LA MÉTAMORPHOSE DE UIDEE DE DIEU
vons la profession de foi suivante : « Nous croyons du fond de notre cœur à l'existence de Dieu ; mais nous ne connaissons pas Y Etre mystérieux que Ton
vérité qu'elle possède d'elle-même, elle se décide à tirer librement d'elle-même le moment de son existence particulière ou de 8a première détermination, à se séparer d'elle-même, et à apparaître de nouveau sous la forme d'idée immédiate, à se poser, en un mot, comme nature. »
Imaginez-vous condamnés à lire cinq cents pages sur ce ton-là... De même que ces raisonnements ne terrassent pas par la puissance de leur éloquence, de même les arguments purement métaphysiques ne peuvent pas autant que l'imaginent ceux qui les exposent. Considérant par exemple l'argument célèbre par lequel on conclut de la contingence du monde à l'existence d'une cause nécessaire :
Tout contingent suppose une cause nécessaire.
Or, le monde est contingent ;
Donc le monde suppose ime cause nécessaire.
Qu'est-ce que vous avez prouvé après avoir formulé ce syllogisme ? Rien du tout. Comme cela revient à dire que le monde est contingent, il faut d'abord le démontrer. Batailles de mots que tout cela.
Il en est de même de rargument qui conclut de l'ordre du monde à une cause ordonnatrice :
Tout ordre contingent, c'est-à-dire qui ne procède pas naturellement des éléments coordonnés, suppose une cause ordonnatrice;
Or,rordre sensible de la nature est un ordre contingent, et qui ne procède pas naturellement des propriétés des éléments coordonnés.
Donc cet ordre suppose une cause ordonnatrice et qui n'est autre que Dieu même.
Que prouve ce syllogisme? pas davantage que le précédent, car si la majeure est un axiome , la mineure est une pétition de principe. Il faudrait d'abord démontrer que l'ordre de la nature ne procède pas des propriétés données aux éléments ; et ce n'est pas la fausse éloquence des avocats qui est capable d'arriver à cette démonstration.
La preuve dynamique de rexistence de Dieu, pour le triomphe de laquelle M. Magy vient d'écrire l'in-octavo dont nous parlions tout à l'heure, ne nous paraît pas gagner beaucoup à être prè- ' seutée sous le costume de la rhétorique. En voici l'énoncé :
«Des substances numériquement distinctes, et pourtant douées de propriétés harmoniques, supposent une cause commune qui lésa créées.
( Or, les forces élémentaires, qui constituent la nature des
nomme ainsi, et nous pensons qu'il est impossible à l'homme de le comprendre, » nous sommes persuades que les prétendus gardiens de la religion et
clioses, sont des substances numériquement distinctes, ei pourtant douées de propriétés harmoniques.
c lionc , ces forces supposent une cause commone qui les crééeS; et qui n'est autre chose que Dieu même. »
C'est là sans doute une forme très-méth<jdique ; mais la méthode même ne doit plus être aujourd'hui ce qu'eUe était à ii révolution de Descartes.
Le siècle de Molière est passé. Au lieu de cette trînit^ de phrases péniblement construite, nous aimons mieux la simple ranarque dont l'auteur les fait suivre : c Car si les éléments de la matière sont des forces substantiellement distinctes conmie cela résulte de notre théorie, et si d'un autre côté, comme l'expérience nous l'apprend, toutes ces forces s'influencent mutuellement suivant des lois rationnelles^ comment expliquer leur accord et leur harmonie, si ce n'est par l'action d'une cause commune et créatrice, à moins de recourir soit au hasard d'Épicure et des athées , qui n*est qu'un mot vide de sens, soit à rh\'pothêse d'une force unique, dont tous les êtres de l'univers seraient autant de modes ou d'émanations nécessaû-es ? Fiction enfantine, bien qu'elle paraisse à quelques-uns le dernier mot de la raison, et d'ailleurs contradictoire à l'essence de la force qui est absolument indivisible. »
Les hégéliens, qui identifient la pensée et l'être, les idéalistes, pour lesquels les rapports des choses ne sont que des rapports entre les idées , ne s'aperçoivent pas que la logique et la force physique sont deux éléments différents. La résistance que nous éprouvons à soutenir une pierre n'est pas la môme que celle que nous ressentons en contredisant une vérité géométrique. C'est encore là une bataille de mots qui n'amène à rien. Quel jour la déclaration suivante jette-t-elle sur les problèmes : < Quand nous disons qu'il y a dans la terre une force qui attire la pierre, cela signifle que la terre et la pierre se trouvant en présence , il est nécessaire que la pierre tombe vers la terre, s M. de la Palisse n'a jamais enfoncé que des portes ouvertes.
