‹ Dieu dans la natureChapitre 144 sur 167 · L'INSTINCT · texte numérisé non relu

L'INSTINCT

(Vaprès celle loi, n'aurait pu subsister, puisque les rejetons seraient morts de faim en venant au monde. Nous pouvons ajouter à ces insectes les odynères et les sphex. Les larves de ces derniers sont carnassières, et leur nid doit être approvisionné de viande fraîche. Pour remplir ces conditions, la femelle qui va devenir mère se met en quête d'une proie convenable, mais ne tue pas sa victime ; elle se borne à la frapper dune paralysie incurable, puis entasse au-dessus de chacun de ses œufs un certain nombre de ces malades, devenus incapables de se défendre contre les attaques de la larve qui doit s'en repaître, mais assez vivants pour que leur corps ne se corrompe pas, et, en certaines familles, elle a encore soin d'ajouter une nourriture destinée à nourrir sa proie jusqu'à Téclosion de la larve.

Les éléments de notre plaidoyer sont si nombreux, qu'il est impossible de les rassembler tous. Nous ne pouvons que citer quelques exemples d'instinct, et inviter nos lecteurs à traverser la lettre pour aller à l'esprit. Parmi ces exemples, parlons encore de Tabeille perce-bois ou xylocope, dont M. Milne Edwards entretenait dernièrement* les auditeurs des soirées scientifiques de la Sorbonne. Celte abeille, que l'on voit voltiger au printemps, qui vit solitaire et meurt presque aussilôt après la ponte de ses œufs, n'a jamais vu ses parents, cl ne vivra pas assez longtemps pour voir naître ses pe-

« 9 décembre 18C4

m LIVRE IV. — DESTINATION DES ÊTRES ET DES CHOSES.

tites larves vermiformes, dépourvues do pattes, incapables non-seulement de se proléger, maïs même de chercher lenr nourriture* Cepetidanl elles doivent pouvoir vivre en repos pendant prè§ d'un an dans une habitation bien close, sans qtioi l'espèce s'éteindrait.

Comment s'imaginer que te jeutte mèrtf, avant Oe pondre son premier œuf^ ait pu deviner quels seront les besoins de là famille future, et ce qu'elle doit faire pour en assurer le bien-être? Eût-elle rintelligence humaine en partagé, elle lie pourrait rien savoir de tout cela, car tout raisonnement suppose des prémisses. Cet insecte n'a pu rien apprendre ; cependant il prépare tout , agit sans l»csitation, comme si l'avenir était ouvert à ses regards, comme si une raison prévoyante lui servait de guide. A peine ses ailes sont-elles déployées, et déjà l'abeille xylocope se met à l'œuvre pour construire la demeure de ses enfants. Avec ses mandibules, elle taraude une pièce de bois exposée au soleil, elle y creuse une longue galerie, puis elle va au loin chercher sur les fleurs du pollen et des liquides sucrés, qu'elle dépose au fond de sa galerie. C'est Faliment de son premier-né ; il lui suffira exïbtcmcnt pour bien vivre jusqu'au printemps prochain.

Aussitôt le magasin préparé, elle y place un œuf, et ramassant à terre la sciure de bois prudemment mise de côté, elle en forme une espèce de mortier pour murer le xberceau, de telle sorte que le plafond de cette première cellule devient le planchet

yinSTINGT. 409

d'un scjcond magasin de vWres, berceau de la lanre qui naîtra d'un autre œuf. Elle édifie ainsi Une habitation à plusieurs étages, dont chaque chambre loge un œuf et servira plus tard à la larve que produira cet œuf.

On doit s'étonner, remarque M. Mil ne Edwards, qu'en présence de faits si significatifs et si nombreux , il puisse 9e trouver « des hommes qui viennent vous dire que toutes les merveille^ de la nature ne sont que des effets du hasard, ou bien encore des conséquences des propriétés générales de la matière, de cette nature qui formfr la substance du bois ou la substance d'une pierre ; qiïe les instincts de l'abeille, de même que la conception la plus élevée du génie de Thomme, ne sont que le résultat du jeu de ces forces physiques ou chimiques qui déterminent la congélalioti de l'eau, la combustion du charbon ou la chute des corps ; ces vaines hypothèses, ou plutôt ces aberrations de Fesprit que Ton déguise parfois sous le nom de science positive, sont repousséespar layraiescience. Le naturaliste ne saurait y croire. Pour peu que Ton pénètre dans Tutt de cesf'éduits obscurs où se cache le faible insecte, on entend distinctement la voix de la Providence dictant à ses enfants les règles de leur conduite journalière. » Dans toute la république de la vîe, ajouterons-nous, la main du Créateur intelligent et prévoyant apparaît aux yeux qui voient justement; et quand le doute vient troubler notre esprit, nous ne saurions mieux faire que d'étudier attentivement la nature; car, pour

