme composa avec les seuls éléments d’information fournis par ses muscles et ses yeux son tableau du monde, l’enseignement de la Physique d’Aristote demeura inébranlé. L’hétérogénéité des cho-
ses terrestres et des choses célestes était au nombre de ces évidences que le témoignage de tous les sens établit. Aussi, pendant de longs siècles, le Christianisme ne crut pas devoir chercher pour ses affirmations éthiques et religieuses un autre environnement que celui que lui fournissait la science grecque. S’il est vrai que dès le x1v° et le xv° siècles, l'Eglise chrétienne sépara son destin de celui du péripatétisme et laissa ainsi le champ libre pour une physique nouvelle, c’est dans l'emploi par les sciences physiques d’instruments de mesure perfectionnés qu’il faut chercher la cause positive de l’avènement de la conception moderne de l’Univers. L'observation de la nature à l’aide d'instruments nouveaux rendit surannés, dès le xvrr° siècle, les travaux fondés sur l’observation de la nature à l’aide des. sens nus. Ces instruments nouveaux mirent, en effet. à la disposition de la raison humaine une telle somme: d’éléments d’information inédits que les solutions acceptées jusque-là devinrent inévitablement caduques. C’est la physique instrumentale de Galilée et de ses successeurs qui a tué la physique d’Aristote. Seul l'emploi de cette rallonge aux sens humains que constitue l’instrument allait permettre d'établir l’unité des lois mécaniques, puis celle des lois physiques et chimiques qui gouvernent les diverses parties de l’'Univers. Ce que l’œil humain ne pouvait soupçonner, à savoir, l’identité absolue de Ia matière céleste et de la matière terrestre allait être victorieusement établi par les instruments de la physique moderne. Il ne sera pas inutile à notre propos de rappeler brièvement les. premières étapes de cette révolution de la pensée.
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La physique d’Aristote avait posé ce principe : À, chaque corps simple correspond un mouvement naturel déterminé. Au dualisme des corps terrestres et des
corps célestes correspond nécessairement le dualisme «es lois du mouvement céleste, circulaire, et des lois du mouvement terrestre, rectiligne. Pour renoncer à cette conception, il fallait que l’esprit humain renouvelât à la fois les principes de son astronomie et ceux de sa mécanique. Cette œuvre devait s'étendre sur un siècle et demi, de Copernic à Newton.
On fait justement gloire à Copernic d’avoir été le premier ouvrier de la représentation moderne de l’Univers. Dans son ouvrage : De revolutionibus orbium cælestium, paru à Nuremberg en 1543, Copernic enseigne le double mouvement de la Terre : rotation sur eliemême en 24 heures et translation annuelle autour du Soleil. L’astronome de Thorn affirme que l'hypothèse qui fait du Soleil le centre du monde permet de rendre compte des mouvements apparents des planètes d’une manière plus simple, plus belle, plus digne de Dieu que l'hypothèse qui fait de la terre le pivot immobile du monde (1), car cette dernière doit avoir recours à la géométrie compliquée des épicycles de Ptolémée pour expliquer les mouvements des planètes. Autour du Soleil, dit Copernic, gravitent circulairement les six planètes : Mercure, Vénus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne. Au delà se trouve la sphère immobile des étoiles fixes qui reflètent la lumière du Soleil. Ainsi, «d’Aristote, Copernic gardait la notion du mouvement circulaire des corps célestes et celle d’une sphère solide «es étoiles fixes enveloppant l'Univers. Copernic voit dans la simplicité géométrique de son système une marque de vérité. C’est pour sauver l’idée aristotéli-
(1) Après avoir exposé au ch. X du livre I du De Revolutiontbus orbium cælestium, l’ordre des corps célestes qui gravitent autour du soleil, Copernic ajoute : « Invenimus igitur sub hac ordinatione admirandam mundi symetriam, ac certum harmoniæ nexum motus et magnitudinis orbium qualis alio modo reperiri non potest », et il conclut son exposé par ces mots: « Tanta nimirum est divina haec Optimi Maximi fabrica » (p. 10 de l’édition princeps de 1543).
cienne du mouvement circulaire des planètes dont il lui semble que l'esprit ne peut se détacher sans horreur (1), qu’il propose d’expliquer les stations et rétrogradations apparentes des planètes par la position excentrique de l'observateur terrestre. Mieux vaut attribuer l'erreur et l’irrégularité apparente du cours des planètes à la position de la Terre dans le ciel que d’attribuer cette erreur aux corps célestes eux-mêmes (2). Mieux vaut dire que nous sommes placés de côté, sur une orbite planétaire secondaire, et que le système du monde n’apparaît compliqué qu’à nous qui l’observons de biais que d'admettre que ce système lui-même soit imparfait et étranger à l’harmonie des orbites cireculaires. Sauver la beauté géométrique de l'Univers apparaît à Copernic plus important que sauver l’amourpropre des hommes.
Si Copernic, en mettant le Soleil au centre des orbes. planétaires, modifiait hardiment l’image géocentrique du monde reçue depuis d'innombrables siècles, 1l conserva intacts, en revanche, les principes mécaniques du péripatétisme. L’astronome de Thorn n’a pas cherché à déterminer quelles sont les forces qui entrainent circulairement les planètes autour du Soleil. IT ne s’est pas demandé si ces forces avaient quelque analogie avec les forces que nous connaissons sur la Terre. A ceux qui lui objectaient que la Terre se disloquerait, si elle était en mouvement, Copernic répliquait que la Terre se meut d’un mouvement naturel et non d’un mouvement violent. « C’est en vain, écrit-il, que Ptolémée redoute que la Terre et les choses terrestres se dissipent au cours de la révolution que détermine l’eflicacité de la nature, car celle-ci est toute
(1) « ab utroque abhorreat intellectus », €. IV.
