‹ Dieu dans la natureChapitre 149 sur 167 · LES CAUSES FINALES. — DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

LES CAUSES FINALES. — DIFFICULTÉS

dance à toujours regarder l'Orient. Sans doute, cette position nous fait qualifier du titre d'hérétique par les docteurs qui se prélassent dans leur fauteuil séculaire, car leurs yeux appesantis préfèrent depuis longtemps les douces lueurs du crépuscule aux flèches enflammées de Taurore: mais la sincérité nous oblige à proclamer que Texagération dogmatique est aussi fausse que Iç scepticisme sysiématique, et que le sentier du penseur oscille à égale distance de ces extrêmes. Oui, iJ oscille. Ceux qui se prétendent le plus solidement affermis sur le sol terrestre sont ceux dont la chute est la plus prochaine. Pour l'esprit qui étudie, il n'y a rien de définitif ici-bas; plus l'homme avance dans la science, et plus il s'aperçoit qu'il ignore; s'arrêter, c'est mourir; marcher, même en revenant parfois sur nos pas, c'est accomplir le but de notre existence. En philosophie comme en mécanique, l'équilibre de la nature n'est jamais qu'un équilibre instable.

Dans sa tendance à tout rapporter à sa personne comme à un centre exclusif, l'homme rapetisse les faits et les idées. Nous avons vu que sa théorie de la causalité en est un des exemples les plus fameux. Lorsqu'il prétend que les poulets ont été faits pour être mis à la broche, il est un peu trop personnel dans son affirmation. On peut dire, il est vrai, puisque l'homme est omnivore, et que sa constitution organique doit être soutenue par une alimentation aussi bien animale que végétale, que les animaux et les végétaux qui le nourrissent sont effectivement

destinés à servir à son existence, et que sans cuîl espèce humaine s*éteindrail immédiatement. Maif descendre aux détails particuliers, avancer que les perdrix sont créées et mises au monde pour se marier avec les choux à rofQcine de Vatel; s'abaisser jusqu'à dire que les bœufs sont principalement destinés au potage gras, a la couronne de pommes de terre frites du beefleack, ou â la sauce-carottes dite â la mode ; que les gigots de mouton et les rôtis de veau ont été le but de la formation de la gent ovine et bovine; que les haricots he seî*vii*aîent de rien s'ils n'étaient assaisonnés au gras oU au maigre, et que les mirabelles ont été dorées par le soleil soit pour être goûtées fraîches, soit pour être transformées en confitures ou en pruneaux, etc.; tomber dans ces détails vulgaires, c'est oublier le système général de la nature et croire que rhomme seul vit dans l'univers.

Aussi, terminerons-nous en rappelant notre proposition de substituer à l'idée de causalité particulière, ndée de plan général.

Nous ne prenons parti ni pour ni contre la théorie de la transformation des espèces; mais nous concluons que sans le principe de la destination des êtres et des astres, il n'est plus possible de rien expliquer, depuis Tanaloniie jusqu'à la mécanique céleste : aucune cause extérieure, aucune influence de milieux n'exclut cette grande loi. La théorie de l'électioii naturelle remplace éirtlplement Tintervention miraculeuse de la cauèë Créatrice pour chaque espèce par une loi inleUigente

LE GUAND PROBLÊME. 489

universelle. Elle laissé dans la nature la pensée organisatrice du monde, sensible au commence ment, au milieu comme à la fin des choses. Celle conception plus positive, plus scientifique, du développement du monde organique, ne sacrifie ni au hasard ni à Parbitraire. Elle nous présente l'univers comme une unité vivante, dont l*existence se développe conformément a l'idée primordiale, c^ s'élève éternellement vers son idéal inaccessible. L'origine et la fin existent simultanément dans Tacluel. Du minéi*al à l'organisme, de l'organisme à la vie, de là vie à l'intelligence, c^est un circulus de la matière et une ascension de la pensée, suivant une raison dominatrice. Le monde n*est pas un jeu de coq-à-l'âne, c*est un poëme au sein duquel nous ne sommes que d'humbles comparses, et dont l'auteur invisible nous enveloppe de son rayonnement immense, comme ces grains de pou3si^e que l'on voit flotter dans un rayon de soleil. Osons l'avouei* I c'est un problème actuellement insoluble que celui de la deslinée absolue des êtres dans la nature, un problème qui se creuse insensiblement comme un abime lorsque l'œil du sondeur cherche à en distinguer les profondeurs... Un soir, à Paris, avant le Coucher du soleil , je contemplais la Seine de la balustrade du pont de l'Institut ^ d'où la vue est parfois extraordinaire. Le couchant empourpré versait une lumière rosée sur les nuages moutonneux qui parsemaient l'azur, et Cette lumière venant baigner l'atmosphère de la grande ville colorait d'un aspect magique les

4Si LIVRE lY. — DESTLNATION DES ÊTRES ET DES CHOSES.