464 LIVRE lY. — DESTINATION DES ÊTRES ET DES CHOSES.

les hommes qui ont en eux le sentiment du beauel du vrai, le spectacle splendide de la création dissipera bientôt les nuages et ramènera la lumière. Pendant que j'écris ces lignes (dans un modesie petit bois dont les oiseaux me connaissent), j*ai devant moi un nid de rossignols. Quatre petite, nus et tremblants, sont là serrés les uns sur les autres, si pressés qu'on distingue à peine seulement leurs grosses têtes et leurs yeux noirs, plus gros encore. Ils sont éclos d' avant-hier et d'hier, ne voient rien et ne savent pas encore s'il y a des arbres et de la lumière. Ils périraient bien vite s'ils étaient abandonnés. Mais le cœur de leurs jeunes parents bat pour eux d'une tendresse vraiment maternelle. Ils sont là tous les deux, le père et la mère, debout sur les bords du nid, tout auprès l'un et l'autre. Ils penchent leur bec vers les quatre grands becs ouverts des petits; il faut voir avec quel nerf déjà ceux-ci allongent le cou. Et le père et la mère, qui ont fait des provisions dans leur gorge, leur versent ainsi depuis plusieurs minutes la première nourriture, le miel et le lait de leur alimentation future. Quelle charmante famille, et comme ils aiment la vie tous les sixl les rayons du soleil pleuvent à travers les branches et les parfums s'élèvent de la vallée; c'est la vie se jouant dans la lumière, dans la douce chaleur de mai. Parfois le petit père et la petite mère suspendent leur distribution et contemplent leurs nouveau-nés avec cet air de contentement et ces gentils mouvements de tète que l'on connaît aux

PRÉVOYANCE MATERNELLE DE LA NATURE. 4ti5

oiseaux. Ils se regardent aussi lous les deux en silence, et leurs têles charmantes s'approchent encore l'une de l'autre. Ils confondent leurs becs comme dans un baiser d'amour. Puis voilà qu'ils se consultent. Un nuage rafraîchit Fatmosphère. Le père s'est envolé ; la jeune mère est doucement descendue, en pliant ses pattes, sur les petits qui tremblaient; elle les couvre de ses ailes et remplit le nid à elle toute seule, comme une petite fille qui étale sa belle robe. Toutefois sa tête est assez haute pour qu'elle puisse voir par-dessus le bord du nid et observer les environs. Mais je vois le rossignol qui revient. Il se pose encore comme tout à l'heure sur le bord du nid. Il penche son bec vers celui de sa compagne. C'est maintenant le diner de la couveuse. 11 lui apporte les mets qu'elle préfère ; elle n'a pas besoin de se déranger. Il paraît qu'elle ne déteste pas cette manière de vivre, car elle aspire avec une sorte d'ivresse le trésor qu'on lui destine; ses ailes tremblent; tout son petit corps palpite. L'époux va et revient vite, et lui apporte ainsi dans son bec un diner complet. Ils ont beaucoup à travailler tous les deux pour soigner leur jeune famille. Aussi sont-ils sérieux maintenant. Il y a quinze jours encore, ils passaient la journée entière à Jouer, à sauter de branche en branche, à se poursuivre, à chanter, à s'aimer. Maintenant on ne joue plus, on ne danse plus, on ne chante plus, on ne s'aime plus de la même façon, on est père de famille; on est chargé dune génération nouvelle. Tant que ces chers petits se*

