‹ Dieu dans la natureChapitre 154 sur 167 · L'HOMME CRÉANT DIEU A SON IMAGE · texte numérisé non relu

L'HOMME CRÉANT DIEU A SON IMAGE

les dates. La majorité de ceux qui croient en Dieu se représentent cet être inconnu comme un homme supérieur assis quelque part au-dessus de nos têtes, qui de là-haut préside aux actions terrestres, est doué d'une excellente vue, d'une ouïe non moins parfaite, tient les rênes du monde, et, dans le cas où le besoin s'en fait sentir, appelle un ange de service pour l'envoyer remonter quelque mécanisme un peu rouillé. Si Ton en croit même les traditions du Dhammapadam et les inscriptions d'Aschoka, Bouddha a un fils, Bodhisattva, médiateur assis à sa droite, et une troisième personne, Bouddha-Manouschi, « la réalisation de Dieu par l'homme. » Ils vivent dans les hauteurs du Nirvana élernel, entourés d'esprits, de thrônes, d'apôtres, de martyrs, de pontifes, de confesseurs, de dominations, de puissances, des mages du culte précurseur, des voyants de la philosophie sankhya qui furent purifiés, etc., le tout éternellement disposé par gradins, chacun selon le mérite d'une vie éphémère.

L'histoire de l'idée de Dieu chez les hommes nous montre que cette idée fut relative à l'état intellectuel des nations et de leurs législateurs, aux mouvements de la civilisation, à la poésie des climats, a la race des habitants, à la date des temps où fleurirent les différents peuples, aux progrès de l'esprit humain ; et en descendant le cours des âges, nous assistons successivement aux défaillances et aux tergiversations de celle idée impérissable qui, parfois brillante et parfois éclipsée, peut néanmoins

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toujours élre discernée dans rhistoire de Fhumanité. El nous observons que cette idée relative dif 1ère du seul absolu sans lequel on puisse désormais concevoir la personne divine.

Cet absolu, — il importe de l'affirmer en ces dernières pages, — cet absolu, nous ne le connaissons pas. Ce n'est ni le Varouna des Aryas, ni rÉlim des Égyptiens, ni le Tien des Chinois, ni TAlioura-Mazda des Perses, ni le Brahma ou le Bouddha des Indiens, ni le Jéhovah des Hébreux, ni le Zeus des Grecs, ni le Jupiter des Latins, m' celui que les peintres du moyen âge ont assis sur un trône au sommet des cieux. Notre Dieu est encore inconnu, comme il Tétait pour les Védas, comme il l'était pour les sages de l'aréopage d'Athènes. La notion de quelques éminents pères de TËglise chrétienne et de quelques théologiens modernes éclairés se rapproche plus que nulle autre de ce Dieu inconnu ; maïs saurait-elle le comprendre, lorsque nul esprit créé, ni les hommes, ni les anges (s'il y a des anges) ne peuvent le comprendre?

Nous n'avons pas à nous entretenir ici des résidences imaginées pour la personne de Dieu; nous ne parlerons pas du ciel poétique des Grecs, peuplé de figures idéaleis, où les dieux toujours jeunes et toujours beaux, s'amusent, rient, combattent comme les hommes, et trouvent leur çlus grand bonheur à prendre part aux destinées iumaines ; ni du sombre et irascible Jéhovah des Juifs, qui punit jusqu'à la troisième et quatrième génération. Nous ne dirons rien également du ciel

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des Orientaux qui promet aux fidèles de nombreuses houris, belles au milieu d'une fraîcheur perpétuelle, et la jouissance éternelle des sens ; du ciel des Groënlendais, où le plus grand bonheur consiste dans une grande quantité de poissonsetd'huile de baleine ; de celui dé l'Indien chasseur, récompensé par une chasse éternellement abondante, du Germain qui boit au Walhalla de Thydrorael dans le crâne d'un de ses ennemis, etc.

Si le simple bon sens de Thomme n'a pu se faire une idée pure et abstraite de l'absolu, les tentatives de la philosophie n'ont guère été plus heureuses* Qui se donnerait la peine de rassembler toutes les idées que Ton s'est faites sur Dieu, sur l'absolu, ou sur ce que les philosophes appellent Tâme du monde, serait étonné du nombre des différents systèmes qui depuis l'origine des temps historiques jusqu'à nos jours, et malgré les progrès des scien^ ces, offrent peu de raisonnements nouveaux, et sont rarement raisonnables.

