‹ Dieu dans la natureChapitre 162 sur 167 · NÉCESSITÉ DE L'INTELLIGENCE SUPRÊME · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE L'INTELLIGENCE SUPRÊME

laienl, agitaient les bras et les jambes comme quelqu'un qui s'éveille. Ils ouvraient les yeux et la bouche. C'était le simulacre de la vie. Or, en faisant circuler dans l'organisme de l'univers les forces par lesquelles ils remplacent la véritable vie, les athées d'aujourd'hui nous offrent un simulacre dans lequel ils sont obligés de simuler la vie qu'ils exilent. Sous cet aspect, c'est une question de mots. Pour nous, nous appelons cadavre un cadavre, lors même qu'il est éleclrîsé. En supposant à la matière les attributs qui n'appartiennent qu'à la force suprême, ils réduisent l'univers à ce pileux état. Si Dieu cessait d'être un moment, la vie de cet univers serait suspendue. Il serait curieux de voir comment ils le ressusciteralent,ces vaillants hommes, et comment ils feraient circuler une vie factice dans ce corps immense dont ils ne sont comme nous tous que d'infimes parasites.

Après avoir contemplé l'ordre de l'univers, nous arrivons par une évidence irrésistible à avouer que, de la part d'un être raisonnable, le comble de la déraison est de supposer que la raison n'existe pas. Il nous parait tout à fait absurde de croire que l'esprit aie pu apparaître dans le cerveau humain et se manifester dans les lois de l'univers, s'il n'existe pas éternellement. Les théologiens ne sont pas toujours à dédaigner, et ici, le prédicateur de Notre-Dame de Paris nous paraît appliquer son talent oratoire à la défense du vrai. La, force aveugle, dit le P. Félix, produisant l'universelle harmonie du cosmos complétée ait dernier terme de ses dé-

veloppements par rapparition de Tètre pensant : mais, grand Dieu! que faire de notre raison, s'il faut désormais admettre un tel renversement d'idées et une telle perversion de langage ? Comment une force qui n'est pas intelligente, arrivet-elle à donner ce qu'elle n'a pas et ce qu'elle ne peut avoir, Tintelligence? Comment ces forcer aveugles et inintelligentes, en se poussant les unes les autres dans leur incompréhensible engrenage, arrivent-elles à produire la pensée au bout de leurs élaborations spontanées, comme la force végétale fait apparaître et épanouir la tieur au sommet de la lige? Quoi ! c'est sérieusement que votre raison de pliilosophe se pose en face de cette hypothèse mélaphysiquement risible : Tordre existant dans l'univers, avant même qu'il y eût une pensée pour le concevoir, une intelligence pour le comprendre, un regard pour le contempler, une âme pour l'admirer? Quoi! cette nature aveugle, inconsciente, sans intelligence et sans liberté, sans regard et sans amour, c'est elle qui tisse de ses mains dans un silence éternel la trame divine de toutes choses; elle qui fait l'harmonie sans le vouloir et même sans le savoir; jusqu'à ce qu'enfin, à la surface et au sommet de ce cosmos, fils fatal de la force aveugle, l'esprit arrive pour écouter cette harmonie qu'il n'a pas faite, et prendre conscience de cet ordre qui ne vient pas de lui, puisqu'il est plus ancien que lui !

II y a tout au moins dans l'univers la raison qui existe dans l'esprit de ceux qui se sont élevés à la

DIEU, ÉTKE NËGESSÂIRB. 533

découverte des lois qui le régissent , et ces lois elles-mêmes existent yéritablement, ou autrement tout Tédifice de la raison humaine chancelle sur sa base. Leâ procédés d'induction par lesquels nous nous élevons de l'analyse à la synthèse doivent avoir en effet des objets réels d'application, sans quoi nous ne raisonnons plus que dans le vide. Généraliser une loi partiellement observée ; simplement croire que le soleil se lèvera demain parce qu'il s'est levé hier, ou que le blé semé cet automne germera avant l'hiver et donnera des moissons à l'été qui va venir; traduire les faits naturels en formules mathématiques ; c'est supposer que la nature est soumise à un ordre rationnel et que l'horloge marquera l'heure selon la construction de l'horloger. Le procédé même de l'induction scientifique est un syllogisme transporté du domaine de l'homme dans le domaine de la nature; il se réduit à ce type fondamental : un ordre rationnel régit le monde ; or, la succession ou la généralisation de certains faits observés rentre dans l'ordre rationnel ; donc , cette succession ou cette généralisation existent. Si Thomme se trompe parfois dans les applications de ce procédé, c'est lorsqu'ilnesebornepasauxapplicationsimmédiates ou lorsque sa base d'observation directe est insuffisante. Toutes les sciences et toutes les synthèses inductives de Thomme reposent sur la certitude que la nature est soumise à un ordre rationnel.