(2) Ante omnia, puto necessarium, ut diligenter animadvertamus, quæ sit ad cælum terræ habitudo, ne dum excelsissima scrutari volumus qu&æ nobis proxima sunt ignoremius, ac eodem errore quæ telluris sunt, attribuamus cælestibus- JD APE CAD. VAS)
différente de celle que l’art ou le génie humain pourraient réaliser (1). » Ainsi Copernic conservait l’idée aristotélicienne du mouvement local naturel. Les planètes suivent une trajectoire circulaire pour des raisons de convenance et de beauté et parce que leur nature les y contraint. Les forces qui les entrainent n'ont rien de commun avec les forces que nous connaissons sur la Terre.
Si Copernic a cru pouvoir rester personnellement fidèle à la mécanique d’Aristote et s’est contenté de proposer une hypothèse de géométrie céleste plus simple que ses prédécesseurs, son enseignement entraînait cependant des conséquences philosophiques et religieuses singulièrement graves. L’astronome de Thorn semble s’être assez peu soucié de ces conséquences — à moins que l’on attribue à des préoccupations philosophiques la lenteur et les hésitations dont il fit preuve avant de publier son livre. Il rappelle lui-même qu'il a cédé aux instances de ses amis (2) et le De Revolutionibus orbium cælestium libri VI ne sortit de presse que quelques jours avant la mort de son auteur, alors septuagénaire, grâce aux bons soins de Rhéticus et d'André Osiander. Mais,
(D SET CAp VTIT
(2) Copernic donne dans sa Préface les noms des amis qui J’ont encouragé à publier son livre. Ces amis avaient, semble-t-il, plus que Copernic, conscience de la signification révolutionnaire et troublante de l’œuvre soumise au public. André Osiander, éditeur du livre, rejeta en troisième lieu la préface rédigée par Copernic lui-même et mit en tête de lédition de 1543 un avertissement anonyme sorti de sa propre plume. Dans cet avertissement (qui ressemble un peu à une trahison), il est dit que les hypothèses de ce livre doivent être regardées moins comme vraies que comme vraisenrblables, et qu’elles n’avaient d’autre ambition que de concilier les données du calcul et celles de l’observation, par des suppositions comparables à celles des épicycles innombrables et imaginaires que le système de Ptolémée met en avant pour expliquer le mouvement de Vénus. Voir sur l’Avertissement et la Préface de 1543 l’Introduction, p. XXXII, de la belle édition du De Revolutionibus parue à Varsovie en 1854. Le manuscrit original de Copernic existe encore.
dans sa Préface au pape Paul III, Copernic s’écrie fièrement : Mathemata mathematicis scribuntur, c’està-dire : J'écris pour des savants et n’ai que faire des objections des ignorants. Les ignorants ne pouvaient cependant rester indifférents à la géométrie de Copernic. Faire de la Terre un astre subordonné au Soleil, c'était lui arracher sa suprématie et son individualité qualitatives, c'était mettre en péril la distinction des choses célestes et des choses terrestres. Si le mouvement naturel de la Terre était identique au mouvement naturel des cinq autres planètes, il en résultait que le corps des planètes et celui de la Terre étaient de même nature. L'hypothèse géométrique de Copernic, si elle était élégante, se révélait donc singulièrement menaçante pour les certitudes acquises de la foi et de la philosophie. Mais les esprits pouvaient se rassurer — et ils se rassurèrent, en effet, jusqu'à Képler et Galilée — en disant que c’étaient là querelles d’astronomes. Puisque les débats étaient arbitrés par les géomètres seuls, puisqu'il s'agissait de faire un choix entre deux solutions inégalement belles du problème des orbites planétaires, celle de Copernic et celle de Ptolémée, l'hypothèse copernicienne manquait de force contraignante. N'importe quelle autre solution du problème géométrique de l'Univers, propre à « sauver les phénomènes », à rendre compte des mouvements apparents des astres, pouvait lui être victorieusement opposée. Ne pouvait-on pas concevoir une troisième solution, propre à satisfaire à la fois aux exigences de la géométrie de Copernic et à la foi chrétienne traditionnelle ?
L’astronome danoïs, Tycho Brahé (1546-1601), le crut. Combinant le système de Ptolémée et celui de Copernic, Tycho Brahé proposa de faire tourner les cinq planètes autour du Soleil et d'attribuer ensuite au système solaire dans son ensemble un mouvement de translation annuel autour de la Terre immobile.
Les raisons données par l’astronome danois pour défendre son système sont singulièrement instructives et nous montrent avec quelle lenteur les esprits se dégagèrent du cadre aristotélicien. Tycho Brahé reproche à Copernic de supposer que la Terre qui est un « corps dense, paresseux et inhabile à se mouvoir » soit animé d’un mouvement aussi subtil que celui qui entraîne les « lumières éthérées » (1). Brahé croit donc encore que la cinquième essence d’Aristote est celle de tous les corps célestes. Dans une lettre du 21 février 1589 à l’astronome hessois, Christophe Rothmann, il écrit : « Mes hypothèses te déplaisentelles done au point que tu préfères avec Copernic faire déplacer annuellement dans le Ciel, la Ferre et les mers avec la Lune comme satellite et attribuer à la Terre qui est un corps simple et unique un triple mouvement, plus compliqué que le mouvement des étoiles, alors qu’elle est beaucoup moins apte qu’elles à se mouvoir... ? N'est-ce pas là mélanger les choses inférieures et les choses supérieures et renverser tout l’ordre de la nature des choses ? Anne hoc est inferos superis confundere omnemque naturæ rerum ordinem invertere (2) ? Aux raisons physiques qui militent contre le système de Copernic, Tycho Brahé ajoute toujours des raisons théologiques (3). Les Ecritures Saintes enseignent l’immobilité de la Terre et le système de Brahé est plus chrétien que celui de Copernic. Les lettres échangées entre Rothmann qui
(1) De mundi Ætherei recentioribus phænoments (1588), <. VIII, dans Tychonis Brahe Opera omnia, éd. Dreyer, Hauniæ, 1913-1929, 15 vol., in-4°, tom. 1V, p. 156.
