LES CAUSES FINALES HUMAINES
soin de nous éclairer. Elle se montre à point nommé avec foutes les étoiles, quand le soleil est obligé d'aller ramener le jour dans l'autre hémisphère. »
On peut certainement révoquer en doute la valeur absolue de ce raisonnement, l'exacte division des jours et des nuits par le soleil n'est bonne que pour l'équateur, s'affaiblit en s'éloignant vers les pôles, et, arrivé là, perd entièrement son application et sa vertu. Si Ton écrit, dans ces pays, pour glorifler la Providence, on lui rend grâces sans doute d'avoir créé des jours de six mois et des nuits d'égale durée. Sur Mercure et sur Neptune on trouvera également le soleil à la distance convenable pour la vie éclose sur ces mondes. Dans Jupiter on louera le Créateur d'avoir créé quatre lunes, dans Saturne on le remerciera d'un anneau qui joint l'utile à l'agréable, etc.
En présence de tels arguments, il n*y a pas lieu de s'étonner que la causalité finale soit tombée dans le discrédit le plus complet. Voilà pourtant, disait J. B. Biol^, voilà pourtant où conduit cette manie aujourd'hui si commune d'expliquer le comment et le pourquoi de toutes les choses naturelles, d'après le sentiment vague et imparfait de l'utilité directe que nous pouvons en retirer. Chacun règle ainsi la prévoyance de la nature au niveau dé ses lumières, et la rend plus ou moins folle selon qu'il est plus ou moins ignorant. Ce ne serait rien encore si ces rêveries étaient données
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pour ce qu'elles valent ; mais on veut les faire embrasser comme des vérités, comme des articles de foi, et il semble à leurs auteurs que ce soit une impiété de sentir qu'elles sont absurdes. U faut, dit Montaigne, se mêler très-sobrement de juger des ordonnances divines. « Il n'est rien, ajouté-t-il, qui soit cru si fermement que ce qu'on sait le moins , ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, prognostiqueurs judiciaires, chiromanciens, médecins» id genus omne^ auxquels je joindrais volontiers, si je l'osais, un tas de gens interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres ; et quoique la variété et discordance continuelles des événements les rejette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur éteuf, et du même crayon peindre le blanc et le noir. k>
Pour être écrites depuis quatre cents ans, ces paroles du judicieux vieillard expriment une grande vérité, qui trouve à chaque instant son application. Elles sont dignes d'être ajoutées à la comparaison que fait le même auteur, de l'homme avec Voie qui se glorifie d'être a le mignon de nature, x) comparaison que nous avons développée * à propos de cette même question de la vanité humaine, qui a longtemps bâti l'univers à sa
* Les Mondeê imaginaires et les Uonées reelSf part. II, cb. v.
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fantaisie. Lorsque l'homine se laisse entraîner par sa propension naturelle à tout rapporter à soi, il rapetisse le monde entier pour le faire entrer dans son cercle étroit et mesquin. Le soleil n'est plus que son très-humble serviteur ; les étoiles ne sont plus que des ornements utiles décorant son plafond et lui servant à trouver sa route sur les mers inexplorées. Si l'attraction luni-solaire soulève deux fois par jour les eaux de l'océan, c'est pour faciliter l'entrée au Havre des navires qui viennent de New-York ou du fleuve Jaune. Si Técorce du chêne sécrète le tannin, c'est afin que nous soyons chaussés de bon cuir. Si le bombyx file une soie légère dans son cocon, c'est pour offrir aux dames l'élément de nouvelles parures. Si l'alouette chante à l'aurore, et si le rossignol célèbre en notes joyeuses les approches du soir, c'est pour charmer les oreilles qui les entendent. En un mot, la nature entière est créée dans l'intention de l'homme, et tout entière elle concourt à son avantage et à son bonheur.
Il est clair que lorsqu'on en vient à ces excentricités, on compromet singulièrement la causalité finale. Prétendre que tout est créé exprès pour l'homme, c'est abuser trop naïvement de notre position. Il faut d'abord distinguer la nature en deux parts bien différentes : le Ciel et la Terre. Le Ciel, c'est l'espace infini, c'est la multitude incalculable des mondes, c'est l'ensemble harmonieux et splendide de la création. La Terre, c'est une modeste partie de cet ensemble, une goutte d'eau
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dans la mer, un grain de poussière, un atome. Que le Ciel soit créé pour Fliabitant de la Terre, c'est là une idée ni plus ni moins qu'absurde ; le Ciel ne connaît pas la Terre, et I homme ne connait pas davantage la plus petite partie du Cieh Les étoiles sont autant de soleils, centres de systèmes de terres habitées ; on les compte par millions, et l'on constate que notre planète est complètement inconnue pour elles, complètement insignifiante, qu'elles occupent dans l'espace des empires si vastes, que la lumière emploie des milliers d'années à les traverser, et que si notre globe cessait aujourd'hui d'exister, sa disparition passerait mathématiquement inaperçue pour les mondes célestes. L'atome terrestre tourbillonne avec rapidité autour du Soleil, comme la fronde docile autour du géant; mille révolutions célestes s'accomplissent simultanément dans l'infini, à toutes les distances imaginables, et bien loin de cet atome. Lors donc que Thomme prétend que l'immensité opulente des cieux fut déployée à son intention dans les déserts du vide, lorsqu'il parle du commencement et de la fin du monde comme se rapportant à sa personne, il est dans la même position qu'une fourmi qui prétendrait que la campagne qui a voisine sa fourmilière a été dessinée pour lui offrir de gracieuses perspectives, que les arbres fleurissont pour charnier son regard, que la maison blanche éclairée là-bas par le soleil lui a été posée comme point de repère ; en un mot, que le' propiiétaire de celte campagne n'a eu qu'elle — ^