LES MANIFESTATIONS DE L'AME
Objeclera-1-oii que rilluslre policr dont lious venons de rappeler la figure est un fou et une exception dans l'histoire de Thumanilé? Mais une telle excuse ne peut provenir que de l'ignorance absolue et du manque de toute espèce d'observation. Il est des noms plus illustres, à d'autres titres, que celui de Palissy, chez lesquels nous admirons la môme persévérance, la môme obstination. Buffon a écrit que le génie c'est la patience. Parlerons-nous de Kepler, cherchant pendant dix-sept ans les trois lois immortelles qui portèrent son nom à la postérité, et qui régissent le sysième du monde aussi bien dans les profondeurs lointaines des cieux où se bercent les étoiles doubles que dans le mouvement de la Lune autour de la Terre? Parlerons-nous de Newton, répondant modestement à celui qui lui demandait comment il avait trouvé l'attraction : « G*est en y pensant toujours. » Présenterons-nous tous ces savants illustres que Pesprit seul soutint dans les combats de la matière ? Rappellerons-nous les travaux solitaires d'ilarvey, Charles Bonnet, de Jenner*. Raconterons-nous les difficultés invin-
* La manière dont fut reçue la dccouv(rlc de la vaccine est un exemple particulier des obstacles qui généralement s'élèvent devant toutes les idées nouvelles et tendent à rebuter les savanls et les inventeurs, a On ne manqua pas, dit Smilcs, de faire des caricatures sur sa découverte, de le représenter comme aspirant à besiiaiiser ses semblables, en introduisant dans leur sysième des matières putrides empruntées au pis des vaches malades. Lavaccine fut dénoncée du haut de la chaire comme diabolique. On allajusqu'à assurer que les enfants vaccinés prenaient en grandissant une face bovine^ que des abcès se déclaraient sur leur tète indiquant la place des cornes, et que toute la physionomie se
cibles que durent \aincre pourtant les inventeurs animés du feu sacré qui s'appelaient James Walt, x Jacquard, Girard, Fulton, Stephenson? Dironsnous à quels travaux intellectuels nous devons nos chemins de fer, nos bateaux à vapeur et nos télégraphes, magnifiques inventions dans lesquelles nous n'acclamons pas la matière , mais l'esprit ? Rappellerons-nous les ardeurs des artistes que Ton salue des noms de Michel-Ange, le Titien, Claude Lorrain, Jacques Callot, Benvenuto Cellini, Nicolas Poussin, Flaxman? Rapporterons-nous cette parole de Bayle, écrivant de Milan, en 1820, sur un travailleur nommé Meyerbeer : « C'est un homme de quelque talent, mais sans génie; il vit comme un solitaire, et travaille quinze heures par jour. » Mais si nous voulions faire l'histoire des rudes épreuves qui assaillirent les génies les plus puissants, nous devrions descendre jusqu'aux noms inconnus de ceux qui sont tombés dans celte mer orageuse, victimes du sort, mais non de leur courage, en se frappant le front comme Chénier au pied de l'échafaud, en sedébatlant comme Gilbert contre Tégoïsme universel. Nous devrions faire comparaître ceux qui succombèrent glorieusement, les Jordano Bruno, qui préféra la mort à une rétractation et se laissa brûler vif pour ses doctrines astronomiques et religieuses; Campanella, qui subit sept fois la torture, sept fois versa son sang et succomba corporellementsous la douleur, et sept fois recommença
changerait peu à peu en une physionomie de vache, et la voix en un mugissement de taureau, t
LA MATIÈRE RE GOUVER:îE PAS L'HOMME. 343
ses amères sa lires contre les inquisiteurs; Jeanne d'Arc, qui sauva la France ; Socrale , qui sauva la philosophie et préféra la mort à une simple rétractalion ; Christophe Colomb emprisonné, mourant dans le dénûment et le chagrin ; le vieux Pierre Ramus, égorgé à la Saint-Barthélémy, dont Ambroise Paré devait être également victime si Charles IX n'avait pris soin de l'épargner pour ses services personnels ; tous les martyrs de la science, tous les martyrs du progrès, tous les anciens martyrs de la religion qui tombèrent au cirque romain sous la dent des lions et des tigres en priant Dieu pour leurs frères. A quelque croyance qu'elles appartiennent, ces victimes sacrifiées à la cause qu'elles défendaient, quelle que soit également la valeur réelle de cette cause, elles ont droit à notre respect profond , à nos hommages immortels. Elles nous montrent que l'homme n'est pas seulement une masse de matière organisée, et que l'énergie, la persévérance, le courage, la vertu, la foi, ne sont pas des propriétés de la composition chimique du cerveau. Elles proclament du fond de leur tombe que les prétendus savants qui osent identifier l'homme à la matière inerte ne se doutent pas de la valeur de l'homme, et qu'ils gisent dans l'ignorance la plus ténébreuse sur les vérités qui font à la fois la gloire et le bonheur des intelligences.