(2) BRAHE. — Op. omnia, VI, 177. Epistolar. astronomic. LtbeT.
(3) T. BRAHE revient sans cesse sur le fait que son système du monde est d’accord avec l’Ecriture Sainte, soit dans son traité De mundi ætherei, c. VIII, soit dans sa correspondance. Gassendi, dans sa Vie de Tycho Brahé, insiste également sur le rôle joué par les convictions théologiques de l’astronome danois dans lélaboration de son système du monde. Gas- SENDI : Op. omnia, Florentiæ, 1727, tome V, pp. 355 et 409.
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défend le système de Copernic et Brahé montrent quels nombreux obstacles intellectuels et religieux les hommes du xvi° siècle durent surmonter, avant d'admettre l'identité de nature des choses célestes et des choses terrestres. Aussi longtemps que lon crut que toutes les hypothèses géométriques sur le système du monde étaient également bonnes, pourvu qu’elles réussissent à « sauver les phénomènes », il resta possible de donner la préférence au système de Tycho Brahé, car ce dernier avait l'avantage de mieux sauvegarder la lettre de l’enseignement biblique. Mais déjà Rothmann apercevait que le problème ne devait pas seulement recevoir une solution géométriquement plausible, mais aussi une solution mécaniquement vraisemblable. Les impossibilités mécaniques du système de Tycho sautaient aux yeux des juges les moins prévenus. Rothmann écrit avec quelque malice à son collègue danois que le landgrave de Hesse, après avoir considéré le plan du monde proposé par Tycho Brahé, selon lequel le système solaire tout entier graviterait en un an autour de la Terre immobile s’écria en plaisantant : « Faut-il que le cercle du soleil [son orbite annuelle] soit infiniment de fois plus résistant que le bronze pour qu'il puisse entrainer ainsi tant de planètes avec lui (1) ! >» Le temps était venu où la théorie du mouvement naturel des corps célestes allait céder le pas à l’étude des lois de la mécanique céleste. Et cette mécanique céleste allait se révéler analogue, puis identique, à la mécanique terrestre. Au reste, Tycho Brahé lui-même, sur un autre point, éprouvait des difficultés grandissantes à rester fidèle à la physique péripatéticienne. Il était fort intrigué par le problème posé par les étoiles nouvelles et les comètes et, en particulier, par la Nova de 1572. Si des étoiles nouvelles naissaient, comment
(1) BRAHÉ. — Op. omn., VI, 158. Lettre d’octobre 1588.
croire encore que la matière des cieux était incorruptible et sans analogie avec la matière terrestre ? Rothmann écrivait à Tycho : En intitulant ton livre De novis Ætherei Mundi generationibus, « tu introduis la génération dans les cieux et, par là-même, tu introduis la corruption » accusation dont Brahé se défendait assez mal (1).
C'est ici qu’apparaît toute la signification de l’œuvre de Képler (1571-1630). Képler, disciple et admirateur de Tycho Brahé, n’eut cependant jamais de doutes sur la supériorité mathématique et physique du système de Copernic. Héritier des tables d’observations célestes de Tycho Brahé, Képler sut les utiliser génialement, car elles lui servirent à établir les lois mécaniques du mouvement des planètes. Rompant avec la tradition de Ia géométrie céleste a priori, Képler renonce aux orbes circulaires, car les positions planétaires révélées par l’observation, le contraignent à attribuer aux orbes planétaires la forme d’une ellipse parfaite dont le Soleil occupe l’un des foyers. Rompant également avec la tradition des mouvements célestes uniformes, Képler détermine, par la loi des aires, l’inégale vitesse qui entraine les planètes selon la position qu'elles occupent sur les orbites elliptiques, vitesse plus grande au périhélie de l’astre, moins grande à l’aphélie. Enfin, par sa troisième loi, Képler établit une relation numérique entre les temps des révolutions sidérales des planètes et leurs distances au Soleil. Désormais, tout le monde céleste est soumis aux lois de la quantité. Entre les masses, les vitesses et les orbites des astres existent des relations que
(4) BRAHÉ. — Op. omn., VI, 156 et 176. Est-ce à cause de cette critique que le livre parut sous le titre: De mundi Ætherei recentioribus phænomenis. Brahé croit que les étoiles nouvelles résultent de la condensation temporaire d’une matière céleste éternelle et qu’à l’apparition de la Nova de 1572 a correspondu un trou sombre dans la matière diffuse de la Voie Lactée.
le calcul détermine souverainement. Il semble qu'à l’avenir toute considération de qualité et de finalité doive être exclue de l’étude des Cieux. Mais, avec une persévérance qui rappelle avec quelle lenteur l'esprit humain change le cadre de ses conceptions, le même Képler qui a introduit la mathématique dans les cieux, tirera argument de ses calculs pour mettre en évidence le chant des sphères et l’harmonie musicale créée par le déplacement des corps célestes. Képler, le père de l’impassible mécanique céleste, est peutêtre, des astronomes de tous les temps, celui qui s’est montré le plus ardent à chercher quel symbole concret correspond à chaque relation mathématique et quel être animé se cache sous chaque force physique. ‘
En 1596, à l’âge de 25 ans, Képler avait publié son Mysterium Cosmographicum. Dans cet ouvrage, Képler a donné des distances relatives des orbites planétaires une explication géométrique, digne de Pythagore et de Platon. Les distances des diverses planètes correspondent aux cinq polyèdres réguliers qui sont tous également inscriptibles dans une sphère. Voici la construction de Képler : Sur la sphère correspondant à l'orbite de Mercure, construisez un octaèdre. Inscrivez ensuite cet octaèdre dans une nouvelle sphère et vous aurez l’orbite de Vénus. Construisez sur la sphère de Vénus un icosaèdre. Inscrivez ensuite l’icosaèdre dans une nouvelle sphère et vous aurez l’orbite de la Terre. Continuez ainsi : dodécaèdre, sphère de Mars, tétraèdre, sphère de Jupiter, cube, sphère de Saturne. Vous aurez ainsi épuisé la liste des polyèdres réguliers et la liste des planètes, trouvé le Mystère Cosmographique, la raison qui a poussé Dieu, le grand géomètre à fixer les nombres correspondant aux distances des orbites planétaires (1).