Oui, les métaphysiques sont restées stériles devant les grands problèmes de la force, de la vie, de l'âme , de Dieu. Élevées pour rétcrnité, elles se sont successivement écroulées sous le poids de quelques faibles années. Le temps est passé pour nous de prêter l'oreille à tous ces systèmes qui se placent parleur nature même en doiiors de la métiiodc positive. Mais, adirmons-lC; tout nest
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de la morale dont nous parlons, vont immédiatement crier au blasphème, à l'iniquité, et défendre à leurs ouailles la lecture de ce livre. Si môme nous ne nous interdisions pas toute personnalité, nous pourrions inscrire ici d'avance le titre des journaux el le nom des écrivains qui nous traiteront de blasphémateur, On rencontre de ces esprits
pas à dédaignerldans les métaphysiques, En elles il y a au contraire un élément éminemment nécessaire à sauvegarder : cet élément, c'est la métaphysique. La plupart des représentants de la leience moderne ne s'apei^çoivent pas que cet élément leur manque, et qu'ils ne peuvent rien construire sans son aide. Cependant, c*est à lui que les Newton, les Descartes, les Leibnita doiient leur grandeur ; leur siècle n'avait pas encore appris à se borner à la superficie des phénomènes.
La métaphysique réside tout entière dans la méthode intime de l'esprit : elle ne se montre pas , elle ne s'exprime pas dans une éloquence d'avocats. Eflorçons-nous de fixer au fond de notre jugement cette méthode sûre. Quant aux métaphysiques, quant aux sytèmes, ne nous en embarrassons point. Les conceptions métapliysiques se sont toujours moulées sur l'état de la science. € Celte servitude involontaire, dit M. Laugel, se fiait sentir dans toutes les philosopliies,et aucun système n'y a échappé. L'inanité, le vide et la stérilité s'y trahissent partout, sous le luxe dei images et la confusion verbeuse des raisonnements, dès qu'on les étudie à la lueur de la science moderne. Qu'il faut de patience pour suivre môme les plus beaux génies dans le dédale de tant d'erreurs grossières : on souffre de les voir s'épuiser dans leur lutle contre un inconnu qui les domine et les écrase. L'orgueil de leur pensée trouve son châtiment dans robscuritë du langage. Ivres et repues de mots, ballottées entre ciel et terre et ne trouvant à se fixer nulle part, les métaphysiques ne peuvent môme arriver à se détruire mutuellement : sous des noms nouveaux , un siècle les porte à l'autre, toujours aussi insaisissables , aussi enflées do chimères et de contradictions. La science positive n'aurait garde d'entreprendre contre tant de systèmes oubliés ou dont le souvenir est seulement conservé par quelques érudits, une guerre eu rè^le qui serait sans but et sans gloire. Elle se montre et ils disparaissent, comme les étoiles pâlissent aux rayons de l'aube rougissanie Elle n'est pas toute la vérité, mais elle eat la vérité : 1 erreur peut la défier, elle n'a pas besoin de défier l'erreur. »
étroits dans toutes les croyances et dans tous les dogmes; catholiques ou protestants d'Irlande ou d'Allemagne, juifs ou musulmans du Caire ou de Constantinople : tout drapeau a ses imprudents.