La merveilleuse organisation du monde ne vous force-t-elle donc pas à avouer l'existence de l'Être

634 LIVBB Y. - DIEU.

suprôme? Et d'ailleurs, en \érité, nous nous sommes souvent demandé pourquoi l'on se refuse si obstinément à reconnaître cette existence. Quels sont donc les avantages de Talhéisme ? En quoi peui-il être préférable au théisme? Qu'est-ce que l'humanité peut gagner à être désormais privée de la croyance en Dieu ? Lequel est le meilleur, de l'homme qui croit et de celui qui ne croit pas? Est-ce donc un acte de si grande faiblesse que d'être logique avec sa conscience? Est-ce donc une faute si grave que d'avoir du sens commun ? Peutêtre les esprits forts qui escaladent le ciel sur une échelle de paradoxes, croient-ils monter bien haut I mais ils se tromperaient fort, car leur ascension ressemble à celle de Tépreuve maçonnique antique, dans laquelle l'initié gravissait une échelle de cent cinquante marches qui descendait à mesure , de sorte qu'au sommet de son ascension, au moment de s'élancer dans le vide, il avait à peine quitté le sol. Non, messieurs, votre escalade n'est pas plus terrible que celle-là , seulement elle peut porter de mauvais fruits chez les hommes à vue étroite qui ne s'aperçoivent pas de votre er'Lur et vous pren« nent pour les phénix de la scieh^e. Si votre illusion était agréable, si vos doctrines étaient consolantes, si vos idées étaient capables d'exciter l'émulation de l'humanité pensante et de l'élever vers un idéal suprême, on vous pardonnerait peut-être ce médicament. Mais, où voye^-vous qu'une saine croyance en Dieu ait été funeste à' l'esprit humain ? Où voyezvous que la connaissance du vrai ait rendu les

DIEU, ÊTRE NÉCESSAIRB. 535

cerveaux malades? En dépouillant l'humanité de son plus précieux trésor, en exilant la vie de Tunivers, en chassant Tesprit de la nature, en n'admettant plus qu'une matière aveugle et des forces borgnes, vous privez la famille humaine de son père, vous privex le monde de son principe et de sa fin; le génie et la vertu, reflets d'une splendeur plus éclatante, s'éclipsent avec le principe de la lumière, et le monde moral, comme le monde physique, ne sont plus qu'un immense chaos, digne de la nuit primitive d'Épicure.

Mais l'athéisme absolu ne peut être qu'une folie nominale, et l'esprit le plus négateur ne peut en réalité qu'attribuer à la matière ce qui appartient à Tesprit, et se créer un dieu-matière à son image. Ainsi, nous venons de le voir, depuis le panthéismeondoyant et mystique jusquàTathéisme le plus rigoureux, les erreurs humaines, sur la conception de la personnalité divine, n'ont pu que voiler ou dénaturer la révélation de l'univers, mais non l'anéantir. Notre Dieu de la nature reste inattaquable au sein de la nature môme, force intime et universelle gouvernant chaque atome de matière, formant les organismes et les mondes, principe et fin des créations qui passent, lumière incréée, brillant dans le monde invisible et vers laquelle les âmes se dirigent en oscillant, comme l'aiguille aimantée qui ne trouve son repos que lorsqu'elle s'est identifiée avec le plan du pôle magnétique.

En arrivant au ferme de notre travail, arrêtons-

nous un instant ensemble pour bien nous pënélro* des vérités acquises en notre discussion, et garder la véritable impression que doit laisser en nous ce plaidoyer scientifique. 11 y a aujourd'hui dans le monde deux grandes erreurs, aussi ^ives et aussi profondes qu'aux âges les plus ténébreux du paganisme , qu'aux époques reculées où rintelligence humaine n'était encore parvenue à aucune conception exacte de la nature. Ces deux erreurs, nous tes avons parallèlement combattues , sont : d'un :ôté, l'athéisme, qui nie Vexistence de l'esprit dans la création ; de l'autre, la superstition religieuse |ui se crée un petit Dieu à sa ressemblance et lail de l'univers une lanterne magique à l'usage le l'homme. Comme ces deux erreurs, aussi funestes l'une que l'autre, quoique la première ait un iir d'indifférence et que la seconde soit essentiellement orgueilleuse, cherchent maintenant à s'appuyer Tune et l'autre sur les principes solides delà science contemporaine^ nous nous sommes imposé le devoir de montrer qu'elles ne peuvent revenliquer ces principes en leur faveur, qu'elles restent fatalement isolées de la science positive, et qu'elles chancellent sous le souffle des moindres discussions, comme d'enfantins échafaudages, tandis qu'au milieu demeure et se continue la ligne droite du spiritualisme scientifique.

Résumons notre argumentation. — Nous avons d'abord constaté, en établissant la position du problème, que la question générale se résume à distinguer la force et la matière, et à exami-

Page 1