(A) Voir la Préface du Mysterium cosmographicum
ri Oper. omn., éd. Frisch, 1, 109. ne
La construction de Képler ne correspond approximativement aux distances réelles que pour les deux dernières planètes, mais elle illustre admirablement le type de connaissance que l’astronome souabe considère comme seul final.
En 1609, Képler publiera l’Astronomia Nova, son principal titre de gloire scientifique. La discussion minutieuse des observations accumulées par Tycho Brahé sur l'orbite de la planète Mars l’amène à établir dans cet ouvrage les deux premières lois mathématiques qui lient les temps et les vitesses des planètes. Mais, en 1619, il publiera ses Harmonices Mundi libri V (1) où il utilise les données numériques fournies par l’Astronomia nova pour donner du Système Solaire la conception la plus finaliste et la plus qualitative qui fût jamais. Les arcs décrits en un Jour par les planètes n’ont pas la même longueur au périhélie et à l’aphélie de ces astres, puisque la loi des aires enseigne que les planètes se déplacent plus rapidement dans la partie de jieur orbite elliptique qui est la plus proche du Soleil. Képler établit la longueur des arcs diurnes décrits par chaque planète à son aphélie et à son périhélie. Il cherche ensuite s’il n’existerait pas quelque relation harmonique entre ces deux chiffres et, à merveille ! il retrouve tous les intervalles musicaux. L’orbite elliptique de Saturne correspond à 4/5 ou à la tierce majeure ; l'orbite elliptique de Jupiter correspond à 5/6 ou à la tierce mineure, etc. Un observateur placé dans le Soleil jouirait de ces harmonies lumineuses. Bien plus, en comparant entre eux les longueurs des arcs diurnes décrits par les diverses planètes, à leur aphélie et à leur périhélie, Képler retrouve de nouvelles harmonies et les éléments du chant à plusieurs parties. Il
(1) Cest dans ce dernier livre qu’il énonce sa troisième loi =eLib VS CTI
en vient à imaginer les six notes harmoniques que donnaient les diverses planètes, le premier jour de la création. Képler conclut son étude par cette déclaration qui eût réjoui un Pythagore ou un Platon :
« Les mouvements des cieux ne sont donc rien d’autre qu’une espèce de concert perpétuel (rationnel et non vocal), produit par des différences de tension, qui sont comme autant d’écarts et de retours cadencés [per dissonantes tensiones, veluti quasdam Syncopationes vel Cadentias] (par lesquels les hommes imitent ces dissonances naturelles). Ce concert tend à des accords déterminés et réguliers, composés chaque fois de six termes (1) (qui sont autant de voix). Ces notes singularisent et divisent l’immensité du temps. I1 n’y a donc pas lieu de s’étonner que l’homme, qui singe son Créateur, ait enfin trouvé l’art de chanter en chœur, art inconnu aux anciens. L'homme est parvenu ainsi, par une symphonie artificielle de voix multiples, à représenter, en un bref fragment d'heure, la perpétuité de tout le Temps du Monde. Il est parvenu à goûter, en quelque manière, le plaisir que le Dieu Créateur éprouve devant ses œuvres, par la volupté exquise qu'il recoit de cette Musique qui imite Dieu (2). »
Ces théories de Képler ont fort agacé des astronomes positifs du xIx° siècle, insuffisamment préparés à comprendre les fins essentiellement religieuses des travaux de l’astronome souabe. Delambre, dans son
(1) [les six planètes].
(2) Harmonice Mundi, Lincii Austriæ, 1619, p. 213. Lib. V, €. VII I à paru une traduction, allemande partielle de l’ouvrage de Képler. Johann Kepler. Die Zusammenklänge der Welten, par O. Bryk, Jena, 1918, où la musique des planètes est transcrite avec la notation musicale moderne. On peut consulter avec fruit sur ce sujet : Kepler und die Harmonie der Sphären, 1862, par J’astronome W. FoERSTER, reproduit dans Foerster's Wissenschaftliche Vorträge, Berlin, 1876, I,
30, et l'étude de Ludwig GüNrHer : Kepler und die Theologie, Giessen. 1915. {
Histoire de l'astronomie moderne, écrit au sujet des Harmonies du monde de Képler :
« Nous avons voulu juger par nous-mêmes du reste de l'ouvrage : la patience nous a manqué souvent, on n’y voit qu'idées bizarres tirées de calculs approximatifs, dont Képler lui-même avoue plus d’une fois le peu de précision (1). »
Or, Képler, quelque fierté qu'il tiràt justement de la découverte des relations mathématiques réglant les mouvements des planètes, eût dit, sans doute, que ce premier pas dans la connaissance de l'Univers était peu de chose en comparaison du second et décisif pas qu’il avait accompli en découvrant les lois harmoniques des orbites planétaires, qui nous montrent l'Univers tel qu’il apparait à Dieu lui-même. Les Anciens avaient décrit l'harmonie des sphères, telle qu'on l’aperçoit depuis la Terre ; Képler la décrit telle qu’elle apparaît depuis le Soleil aux yeux du Créateur. C’est müû par un véritable délire sacré que Képler s’écrie, avant d’exposer ses théories sur les harmonies planétaires :
€ Il y a dix-huit mois, j'ai vu le premier rayon de lumière ; il y a trois mois, ce fut la clarté ; enfin, depuis quelques jours, j'ai vu se lever le Soleil de la plus admirable contemplation. Rien ne me retient, je me livre à mon enthousiasme [lubet indulgere sacro furori], je veux insulter aux mortels par l’aveu ingénu que j'ai dérobé les vases d’or des Egyptiens, pour en former à mon Dieu un tabernacle loin des confins de l'Egypte. Si vous me pardonnez, je m'en réjouirai ; si vous m'en faites un reproche, je le supporterai. Le sort en est jeté: j'écris mon livre, il sera lu par l’âge présent ou par la
(1) DELAMBRE. — Histoire de l’astronomie moderne, I, 358, Paris, 1821. Laplace n’avait pas été moins sévère pour Képler “ans son Exposition du Système du monde. Œuvres complètes, VI, 445.
postérité, peu importe. Il pourra attendre son lecteur pendant cent ans. Dieu n’a-t-il pas attendu pendant six mille ans un contemplateur de ses harmonies (1). » [enfin trouvé en la personne de Képler].