Le$hommestrai(entDieu,disaitGoetheScomroesi l'Être suprême, l'Être incompréhensible, indéfinissable, n'était guère autre chose que leur semblable ; autrement ils ne diraient pas : « Le Seigneur Dieu, notre Dieu, le bon Dieu . a II devient pour eux , surtout pour les gens d'église qui ont toujours son nom à la bouche, un simple vocable,un mol d'habitude sous lequel ils n'émettent pas la moindre idée. Mais s*il» étaient pénétrés de la grandeur de Dieu, ils garde-

* Entretiens de Gœthe et (tEckermann, I, S.

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raient le silence et, par respect, il s'abstiendraien! de le nommer.

Virchow n'est pas à côté du vrai lorsqu'il dit que rhomme ne peut rien concevoir de ce qui est on dehors de lui, et que lout ce qui ^st en dehors de lui est transcendental.

L'homme se dépeint dans ses dieux, dit encore Schiller.

La nature de Dieu est en question, comme son existence même, en notre siècle, aussi rigoureusement qu'aux premiers jours de la philosophie. On a déjà pu observer dans la conduite générale de cet ouvrage, que notre but est sensiblement le même aujourd'hui que celui de Xénophane^ six cents ans aVant notre ère : opposer une conviction pure et raisonnée aux deux erreurs contraires de l'athéisme absolu et de l'anthropomorphisme. Il y a longtemps* que ce philosophe, fondateur de l'école d'Élée, protesta judicieusement contre ces deux illusions funestes, a Ce sont les hommes qui sem^ blent avoir produit les dieux et leur avoir donné leur sentiment, leur voix, leur air, dit-îl *. Si les bœufs ou les lions avaient des mains, s'ils savaient peindre avec les^mains et faire des ouvrages comme les hommes, les chevaux se serviraient des che» vaux et les bœufs des bœufs pour représenter leurs dieux, et ils leur donneraient des corps tels que ceux qu'ils ont eux-mêmes.» 11 réfuta les supei^

• V.Clém. Alex., S/ro/n. V ; — Eusèbe. Prœp, Evaug., XIIl.

• Tlitodor., De affecta curai,, 111.

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stitîons qui consistaient à prêter aux dieux sa propre couleur; par exemple, celle des Éthiopiens qui, étant noirs et camus, représentaient leurs dieux' comme eux; — des Thraces qui, ayant les yeux bleus et les clieveux rouges, agissaient de même ; des Mèdes et des Perses qui modelaient leurs dieux sur eux-mêmes, et des Égyptiens qui donnaient à leurs divinités la même forme que la leur.

Il existe un seul Dieu, supérieur aux dieux et aux hommes. Et qui ne ressemble aux mortels ni par la figure» ni par Tesprit.

Clément d'Alexandrie, qui nous a conservé ces vers, les caractérise fort bien en disant que Xénophane y enseigne l'unité et la spiritualité de Dieu. Où trouverait-on dans un philosophe ionien, avant Anaxagore, une pensée analogue à celle-ci : « Sans connaître la fatigue, il dirige tout par la puissance de l'intelligence. »

Aristote, Simplicius et Théophraste nous ont conservé le corps de Targumentation par laquelle Xénophane démontrait que Dieu n'a pas eu de commencement et n'a pas pu naître. Il est impossible, dit V. Cousin % de ne pas éprouver une impression profonde et presque solennelle, en présence de cette argumentation, quand on se dit que c'est là peutêtre la première fois que, dans la Grèce au moins, Tesprit humain a tenté de se rendre compte de sa foi et de convertir ses croyances en théories. Il est naturel, ajoute le philosophe éclectique,

• Fragments de philosophie ancientte.