Mais la recherche indépendante de la vérité exclut de son domaine Texagération fanatique aussi bien que l'exagération sceptique ; elle poursuit laborieusement son étude féconde et expose sincèrement l'enseignement fourni par ses découvertes successives.
n résulte des progrès généraux des sciences, disions-nous, que ridée vulgaire sur Dieu est en retard, et qu'en comparaison du résultat philosophique de ces immenses progrès , elle est devenue mesquine et inacceptable. A mesure que la connaissance de la nature se développe, à mesure doit se développer la conception de son Auteur. Ce sont deux notions parallèles, qui participent nécessairement aux mômes mouvements. De même qu'il n'y a rien d'absolu dans notre connaissance de la création, de môme il n'y a rien d'absolu dans notre idée sur le Créateur. Et la science, loin d'anéantir ridée antique de Fexistence de Dieu, la développe et la rend de moins en moins indigne de la majesté qu'elle représente.
Aussi ce n'est pas un être humain, ce n'est plus un personnage royal que l'œil instruit découvre au sommet de la création ; nos idées les plus hautes de hiérarchie, de souveraineté, de sceptres et de trônes, ont perdu toute faculté de comparaison , nos sentinents les plus élevés de sainteté, de gran-
NOTRE IMPUISSANCE DÉVAxM LA CONNAISSANCE DE DIEU SH
deur, de puissance, de bonté, de justice, tombent stériles au pied de l'être inconnu ; lorsque nous prononçons le nom d'iw^nt, nous parlons d^un attribut dont nous ignorons complètement le caractère. La somme entière de nos pensées ne pè^e pas une obole devant Tabsolu. Comparées à la réalité de cet absolu, elles en sont infiniment plus éloignées que les idées d'un obscur poisson du fond desmers ne sont éloignées des nôtres. C'est là ce que les révélations de la science nous invitent à croire : en agrandissant la sphère de nos contemplations et en répandant une lumière instructive sur la disposition générale de Funivers, elles ont éclairé et agrandi notre intime notion de la divinité. Or la science ne nous aurait-elle rendu d'autre service que celui-là , que son influence serait encore immense, car en renversant les échafaudages antiques pour faire apparaître à leur place l'édifice idéal de la vérité contemplée, elle change le pivot sur lequel roule le monde et renouvelle la face de la terre intellectuelle : c'est à l'esprit scientifique que s'adresse désormais le Renovabis fa^ ciem terrx.
Passant du domaine des êtres créés dans celui de Tcsprit pur, la notion de Dieu subit une métamorphose corrélative à la notion des forces de la nature. Ces forces ne sont plus des liens matériels ni même des fluides ; Dieu nous apparaît sous l'idée (l'un esprit permanent qui demeure au fond des choses. Il n*est plus le souverain gouvernant du haut des cieux, maisla loi invisible des phénomènes.
M8 UTRE ▼. — DIEU.
Il n'habite pas un paradis d'anges et d'élus, mais l'immensité infinie est occupée par sa présence, ubiquité immobile, tout entière en chaque point de l'espace, tout entière en chaque instant du temps, ou, pour mieux dire éternellement infinie, pour laquelle n'existent ni le temps ni l'espace ni aucun ordre de succession. Le passé et ravenir existent pour nous, êtres dont la durée se mesure, mais ils n'existent pas pour l'Éternel. L'espace nousofTi-edes grandeurs variées, mais il n'en a pas pour l'Infini. Et cène sont pasicidesaflirmations métaphysiques dont on puisse révoquer en doute la solidité : ce sont des déductions inévitables résultant des domiées mômes de la science sur la relalivilé des mouvements et sur l'universalité des lois.
L'ordre universel qui règne dans la nature, Tintelligence révélée dans la construction de chaque ôlre, la sagesse répandue sur tout rensomble comme la lumière de l'aurore, et surtout l'unité du plan général, régie par la loi harmonieuse de la perfectibilité incessante, nous représente désormais la toute-puissance divine comme le soutien invisible de la nature^ comme sa loi organisatrice^ comme la force essentielle de laquelle toutes les forces physiques dérivent et dont elles sont autant de manifestations particulières. On peut donc regarder Dieu comme une pensée immanente, résidant inattaquable dansTessence même des choses, soutenant et organisant elle-même les plus hum-v blés créatures comme les plus vastes systèmes de soleils, car les lois de la nature ne seraient plus