4^ LiVIiE lY. — DLSnXATlOX MS ÊTftES ET DES CUOSES

ront privés de plumes, il faudra leur mettre dans le bee ce qui convient à leur âge. On est inquiet sur la destinée qui les attend. On les aime, et peut-être ceux-ci ne comprendront*ils pas cette affection de leur mère. Peut-être s'envoleront-ils aussitôt que cette même mère leur aura appris i se servir de leurs aileS) et l'abandonneront- ils dans une subite solitude sans se souvenir de leur enfance. « L'affection, comme les fleuves, descend et ne remonle pas. » A quoi pensent aujourd'hui ce rossignol ei sa compagne? Sans doute, ils n'ont pas devant leur inquiétude rétablissement futur de leurs (ils et de leurs filles, les professions sociales, les principes de 1 honneur qui doivent diriger toute carrière. Sans doute ils ne sont pas tourmentés par les calculs d'intérêt qui préoccupent souvent faussement les pensées humaines. Mais à ceux qui nient l'instinct, nous demanderons à quelle école l'épouse qui n*est pas encore mère a appris l'élégante construction du nid où elle déposera ses œufs. Elle est âgée d'un an et n'a point couvé encore. Qui lui a enseigné qu'elle devait construire ce nid tel qu'il est et non autrement? Qui lui a parlé de la chaleur d'incubation nécessaire à Téclosicm de l'œuf fécondé, et qui lui a dit qu'en restant quinze Jours couchée sur ces œufs, elle les ferait éclore? Position fatigante, malgré le soulagement qu'elle en ressent, et insupportable pour sa vivacité, si un ordre instinctif ne la soulenail. Et quand les œufs furent éclos, qui lui a dit qu'elle devait se retirer du nid, et que ces petits êtres étant vivants et devant vivre,

PRÉVOYANCE MiTEUNELlE DE LA NATUUE. 4(i7

il fallait leur chercher la nourrilurc convenable? Qui l'a forcée à passer quinze nuils encore les ailes étendues sur le nid dans la position la plus fatigante qu'on puisse imaginer pour un oiseau qui doit dormir sur ses pattes? Nous pourrions ajouter mille autres questions à celles-ci» Répondra^t-on que la première espèce a appris ces choses par l'habitude, et que ces tendances se sont transmises par l'hérédité? Mais c'est retomber dans le mystère des générations, et ce n'est d'ailleurs que reculer le problème à la première espèce ou plus loin encore, si l'on veut, aux premiers types d'où l'on suppose descendues toutes les variétés. Or en admettant même contre toute probabilité que la construction des nids des oiseaux, l'incubation, les premiers soins des nouveau-nés, soient une affaire d'intelligence et non d'instinct, et que les espèces aient successivement appris à se conduire ainsi (ce qui encore une fois nous parait inadmissible), comment résoudra-t-on les questions qui dérivent de la formation du jeune être dans l'œuf? Qui construisit l'œuf, berceau d une génération future? Qui créa le germe et le plaça au centre de cet œuf? Par une puissance mystérieuse , un être de môme nature que le père et la mère va se mouvoir dans ce fluide; le jaune d'œuf va subir la plus merveilleuse des métamorphoses : il deviendra vivant I Lorsque la transformation sera accomplie, un petit oiseau sera là. Il est encore trop faible pour être exposé au dehors, aussi ne sort-il pas encore. En attendant, voici le blanc

d'œuf qui Tcnloure, et celle albumine est précisément la nourriture qui lui convient en attendanl sa naissance^ Il se nourrit du blanc d*œuf. Peu à peu, il se forme entièrement ; les ailes et les pattes sont dessoudées, la tête se relève de la poitrine; il ne demande plus qu*à sortir de sa prison. Or son bec se revêt pour cela d'un émail qui tombera après réclosion ; de ce bec il se met à casser la coquille et le voilà qui en vient à bout et passe sa tête. Il s'aide des ailes et se délivre tout à fait. Eh bien ! que nos adversaires s'engagent à ce sujet dans les plus vastes et les plus inferminables théories; qu'ils entassent hypothèses sur hypothèses; qu'ils refusent de donner le nom d'instinct aux actes du petit comme à ceux de la mère; qu'ils enveloppent le sujet d'explications tortueuses et confuses : Voilà le fait simple et éloquent de la nature ; ils ne le renverseront pas. Celui qui a créé le rossignol a voulu que sa note restât dans les chants du soir. Celui qui a créé le monde lui a donné les lois de sa conservation. Nulle idée n'est plus simple ni plus majestueuse que celle-ci; nulle ne satisfait mieux notre besoin de connaître. Nier les lois conservatrices de la vie, c'est nier la nature entière; il nous semble que pour en venir là, il faiït être la dupe d'une perversion d'esprit. Combien la véritable science est loin de ces négations ! Il serait Lien malheureux et bien bizarre en effet que le résultat du savoir fût l'anéantissement des lois profortdcs qui régissent l'univers et constituent sa

Page 1