DISTINCTION ENTRE L'INTELLIGENCE ET L'INSTINCT
découvrir la limite qui sépare l'inslinct deFinlelligence. On peut dire, sans paradoxe, qu'il n'y a pas de limites dans la nature. Mais il ne s'agit pas de mélaphysique ici. Contentons-nous donc d'écouler le rapport de M. Flourens sur les observations du laborieux naturaliste*.
Le castor est un mammifère de Tordre des rongeurs, c'est-à-dire de Tordre môme qui a le moins d'intelligence, mais il a un instinct merveilleux, celui de se construire une cabane, delà bâtir dans Teau, de faire des chaussées, d'établir des digues, et tout cela avec une industrie qui supposerait, en effet, une intelligence très-élevée dans cet animal, si cette industrie dépendait de Tintelligence.
Le point essentiel était donc de prouver qu'elle n'en dépend pas ; et c'est ce qu'a fait F. Cuvier. Il a pris des castors très-jeunes; et ces castors, élevés loin de leurs parents, et qui par conséquent n'en ont rien appris ; ces castors, isolés, solitaires ; ces castors, qu'on avait placés dans une cage, tout exprès pour qu'ils n'eussent pas besoin de bâiir; ces castors ont bâti, poussés par une force machinale et aveugle, en un mot, par un pur instinct.
L'opposition la plus complète sépare l'instinct de Tintelligence. Tout, dans Tinstinct, est aveugle, nécessaire et invariable; tout, dans Tintelligence, est élevé, conditionnel et modifiable. Le castor qui se bâtit une cabane, Toiseau qui se construit un nid, n'agissent que par instinct. Le chien, le chc-
• De rinstincl et de Vintelligence de$ atiimaux.
val , qui apprennent Jusqu a la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence.
Tout, dans Yifistincty est inné : le castor bâtit sans lavoir appris. Tout y est fatal : le castor en construisant sa liuile est dirigé par une force constante et irrésistible.
Tout, dans Vintelligenee^ résulta de Texpérience ci de rinstruction : le chien n'obéit que parce qu'il Ta appris ; tout y est libre : le chien n'obéit que parce qu'il le veut.
Enfin, tout, dans rîtwa*ncf,^st particulier : cette industrie si admirable que le castor met à bâtir sa cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane ; et tout, dans Yintelligencej est général : car cette même flexibilité d'attention et de conception que le chien meta obéir, il pourrait s'en servir pour faire toute autre chose.
Cette distinction était nécessaire. Il importe, dans l'histoire de la nature, de reconnaître à chacun ce qui lui appartient, et exactement tout ce qui lui appartient, sans resiriction systématique, sans considération intéressée. Descartes et Buffon (celui-ci se contredit parfois), refusent aux animaux toute intelligence. Condillac et G. Leroy, au contraire, leur accordent jusqu'aux opérations intellectuelles les plus élevées. Double erreur. Les animaux ne sont ni des plantes ni des hommes.
L'instinct et rintelligence existentl'un et l'autre. Weinland a donc tort de prétendre que ce que l'on désigne sous ce mot n'est « qu'une paresse
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d'esprit, pour nous épargner les efforts que réclame Féttide pénible de l'âme animale; » et Sachus d'ajouter <c qu'il n'y a pas de nécessité fmmêdiate résultant de Torganisation intellec* tuelle^ ni de penchant aveugle et arbitraire qui fassent agir les animaux. » Nous n'hésitons pas à reconnaître que cette question, comme tous les grands problèmes de la nature, est difficile à résoudre, et nous pensons que bien souvent, ici comme ailleurs, l'homme s'est payé de mots au lieu d'idées. Lorsqu'on ne comprend pas un fait intellectuel observé chez un animal, il est facile de se tirer d'embarras en jetant sur ce fait le mot d'instinct comme un voilo sur un objet qu'on ne veut pas examiner; mais, h part ce procédé illusoire, il reste certainement des faits qui ne sont le ré« sultat ni de là réflexion tii du jugement. En vain M. Darwin affirme-t-il avec Lamarck que l'instinct est une habitude héréditaire^ cette explication ne transporte pas Tinsiinct dans le domaine de Finteliigence, et encore moins dans le domaine du matérialisme pur# Aussi bien, il n'est même pas dé^ montré que l'instinct soit une habitude héréditaire. Voici des papillons qui vivent dans le royaume de l'air. Arrivés à la troisième phase de leur inerveiU leuse existence, ils s'ouvrent aux baisers de la lu* mière et aux rayons de Famouf . Bientôt ils déposeront en cercles concentriques de petits œufs blancs sur des brins d'herbe ou sur des feuilles. Ces œufs n'éoloreront qu'à la saison prochaine, et donneront naissance à de petites chenilles, alors
que, depuis bien des matins, les papillons seront endormis dans la poussière de la mort. Quelle voix apprit à ces papillons que les chenilles futures devront trouver en sortant de leur œuf telle et telle nourriture? Qui leur montre les herbes ou les feuilles sur lesquelles ils doivent déposer leurs œufs? Leurs parents? Ils ne les ont point connus. Leur souvenir d'être nés sur ces feuilles? Mais quel souvenir? ils ont vécu trois existences depuis cette époque lointaine, et ont substitué aux aliments inférieurs les mets plus délicats des corolles parfumées. Mais voici d'autres espèces qui protestent plus vivement contre les explications humaines. Les nécrophores (nom lugubre!) meurent aussitôt après la ponte, et les générations ne se connaissent jamais. Nul être, dans cette espèce, n'a vu sa mère et ne verra ses fils. Cependant les mères ont grand soin de placer des cadavres à côté de leurs œufs, afin que leurs petits trouvent leur nourriture immédiatement après leur naissance. Sur quel livre les nécrophores ont-elles appris que leurs œufs renfermaient le germe d'insectes semblables à elles-mêmes? Il est d'autres espèces où le régime alimentaire est radicalement opposé entre les larves et les ressuscites. Chez les pompilles, les mères sont herbivores, tandis que les enfants sont carnivores. En pondant leurs œufs sur des cadavres, elles sont donc en contradiction directe avec leurs habitudes. El Ton ne peut admettre ici ni le hasard, ni une habitude lentement acquise. Une espèce qui ne se serait pas comportée exactement