Et pensez-vous qu'il soit nécessaire d'interroger la renommée et l'histoire pour répoudre par d'aussi irrésistibles exemples à cette prétention aveugle de nier les faits de Tordre purement intellectuel, et
de faire aussi légèrement justice de la morale et de la spiritualité? Non, ce n'est pas seulement dans les hautes sphères que l'observateur admire ces louchants exemples. Dans tous les rangs de la société, depuis le prince de la science jusqu'à l'ignorant, et depuis le trône jusqu'à la chaumière, la vie quolidienne offre dans le sanctuaire de la famille ces mêmes faits d'abnégation ou de courage, de patience ou de grandeur d'âme, de puissance ou de vertu, qui, de cequ'ilsrestent inconnus, n'en sont pas moins, en valeur absolue, aussi méritoires, aussi éloquents que les précédents. Combien d'âmes souffrent dans le mystère, n'osant révéler à nul confident leur douleur, courbant leur volontésous T injustice, victimes du sort etdecetle fatalité impénétrable quipèse sur tant d'êtres bons et Justes? Combien de grands cœurs battent silencieusement de ces palpitations qui seraient capables d'enflammer la parole et de soulever tout un monde, si, au lieu de s'évanouir dans roml>re, ils se faisaient entendre au soleil de la renommée? Combien de génies ignorés dorment dans l'isolement infécond? Combien d'œuvres sublimes sont opérées par des mains inconnues? Combien d'âmes saintes et pures se consacrent sans réserve à une vie tout entière d'abnégation, de charité et d'amour? Et combien ne reçoivent d'autre récompense de la verîu la plus éprouvée, des sacrifices les plus persévcranls, de la palicnce la plus humble et de la sollicitude la plus louchante, que la dureté ou l'ingratitude de ceux qu'elles aiment, et que le
L'ESPRIT, MAITRE DE LA MATIÈRE. 5i5
sourire des passants qui ne comprennent ni In grandeur de pareils dévouements, ni le langage de pareils exemples !
Le dernier refuge de nos adversaires est de se retirer dans le sysJèmc des dispositions natu- / relies, et de déclarer que tous ces fails de Tordre menlal ne sont que la résultante des inclinations des esprits chez lesquels nous les admirons. Si Palissy s'est obstiné pendant seize ans à la recherche de rémail, c'est parce qu'il y était poussé par une inclination spéciale. Si Christophe Colomb ne s'est pas laissé décourager par le scepticisme de ses contemporains et par les révoltes de son équips^ge, c'est que la tendance de son cerveau était irrévocablement dirigée vers le nouveau monde. Si Dante a terminé la Divine Comédie jusque dans les fers et dans l'exil, c*est parce que le souvenir de Béatrix et les guerres civiles de ritalie remuaient sa fibre poétique. Si Galilée, septuagénaire, se vit contraint de s'agenouiller, de rétracter ses plus intimes croyances, de réciter et de signer une déclaration inique et de se soumettre à la sentence insensée qui défendait à la Terre de tourner, il n'a pas autant souffert que nous le croyons d'une semblable humiliation: il a seulement senti que ses inclinations naturelles subissaient une légère contrariété. Si Charlotte Corday est partie de son pays pour venir poignarder Marat à Paris, ce n'était point là une persuasion intime de sauver la patrie de son prétendu sau« veur. mais une simple exaltation du cerveau. Si^
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pendant les sc^ènes monstrueuses de la Terreur, on a vu des femmes demander au bourreau le bonheur de mourir avec leurs époux, et gravir avec fermeté les marches de Téchafaud; si à toutes Jes époques de Thistoire on a vu des victimes volontaires s*of^ frir à la mort pour sauver ceux qu'elles aimaient ou descendre avec eux dans la tombe ; c*étaît encore une inclination naturelle ou un résultat de certains mouvements cérébraux. En un mot, les actes les plus sublimes de vertu, de piélé filiale, d'amour, de grandeur d'âme, de dévouement passionné, sont dus à des dispositions organiques ou à quelque égarement subit des fonctions normales du cerveau. Si le Christ est monté au Calvaire, ce n'est pas là le sacrifice sublime d'un être divin, mais le mouvement révolutionnaire de quelques molécules imprudentes... C'est à ces misérables strass que Ton réduit les plus riches diamants de la couronne de Phumanité.
Mais rhumanité ne se laisse pas ainsi voler, et ce n'est pas sur son front qu^elIe permettra qu'une main profane lui ravisse sa couronne. Pour soutenir ces actes sublimes d'énergie et de courage, il faut autre chose qu'une aggrégation d'atomes de carbone ou de fer, il faut autre chose qu'une combinaison moléculaire. Arrière ! négateurs insensés qui prétendez réduire à ces explications invalides la valeur et la virilité de rinleliigence. Prédispositions organiques, inclinations naturelles, facultés du cerveau, éducation même, qu'est-ce que tou3 ces mots, si l'on se borne aux manifestations de