En la personne et en l’œuvre de Képler se rencontrent deux époques et se retrouvent unis deux systèmes de pensée qui vont ensuite diverger sans arrêt. Disciple d’Aristote, homme du Moyen Age, Képler l’est encore par son goût de voir, dans toute la nature. des Ames, des esprits animés et, sous tous les chiffres. des harmonies qui parlent au cœur humain. Disciple de Copernic, contemporain et émule de Galilée, précurseur de Newton, Képler ne l’est pas moins par ses tentatives obstinées pour arriver à une solution mathématiquement irréprochable du problème des orbites planétaires et par ses pressentiments des lois de la dynamique. Après avoir établi que les planètes suivent une orbite elliptique, Képler se demande si les mouvements des planètes sur leurs ellipses peuvent s'expliquer par l’action réfléchie d’un Esprit individuel ou par la seule action de forces magnétiques externes. Cette dernière explication, purement mécanique, lui paraît résoudre le problème. « Si donc. dit-il, les forces magnétiques suffisent, qu'est-il besoin de recourir à la direction d’un Esprit ? Si ergo per sese ofjicium faciunt virtutes magneticæ, quid opus est illis mentis directorio (2) ? » Newton et Laplace ne parleront pas autrement et n’emploieront pas d'autre argument pour éliminer de la mécanique céleste toutes les hypothèses qualitatives. Képler, entre autres hypothèses, propose de voir, dans les masses planétaires, des globes magnétiques ayant deux pôles divergents, l’un d’entre eux tendant vers le Soleil, l’autre
(1) Harmonice mundi, Lib. V, Proœmium.
(2) Astronomia Nova, Pars quarta, cap. LVII, ap. Kepleri Oper. omnia, éd. Frisch, 3, 397.
fuyant le Soleil (1). Ici, nous sentons que les conceptions de Képler l’éloignent de la Physique grecque et Fapparentent de singulièrement près à la Dynamique de Newton. Mais Képler — c’est là son originalité a toujours refusé de voir dans les lois mécaniques de l'Univers quelque chose de terminal. Ces lois mécaniques sont pour lui des pensées et des révélations de Dieu. La tâche du physicien et de lastronome reste inachevée aussi longtemps qu’il n’a pas réussi à mettre en pleine clarté le sens de ces pensées et de ces révélations divines. Le Livre de la nature constitue aux veux de Képler une révélation obscure et partielle par laquelle Dieu exprime son essence et sa volonté envers les hommes (2). L’effort de l'astronome doit toujours être complété — et récompensé par les interprétations du théologien, du musicien et de l’astrologue. En cherchant les lois des planètes, Képler a toujours cherché Dieu. La fameuse prière qui termine un des derniers chapitres de l’'Harmonice Mundi sonne comme l’action de gràces triomphale d’un homme qui pose le couronnement de l’édifice homogène d’une vie de recherches et qu'une unique ambition anima pendant trente ans : découvrir le Mysterium cosmographicum, voir le monde comme Dieu le veut et l’aperçoit. Ecoutons cette prière qui est le résumé d’une vie :
« Qu’ainsi soit prononcée la sentence finale de notre livre sur le Dieu créateur. Il me reste maintenant, détachant mes yeux et mes mains
(1) 1bid., 3, 387.
(2) « Hoc enim pacto fit, ut astronomus.… ad illum finem omnia sua placita, rursum qua geometricis, qua physicis argumentis referat, scilicet ut genuinam formam et dispositionem seu exornationem totius mundi ponat ob oculos. Adeoque hic est ipsissimus liber naturæ in quo Deus conditor suam essentiam suamque voluntatem ergo hominem ex parte et &ow quodem scriptionis genere propalavit atque depinxit. » Epitome Astronomiæ. Lib. I, De principiüis (Kepler. Oper- Omnia, 6, 121). Cf. 1bid. Lib. VI, 5, 8 in fine (Opera, 6, 515).
de la table des démonstrations, à les élever vers le ciel et à prier le Père des lumières, dans un esprit de dévotion et de supplication : O toi, qui par la lumière de la Nature éveilles en nous le désir de la lumière de la Grâce, afin que, par elle, tu nous élèves à la lumière de la Gloire, je te rends grâces, Seigneur et Créateur, de ce que tu m'as réjoui par la vue de ton ouvrage et de ce que tu m'as exalté par la contemplation de l’œuvre de tes mains. J’ai donc achevé l’ouvrage de ma profession, ayant utilisé pour cela toutes les forces mentales que tu m’as données. J’ai manifesté aux hommes qui liront ces lignes la gloire de tes œuvres, pour autant que les limites de mon esprit ont pu saisir quelque chose de leur infinitude. Mon âme a été diligente à philosopher aussi correctement que possible. Mais si moi, vermisseau, né et élevé dans le bourbier des pécheurs, ai énoncé quelque chose d’indigne de tes conseils, alors que tu désirais le faire connaître aux hommes, inspire-le moi également afin que je corrige mon travail. Si, entrainé par la beauté admirable de tes œuvres, je me suis témérairement avancé, ou si j'ai aimé ma propre gloire auprès des hommes, au cours d’un ouvrage destiné à ta gloire, pardonne avec douceur et miséricorde. Daigne enfin m'accorder que ces démonstrations servent à ta gloire et au salut des âmes et ne leur soient jamais, ni en aucune manière, un obstacle (1). »
Ainsi l’œuvre de Képler avait consacré le déclin de la physique d’Aristote et, en particulier, de la notion des mouvements circulaires naturels des astres autour de la Terre. Après Képler, le système de Copernic
n'apparaissait plus seulement comme une hypothèse géométrique plus élégante que les autres. Il se mon-
() Harmonice Mundi, Lib. V. Epiphonema. p. 243 de l’édi-
Loa de 1619. Ma traduction rend mal la majesté du texte atin.