édifices silencieux. Le fleuve, comme un large ruban, descendait lentement vers Pouest, allant se perdre dans le vague lointain où se mariaient la lumière et Tombre. A ma gauche, le dôme ombré surplombait les édifices, et plus loin, deux flèches gothiques perçaient le ciel. A ma droite, les fenêtres du Louvre, enflammées ci*une illumination féerique, donnaient à l'antique édifice une étendue démesurée ; le bois sombre des Tuileries et les hauteurs vaporeuses d'une colline plus éloignée allongeaient la perspective jusqu'aux brumes de Thorizon. Ce panorama présentait un double sens : c'était la grande idée de la nature planant sur le grand fait d'une ville humaine. Peu à peu, je me trouvai identifié à cette apparition de Texistence simultanée de la nature et de la ville, exislence permanente et déjà vieille, mais dont le contraste ne m'avait pas encore frappé aussi vivement. Et comme je contemplais ce double spectacle, je suivais les mouvements apparents et réels de la nature. Le soleil descendait lentement derrière les collines, les nuées se coloraient d'une teinte plus rose, le fleuve coulait doucement vers la mer lointaine, l'air rafraîchi était traversé d'une brise semblable à une respiration : or ce mouvement général m'impressionnait, car il s'étendait dans ma pensée à la nature entière et me développait la circulation générale de la vie sur la Terre. Mais la cause principale de mon attention était la pensée que tout ce vaste mouvement s'accomphssait comme «i Ihomme n'était pas là. An milieu de

LE GI\A>'D rRODLÈME. 485

Paris, rhomme me parut un zéro dans la nature. Les promeneurs qui passaient derrière moi sur ce même pont, n'admiraient certainement pas ce beau coucher de soleil. Les gens d'alîalres vaquaient aux obligations de leur genre de vie. Les deux millions d'individus qui fourmillent dans l'enceinte des fortifications ne me représentaient rien autre chose qu'un tourbillon passager à la surface de ce point du globe. Et je me disais : la Terre roule ainsi sur son orbite, présentant tour à tour chaque pays du monde à la fécondation solaire; les nuages parcourent l'atmosphère ; les plantes suivent le cycle des saisons ; les fleuves descendent à la mer; les jours et les nuits se succèdent; l'harmonie terrestre suit son cours régulier et perpétuel: — mais pourquoi celaexiste-t-il? Les insectes déchirent de leurs mandibules les pélales dos fleurs, les petits oiseaux becquôlent les insectes, l'épervier ouvre le ventre des oiseaux, les lions rugissent dans les déserts, et les baleines se font la chasse dans l'immensité des mers : — mais pourquoi cela existe-t-il? Les sources limpides posent dans la solitude des bois de charmants miroirs encadrés de pervenches; les ruisseaux gazouillants descendent en chantant la coUine; les rivières argentées abandonnent leurs flots aux grands fleuves pour tomber avec eux dans Fabime des océans et y perdre leur nom et leur existence ; de riches et magnifiques bouquets naissent et meurent au fond obscur des mers, visités seulement paries madrépores ou le corail, et sous ratlraclion céleste, le

flux et le reflux des mers balancent d'un continent à Tautre leur masse lourde et insondée: — mais à quoi tout cela sert-il? Cette vaste nature marche impassiblement comme un mécanisme colossal, les choses se renouvellent sans cesse, l'homme luimôme n*est qu un atome éphémère qui paraît et disparaît aussi vite. De cet immense univers, l'homme ne connaît presque rien, quoique croyant connaître tout, et d'ailleurs il emploie sa vie à de bien autres préoccupations. Avant la création de l'homme, toutes ces harmonies se faisaient entendre comme aujourd'hui : Pour quelles oreilles? Tout cela existait avant lui! Tout cela existerait peut-être sans luil Tout cela existera après lui! Pourquoi cette création est-elle ici? Pourquoi ma pensée, sondant celte profondeur, n'admel-elle aucune réponse? Pourquoi Dieu a-t-il créé cette terre et la multitude inlinie des autres mondes? Et pourquoi, voyant l^inquiétude de mon âme, la laisse-t-il se perdre dans Tabime de Pignorance, comme si le Créateur ne connaissait pas plus cette pensée que le grain de poussière emporté par le vent, ou que la goullc d'eau perdue dans le fleuve à mes pieds ? Pourquoi cela exîste-t-il? à quoi cela sert-il? Qu*est-ce que cela peut Paire à Dieu qu il y ait un monde , cent milliards ou rien? Quel est le but de cette œuvre? Encore une fois, à qui et à quoi sert-elle, et pourquoi, ô Dieu! pourquoi la création existe-t-elle.?... Ce formidable ensemble a un but pourtant... Ce voile c^che un problème immense qui nous enveloppe nous-même et nous anéantit*

Page 1