quand on a le senliment de la vie et de celte existence si variée et si grande dont nous faisons partie, quand on considère l'étendue de ce monde visible et en même temps l'harmonie qui y règne, et la beauté qui y reluit de toutes parts, de s arrêter où s'arrêtent les sens et l'imagination, de supposer que les êtres dont se compose ce monde sont les seuls qui existent, que ce grand tout si harmonieux et si un est le vrai sujet et la dernière application de ridée de Tunité, qu'en un mot ce tout est Dieu. Exprimez ce résultat en langue grecque, et voilà le panthéisme. Le panthéisme est la conception du tout comme Dieu unique. D un autre côté, lorsqu'on découvre que l'apparente unité du tout n'est qu'une harmonie qui admet une variété infinie, laquelle ressemble fort à une guerre et à une révolution constituée, il n'est pas moins naturel alors de détacher de ce monde l'idée de l'unité, qui est indestructible en nous, et, ainsi détachée du modèle imparfait de ce monde visible, de la rapporter à un être invisible, type sacré de Funité absolue, au delà de laquelle il n'y a plus rien à concevoir et à chercher.

Ces deux solutions exclusives du problème fon^ damental sont sans cesse revenues à toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie, avec les modifications que le progrès des temps leur apporta, mais au fond toujours les mêmes, et l'on peut dire avec vérité que l'histoire de leur lutte perpétuelle et de la domination alternative de l'une et de l'autre a été jusqu'ici l'histoire môme

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do la philosophie. C'est parce que ces deux solutions tiennent au fond de la pensée, qu'elle les reproduit sans cesse, dans une impuissance égale de se séparer de Tune et de l'autre, et de s'en contenter.

Nous voyons par les documents d'Aristote que la grande préoccupation de Xénophane fut de ne point identifier Dieu avec le monde, et cependant de n'en pas faire une abstraction. L'idée d'un être infini et qui serait en dehors du mouvement, lui paraissait une idée purement négative, qu'il craignait d'appliquer à Dieu, en même temps qu'il lui répugnait, comme pythagoricien, d'en faire un être fini, mobile, et uniquement doué des qualités de ce monde. Simplicius a rappelé de ce philosophe deux vers qui semblent admettre l'immobilité du premier principe : « Il reste toujours en lui-même sans aucun changement, il ne se transporte pas d'un lieu à un autre, car il est identique à luimême. » Xénophane s'est principalement occupé du monde extérieur, mais n'étant pas resté étranger aux spéculations pythagoriciennes, il sut voir dans ce monde de l'intelligence, de l'harûionie et de l'unité, et appela Dieu cette unitéy telle qu'il la voyait et la sentait, c'est-à-dire en rapport intime avec le monde, ne niant pas qu'elle en soit essentiellement distincte, mais ne l'affirmant pas non plus.

Tous les historiens s'accordent à attribuer à Xénophane l'invention du scepticisme universel,

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en même temps qu'ils Faccusent de panthéisme. Il est peut-êlre particulièrement nécessaire de faire observer ici que c'est une accusation bizarre que de commencer par prêter à un homme un dogmatisme outré, pour finir par lui reprocher d*a\oir introduit dans la philosophie la doctrine de l'incompréhensibilitè de toutes choses. Sextus cite à Tappui de cette opinion un texte de Xénophane : « Nul homme n'asu, nul homme ne saura rien de certain sur les dieux et sur tout ce dont je parle. Et celui qui en parle le mieux, n'en sait rien, et l'opinion règne sur tout (Séxoç t ItA 7:â(y. Té-cux-Tat).»

Le philosophe ne s'explique-t-il pas clairement lui-même, et ne dit-il pas qu'il s'agit ici des dieux, de ces dieux auxquels on sait qu'il faisait une guerre acharnée? Le lien qui le rattachait aux deux écoles dont il participait était le scepticisme, et dans ces écoles c'était comme une formule convenue que la croyance aux dieux était en dehors de la science. Nous sommes exactement dans le même c^s aujourd'hui ! il y a encore des dieux humains à démasquer, et un vrai Dieu à annoncer.

Aujourd'hui encore, comme au temps de Xénophane, il importe de combattre ces tendances de Hiomme à tout rapporter à soi et à transporter ses idées imparfaites dans le domaine du Créateur. La science iconoclaste renverse nos puériles images. La science, il est vrai, ne s'occupe pas directement de ces croyances ; nul ne doute qu'elle ait d'autres sujets d'étude, moins insaisissables et plus positifs que ceux«là« Mai» par ses conquêtes dqus le

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