trait apte à supporter des calculs mathématiques reliant entre eux l’universalité des faits d’observation. Les phénomènes ne se trouvaient plus seulement sauvés ; ils étaient commandés par l’action de lois aux formules immuables. Les trois lois de Képler condensaient en six lignes le fruit des observations poursuivies par Tycho Brahé pendant vingt années. Mais Képler, mis en présence d’un monde entièrement réductible à la mesure quantitative, ne s'arrêta pas à ce que cette image pouvait avoir de troublant pour la foi théiste. Entrainé et soutenu par la tradition de Pythagore et de Platon, il ne voulut apercevoir que le chant des sphères et l'harmonie des nombres. Les quantités et les chiffres furent pour lui le vestibule du mystère. La véritable connaissance, à ses veux, est celle qui discerne les harmonies qualitatives, les splendeurs musicales que présente l'Univers, aperçu sous un certain angle. Le monde est une œuvre d'art, un instrument de musique, trahissant un «dessein unique, un auteur unique. Ainsi Képler, initiateur de la mécanique céleste, adversaire de la physique qualitative d’Aristote, a continué à apercevoir son Dieu dans le cadre des cosmologies helléniques. Chez lui, le Dieu éthique de la tradition chrétienne et le Dieu cosmique de la tradition grecque n’éprouvent aucune difficulté à se superposer l’un à l’autre.
Mais l'interprétation religieuse et musicale des forces mécaniques qui gouvernent l’Univers ne s’imposa pas avec la même évidence aux successeurs de Képler. Ceux-ci allaient éprouver des difficultés de plus en plus grandes à déterminer la place et le rôle d’un Dieu personnel dans un monde où les lois de la masse et «du mouvement suffisaient à rendre compte de tous les phénomènes.
Deux noms s'imposent ici tout particulièrement à notre attention, celui de Galilée qui établira par l'observation que la même matière se rencontre dans
les objets célestes et dans les objets terrestres et celui de Descartes qui affirmera que les mêmes lois mécaniques se rencontrent dans tout l’Univers et établira un rapprochement entre les vulgaires tourbillons d’eau, observés « dans les détours des rivières » et les mouvements des astres éternels (1).
Dès 1609, Galilée construisait la lunette qui porte son nom et, en 1610, il faisait imprimer le Sidereus Nuncius (Courrier céleste) où il relatait ses découvertes dans les nouveaux cieux révélés par l’astronomie optique. Galilée, aidé de sa lunette, avait aperçu dans la Lune des montagnes et des vallées, avec des ombres portées, de tous points comparables à celles de la Terre (2). Il apparaissait donc que les corps sublunaires et supralunaires étaient composés de ia même essence. En 1610, Galilée découvrait les satellites de Jupiter. Le système de Jupiter, planète géante entourée de quatre lunes, offrait une image qui rappelait irrésistiblement celle que Copernic avait donnée de l'Univers, en représentant la masse du Soleil. encerclée par les six planètes. La lunette astronomique apportait une confirmation saisissante de la conception héliocentrique. Enfin, un peu plus tard. Galilée montrait des taches mobiles dans le Soleil et lui retirait sa qualité d’astre incorruptible. Ces découvertes successives achevaient la ruine de la physique péripatéticienne. Elles semblaient compromettre aussi l'interprétation finaliste du monde. En multipliant le nombre des planètes ou des sous-planètes, en signalant d'innombrables étoiles nouvelles, la lunette de
(1) DESCARTES. — Principes, III, 30.
(2) ….Lunæ superficiem, non perpolitam, æquabilem, exactissimæ sphæricitatis existere, ut magna Philosophorum cohors de ïipsa, deque reliquis: corporibus cœælestibus opinata est, sed contra, inæquabilem, asperam, cavitatibus, tumoribusque consertam, non secus, ac ipsiusmet Telluris facies. quæ montium jugis, valliumque profunditatibus hincinde distuinguitur. Sidereus Nuncius. Venctiis, 1610, p. 8 a.
Galilée rendait de plus en plus difficiles les émerveillements d’un Képler sur les Harmonies du monde. Les six planètes connues des Grecs n’en épuisaient plus la variété. A quoi servent, objectait-on à Galilée, les satellites de Jupiter ? Placés hors de notre vue, condamnés à l’inaction par leur petitesse même, ils sont superflus et indignes de la sagesse de Dieu (1). Le monde de Galilée et de Copernic apparaissait de plus en plus vide du Dieu chrétien parce qu’il était incoordonnable, sans signification et sans utilité humaines. C'était l'opinion commune de beaucoup de théologiens que Tycho Brahé avait exprimée en 1574 lorsque, pour défendre l'astrologie, il s'était écrié : « Et d’abord, si les étoiles et les planètes sont sans influence sur nos destinées, à quoi servent-elles ? Peut-on être assez impie pour accuser Dieu d’injustice et d’impiété en supposant qu'il ait créé en vain le grand et beau spectacle des cieux et l’innombrahlénarméen des tétoilesr?.… Quoi, l'herbe la plus humble, la pierre Ia plus grossière, l'animal le plus vil auraient toujours ici-bas, pour qui sait la trouver, une propriété utile ou précieuse; et l’on admettrait que les substances éternelles et incorruptibles qui roulent sur nos têtes sont destituées par la Providence de toute action bienfaisante (2) ? » Les cieux agrandis de Galilée montraient mieux encore que ceux de Copernic la difficulté de répondre à cette question : Pourquoi un Dieu éthique a-t-il créé les astres ? Le dialogue de Dieu et de l’homme que le christianisme prétend écouter cessait de s’encadrer dans un monde fini et humainement intelligible. Aussi ne peut-on s'étonner que, dès 1614, le Dominicain Caccini ait fait courir les foules à Florence, par
(1) J. BERTRAND. — Les fondateurs de l'astronomie moderne, p. 206.
