LE GRAND PROBLÈME
Ce jour-là, je m'éloignai silencieux, les yeux aveuglés et incapables de rien \oir. Le soleil se coucha, la Seine continua silencieusement son cours, le manteau du soir s*étendit sur la grande ville, et je me perdis bientôt dans les bruits qui avaient un instant cessé de se faire entendre pour moi. Depuis, bien souvent les mêmes réflexions sont venues m'assaîllir; bien souvent je me suis senti arrêté sur mon chemin par Cette insondable interrogation : Pourquoi le monde existe-t-ilî Et toujours le vide et le silence sont tombés dans mon âme. Hélas I si je Tavouais, je pourrais encore ajouter qu'une question bien plus terrible et bien plus inquiétante a parfois succédé à la précédente. En suivant ce mouvement impassible de la nature, mon âme parfois devança les temps, et se demanda où elle serait dans cent ans d^ci. Et poursuivant son regard en avant, elle se demanda avec un indéfinissable sentiment de terreur où elle sera dans mille ans. Et perpétuant son essor, elle vit que dans cent mille ans elle existera encore, et se demanda ce qu'elle sera à cette époque. Et sondant l*abime plus loin et plus loin, elle se porta, infatigable, à un million d'années. Et au delà de cette ligne, au delà de ce point déjà inaccessible pour la pensée même, elle imagina une nouvelle ligne de même longueur ; puis au second million d'années, elle en vit succéder un troisième, un quatrième, un dixième, un centième. Et déjà dans l'éternité, elle s'aperçut que le temps n'existe pas, et que rélernitô est immobile... Dois-jcdire que parfois celle der»
m LIVUB IV. — DESTINATION DES Ê TUES ET DES CHOSES.
nière pensée devenait si effrayante devant l'inexorable destinée qui nous attend, qu'elle faisait disparaître en moi le senliment de ma propre personnalité, comme si vraiment ce tableau insoutenable nous invitait à espérer le repos dans la mort, ou comme si cette contemplation, étant trop vaste pour un cerveau d'homme, avait brisé ce cerveau et m'avait rayé du nombre des intelligents.
Peut-être ai-je tort de vous entretenir ainsi de mes impressions personnelles. Mais au fond ce n'est pas ici une question de personnalité, c'est une étude analogue àcelle de l'anatomiste qui sonde profondément une plaie inconnue. Et si Tastronome se fonde sur ses propres observations pour fixer son système, si le chimiste parle d'après le témoignage de son creuset et suivant ses analyses particulières, si le physicien examine la nature par l'expérience de ses propres yeux, n'esl-il pas naturel que le penseur rapporte comme eux le résultat de ses réflexions individuelles, et que parfois il confie à celui qui l'écoute les inquiétudes et les labeurs de son Ame? Du moins, c'est ici l'acte d'une profonde sincérité, et le gage d'une parole indépendante qui n'est l'écho d'aucun parti, d'aucun système.
Oui, ce problème immense de la destination générale du monde nous enveloppe dans ses profondeurs, et nous ne pouvons ni le juger ni le résoudre. Nous sommes emportés par lui, comme l'infusoire microscopique perdu au sein des mers, et qui tenterait de se rendre compte du flux et du reflux des eaux.