(2) BERTRAND. — Jbid., 78. Le passage se trouve dans l’Ora-
tio de disciplinis mathematicis. Tycho BRAHÉ. Opera omnia,
142 LE CADRE NEWTONIEN ses prédications contre les découvertes de Galiléemises sous le couvert de ce texte ingénieux : « O hommes Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regar-— der au ciel (1) ? »
Après Képler et Galilée, les préjugés séculaires. concernant la structure de l'Univers se trouvaient si ébranlés qu’un Descartes ne s’attardera plus à réfuter les axiomes de la physique aristotélicienne. Esprit hardi, l’auteur des Principes de la philosophie (1644) prétend édifier une construction neuve. Il donnera de l'Univers une explication strictement mécaniste, réduisant la cause de tous les phénomènes à l’étendue et au mouvement. Les ambitions de Descartes iront même au-delà de l’analyse des lois régissant l’état présent du- monde. Renouvelant un effort qui n'avait plus été tenté depuis Epicure et l'antiquité paienne, Descarte se proposera d'établir une cosmogonie purement mécaniste. Il essaiera de rendre compte de l’origine des formes actuelles du monde par des considérations empruntées uniquement à l’étendue et au mouvement. Sans doute, Descartes est chrétien et surtout fort soucieux de passer pour tel. Le sort de Galilée, condamné par l’Inquisition Romaine en 1633, a fort effrayé Descartes et l’a poussé à retarder la publication de son traité du Monde (2). Descartes affirmera que le monde a été, en réalité, créé d’un seul coup, tel que nous le connaissons, par Dieu, et il ne présentera sa cosmologie que comme une hypothèse. « Bien que je ne veuille point qu’on se persuade que les corps qui composent ce monde visible, aient jamais été produits en la façon que j'ai décrite.., je suis néanmoins obligé de retenir ici la même hypothèse. afin que. nous ayons sujet de conclure que, bien que le monde n'ait pas été fait au
(1) Actes, I :11, cf. Opere di Galileo Galilei, Firenze, 1547. N1920, (2) Lettre à Mersenne, 10 janvier 1634.
commencement en cette façon, et qu'il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu’il contient ne laissent pas d’être maintenant de même nature que si elles avaient été ainsi produites (1). » Et Malebranche ajoutera : « Si l'Univers demeure dans l’ordre où nous le voyons, c’est que les lois des mouvements qui le conservent eussent été capables de l’y mettre. Et si Dieu les avait mis dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par ces lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se mettraient par la force de ces lois dans l’ordre où nous ïes voyons présentement. S'il avait fait le Soleil, par exemple, de figure cubique, certainement il serait bientôt devenu sphérique, en conséquence des lois des mouvements (2). » Qu'est-ce à dire sinon que pour Descartes le monde actuel est la figure d'équilibre (3) à laquelle aboutirait nécessairement le chaos primitif et à laquelle il reviendrait toujours, si quelque force externe l’en écartait temporairement ?
Les déclarations répétées de Descartes au sujet d’un Univers créé d’un seul coup comme une œuvre d’art par un Dieu intelligent ne peuvent nous dissimuler sa véritable pensée qui est que les lois de l’étendue et du mouvement suffisent à rendre compte de la structure actuelle de l'Univers, pourvu qu’on accorde à l'exercice de ces lois un laps de temps suffisant. « IL importe fort peu, dit-il, de quelle façon je suppose ici que la matière ait été disposée au commencement, puisque sa disposition doit, par après, être changée suivant les lois de la nature et qu’à peine en saurait-on imaginer aucune, de laquelle on ne puisse prouver que, par ces lois, elle doit continuellement se chan-
(1) Principes, IV, I.
(2) MALEBRANCHE. — Recherche de la vérité. Livre VI, 2epartie, ©. IV. Ed. Bouiller, TL,:87.
(3) Busco. — Les Cosmogonies modernes et la théorie de la
connaissance, Paris, 1924, p. 18.
ser, jusque à ce qu’enfin elle compose un monde entièrement semblable à celui-ci. car ces lois étant cause que la matière doit prendre successivement toutes les formes dont elle est capable, si on considère par ordre toutes ces formes, on pourra enfin parvenir à celle qui se trouve à présent en ce monde (1). » Descartes voit dans l'épuisement des combinaisons possibles l’origine du système actuel qui, après d’innombrables déséquilibres temporaires, a enfin trouvé un équilibre durable. Sa pensée s'apparente donc de très près à toutes les conceptions évolutionnistes du xix° siècle qui feront sortir l’ordre de désordres éphémères, les formes harmonieuses actuelles de la mort des inaptes et de la survivance des plus aptes.
On eût pu s'attendre à ce qu’un contemporain de Galilée vit dans l'Univers une machine analogue à celles que la physique expérimentale, forte de la connaissance des lois de la chute des corps, commençait à construire avec tant de succès. Mais si le monde de Descartes est une machine, ce n’est pas une machine construite par un ingénieur transcendant d’après un croquis d'atelier, avec des cotes numériques supérieurement calculées d'avance, et ne laissant aucun jeu à l’œuvre du temps. Pour Descartes, le libre fonctionnement des lois mécaniques épuisant toutes les combinaisons possibles donnera une genèse des mondes tout aussi satisfaisante qu’une création ex nihilo. Descartes conçoit le monde matériel comme infini (2) et l’état actuel de l'Univers comme la résultante d’une succession indéfinie de phénomènes mécaniques. Sans doute, avec sa prudence habituelle, Descartes accorde l’existence de « trois divers Cieux ».
Au delà du premier ciel (le système solaire) et du deuxième ciel (les étoiles), le philosophe admet un
(1) Principes, III, 47. Cf. Traité du Monde, c. VI. (2) Principes, II, 21.
troisième ciel (le ciel de la foi) auquel il attribue toute la matière (ou tout l’espace) « qui est au delà de ces «deux cieux ». Le troisième ciel semble donc une limite spatiale. « Mais, continue Descartes, je n'aurai point ici occasion de parler de ce troisième [ciel}, pour ce que nous ne remarquons en lui aucune chose qui puisse être vue par nous en cette vie et que j'ai seulement entrepris de traiter du monde visible (1). » Le monde matériel est donc pratiquement indéfini et il comporte une infinité de combinaisons possibles. Descartes cependant, comme jadis Aristote, est obligé de recourir aux données de l’astronomie d’observation pour expliquer la genèse du système solaire concret. Il admet 14 tourbillons primitifs correspondant aux 14 globes qui constituaient le système solaire <onnu en 1644 (2).
Ainsi Galilée avait établi que la même matière, irrégulière et corruptible, se retrouve dans le ciel et sur Ja Terre. Descartes s'était efforcé de montrer que les mêmes forces mécaniques exerçaient leur action dans tout l’Univers (3) et que leur libre jeu suffisait à enfanter l’ordre cosmique. Vers 1650, l’édifice aristotélicien apparaissait comme définitivement ruiné. Par voie de conséquence, le Dieu éthique du christianisme apparaissait comme solitaire, indifférent et étranger aux forces manifestées dans la nature. Descartes juxtapose encore, sans essayer de les concilier, les enseignements de la foi sur un Dieu créateur et les « hypotheses » de la science au sujet d’une cosmogonie mécaniste. Entre ces deux séries d’affirmations, ses successeurs devront faire un choix. Spinoza, enfermant son Dieu dans un déterminisme rigide, déclarera que « les
CDePrincipes UL°53:
(2) Principes, III, 146.
{3) Principes 11: 22 et, 23:
choses n'auraient pu être produites par Dieu ni d’une manière différente, ni dans un autre ordre qu’elles n’ont été produites (1) » et que « dans l'éternité, il n'existe ni pendant, ni avant, ni après (2) ». Les incertitudes inhérentes à toute succession temporelle sont donc éliminées. Pascal, fuyant à l’autre extrémité, se résoudra, pour mieux conserver le Dieu biblique, le Dieu qui se manifeste dans l’histoire « à diverses reprises et de diverses manières », à accabler de ses. dédains le monde de l’étendue et de la matière. « Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, ‘mais c’est du règlement de ma pensée. Quand l'Univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’Univers a sur lui, l'Univers n’en sait rien (3). » Pour affirmer le Dieu vivant et libre de l'inspiration chrétienne, le Dieu des prophètes et de Jésus, Pascal n’hésitera pas à payer le prix et à rejeter l’antique argument que les cieux racontent la gloire de Dieu :
« Eh quoi ! Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas ? — Non, car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à l'égard de la plupart (4). »
Avec une netteté brutale, Pascal se refuse à suivre Descartes dans ses affirmations ambiguës et inconciliables. I1 coupe les ponts. Il met en opposition le Dieu éthique et religieux du croyant avec le Dieu du déterminisme cosmique. Il brise sans ménagement l’association que de nombreux siècles avaient établie entre le Dieu apercu dans le temps, le Dieu du miracle et de
(1) Æfhique, livre 1, Théor. 33.
(2) Ibid., Scholie, II.
(3) Pensées, Havet, I, 6 et 6 bis.
(H) Pensées, Havet, XXV, 200.
la grâce, et le Dieu aperçu dans l’espace, le Dieu des lois et des harmonies célestes. La distinction pascalienne des deux ordres de connaissance ne sera cependant pas acceptée ni même comprise tout de suite par la pensée chrétienne. Elle apparut comme une inutile solution de désespoir, aussi longtemps qu’on crut à la possibilité de décrire un cadre cosmique harmonieux, analogue au cadre aristotélicien, où l’idée chrétienne de Dieu püt subsister et s'épanouir à l'aise. Or, dans la seconde moitié du xvrr° siècle, se manifesta un nouvel Aristote. Newton, entouré du prestige incomparable que lui valut sa découverte de la gravitation universelle, parut à beaucoup de ses contemporains avoir dissipé tous les mystères. Dans les Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Newton donna de l'Univers une image renouvelée. Ses contemporains, émerveillés de la portée et de la précision de ses enseignements, salueront en lui un « Confident du Très-Haut » (1), dont la philosophie et la science étaient également infaillibles. Or, Newton, esprit non moins religieux que Képler, terminera son grand ouvrage par des affirmations catégoriques sur la nécessité d’un Dieu Créateur. La pensée chrétienne théiste, chassée du cadre aristotélicien, crut trouver un refuge assuré dans le cadre newtonien et se détourna pour un temps de Pascal. Il convient donc maintenant de fixer notre attention sur le grand mouvement de pensée, à la fois scientifique et théologique, qui se rattache au nom de Newton.
(1) Confidents du Très-Haut, substances éternelles
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Le Trône où votre Maître est assis parmi vous,
Parlez, du Grand Newton n’étiez-vous point jaloux ? écrit Voltaire dans son Epitre à Mme du Châtelet, insérée en tête de la traduction que donna cette dernière des Principes de Newton. L’astronome Halley termine également la préface en vers latins qu’il a mise en tête de l’édition des Principes de 1686, par ces mots qu’il applique à l’œuvre de Newton :
| Nec fas est propius mortali attingere divos.